L’HISTOIRE
diverses. Chaque siècle en usa pour se faire Jeanne , en quelque sorte , à son image. Le seizième siècle en fit une politique; Du Bellay, sans trop s’en rendre compte, en prit l’idée à l’opinion bourguignonne1, et Du Haillan ne
Fig. 184. — Pie II, pape, successeur de Calixte III en 1458. Gravure du xvie siècle, exécutée à ia manière de Jost Amman. Biblioth. nat., cabinet des Estampes. — Pie II, n’étant encore que Je cardinal Æneas Sylvius Piccolomini, rendit ce témoignage à la mémoire de Jeanne d’Arc : « Ainsi périt Jeanne, vierge étonnante et admirable, qui a rétabli le royaume de France presque ruiné et abattu , et infligé aux Anglais tant de défaites; qui, devenue chef de guerriers, a gardé au milieu des soldats sa pudeur sans tache. C’est elle qui a fait lever le siège d’Orléans. Chose digne de mémoire, et qui trouvera dans la postérité moins de foi que d’admiration! »
craignit point d’accueillir jusqu’aux plus infâmes impostures que la passion et la haine eussent inspirées aux Anglais. Le dix-septième siècle en fit une héroïne, mais une héroïne aux couleurs de l’hôtel de Rambouillet : elle périt ensevelie dans le triomphe que Chapelain lui ménageait en son poème. Le
dix-huitième siècle , on sait par quelle indigne profanation il entendit la faire revivre •, déplorable attentat contre la gloire de la France, qui , sans ternir le nom de Jeanne, imprime une tache ineffaçable à la mémoire de celui qui se fit un jeu de le souiller. De nos jours la politique de Du Bellay, l’héroïne de Chapelain , l’insultée de Voltaire, est devenue « une incarnation du peuple. »
Mais c’est par un abus de langage que nous avons prêté à des siècles entiers l’opinion de quelques hommes. Dès la fin du quinzième siècle, au sein même des Flandres, Jacques Meyer saluait dans Jeanne d’Arc l’envoyée de Dieu, et il empruntait à un contemporain de la Pucelle (Thomas Basin) les passages qui témoignaient le plus des merveilles qu elle opéra dans la guerre, et de l’inspiration dont elle fit preuve jusque dans son jugement. Au seizième siècle , Étienne Pasquier relevait avec un sentiment vrai d’admiration la grandeur et le dévouement de Jeanne d’Arc", et la ville d Orléans, qui ne faillit jamais à son culte pour la Pucelle , protestait contre l’indifférence ou les outrages des écrivains que l’on a vus, en faisant imprimer l’histoire du siège dont Jeanne la délivra. Au dix-septième siècle , les descendants de ses frères publiaient avec un zèle pieux ce qui pouvait la faire mieux connaître et honorer-, Godefroy donnait pour la première fois , dans son recueil des historiens de Charles VII, l’une des plus précieuses chroniques , et, selon un juge fort compétent , des plus autorisées , celle qui porte le nom de la Pucelle. Au dix-huitième siècle, on en revint enfin à l’étude des deux procèset après Lenglet-Dufresnoy, qui les lut pour en tirer une histoire médiocre , vint L’Averdy, qui les fit connaître par une analyse exacte , accompagnée d’une appréciation impartiale dans la Notice des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Enfin, de nos jours, la Société de l’histoire de France accomplit ce que L’Averdy n’avait fait que préparer, en confiant la publication des deux procès à l’un des hommes les plus distingués dans la critique des textes du moyen âge, M. Jules Quicherat.
Ce beau travail, qui ne laisse presque plus rien à faire après lui dans le champ de l’érudition, n’a pas changé les bases de l’histoire de Jeanne d’Arc, sans doute : depuis les notices de L’Averdy, nul n’y a touché sérieusement qu’il n’ait consulté, avec ses analyses, le texte même des procès -, mais il en a rendu l’assiette plus ferme et les abords plus faciles. Les histoires se sont multipliées sans changer nécessairement de caractère.
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