LE DUC DE BOURGOGNE
Il faut qu’il y ait dans ses paroles un charme surnaturel qui me subjugue , ou bien c’est la nature qui m’inspire cet attendrissement soudain 1.
Dans la dernière scène où paraisse la Pucelle (acte V, scène 5), l’auteur, complice des haines du public anglais, se laisse aller contre la mémoire de Jeanne aux inventions les plus outrageantes et les plus absurdes. Voici pourtant un fragment qui, détaché de ce qui le précède et de ce qui le suit, ne paraîtrait pas indigne du génie, je ne dis pas de Green , mais de Shakspeare :
LA PUCELLE
. Jamais je n’eus de commerce avec les esprits infernaux. Mais vous, hommes corrompus par la débauche, souillés du sang des innocents, chargés d’iniquités et de vices, parce que vous êtes privés de la grâce dont d’autres ont reçu les dons, vous jugez impossible d’opérer des merveilles, si ce n’est par le secours des démons. Non! cette Jeanne d’Arc, que méconnaît votre ignorance, est aujourd’hui comme dans sa plus tendre enfance une vierge, qui toujours vécut chaste et sans reproche même dans ses pensées; et son sang pur, que vos mains barbares versent si injustement , criera vengeance contre vous aux portes du ciel 2.
On voudrait avoir des raisons de croire que Shakspeare, en revoyant la pièce de Green , et sans oser braver en face les haineux préjugés des spectateurs, y a intercalé ce fragment comme une sorte de protestation de son génie et de son cœur contre le public, contre Green et contre lui-même.
Cependant l’école mythologique de la Renaissance, laquelle sut se faire une place beaucoup trop large jusque dans le drame shakspearien , poursuivit en France le cours de ses succès au théâtre comme dans tous les autres genres. Alors même qu’elle ne dédaignait point de choisir ses sujets dans l’histoire ou la légende nationale , elle les travestissait en sujets mythologiques et produisait par là le mélange le plus absurde. C’est ainsi que dans une tragédie représentée à Rouen en 1600, reprise à Paris en i6o3 et en 1611, et dont l’auteur est, à ce qu’on pense, un gentilhomme normand, Jean de Virey, sieur du Gravier, Jeanne d’Arc ayant reçu sa mission de Jupiter, déclare qu’elle va quitter la compagnie des « Nimphes » pour
i et 2 Nous citons d’après la traduction de M. F. Michel. Paris, Firmin-Didot, 1869, in-8», t. II, p. 545 et 562.
ÉCLAI RC 1 S S EM EN T S.
endosser le « harnois Vulcanien » et se consacrer toute à « l’homicide Mars. » (%• 2l8)-
Fig. 218. — La Pucelle, avec une légende latine qui signifie : La fortune sourit à l’audace. — Ce médaillon, exécuté du temps de François Ier, est formé de plusieurs pièces fixées sur le fond. Le masque et le buste sont d’argent, et les ornements sont de vermeil. Musée historique d’Orléans.
Or sus il faut quitter les belles Oreades ,
Les Nimphes , le plaisir de ces ondes jasardes :
Le carquois de Diane et son arc, et ses dards,
Et toute me sacrer à l’homicide Mars .
Ce casque martial pressant ma chevelure Ne convient-il pas mieux qu’une riche coiffure ?
Ce harnois endossé œuvre Vulcanien N’est-il pas plus plaisant que du froid Serien Les robes peintes d’or, ou de Tyr empourprées?
Ou les ronds diamans des indiques contrées?...
Depuis que le sommeil sous les pieds d’un ormeau Me voila les deux yeux, assise près de l’eau.,
Et les songes ailez coulans dedans mon ame Echauffèrent mon cœur d’une divine flame ,
Puis comme messagers du tout-puissant Jupin Me dirent en tels mots le but de mon destin :
Fille, le seul soucy de la chaste Lucine,
Quite , quite les bois , arme , arme ta poitrine ,
Venge l’injure faite à ton propre pays
Et chasse par le fer les douleurs, les ennuis
Qui comblent maintenant les subjets de ton Prince :
Arme-toy pour l’aider, et sa triste province...
L’héroïne du sieur du Gravier, mettant à profit l’érudition mythologique dont elle est pourvue, s’encourage en se citant d’illustres exemples :
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
. Pourquoy ne puis-je pas
Fille comme je suis m’endurcir aux combats?
Les escus enlimez, les mains Amazonides Fendirent par le fer les ondes Thermontides ,
Et courant au secours du Troyen affligé Chassèrent jusqu’au port l’exercite etranger Du Gregeois inhumain et là Panthasilée Vosmitla hache au poing une ame ensanglantée...
Puis donc que le renom à cent oeles porté En faveur des guerriers fend l’air de tout costé ,
Et s’ouvrant à la fois cent bouches écumeuses Eclate les honneurs des femmes belliqueuses ,
Qu’attens-je plus long temps par un fait glorieux De pousser aussi bien ma teste dans les Cieux?
De cercher combatant parmy les morts la Parque ,
Et faire que Charon me traine en mesme barque ,
Et mon ame , et ma vie ? Hé, que songé-je tant ?
Empourprons , empourprons ce coutelas de sang !
Si le destin le veut : si l’heur revient en France ,
Poursuyvons coup sur coup, ayons bonne esperance.
Je doute qu’il soit facile d’être plus insensé. Une autre folie du temps fut la pastorale, imitée des Italiens. Nicolas Chrestien, sieur des Croix, en fit , comme tant d’autres poètes , une en cinq actes et en vers , avec un prologue. Il l’intitula les Amantes , et il eut l’idée singulière, mais après tout louable, de placer entre chaque acte, en guise d’intermède, un épisode héroïque tiré de l’histoire de France , sans doute pour relever la fadeur de la pièce principale. Clovis, Charlemagne, Godefroy de Bouillon, saint Louis et Jeanne d’Arc sont les héros de ces intermèdes. Dans celui qui est consacré à la Pucelle, l’auteur a très-bien su oublier les niaiseries des pastorales pour prendre, le ton convenable à son sujet , qu’il a plus que résumé, mais qu’il a relativement bien compris. Il a fort sagement laissé la mythologie de côté. Son langage est net, ferme, et dans certains vers coulés d’un jet, fait sentir l’approche de Corneille.
JEANNE
Quand l’éternel ouvrier nous advertist d’un fait ,
Il ne faut retarder à le mettre en effect ;
Je doy donc, il le faut, de toute ma puissance Prudemment accomplir sa celeste ordonnance ,
C’est à luy d’ordonner, à nous de le suivir,
A luy de commander, à nous de le servir.
Pucelle que je suis, et de race petite,
Mais de sa main élue, et de sa bouche instruite,
J’espere en ma foiblesse avoir trop de pouvoir Pour accomplir son vueil, et faire mon devoir.
Dieu, de ce qui luy plaist, se sert en ses ouvrages,
Et qui le sert ne peut encourir de naufrages :
A la honte des grands au vice apesantiz,
Il éleve en honneur les foibles , les petits ,
Et faisant la foiblesse aparoistre immortelle Entre les grands guerriers quand il est avec elle :
Qu’on ne s’estonne donc si fille que je suis,
Je porte le cœur d’homme, et plus qu’homme je puis ,
Ayant l’épée au poin, au milieu de la guerre,
Les hommes je combats , et renverse par terre.
Jeanne je suis nommée, et née à Yaucouleurs,
Je viens pour affranchir la France de malheurs,
La remettant en gloire, et d’une ame felonne ,
L’oster du joug anglois abhorrant sa couronne,
Pour ce, je vay treuver Charles le juste Roy Afin qu’il soit sacré suivans l’antique loy .
Voici la scène de Chinon. C’est Baudricourt lui-même qui a mené Jeanne vers le roi et qui plaide sa cause devant Charles VII :
CHARLES
Une fille remettre en vigueur nostre estât.
BAUDRINCOURT.
Ce n’est pas une fille ains c’est Dieu qui combat.
CHARLES
Ce fait aussi n’est -il à son sexe, contraire ?
BAUDRINCOURT.
En tout sexe, en tout âge, et en tout Dieu opéré :
Mais il faut éprouver si ce fait est de Dieu :
Elle ne vous veit onc cachez-vous en un lieu ,
Et faictes devant vous tous vos Seigneurs parestre Pour voir s’ elle pourra d’entreux vous recognoistre.
CHARLES
C’est bien dict , faictes la devant nous se treuver,
Pour le bien ou le mal de ce fait éprouver.
JEANNE
Grand Roy, que vous sert-il vous celer, en croyance Que vous pourrez tromper de Dieu la congnoissance ?
C’est luy qui donne jour à mes pudiques yeux ,
Afin de vous congnoistre entre ces braves preux,
Que sert-il de vouloir contre Dieu se defendre,
JEANN E
Tableau peint par Deruet , artiste :or: r ; siecle