‹ Jeanne d'ArcChapitre 8 sur 112 · LA GUERRE DE CENT ANS · texte numérisé non relu

LA GUERRE DE CENT ANS

amais la France ne fut plus en péril qu’au moment où parut Jeanne d’Arc.

L’Angleterre, jadis conquise par les Normands français, prenait à son tour possession de la France : c’étaient les représailles de la conquête, et le terme où semblait aboutir la longue rivalité qu’elle avait provoquée.

La seconde phase de ce grand débat, la Guerre de cent ans, que Jeanne fut appelée à terminer, se partage en deux grandes périodes où les succès et les revers alternent pour l’Angleterre et pour la France. Dans la première, la France, vaincue par Édouard III sous Philippe de Valois et sous Jean, se relève avec Charles V pendant la vieillesse d’Édouard et la minorité de Richard II , son petit-fils. Dans la seconde, après un intervalle où se produit, d’une part, l’usurpation des Lancastres (Henri IV), de l’autre, la rivalité des Armagnacs et des Bourguignons, la France, vaincue sous Charles VI par Henri V, se relèvera

INTRODUCTION

sous Charles VII contre Henri VI. Mais de quel abîme elle se relève et par quelle grâce inespérée! Pour le faire entendre, signalons au moins les faits saillants de cette lamentable histoire.

Les Français éprouvent d’abord les plus grands désastres. Sous Philippe VI, la bataille de Crécy (1346), et la prise de Calais (1347), qui donnait à l’Angleterre une porte toujours ouverte en France; sous le roi Jean, la bataille de Poitiers ( 1 3 56) , qui livra au vainqueur non pas une ville,

Fig. t. — Bataillede Hastings (i4octobre 1066); les famillesdes vaincus viennent reconnaître et enlever'leurs morts. Miniature des Chroniques de Normandie , ms. du xve s., à la biblioth. de M. Ambroise Firmin- Didot. — Par cette victoire, Guillaume, vassal du roi de France comme duc de Normandie, monte sur le trône d’Angleterre et devient en état de faire la loi à son suzerain.

mais le roi, c’est-à-dire comme un gage du royaume; et le traité de Brétigny (i36o), déplorable traité commandé par les circonstances, mais qui ne sauvait la couronne qu’au prix de la moitié de la France laissée en toute souveraineté au roi d’Angleterre.

Le dauphin qui dut signer ce traité, devenu roi de France sous le nom de Charles V, sut en réparer les conséquences, et, mettant à profit les fautes du gouvernement anglais, il lui reprit plusieurs de nos provinces.

Mais ce retour de fortune fut cruellement compensé sous le règne suivant.

INTRODUCTION

Les deux pays, après Édouard III et Charles V, avaient subi des vicissitudes analogues : départ et d’autre, une minorité, des tiraillements, causés par les vues ambitieuses des oncles du roi, et des excès qui provoquèrent également des mouvements populaires : Wat Tyler en Angleterre, et en France les Maillotins. Seulement en Angleterre, le roi, devenu majeur, prit

Fig. 2. — Pendant la démence de Charles VI, Louis d’Orléans, qui gouvernait le royaume avec Jean sans Peur, duc de Bourgogne, est assassiné par les ordres de ce dernier (1407). Miniature des Chroniques de Monstrelel, Paris, Vérard, vers 1490, exemplaire sur peau de vélin, biblioth. de M. Ambr. Firmin-Didot.

en main le pouvoir*, et quand l’autorité qu’il exerçait eut dégénéré en tyrannie, une révolution porta au trône une branche intéressée à relever son usurpation par des victoires. En France, à la minorité du roi succéda bientôt sa folie, c’est-à-dire le gouvernement des proches sans responsabilité, des rivalités de pouvoir sans frein; et, pour conséquence, une guerre civile qui préparera tous les malheurs de la guerre étrangère.

INTRODUCTION

La révolution qui renversa Richard II au profit de Henri IV ne rompit point immédiatement la paix que Richard avait conclue avec la France. Henri IV n’en eut pas le loisir : il avait à réprimer à l’intérieur les mouvements excités au nom du prince qu’il avait mis à mort, ou des réformes qu’il n’avait pas accomplies ; mais, au prix de cette lutte, son fils Henri V se trouva libre de tirer parti des troubles de la France. La France était plongée tout à la fois et dans le schisme et dans l’anarchie : le schisme fomenté par elle depuis que la papauté s’était soustraite à la captivité

Fig. 3. — Bataille d'Azincourt (25 octobre I4i5), où les Français sont défaits par les Anglais. Miniature des Vigiles du roi Charles VII , ms. fr., n° 5o54, daté de 1484, à la biblioth. nationale. — Henri V d’Angleterre, voyant la France divisée par les factions, avait résolu d’en faire la conquête.

d’Avignon- l’anarchie née de la rivalité des ducs d’Orléans et de Bourgogne. Le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, après avoir tué le duc d’Orléans et triomphé insolemment de son assassinat, se trouvait n’avoir vaincu que pour devenir à Paris l’homme des Bouchers; et il y tombait avec eux, laissant la place au parti de son rival devenu, par une alliance avec les hommes du Midi, le parti des Armagnacs. Entre les deux partis, les Anglais avaient le choix des alliances, et Henri IV avait soutenu tour à tour le duc de Bourgogne et le jeune duc d’Orléans. Henri V, mis comme son père en demeure de choisir, prit pour ennemi celui qui était au pouvoir; c était se rouvrir la voie des conquêtes, et donner à cette guerre d’am-

INTRODUCTION

bition les dehors d’une guerre sainte, en attaquant les derniers fauteurs de la papauté schismatique.

MWrnm wmm-'

Fig. 4. — Assassinat du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, sur le pont de Montereau (1419), en représailles du meurtre de Louis d’Orléans. Miniature des Chroniques de Monstrelet, ms. du xve s., à la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris.

La prise d’Harfleur, un autre Calais, un Calais aux bouches de la Seine, ouvrant la France à l’Angleterre, fermant la mer à Rouen, à Paris; la journée d’Azincourt (1415), répétition sanglante des journées de Crécy et

INTRODUCTION

de Poitiers, tels furent les débuts de la guerre; et la suite y répondit. Henri V, à son retour de Londres, où il est allé mettre en sûreté des prisonniers (parmi eux les ducs d’Orléans et de Bourbon), trouve les villes presque sans défense (1417) : les garnisons en ont été rappelées pour la lutte des Armagnacs contre les Bourguignons. Caen, Bayeux, etc., sont réduits à capituler; la Bretagne, l’Anjou, sollicitent du vainqueur des traités de neutralité, tels qu’il en a déjà avec la Flandre. Ainsi couvert sur ses flancs, il peut avancer en toute liberté, divisant son armée pour accomplir, au milieu de la terreur universelle, plus de sièges en même temps (1418). La chute des Armagnacs, la rentrée du duc de Bourgogne à Paris, n’arrêtent pas ses progrès en Normandie. Rouen succombe (i3 janvier 1419) c’est au duc de Bourgogne, à son tour, d’en répondre à la France.

La prise de Rouen avait excité la plus vive émotion. Un cri s’élève de partout, qui commande la fin des luttes civiles. Les partis font trêve. Le duc de Bourgogne, ayant le roi, aurait été jusqu’à la paix, et le dauphin, qui était avec les Armagnacs, n’y répugnait pas : il n’avait point de grief personnel contre le duc; et il avait tout intérêt, comme héritier du trône, à s’assurer de son concours. Mais la paix ne se pouvait pas faire entre eux sans supprimer toute l’importance des Armagnacs. Ce furent ces perfides conseillers qui préparèrent et accomplirent, au nom du dauphin, le guet-apens du pont de Montereau (10 septembre 1419).

Le meurtre du duc de Bourgogne, à Montereau, avait vengé le meurtre du duc d’Orléans; mais cette vengeance était un assassinat, et ce nouveau crime, loin de rien réparer, devait mettre plus bas encore et le dauphin et la France. Les Parisiens se déclarèrent contre les meurtriers; Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur, ne pouvait pas faire défaut à son parti. Il vint, résolu de venger son père, mais par les Anglais, et, par conséquent, aux dépens de la France. Une conférence fut tenue à Arras, et l’on y fixa les bases de la paix, qui fut signée à Troyes (21 mai 1420).

Le traité de Troyes semblait être la conclusion définitive de la lutte qui avait si longtemps divisé la France et l’Angleterre. Il donnait pour bases à la paix l’union permanente des deux pays sous un même roi, la fusion des deux familles royales en une seule famille. Le dauphin était proscrit, il est vrai; c’était le salaire du crime de Montereau. Mais la fille de Charles VI

INTRODUCTION

et d’Isabeau épousait Henri V ; elle partageait avec lui le trône d’Angleterre en attendant le trône de France i^et c’était à leurs descendants qu’était assurée la possession des deux royaumes. Tout le monde, hormis

Fig. 5. — Alliance du duc de Bourgogne avec le roi d’Angleterre contre la France. Chroniques d’ Angleterre , ms. fr. du xve s., n° 82, à la biblioth. nat.

le dauphin , paraissait gagner à cet arrangement : le duc de Bourgogne était vengé; Charles VI gardait sa couronne; et la France y trouvait l’assurance de voir se rétablir un jour l’union de ses provinces. Jamais paix avait elle tant donné aux vaincus? — Mais le vainqueur n’y perdait rien que l’odieux même de la victoire. La conquête, se voilant sous les apparences

INTRODUCTION

d’un bon accord , y trouvait le moyen de s’affermir et de s’accroître. Que si , pour porter la couronne, Henri V devait attendre la mort de Charles VI,

Fig. 6. — Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, en grande parure de cour, avec deux suivantes qui portent : l’une, la queue de son manteau, l’autre, celle de sa robe. Tiré du Portefeuille Gaignières, d’après une peinture du temps. Biblioth. nationale. — Par le traité de Troyes (1420), Isabeau dépouille son propre fils (Charles VII) et donne à Henri V d’Angleterre, époux de sa fille, le titre de régent et d’héritier de la couronne de France.

il n’attendait rien pour en exercer tous les droits. Il allait gouverner à la place du roi malade , et poursuivre en son nom, avec les ressources des deux couronnes, la guerre contre le dauphin et les Armagnacs. Charles VI sem

INTRODUCTION

blait ne plus vivre que pour couvrir cette intrusion et la faire mieux agréer de la France.

Disons-le donc : jamais la France ne fut si bas dans l’histoire qu’à l’époque du traité de Troyes. Ce traité, sous prétexte d’unir les deux pays, abandonnait en une fois à l’Angleterre, non pas seulement ce qu’elle avait conquis,

Fig. 7. — Portrait de Henri V d'Angleterre, avec une légende latine qui signifie : Roi et seigneur d’Hibernie (Irlande), Roi d’ Angleterre et de France. Gravure du xvnc s., d'après une peinture du temps. — Henri V mourant au château de Vincennes, près Paris, institua ses deux frères régents de son fils mineur : Bedford pour la France, Glocester pour l’Angleterre.

mais ce qui lui restait à conquérir. Le vainqueur voulait bien n’être que l’héritier du vaincu, et promettait de lui laisser, sa vie durant, les ornements de la royauté , un état honorable , la résidence en son royaume ; mais au fond il était roi déjà , ayant la capitale et tous les grands instruments du pouvoir. La France, livrée par tous ceux qui la devaient défendre, le

INTRODUCTION

roi, les princes, les états généraux, le parlement et l’université de Paris, n’avait de refuge pour sa nationalité qu’auprès d’un prince déshérité par son père comme assassin, et dans le camp plus que jamais odieux des Armagnacs. C’est là que Henri V comptait lui porter bientôt le dernier coup lorsqu’il mourut, et Charles VI après lui (3 1 août et 22 octobre 1422 ).

Page 1