‹ Jeanne d'ArcChapitre 57 sur 112 · LA PLACE DU VIEUX-MARCHÉ · texte numérisé non relu

LA PLACE DU VIEUX-MARCHÉ

Vers neuf heures, Jeanne, qui avait repris l’habit de femme, sortit de prison pour se rendre à la place du Vieux-Marché. Elle allait au jugement, mais c’était à la mort, et tout l’annonçait dans l’appareil dont elle était environnée. Sa sentence était d’avance écrite sur son front : elle était coiffée d’une mitre où on lisait ces mots : Hérétique , relapse . apostate , idolâtre. Sept à huit cents hommes marchaient autour d’elle portant glaives et bâtons, « tellement qu’il n’y avoit homme qui fût assez hardi de parler à elle, excepté frère Martin Ladvenu et maître Jean Massieu » (le confesseur et l’huissier). Jeanne ne cherchait point à contenir sa douleur. Elle pleurait.... larmes respectables , qui ne trahissaient pas la sainteté de sa cause : en montrant

LE SUPPLICE

en elle la faiblesse de la femme, elles témoignaient d’où lui était venue la force qui l’avait soutenue dans sa mission. Elle pleurait, se recommandant à Dieu et aux saints- et tout le peuple qui l'entendait pleurait avec elle. Nicolas Loyseleur lui-même ne put tenir à ce spectacle-, c’était en lui que Jeanne s’était fiée le plus, l’accueillant comme un compatriote, l’écoutant

Fig. 147. — Jeanne sur le lieu du supplice. D’après une miniature du commencement du xvi* siècle, appartenant à M. Ambroise Firmin-Didot. — Le mode du supplice se trouve ici défiguré : on a substitue la chaudière au bûcher. — Au centre, l’église Saint-Sauveur; à l’angle gauche, l’église Saint-Michel; et, en avant, les halles du Vieux-Marché. 11 résulte de la comparaison de cette vue avec les indications du Livre des Fontaines, qu’on peut la considérer comme un document topographique non sans valeur.

comme un conseiller, le suivant comme un directeur*, et on a vu comment , jusqu’à la fin, il avait trompé sa confiance. Lorsqu’il vit qu’on la menait mourir, il sentit le remords , et se précipita vers la charrette pour lui demander pardon-, mais les Anglais le repoussèrent avec menaces, l’appelant traître parce qu’il ne l’était plus. Ils l’auraient tué, sans le comte de

Warwick ; et le comte lui déclara qu’il ne répondait pas de sa vie s’il ne quittait Rouen au plus tôt.

Trois échafauds avaient été dressés sur la place du Vieux-Marché : l’un pour les juges; l’autre pour plusieurs prélats et de hauts personnages; le troisième, en maçonnerie, pour Jeanne, avec ces mots inscrits sur un tableau placé devant : « Jehanne qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse , « pernicieuse, abuseresse du peuple, divineresse, superstitieuse, blasphé- « meresse de Dieu, présumptueuse , malcréant de la foy de Jésus-Christ, « vanteresse, idolâtre , cruelle , dissolue , invocateresse de diables, apostate, « schismatique, hérétique. » Au-dessus s’élevait le bûcher. En attendant qu’on l’y menât, elle fut placée sur une des estrades (peut-être une quatrième), où , à la vue d’un peuple immense , elle dut entendre d’abord le sermon d’un savant docteur en théologie, l’un des assesseurs, maître Nicole Midi. Il prêcha sur ce texte de saint Paul aux Corinthiens : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent; » et sa conclusion était que, pour préserver les autres membres de la maladie , il fallait retrancher le membre malade. » Jeanne, disait-il en finissant, va en paix, l’Église ne peut plus te défendre; elle te livre au bras séculier. »

Jeanne l’écouta en silence, et elle dut écouter encore les exhortations de l’évêque, qui l’engageait à pourvoir au salut de son âme, à penser à tous ses méfaits et à en faire pénitence ; à suivre les conseils des clercs , et notamment des deux frères prêcheurs qu’il lui avait donnés pour l’assister. Il aurait dû, suivant l’avis presque unanime des assesseurs, lui relire sa formule d’abjuration , d’autant plus qu’il se vanta plus tard de l’y avoir ramenée. Mais il aurait pu s’attirer de sa part un démenti public, une déclaration solennelle qu’elle n’avait jamais avoué ces infamies; et, en démasquant cette fraude, Jeanne aurait , du même coup, rendu impossible la nouvelle imposture que l’information apocryphe eut pour objet d’accréditer. Il n’en fit donc rien; et, sans invoquer ses anciens désaveux, sans en provoquer de nouveaux, considérant qu’elle ne s’était jamais détachée de ses erreurs, qu elle s était rendue plus coupable encore dans sa malice diabolique en simulant la pénitence au mépris du nom et de l’ineffable majesté de Dieu ; la tenant pour obstinée , incorrigible, hérétique et relapse , il prononça la sentence. Après avoir invoque le nom du Seigneur et rappelé

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