‹ Jeanne d'ArcChapitre 9 sur 112 · CHARLES VII ET HENRI VI · texte numérisé non relu

CHARLES VII ET HENRI VI

La mort de Henri V préservait le dauphin d'une perte immédiate , sans le sauver pourtant.

Henri VI , proclamé roi de France après la mort de Charles VI , était un enfant de dix mois, et une telle minorité convenait peu à de si grandes affaires-, mais Henri V avait sagement pourvu à la régence. De ses deux frères , il avait désigné le plus jeune , Glocester, pour l’Angleterre -, l’aîné , Bedford, le plus capable, pour la France : et cet arrangement avait été maintenu au fond par le parlement , avec un changement dans les titres , propre à calmer les susceptibilités du peuple anglais. Désigner l’aîné des princes pour la France , n’était-ce pas donner à la France le pas sur l’Angleterre? Bedford fut régent des deux royaumes ; Glocester, son lieutenant en Angleterre , sous le nom nouveau de protecteur ; et , de cette façon , le plus habile pouvait demeurer où était le danger.

Le dauphin avait été proclamé aussi à la mort de Charles VI, sous le nom de Charles VII, et il était, lui , en âge de régner. Mais la faiblesse de son caractère, un incroyable abandon à l’empire des autres au moment où il devenait le chef de l’État, le rendaient comme étranger aux affaires. Il semblait se complaire dans l’inaction où on le retenait : « N’avoit point cher la guerre s’il s’en eût pu passer. » La conduite du royaume restait donc à ceux qui l’entouraient : or c’étaient les plus fougueux des Armagnacs , des hommes qui n’avaient rien à attendre du parti contraire-, qui, pour s’en mieux garder, n’avaient pas craint de se faire une barrière de l’assassinat : Tannegui du Chastel , Narbonne, Louvet, et divers seigneurs , parmi lesquels le sire de Rais, de sinistre mémoire , des étrangers tels que le connétable de Buchan (Jean Stuart), Douglas, le Lombard Théode de Valpergue

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(Valperga), ou bien encore, parmi les meilleurs, quelques hardis chefs de bandes, Poton de Xaintrailles , la Hire : la Hire, qui jurait que Dieu le Père, s’il se faisait gendarme, se ferait pillard, et qui, en raison de cette confraternité, s’écriait « en son gascon , » avant de se jeter dans la bataille : « Dieu, je te prie que tu fasses aujourd’hui pour la Hire autant que tu voudrois que la Hire fît pour toi , s’il étoit Dieu et que tu fusses la Hire 1 ! »

Tout l’avantage demeurait donc au jeune Henri VI. Avec les ressources de l’Angleterre et ce qu’elle avait directement conquis en France , il avait ce que lui donnait dans le royaume le parti du duc de Bourgogne, c’est-à-dire presque tout le Nord; il avait Paris et tous les grands corps de l’État ; et ses alliances venaient encore de s’affermir et de s’étendre. Dans une conférence tenue par Bedfort à Amiens (vers Pâques, 1420), le duc de Bretagne et son frère Richemont s’étaient rencontrés avec le duc de Bourgogne; et un double mariage resserra par des liens de famille l’union des pays : le duc de Bourgogne donnait une de ses sœurs à Bedford et une autre à Richemont. Charles VII retenait dans sa cause les princes du sang royal , moins le duc de Bourgogne, savoir: les maisons d’Orléans, d’Anjou, d’Alençon, de Bourbon, maisons dont les chefs, il est vrai (Orléans et Bourbon), ou en partie les domaines (Anjou et Alençon), étaient entre les mains des Anglais. Il avait encore généralement sous ses lois les seigneurs et les provinces du centre et du Midi, entre la Guyenne, domaine des Anglais, d’une part, et d’autre part le prince d’Orange, allié des Bourguignons, et le duc de Savoie qui inclinait du même côté, tout en cherchant à ménager la paix avec le roi de France. Il s’était fait, des conseillers de Paris restés fidèles à sa cause, une ombre de parlementé Poitiers. Il avait réuni après son avéne-

1 Gilles de Laval, seigneur de Rais, né vers i3g6. Il commença à paraître aux armées vers 1420, et nous le retrouverons avec la Pucelle. Nul ne fut plus indigne de cet honneur. Il fut le type de Barbe-Bleue; mais la fiction n’approche pas de la réalité, le conte est fort au-dessous de l’histoire. — Le connétable de Buchan Jean Stuart, deuxième fils du ducd'Albany, vint en France avec 6,000 Écossais en 1420, et fut nommé connétable de France, le 14 avril 1424. — Douglas ( Archibald ). 11 avait combattu les Anglais à la frontière d’Écosse avant de venir les retrouver en France. — Poton de Xaintrailles. Son prénom le distingue de Jean, seigneur de Xaintrailles, qui figura dans les armées de Charles VII. 11 fut un des plus brillants jouteurs et un des plusaudacieuxaventuriersdecetemps-là. Priset racheté plusieurs fois (en 1421, en 1423), il sut regagner plus que sa rançon sur l’ennemi. — La Hire (Étienne de Vignoles), né vers 1390, compagnon inséparable de Poton de Xaintrailles, Gascon comme lui, et comme lui attaché au service du dauphin vers 1418, après que J anneguy du Chastel, l’enlevant de Paris, l’eut sauvé des Bourguignons. — L’étrange prière de la Hire est rapportée dans la chromque de Jacques le Bouvier, dit Berri, publiée par Godefroi, Vie de Charles Vil , p. 495.

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ment les états généraux du royaume à Bourges*, il réunit successivement chaque année les états soit de Langue d’Oc , soit de Langue d Oil ou des deux langues ensemble, à Carcassonne, à Selles en Berri, à Poitiers, à Béziers, à Chinon : c’était pour lui le seul moyen d’avoir un peu d’argent. Mais , avec tout cela , sa détresse était extrême. L’argent allait au superflu et manquait au nécessaire. La guerre, pour laquelle les états votaient des subsides, n’en avait que la moindre part. Les troupes du roi , composées en partie d’Écossais et de Lombards (les Écossais par haine de l’Angleterre -, les Lombards par attachement à la maison de Valentine de Milan , et tous un peu par amour de la solde ou du pillage), ses troupes, ainsi formées, donnaient à sa cause un air que la présence des Gascons d’Armagnac ne rendait pas beaucoup plus national , et la manière d’agir de cette armée faisait bien plus douter encore qu’elle fut française : car il lui fallait vivre, et elle vivait aux dépens du pays. On avait donc tout à gagner en l’envoyant en pays ennemi, et l’on chercha, par son moyen, à se rouvrir les voies de communication avec les villes demeurées fidèles en Champagne et en Picardie. Mais des deux côtés on échoua. Vers la Champagne, on se fit battre en voulant reprendre Cravant (sur l'Yonne) aux Bourguignons (ier juillet 142a); en Picardie, on laissa le Crotoy tomber aux mains des Anglais (3 mars 1424), et tandis que Compiègne et d’autres places du Nord étaient perdues de même, un partisan bourguignon, Perrin Grasset, prenait la Charité et la gardait, donnant déjà à son parti un passage sur la Loire ( premiers mois de 1424).

Heureusement pour la France, Henri VI avait pour oncle non pas seulement Bedford , mais aussi Glocester *, et , tandis que le premier faisait tout pour se mieux assurer l’alliance du duc de Bourgogne, l’autre faillit la rompre. Il décidait Jacqueline de Hainaut à répudier le duc de Brabant , cousin de Philippe le Bon, pour l’épouser lui-même, froissant par là le duc de Bourgogne dans ses intérêts les plus chers; car Jacqueline, par son divorce, rompait les liens de famille qui l’attachaient à ce prince, et par son nouveau mariage elle lui enlevait l’espoir d’une succession qui semblait infaillible , tant qu’elle aurait eu pour mari le valétudinaire duc de Brabant. Cette querelle, qui absorbait justement toute l’attention de Bedford, donna quelque relâche au roi de France. Il eut même un instant l’espoir de se

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relever et de porter à ses adversaires un coup décisif. De nouveaux renforts lui étaient venus d’Écosse et d’Italie; pour se les mieux attacher, il prodiguait à leurs chefs des titres et des honneurs qui excitaient l’envie des seigneurs indigènes. Cette mésintelligence fit tourner en défaite la bataille qu’on espérait gagner. Les Français venaient de laisser prendre Ivry par Bedford; par compensation ils s’étaient fait livrer Verneuil, donnant à croire

Fig. 8. — Le duc de Bedford, régent de France au nom de Henri VI d’Angleterre, mineur. Bedford est entouré de divers personnages; un auteur, à genou, lui offre son livre le Pèlerinage de l’âme. Ms. fr.de la première moitié du xve s., n° 602, à la biblioth. nat.

au gouverneur qu’ils revenaient de battre le régent. Mais Bedford arriva bientôt sous les murs de la place, et, mettant pied à terre, rangea ses troupes en bataille derrière une ceinture de pieux aiguisés. Douglas voulait attendre qu’il en sortît; le vicomte de Narbonne répondit à son conseil en se jetant au cœur des troupes anglaises, là où était Bedford, et il fut suivi des Écossais. La Hire, Xaintrailles, qui menaient une des ailes, renversèrent tout sur leur passage et poursuivirent ceux qu’ils chassaient, croyant trop tôt à la victoire. Les Lombards, qui étaient à l’autre aile, devaient tourner l’en-

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nemi; et déjà ils avaient repoussé les archers préposés à la garde des chevaux et des bagages : mais ils se mirent à piller les bagages et à emmener les chevaux ; et les archers anglais, demeurés libres de se porter au fort de la bataille, décidèrent delà journée. Nos troupes succombèrent, privées de ceux qui les devaient soutenir. Le jeune duc d’Alençon *, le maréchal de la Fayette 2 et maint autre chevalier furent pris. Le vicomte de Narbonne, le connétable de Buchan, Douglas, etpresque tous les Écossais demeurèrent sur la place (17 août 1424).

Ainsi rien ne réussissait à Charles VIL Dans cette lutte où l’Angleterre n’avait pu rentrer encore avec toutes ses forces, il avait tenté deux coups un peu plus décisifs, à Cravant, à Verneuil, et il avait été battu. Tout n’était point perdu encore, grâce à la diversion du Hainaut. Glocester, ayant épousé Jacqueline, voulait entrer en possession de ses États. Qu’eût-il gagné à prendre la femme sans la dot? Mais c’était ce que le duc de Bourgogne se montrait le moins disposé à laisser prendre. La lutte était imminente : les ducs de Bourgogne et de Glocester s’étaient défiés réciproquement (mars 1425). Bedford avait fait annuler le défi, sans écarter d’ailleurs la cause de la querelle; et depuis quelque temps déjà le duc de Bourgogne semblait se refroidir à l’égard de l’Angleterre. Il venait d’épouser (3o novembre 1424) Bonne d’Artois, veuve du comte de Nevers, tué à Azincourt, et sœur du comte d’Eu, retenu depuis lors prisonnier par les Anglais. C’était une voie qui le pouvait ramener vers la France. D’autres l’attiraient du même côté, et par exemple le frère du duc de Bretagne, le comte de Richemont , qui, blessé des défiances et des refus de Bedford, venait de rompre avec lui (mars 1424) malgré les liens de famille nouvellement contractés. Le pape Martin V, le duc de Savoie, sollicitaient Philippe à la réconciliation : et il avait, dans une circonstance récente, accueilli, sans trop les décourager, plusieurs prélats députés par Charles VII (Mâcon, décembre 1423). Que fallait-il pour qu’il se rapprochât du roi? Il fallait qu’il ne trouvât plus auprès de lui ces chefs armagnacs auteurs de la mort de son père. Il le disait à des ambas-

1 Jean II, surnommé le Beau, fils de Jean le Sage, né le 2 mars 1409 et héritier du duché d'Alençon en 1415.

2 Gilbert de la Fayette, né vers i38o. 11 avait embrassé de bonne heure la cause de Charles VII, alors dauphin; il était, depuis 1420, maréchal de France.

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sadeurs qui excusaient le roi sur sa jeunesse au temps du crime, et sur ses mauvais conseillers : « Que ne s’en est-il débarrassé encore ? » Le moment en était venu. C’est ce que comprit une femme de grand sens, qui savait dominer Charles VII par l’autorité de sa position comme par l’ascendant de son esprit, la reine de Sicile, Yolande d’Aragon, veuve de Louis II d’Anjou et mère de la jeune reine de France. Ce fut par ses conseils qu’il eut avec Richemont, à Angers, une entrevue (octobre 1424) où il lui offrit l’épée de connétable de France. Richemont, frère du duc de Bretagne et beau-frère du duc de Bourgogne, nommé connétable avec l’assentiment de l’un et de l’autre (6 mars 1425), pouvait devenir un lien entre le roi et ces deux princes. Les chefs armagnacs ne tentèrent pas longtemps de retenir un pouvoir qui leur échappait; et le principal, Tannegui du Chastel, couvrit au moins sa retraite d’une noble parole : « Que jà à Dieu ne plût, que pour lui demeurât à faire un si grand bien, comme le bien de paix entre le roi et Monseigneur de Bourgogne. »

Cette petite révolution de palais pouvait tout changer dans la France.

Mais les espérances que l’on avait conçues furent trompées : Richemont , appelé par son frère, le duc de Bretagne, à prendre le commandement des troupes bretonnes, se fit battre à l’attaque de Saint-James de Beuvron (6 mars 1426) ; et les choses n’allaient pas mieux à l’intérieur. Fier du concours qui se faisait autour de lui, il ne gardait pas de mesure et se rendait odieux par son despotisme. Trop rude pour mener le jeune roi par luimême, il avait imaginé de le conduire par des favoris que le prince acceptait de sa main; or, ces hommes mêmes ne songeaient à user de la faveur du roi que pour secouer le joug du connétable. Ces intrigues dominèrent toute autre chose : elles faisaient avorter les campagnes ; et en somme l’œuvre de Richemont se réduisit à faire tuer deux de ses favoris (Giac et Beaulieu) et à se faire chasser par le troisième (la Trémouille) 1 ([427).

Le gouvernement revenait donc aux Armagnacs ; plus d’espoir, ni du

1 Georges de la Trémouille, né vers x385, fort lié avec le duc de Guyenne, alors dauphin, combattit et fut prisà Azincourt. En 1416, ilépousa Jeanne, comtessede Boulogne etd’Auvergne, etdevint un des familiers de la courd’Isabeau de Bavière. En 1418, assiégé dans sa résidence de Sully-sur-Loire par les partisans du nouveau dauphin, il fut pris, et se fit Armagnac, sans rompre d’ailleurs toute relation avec les Bourguignons. Devenu veuf, il épousa la veuve de Giac, qu’il avait aidé à renverser; ce ne fut pas sa seule part dans ses dépouilles, puisque bientôt il obtint sa place auprès du roi avec le titre de grand chambellan, et toute facilité pour évincer le connétable.

JEANNE d’arc. III. — 3

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côté de la Bretagne, qu’on avait laissée retourner aux Anglais faute de la secourir (1427-1428), ni du côté de la Bourgogne, qu on n’avait pas su en détacher à temps; et, pendant que ces fautes se commettaient à la cour de Charles VII, Bedford avait pourvu de son côté aux dangers les plus pressants. Il avait mis un terme aux fatales querelles de Glocester, soit avec le duc de Bourgogne, soit avec l’évêque de Winchester : avec Winchester, en détournant ailleurs l’ambition du cardinal; avec le duc de Bourgogne, en dissipant toutes les craintes que les projets de Glocester lui avaient causées. Le mariage de ce prince et de Jacqueline avait été cassé par le pape; bien plus, le duc de Brabant, le mari légitime, étant mort (17 avril 1427), Glocester n’avait pas même songé à renouer l’union rompue, et il avait laissé Jacqueline et le comté de Hainaut pour épouser sa maîtresse. Le duc de Bourgogne, un instant incertain, comme le duc de Bretagne, un instant ennemi, était donc plus étroitement rattaché à l’alliance anglaise, et Charles VII restait seul avec son triste entourage. C’était pour Bedford le moment de reprendre enfin l’oeuvre interrompue de Henri V. L’échec de Warwick 1 devant Montargis, délivré par l’heureuse audace du bâtard d’Orléans et de la Hire (5 septembre 1427), ne l’ébranla point. Il voulut imprimer à la guerre un mouvement tout autrement décisif, passer la Loire, et ne plus laisser même à Charles VII le triste nom de roi de Bourges. Une seule chose restait à résoudre : où passer la Loire ? A Angers ou à Orléans ? En Angleterre on avait pensé à Angers. C’est de ce côté que l’on avait fait le plus de progrès. On s’était même engagé envers le duc d’Orléans, prisonnier, à ménager, en récompense de quelques bons offices, les terres de son apanage. Mais Orléans était le cœur du royaume : c’est là que Bedford voulait porterie coup. Salisbury 2, rappelé d’Angleterre pour remplacer Warwick à la tête de l’armée, reçut l’ordre d’assiéger Orléans (mai ou juin 1428).

1 Edmond de Beauchamp, comte de Warwick, un des principaux capitaines de Henry V; il devint quand il fut rappelé du continent après cette campagne , gouverneur du jeune Henri VI.

2 Thomas de Montague, comte de Salisbury; Henri l’avait fait comte du Perche.

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LE SIEGE û’ ORLEANS.

Orléans avait une importance capitale dans cette crise suprême. On pouvait passer la Loire ailleurs, mais on ne se croyait point en sûreté au delà si l’on n’avait Orléans. C’était là qu’il fallait conquérir les clefs du centre de la France. La ville, située sur la rive droite du fleuve, était reliée à la rive gauche par un pont à la tête duquel s’élevait un fort composé de deux tours et appelé les Tourelles. Ce fut par là que Salisbury vint l’attaquer. Il occupa

Fig. 9. — Salisbury, monté au deuxième étage de la forteresse des Tourelles pour considérer Orléans est blessé à mort d’un éclat de boulet. Ms. fr., 5o54, du xve s., à la biblioth. nat.

au voisinage un couvent à demi ruiné dont il se fit une bastille, les Augustins-, et de là il battit et enleva les Tourelles. Mais il n’alla pas plus loin. Il était monté au second étage de l’une des tours, et il examinait l’enceinte de la place, quand un éclat de boulet le frappa au visage, et le renversa, blessé à mort, auprès d’un chevalier tué du même coup. Les Anglais l’emportèrent à Meun en secret, mais non pas de telle sorte que la nouvelle n’en vînt à Orléans ; elle s’y répandit avec des circonstances merveilleuses. On disait que Glasdale, nommé par Salisbury capitaine des Tourelles, lui en faisait les honneurs et lui montrait Orléans de la fenêtre, disant : « Monseigneur,

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regardez ici votre ville ; vous la voyez d’ici bien à plein. « Salisbury regarda et reçut le coup dans l’œil. L’attaque était suspendue après la rude affaire de cette journée; les canonniers étaient allés dîner : c’était un enfant qui, rôdant sur les remparts et voyant une pièce abandonnée, avait eu l’idée d’y mettre le feu. Jamais coup visé n’atteignit mieux le but (21 octobre).

En forçant les Tourelles, Salisbury n’avait pas songé sans doute à pénétrer par là dans Orléans. Il voulait tenir la tête du pont, fermer à la ville ses communications avec le sud de la Loire, et préparer l’attaque sérieuse qui se devait faire par le nord. Les Tourelles, isolées du pont par la rupture des deux premières arches, furent laissées sous la garde de Glasdale, homme de cœur et de tête; et vers la fin de l’année Talbot et Suffolk arrivèrent sur la rive droite pour commencer vraiment le siège. Ils s’établirent à l’ouest de la ville près de la Loire, sur les ruines de l’église Saint- Laurent, dont ils firent une bastille : deux boulevards formés de terre et de fascines, l’un dans l’île Charlemagne, l’autre sur la rive opposée, au champ Saint-Privé, la reliaient aux Augustins et aux Tourelles : et d’autre part ils étendaient leur front d’attaque vers le nord en élevant successivement le boulevard de la Croix-Boissée, en face de la porte Renard, et la bastille entre Saint- Ladre et Saint- Pouair, en face de la porte Bannier, sur l’emplacement actuel de la porte du même nom.

Les forces des deux côtés n’étaient pas très-considérables. Les Anglais avaient 800 hommes sur la rive gauche, dans les Tourelles et dans les Augustins, et 3,700 hommes sur la rive droite. Les Orléanais avaient reçu 12 à i,5oo hommes de garnison et pouvaient armer environ 5, 000 des leurs. Ils avaient à leur tête, comme lieutenant de leur duc prisonnier, le jeune bâtard d’Orléans (Dunois), celui dont Valentine de Milan, voyant en lui le digne héritier et le vengeur de son mari, disait : « On me l’a volé 1 ! » et comme bailli du même prince et gouverneur de la ville, un brave chevalier, Raoul de Gaucourt, qui avait combattu à Nicopolis en i3g6, et vaillamment défendu Harfleur contre les Anglais en 1415. Si les Orléanais étaient résolus à se défendre, le bâtard d’Orléans ne l’était pas moins à

1 Le bâtard d’Orléans sera quelquefois appelé par anticipation Dunois dans notre récit, comme il l’est dans les chroniqueurs qui ont écrit postérieurement à l'époque où il reçut du duc d'Orléans, son frère,

1 e comté de ce nom (21 juillet 1439).

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garder dans leur ville 1 apanage de son frère ; et Raoul de Gaucourt, retenu depuis la prise d’Harfleur dans les prisons des Anglais, venait d’en sortir après onze ou douze ans avec le désir de prendre sur eux une éclatante revanche.

Une rencontre d’où la ville attendait son salut fit pencher la balance du côté des assiégeants.

balstolf amenait de Paris aux Anglais un renfort de 2,5oo hommes environ et un convoi de vivres. La cour, pressée par les Orléanais, se décida à envoyer le comte de Clermont avec 3 à 4,000 hommes pour l’arrêter. Une autre troupe de i,5oo hommes avec la Hire et Poton de Xaintrailles partit d’Orléans à la même fin. Le convoi sortait par longue file de Rouvray-Saint-Denys , quand ceux d’Orléans le rencontrèrent. Rien de plus facile que de le rompre. La Hire voulait charger, mais le comte de Clermont , qui n’était pas encore là , ordonnait qu’on l’attendît. Ce fut la perte de la journée. Falstolf eut le temps de se faire de ses chariots une barricade. L’attaque mal conduite échoua; et le vainqueur put amener aux bastilles anglaises tout son convoi, moins un certain nombre de tonnes de harengs qui , défoncées par le canon, jonchèrent le champ de bataille de leurs débris : d’où le nom de Journée des Harengs (12 février 1429).

Les Anglais ainsi ravitaillés purent donner plus d’extension à leur attaque. Rappelant à eux leurs garnisons voisines, ils construisirent une nouvelle bastille à Saint-Loup, à l’est d’Orléans, et deux boulevards qui resserraient l’espace demeuré libre dans l’intervalle : ils nommèrent le premier Londres, le second Rouen. Un peu après ils achevèrent leur bastille du nord entre Saint-Pouair et Saint- Ladre, et la nommèrent Paris. Ainsi le blocus devenait plus étroit, et le moment semblait proche où les Anglais, maîtres des principales routes, pourraient, en interceptant les arrivages de vivres, tourner contre la ville le nombre même des habitants. Les Orléanais, n’espérant plus rien du roi de France, tentèrent une démarche qui les pouvait du moins soustraire aux Anglais. Ils voyaient des Bourguignons parmi les assiégeants : ils s’adressèrent au duc de Bourgogne, le priant de prendre en garde l’héritage du duc d’Orléans, son cousin; et Philippe le Bon accueillit volontiers ce message. Mais Bedford, auquel il s’adressa, l’éconduisit sans beaucoup de formes, disant « qu’il seroit bien marry d’avoir

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battu les buissons et que d’autres eussent les oisillons. » Le duc blessé rappela du siège ceux de son obéissance.

C’était une perte de i ,000 à 1 ,200 hommes pour les Anglais. Ils ne s’en émurent pas. Ils se disaient qu’ils seraient seuls à garder la conquête : le duc de Bourgogne se retirait à point pour perdre le fruit qu’il aurait pu attendre de

Fig. 10. « Comment Poton (Poton de Xaintrailles) fut vers le duc de Bourgogne pour faire cesser

les Anglais. » Ms. fr. n° 5o54, daté de 1484, à la biblioth. nat.

son concours; et, malgré le départ très-précipité des Bourguignons, ils élevèrent à Saint-Jean-le-Blanc, sur la rive droite, une nouvelle bastille qui concourût avec celle de Saint-Loup à la garde de la haute Loire. Quant aux Orléanais, ils se consolèrent aussi en voyant qu’ils restaient à eux-mêmes : car déjà avait paru celle qui se disait envoyée de Dieu pour les délivrer, celle qui devait associer leur nom au plus beau nom de l’histoire : Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans.

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Ornement tiré d’un ms. du XV" siècle n* 2678 à la Inblioth. nat.

DOMREMY ET VAUCOULEURS

L’Enfance de Jeanne d’Arc. — Le Départ.

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