LA MÉMOIRE DE JEANNE ET LA FAUSSE JEANNE
insi les Anglais en étaient venus à leurs fins : J eanne d’ Arc n’était plus. Mais l’empire qu’elle avait pris dans l’opinion publique devait-il périr avec elle ? Ils n’en étaient plus aussi assurés-, et, à l’heure même où ils avaient cru vaincre, ils commencèrent à douter de leur victoire. Dès qu’elle eut expiré , ils commandèrent au bourreau d’écarter un peu la flamme, afin qu’on la vît morte, — afin qu’on la
Initiale d’un ms. fr. du XVe siècle, n° 26/8,
à u bibUoth. jiat. vît nue<i si p0n en croit un de leurs plus
fougueux partisans. Ils avaient peur qu’on ne la prît pour un esprit ou qu’on ne dît qu’elle avait échappé. Puis on rendit au feu sa proie, afin de la réduire en cendres, et ses cendres, par ordre du cardinal, furent jetées dans la Seine. On redoutait jusqu’à la vertu que le peuple, le peuple de la Normandie, antique berceau des rois d’Angleterre, aurait cherchée dans ses reliques. Tout le monde, en effet, la proclamait sainte, et non-seulement son confesseur ou les hommes qui avaient pris part à son procès, comme
Pierre Maurice, comme Jean Alespée, qui s’écriait en pleurant : « Je voudrais que mon âme fût où je crois qu’est l’âme de cette femme, » mais ses ennemis, et les plus furieux. Un Anglais, qui la haïssait mortellement , avait juré d’apporter au bûcher une fascine, pour que Jeanne fût en quelque sorte brûlée de sa main. Il accourut pendant l’exécution, et jeta dans le feu sa fascine*, mais, entendant Jeanne qui invoquait le nom de Jésus, il demeura comme foudroyé, et il allait ensuite exprimant son repentir et disant qu’au moment de sa mort il avait vu une colombe s’envoler de la flamme. Plusieurs prétendaient avoir lu, comme écrit dans la flamme, le nom de Jésus que Jeanne prononçait. Le bourreau lui-même rendait témoignage qu’elle était morte par tyrannie*, il déclarait qu’au milieu des cendres son cœur était resté intact et plein de sang, et il courait au couvent des frères prêcheurs, disant qu’il craignait fort d’être damné
pour avoir brûlé une sainte femme. Ce sentiment avait pénétré jusque dans les conseils de la Couronne. Tressart, secrétaire du roi, disait tout haut que c’était une sainte, et les complices de sa mort des damnés; et il s’écriait dans sa douleur, en revenant du lieu du supplice : « Nous sommes tous perdus, c’est une sainte qu’on a brûlée. »
Ce fut le cri public, et vainement essaya-t-on de réprimer, par quelques actes de sévérité, ces murmures. Les gens du peuple montraient au doigt ceux qui avaient pris part au procès : l’horreur publique s’attacha à leur personne et les poursuivit jusqu’au delà du tombeau. On invoquait sur eux le jugement de Dieu. On disait que tous ceux qui s’étaient rendus coupables de la mort de Jeanne avaient fini d’une mort honteuse : et l’on citait l’évêque de Beauvais, frappé d’apoplexie pendant qu’on lui faisait la barbe; Nicole Midi , le prédicateur du Vieux-Marché, atteint de la lèpre peu de jours après son sermon; Loyseleur, le traître, mort subitement à Bâle; et le promoteur Jean d’Estivet, dont on retrouva le cadavre aux portes de Rouen, dans un égout.
Mais les coupables ne sont pas seulement ceux qui ont fait ou ordonné le procès : les Bedford, les Winchester, les Warwick et leurs pareils; ce sont encore ceux qui l’ont laissé faire. Rien dans cette histoire si remplie de prodiges et si souillée d’infamies, rien de plus surprenant au premier abord et de plus révoltant quand on y regarde , que la conduite de la cour de
Fig. 14g. — Jeanne d’Arc, vierge et martyre. Statue en plâtre de Georges Clère, à l’Exposition de Paris en 1875.
France envers la Pucelle. Jeanne est prise à Compiègne; elle est gardée à la frontière ; elle appartient à un seigneur qui ne demande qu’à tirer le meilleur parti de sa bonne fortune; elle est sous la haute main du duc de Bourgogne, qu’elle combattait comme un allié de l’Angleterre, mais qu’elle a toujours respecté, ménagé comme un fils de la France : — - nulle tentative pour l’enlever par un coup de main, nulle démarche pour la racheter à prix d’argent, pour surenchérir sur l’offre des Anglais, quand, pour contrebalancer les efforts de leur haine, on a les remords du vendeur et les prières de sa famille ; nulle négociation avec un prince dont les ressentiments s’étaient déjà fort adoucis, qui avait accepté plusieurs trêves, qui devait bientôt faire la paix. Jeanne est donc livrée aux Anglais. Avec eux, point de négociation praticable : ils savent le prix de ce qu’ils tiennent,
Et ne l’eussent donné pour Londres,
Car cuidoient avoir tout gaigné.
Mais il n’est point impossible de la leur arracher. Les Anglais sont toujours frappés de terreur : sept mois après qu’elle a été prise, on trouve encore un édit rendu « contre ceux qui fuient effrayés par les enchantements de la Pucelle. » Ils croient que le charme reste attaché à sa personne : ils n’osent pas, elle vivante, attaquer une place où l’ennemi les brave presque aux portes de Rouen (Louviers). Si on les attaque, seront-ils plus forts? Puisque ce n’est pas le génie militaire qu’ils craignent dans la Pucelle, craindront-ils moins son inspiration en ceux qui combattront non plus seulement avec elle, mais pour elle; et, dans ces conditions, le château de Rouen résistera-t-il mieux que les bastilles d’Orléans?...
Mais ceux qui, avant le voyage de Reims et pour en détourner, parlaient d’attaquer la Normandie, se taisent; et ceux qui, ayant suivi de bon gré la Pucelle à Orléans, à Patay, à Reims, à Paris, iraient bien plus volontiers encore la chercher à Rouen, sont comme enchaînés.
Il y a plus : les Anglais ne veulent pas seulement frapper Jeanne, ils veulent perdre sa mission .avec elle ; ils la font juger comme hérétique. Dans ce procès qui lui est fait au nom de l’Église, Jeanne demande des juges qui ne soient pas seulement à l’ennemi ; elle en appelle au pape et au concile. Pas une lettre de l’archevêque de Reims, chancelier de France, à l’évêque de
picr iSO' — Chapelle de la Vierge de la cathédrale de Lisieux, située au chevet du monument, et construite en partie aux frais de Pierre Cauchon. État actuel. - La tradition constante du clergé de Lisieux est que Pierre Cauchon éleva cette chapelle et fit de nombreuses fondations de services religieux, en repentance de son rôle criminel dans le procès
de Jeanne d’Arc.
Beauvais, le meneur du procès, son suffragant, pour qu’il lui donne au moins connaissance de la procédure ; pas une démarche du roi auprès du pape, pour qu’il relève cet appel et ne laisse pas se consommer, au nom de l’Eglise, un crime judiciaire dont l’opprobre doit rester à ceux qui l’ont accompli. Il y a, il est vrai, une lettre de l’archevêque de Reims, non à son suffragant, mais à ses diocésains ; et c’est elle qui donne le secret de cette manière d agir et en dévoile la honte! Lettre qu’on aurait pu révoquer en doute comme ne nous étant venue que par extrait, mais qui trouve dans toute la conduite de la cour une trop malheureuse confirmation. C’est de propos délibéré que Jeanne, prise à Compiègne, est abandonnée à son sort; et sa mort même entre dans les calculs de ces politiques détestables qui , s appropriant les fruits de ses triomphes, veulent faire peser sur elle, comme par un jugement de Dieu, ses revers dont ils sont les auteurs. Aux Pierre Cauchon, aux d’Estivet, aux Loyseleur, aux Bedford, aux Winchester, aux Warwick, il faut donc associer les Régnault de Chartres, les la Trémouille et tous ces tristes personnages qui, pour garder leur ascendant dans les conseils du roi, ont sacrifié, avec Jeanne, le prince, la patrie et Dieu même; car ils ont, autant qu’il était en eux, infirmé ses oracles, en abandonnant la Pucelle aux mains de ceux qu’elle avait mission de chasser.
Les Anglais ne s’arrêtèrent point dans leur déplorable triomphe. L’impression que la moit de Jeanne avait faite sur le peuple de Rouen et jusque sur les hommes de leur parti, de leur conseil, leur signalait un péril à conjurer. Ils étaient en presence de 1 opinion publique r ils voulurent la mettre de leur côté; et en même temps qu’ils délivraient aux juges et autres des lettres de garantie qui, sans les décharger de leur part au procès, en revendiquaient toute la responsabilité pour l’Angleterre, ils en tentaient l’apologie par des lettres qui sont le digne couronnement de cette œuvre détestable . lettres adressées au nom du roi, en latin, à l’empereur, aux rois et à tous les princes de la chrétienté; et en français aux prélats, aux ducs, comtes, seigneurs, et a toutes les villes de France. C’est le venin de l’accusation et le fiel des douze articles confits dans la plus mielleuse protestation de zèle pour la foi, de pitié pour la coupable, de sollicitude pour tout le peuple chrétien. Une lettre conçue dans le meme esprit était adressée en
LA RÉHABILITATION
même temps par l’université de Paris au pape, à l’empereur et au collège des cardinaux.
Ces efforts parurent d’abord réussir. En Angleterre et dans les pays bourguignons, la lettre du roi fut reçue comme un oracle. Monstrelet ne trouve rien de mieux que de l’insérer dans son histoire pour y remplir les pages qui devaient occuper le procès et la mort de Jeanne d’Arc. Le Bourgeois de Paris, arrivé à cette époque dans son journal, ne laisse à personne le soin de faire ce récit à sa place : il recueille la fleur des calomnies répandues au procès, avec des raffinements que le procès meme n’avait pas connus. La hardiesse des réponses de Jeanne lui est une preuve « qu’elle étoit toute pleine de l’ennemi d’enfer. » On devine après cela s’il croit à la sincérité de sa déclaration et à l’iniquité de son supplice. Et pourtant, il ne dissimule pas l’émotion que sa mort fit dans Rouen : « Assez avoit là et ailleurs qui disoient qu’elle étoit martyre et pour son droit Seigneur. Autres disoient que non , et que mal avoit fait qui tant l’avoit gardée. Ainsi disoit le peuple; » et, si ardent Bourguignon qu’il fût lui-même, il évite de se prononcer : « mais, dit-il, quelque mauvaiseté ou bonté qu’elle eût faite, elle fut arse (brûlée) ce jour-là. »
Que les Anglais, après avoir lancé leur manifeste, l’aient accompagné chez eux de ces mensongers commentaires ; que le pape, l’empereur, les princes étrangers, n’ayant d’ailleurs aucun renseignement sur l’affaire, n’y aient pas répondu, cela se comprend; mais comment la cour de France n’a-t-elle rien fait pour les éclairer à son tour? En France, on ne s’associe point aux déclarations du roi d’Angleterre, sans doute; mais on se tait. Même dans les circonstances où il faut parler des derniers événements, Jeanne est passée sous silence. Dans une assemblée d’états tenue à Blois, Jean Juvénal des Ursins, rappelant les prodigieux succès du roi , en remercie Dieu, « quia donné courage à une petite compagnie d’hommes de ce entreprendre, » sans dire un mot de la Pucelle. Même silence dans une lettre apologétique de Philelphe à Charles VII : silence honteux, mais vraiment d’accord avec la politique égoïste qui a laissé périr Jeanne d’Arc. Si la cour de France n’avait pas , comme celle d’Angleterre, intérêt à perdre sa mémoire, elle éprouvait le besoin de l’effacer : car, si Jeanne était une sainte, les Anglais, battus par elle, étaient-ils plus coupables de l’avoir
fait mourir, que les Français, sauvés par elle, de n’avoir rien tenté pour sa délivrance?
Cependant cette mémoire n’était pas de celles qui s’effacent. Elle vivait dans le peuple, et la mort même de Jeanne, qui pouvait ébranler la foi en sa mission chez ceux qui ne l’avaient pas vue mourir, était pour plusieurs un sujet de doute. On y croyait si peu que, cinq ans après, une femme parut en Lorraine, au voisinage du pays de Jeanne d’Arc, et se fit accueillir de tous comme étant la Pucelle. Ce qu’il y a de surprenant, c’est qu’elle ait été prise au sérieux et dans Orléans et dans la propre famille de Jeanne d’Arc. Les comptes d’Orléans établissent que la ville reçut d’elle et lui envoya des messages-, qu’elle donna même de l'argent à Jean du Lys (Jean d’Arc) pour qu’il" allât rejoindre sa sœur. Les choses n’en demeurèrent pas là. Après avoir été en Italie, où assurément elle n’alla pas voir le pape, mais où elle prit service dans ses troupes, la fausse Jeanne vint en France, et paraît avoir reçu des hommes d’armes avec lesquels elle guerroya dans le Poitou (1436). Elle y était encore en 1438. En 1439, elle n’osa venir à Orléans! On l’y trouve, dans les comptes de la ville, sous son nom de dame (car elle s’était mariée) : « Le 28 de juillet, pour dix pintes et chopines de vin présentées à Jehanne des Armoises, 14 sous parisis, etc. » Et c’est bien Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, que l’on entend traiter ainsi. Le jour de son départ, les Orléanais, par une délibération spéciale de leur conseil, lui firent don de 210 1., p. « pour le bien qu’elle a fait à la dicte ville durant le siège. » Par une compensation bien naturelle, le service annuel qu’on célébrait pour le repos de son âme était supprimé.
Ces hommages étaient une insulte à la mémoire de la Pucelle. Comment le peuple d’Orléans a-t-il pu être abusé à ce point ? Comment le roi se fit-il complice de cette intrigue? Car on ne peut admettre qu’il en ait été la dupe un seul instant. A-t-il dissimulé tant qu’il pensa pouvoir tirer parti de l’erreur populaire? Quoi qu’il en soit, il put voir bientôt qu’on ne refaisait point une mission de Jeanne d’Arc, même avec le prestige de son nom. En cette année 1439, le maréchal de Rais la fit remplacer dans le commandement d’une troupe qu’il dirigea contre le Mans- et bientôt on acheva de faire tomber le masque. Comme les Parisiens, apprenant qu’elle était proche et qu’elle avait reçu à Orléans un grand accueil, disaient que
LA RÉHABILITATION
c’était la Pucelle, l’université et le parlement la firent venir, bon gré, mal gré, à Paris. Ils voulurent que le peuple la vît tout à son aise, au palais, sur la pierre de marbre, en la grand’cour. Là, elle dut raconter sa vie, qui n’était pas de tout point fort édifiante. Puis on la laissa retourner à la guerre; mais dès lors on ne parla plus d’elle. On n’en parla que pour compenser, à force d’outrages, les honneurs qu’on lui avait rendus.
Fig. 1 5 1 . — Comment le roi Henri fut couronné à Paris de deux couronnes par les Anglais. Miniature des Vigiles de Charles VII, ms. daté de 1484, conservé à la biblioth. nat., n° 5o54 fr. (v. p. 364). — Le 16 décembre 1431, Winchester, cardinal d’Angleterre, vint dans Notre-Dame de Paris couronner le jeune Henri VI d’Angleterre des deux couronnes de France et d’Angleterre.