‹ Jeanne d'ArcChapitre 66 sur 112 · LES CONTEMPORAINS ET LA POSTÉRITÉ · texte numérisé non relu

LES CONTEMPORAINS ET LA POSTÉRITÉ

n n’avait pas attendu le procès de réhabilitation pour protester contre l’acte de Rouen. Perceval de Cagny, dans sa chronique, impute la mort de Jeanne à l’envie des Anglais- Jean Chartier dit qu’ils la brüilèrent « sans procès et de leur volonté indue, » tenant sans doute le procès pour nul, soit pour l’absence du jugement civil, soit pour tout autre vice de forme : car on ne peut supposer qu'il en ait ignoré l’existence. Le journal du siège et la chronique de la Pucelle ne poussent pas le récit jusque-là; et certes ce n’est point par crainte que le tableau de la fin de Jeanne d’Arc ne jette de l’ombre sur les merveilles qu’ils en ont racontées. Il eût été bien étrange, en effet, que son supplice eût paru ternir sa mémoire. Dans le Champion des Dames, petit poème publié en 1440 et dédié au duc de Bourgogne, celui-là même qui fit livrer Jeanne aux Anglais, un person-

Ijiitiale d’un ms. latin du XVe s., biblioth. de M. Ambroise F.-Didot.

nage ayant avancé qu’Outrecuidance a perdu Jeanne, et que Raison la fait brûler à Rouen :

Guères ne font tes argumens Contre laPucelle innocente, Ou que des secrez jugemens De Dieu sur elle pis on sente ;

C’est mal entendu, grosse teste, Répond Franc-vouloir prestement.

De quants saints faisons-nous la teste Qui moururent honteusement !

Pense à Jhésus premièrement,

Et puis à ses martirs benois ;

Sy jugeras évidamment Qu’en ce fait tu ne te cognois.

Et droit est que chacun consent e A lui donner honneur et gloire Pour sa vertu très- excellente , Pour sa force et pour sa victoire.

Le jugement de réhabilitation confirmait avec éclat la croyance populaire. Devant cette déclaration solennelle, on ne la pouvait plus dire égarée. La sentence flétrissait énergiquement les calomnies par lesquelles le premier procès avait cru donner le change à l’opinion publique. Mais pour connaître Jeanne, il ne s’agissait pas d’opposer l’un des procès à l’autre; il les fallait joindre, au contraire, et la contempler elle-même, plus imposante encore parmi les accusations de ses juges que dans les témoignages recueillis au second procès. Or, c’est ce qu’en général on ne songea point à faire.

Il y a des exceptions pourtant.

Thomas Basin, évêque de Lisieux (le faux Amelgard), qui fut consulté et qui fit un traité sur le procès de condamnation , ne dut pas rester non plus étranger au procès de réhabilitation qu’il provoqua lui-même : et le jugement qu’il porte sur Jeanne est en tout point conforme à l’opinion que tout esprit sincère s’en fera d’après ces documents. Il signale la perfidie de ses interrogatoires et le grand sens de ses réponses, sa piété, sa pureté, et la raison qui la contraignit à prendre l’habit dont on lui fit un crime, mais aussi l’inutilité de toute raison dans un procès où les Anglais voulaient à tout prix la perdre , quand sa mort était résolue dans leurs conseils par la haine et par la peur. Il explique son abjuration par les rigueurs de son emprisonnement et par la promesse de liberté qu’on lui fit, sa rechute par l’inexécution de cette promesse, et il la montre invoquant dans les flammes Dieu et ia Mère de Jésus-Christ. Il ne se prononce pas sur l’origine de ses révélations , ne sachant rien des signes qu’elle a donnés au roi pour l’y faire croire , mais il affirme que, de tout le procès , il n’y a rien qui rende sa foi

LA RÉHABILITATION. — L’HISTOIRE

suspecte ou justifie sa condamnation comme hérétique et comme relapse", et il réfute avec beaucoup de force ceux qui pourraient douter de sa mission à cause de sa mort, en citant, comme le Champion des Dames , Jésus- Christ, et à son imitation les prophètes et les apôtres, qui consommèrent leur mission divine par le martyre.

Martial d’Auvergne connaît aussi les deux procès, et il sait le parti qu’on en peut tirer :

Au procès de son innocence Et est une grande plaisance

Y a des choses singulières, De veoir toutes les deux matières.

Mais la matière des deux procès n’était point à la mesure de sa chronique mise en complainte. Tout en sentant l’iniquité du premier, il s’abstient de le juger lui-même. Tout en rappelant les conclusions du second, il se borne cà dire où on le trouvera. Quant à lui, pour rendre hommage à la Pucelle, il rimera la chronique de Jean Chartier : cela suffit à sa verve poétique.

Le plus grand nombre, en négligeant les deux procès, ne prirent pas même la peine d’y suppléer à l’aide des chroniqueurs conterhporains. La tradition, sur ce sujet, se donna libre carrière. Considérant le but atteint, l’expulsion des Anglais , elle y accommoda l’histoire et le caractère de Jeanne selon sa fantaisie. Elle en fit une sorte d’héroïne de théâtre ou de cirque, sautant à cheval sans toucher l’étrier , chargeant l’ennemi la lance au poing , « frappant dedans, » et tuant tous ceux qu’elle touche ; chevauchant ainsi par toute la France; prenant Bordeaux, Bayonne, et provoquant par ses victoires l’expulsion des Anglais de Paris. Alors elle mène le roi à Reims pour être sacré , à Paris pour être couronné ; puis , attaquant la Normandie , elle marche de conquête en conquête jusque devant Rouen , où elle disparaît. On ne sait, dit notre chronique, ce qu’elle devint : les uns disent que les Anglais l’ont prise et brûlée; d’autres, que plusieurs de l’armée l’avaient fait périr par jalousie. — A cette chronique, on peut joindre les récits de Philippe de Bergame et de Laonic Chalcondyle. Philippe de Bergame , bien qu’il ait pris peut-être plusieurs traits de la figure de Jeanne au rapport d’un chevalier italien qui l’avait vue , dispose du reste en toute liberté. C’est en faisant son métier de bergère que Jeanne, sautant comme un homme sur quelque jument du troupeau , se forma toute jeune encore à monter à

cheval, à manier la lance, à déployer contre les troncs des arbres la force de son bras. Accueillie par Charles VII , elle va faire lever le siège d’Orléans sur le Rhône ; elle prend en trois heures trois bastilles, elle combat les Anglais durant huit ans en trente batailles. Chalcondyle est plus bref : il la fait paraître en une seule campagne, qui est pour lui toute la guerre de Cent ans.

Tout cela tient plus du roman que de l’histoire. Dans l’histoire la figure de Jeanne, ensevelie en quelque sorte parmi les pièces du procès , ne demeura que par l’impression qu’elle avait faite sur les contemporains. Maudite comme sorcière par les Anglais, qui, ne pouvant l’absoudre sans se condamner, s’endurcissent dans leurs sentiments haineux (on en peut voir l’expression dans Shakspeare) ; moins maltraitée des Bourguignons, qui la réduisent à un personnage ou à une machine politique (Monstrelet, etc.) ; admirée des Français et des autres peuples, sans que pourtant les Français eux-mêmes (ce sont des politiques aussi qui écrivent) osent se prononcer sur la source de son inspiration. Parmi les témoignages les plus remarquables rendus à sa mémoire, il faut compter celui du pape Pie II (Æneas Sylvius Piccolomini) , qui , après avoir raconté sa vie merveilleuse , et constaté que dans son procès on n’avait rien établi contre sa foi , rien qui parût digne de châtiment, si ce n’est cet habit d’homme qui ne méritait pas la mort et qu’on lui fit reprendre par ruse, s’écrie : « Ainsi périt Jeanne, vierge étonnante et admirable, qui a rétabli le royaume de France presque ruiné et abattu, et infligé aux Anglais tant de défaites -, qui, devenue chef de guerriers, a gardé, au milieu de ses soldats, sa pudeur sans tache, et n’a jamais été l’objet de propos infamants. Était-ce œuvre de Dieu ou invention des hommes? J’aurais peine à le dire. » Il rapporte ce bruit : qu’on avait imaginé de la susciter pour mettre un terme aux rivalités des chefs. « Mais , ajoute-t-il, une chose est bien certaine : c’est que c’est elle qui a fait lever le siège d’Orléans, conquis par les armes le pays compris entre Bourges et Paris, et amené par son conseil la soumission de Reims et le couronnement du roi1, elle, dont la vigueur a mis en fuite Talbot et son armée , dont l’audace a brûlé une porte de Paris, dont l’habileté et l’adresse ont remis en bon état les affaires de la France. Chose digne de mémoire , et qui trouvera dans la postérité moins de foi que d’admiration ! »

Sur ce terrain mal défini, le champ était ouvert aux appréciations les plus

LA REHABILITATION.

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