SUPPLICE DE JEANNE D’ARC, LE 30 MAI
Martin Laàvenu Texhorte et lui montre le ciel, et Frère Isambard tient devant elle la croix, image du Rupteur. Comme Jésus-Christ, les Prophète» et les Apôtres, Jeanne consomme sa mission par
Le martyre. — Tableau de Legnp, au musee de Rouen. 1861
ROUEN
LE SUPPLICE
ses erreurs, son abjuration, sa réconciliation, sa rechute avouée, « comme d’un chien qui retourne à son vomissement, » il la déclarait hérétique et relapse, et, à ce titre, excommuniée (elle venait de communier avec sa permission) ; il la retranchait du corps de l’Église comme un membre pourri, de peur que l’infection ne gagnât les autres membres*, et il la livrait au bras séculier, priant la puissance séculière de modérer sa sentence , et de lui épargner la mutilation des membres et la mort. — En face de lui s'élevait le bûcher!
Jeanne s’agenouilla et redoubla ses dévotes lamentations et ses prières. C’est son âme pieuse, charitable et dévouée, qui s’épanche tout entière en ces derniers moments. Frappée par ses ennemis, elle reporta sa pensée sur son roi qui la laissait mourir ; et ce fut pour le défendre encore contre les atteintes de la condamnation que l’on faisait peser sur elle. Elle protesta que jamais il ne l’avait induite a faire ce qu’elle avait fait soit en bien, soit en mal : établissant sa propre innocence, tout en ne songeant qu’à mettre hors de doute la sincérité du roi. En même temps, elle s’adressait à tous, de quelque condition qu’ils fussent, tant de son parti que de l’autre, demandant humblement pardon, requérant qu’on voulût bien prier pour elle, conjurant en particulier les prêtres qui étaient là de lui faire chacun l’aumône d’une messe, et pardonnant à tout le monde le mal qu’on lui avait fait. Les juges, les Anglais eux-mêmes étaient émus*, il n’y avait point de cœur si dur qui ne fût touché aux larmes.
Délaissée de l’Église, de l’Église de ses ennemis, déclarée apostate, idolâtre, elle s’était tournée vers le signe du salut, voulant mourir avec l’image du Rédempteur. Elle avait donc prié Massieu de lui procurer une croix*, un Anglais qui était là lui en fit une d’un bâton. Elle la prit de sa main, la baisa et la mit dévotement dans son sein. En même temps quelle portait la croix sur sa chair, elle voulait l’avoir devant les yeux. Elle pria le frère Isambard de La Pierre d’aller lui chercher celle de l’église voisine, pour « la tenir, disait-elle , élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit, fut dans sa vie continuellement devant sa vue*, » et quand il l’apporta, elle la couvrit de ses baisers et de ses larmes, invoquant Dieu, saint Michel, sainte Catherine et tous les saints, et témoignant de sa foi comme de sa piété.
Cependant, parmi les Anglais, beaucoup trouvaient la scène trop longue. Jeanne était délaissée de l’Église; quels droits l’Église avait-elle encore sur elle ? Tous ces discours étaient hors de saison ; et comme Massieu paraissait exhorter la Pucelle, qu’il avait encore en sa garde, plusieurs capitaines lui crièrent : « Comment, prêtre, nous ferez-vous dîner ici ? » Deux sergents l’allèrent prendre sur son estrade, et, pour racheter les retards de ce long procès, le juge ne se donna pas même le temps de prononcer la sentence. Dès que Jeanne fut devant lui : « Menez, menez, « dit-il aux gardes; et au bourreau : « Fais ton devoir. »
Si les juges ecclésiastiques avaient laissé durer la scène si longtemps dans l’espérance d’une abjuration, leur attente fut bien trompée, et le confesseur qui la devait rappeler à Jeanne remplit bien mal son office. Jeanne ne fit entendre aucune parole qui impliquât révocation de ses dits ou de ses faits. Si elle douta, le doute resta au fond de son cœur, ou ne se trahit que par son trouble et par ses larmes. Elle pleurait sur elle, elle pleurait aussi sur les autres : « Rouen, Rouen, disait-elle, mourrai-je ici, seras-tu ma maison? Ah! Rouen, j ai grand’peur que tu n’aies à souffrir de ma mort. » Et la multitude elle-même pleurait; et plusieurs, détestant cette œuvre d’iniquité, s’affligeaient de voir qu’elle eût lieu dans Rouen. Quelques Anglais affectaient bien de rire; mais même les auteurs de l’attentat étaient touchés de ce spectacle. Le cardinal de Winchester pleurait, 1 eveque de Beauvais pleurait : larmes stériles, qui n’empêchaient pas que leur crime s’accomplît !
Le supplice se prolongea; le bûcher, on se le rappelle, avait été construit sur un échafaud pour être à la vue du plus grand nombre ; et le bourreau mit le feu par le bas. Quand la flamme monta et que Jeanne l’aperçut, elle congédia elle-même son confesseur ; elle le pressa de descendre, lui demandant , pour dernier service , de tenir devant elle la croix bien haut , afin qu’elle la pût voir. Il la quitta; mais déjà elle n’était plus seule. Les saintes qu’elle invoquait encore, même quand on travaillait, quand on réussit peut-être à la faire douter de leurs apparitions , ne prolongèrent pas plus longtemps cette dure épreuve. On l’avait ébranlée, en lui alléguant, devant sa mort prochaine, la délivrance dont elle avait reçu d’elles la promesse. Elle se rappela cette autre parole qu’elle avait aussi rapportée à ses juges :
Fig. 148. — Supplice de Jeanne d’Arc, croquis peint par Ary Scheffer. D’après l’original communiqué par Mmc Marjolin-Scheffer.
« Prends tout en gré ; ne te chaille de ton martyre; tu t’en viendras au royaume de Paradis. » Elle ne l’avait pas comprise alors, entendant humblement son martyre des peines de sa prison; elle la comprit à la lueur des flammes , et elle entendit en même temps la délivrance qui lui était promise. Dès ce moment la mort même rentrait dans l’ordre de sa mission : elle l’accepta comme elle avait accepté tout le reste. Sur le bûcher comme dans la prison, devant la mort comme devant ses juges, « elle maintint et affirma jusqu’à la fin que ses voix étaient de Dieu ; que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait du commandement de Dieu; qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ses voix, et que les révélations qu’elle avait eues étaient de Dieu. » C’est le témoignage du courageux confesseur, qui ne la quitta qu’à l’approche du feu , et ne la quitta que pour tenir devant elle la croix, image du Rédempteur, divin modèle de son martyre. Au milieu des flammes qui l’enveloppaient, elle ne cessa de confesser à haute voix le saint nom de Jésus et d’invoquer les saints et les saintes; une dernière fois on l’entendit encore prononcer le nom de Jésus, puis elle baissa la tête : elle achevait sa prière dans le ciel.
Jri*
« Jésus, Maria, » devise de Jeanne d’Arc.
Souscription de la lettre qu’elle adressa au duc de Bourgogne le jour du sacre pour le presser de se réconcilier avec le roi.
Archives du Nord, à Lille.
Ornement tiré d’un ms. latin du XV* siècle, biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.
LA RÉHABILITATION
La Mémoire de Jeanne et la fausse Jeanne. — Le Second Procès de Rouen.