‹ Jeanne d'ArcChapitre 93 sur 112 · L’ANGE, LA PUCELLE · texte numérisé non relu

L’ANGE, LA PUCELLE

( Le ciel s’ouvre par un grand esclair, et l’Ange paroist sur une machine eslevée.)

l’ange.

Fille du ciel, incomparable Pucelle, puissant et miraculeux secours de ton prince, voy tes prisons qui s’ouvrent, et tes chaisnes qui se brisent; sors, sors à la faveur des divines lumières qui t’environnent, et viens apprendre icy quel doit estre le dernier acte de ta générosité et le comble de ta gloire.

LA PUCELLE

Quels mouvements celestes délivrent mon corps de la captivité qui le presse, et donnent à mon ame une si sensible joye? Est-ce donc toy, sacré Tutelaire de ma vie, Interprète secret des volontez du Dieu vivant? parle seulement et j’obey.

La Mesnardière a ainsi rendu en vers ce début ;

l’ange.

Sainte fille du ciel, Pucelle incomparable,

De ton prince affligé le secours adorable,

Quitte pour un moment la charge de tes fers,

Et sors par ma faveur de tes cachos ouvers,

Vien apprendre de moy ma derniere assistance Et de ton sort heureux la plus belle ordonnance.

Dans les tristes horreurs de cette épaisse nuit Voy ce long trait de feu qui vers moy te conduit ,

Marche, marche et beny l’éclair que je t’envoye Pour tracer à tes pieds une agréable voye.

LA PUCELLE

Quels nouveaux sentimens d’un celeste bon-heur M’ouvrent l’ame et les sens à la voix du Seigneur >

Ha ! j’entens et je voy son divin interprète Qui me va déclarer sa volonté secrette.

Le théâtre français dans son âge pleinement classique, celui qu’illustrèrent durant la vieillesse et après la mort de Corneille les tragédies admirables de Racine , s’écarta plus encore qu’il ne l’avait fait des sujets empruntés à l’histoire ou aux traditions nationales. Qui aurait osé, sous l’œil menaçant de Boileau, après la catastrophe de Chapelain, produire la Pucelle au théâtre ? Nous la trouvons en revanche applaudie à une date un peu postérieure à cet âge d’or de la tragédie française, sur la scène d’un pays voisin. L’Espagne , où la renommée de Jeanne , mais aussi la confusion de la vraie Pucelle avec la fausse , avait pénétré de bonne heure, ne perdit point ce souvenir, et sans doute ses monuments littéraires, si nous les connaissions mieux, nous en offriraient la trace depuis le quinzième siècle jus-

Tableau de Simon Youet, conservé au musée d'Orléans, Dix-septième siècle La Pucelle devient ici une grande dame aux manières distinguées des femmes de Hôtel de Rambouillet

JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES

qu’au commencement du dix-huitième, époque où l’un des derniers disciples de la grande école dramatique de Lope de Vega et de Calderon , Antonio de Zamora, fit paraître sur le théêtre de Madrid une comedia famosa divisée, selon l’usage, en trois journées, et intitulée La Pucelle de Orléans 1 .

C’est une pièce peu historique , et les extravagances n’y manquent pas. Mais l’auteur était plein d’admiration pour Jeanne, et voici du moins une scène où, à défaut de vérité, se retrouve quelque chose des conceptions hardies, de l’imagination vive et puissante qui distinguent le drame espagnol issu, comme le drame shakspearien , dont il diffère d’ailleurs beaucoup, de la tradition littéraire du moyen âge. Charles est endormi dans sa tente et il a cette vision :

( Devant la tente passe un nuage lumineux, et sur ce nuage un ange vêtu de blanc.)

l’ange.

Charles, Charles!

le roi, rêvant.

Que me veux-tu, ombre brillante, en qui je vois confusément mêlé mon étonnement et ton prodige, qui es-tu, dis-moi?

l’ange.

Un messager de la divine puissance, envoyé pour te soutenir dans la lutte suprême à laquelle la France est en proie. Car opprimé par Henri, le monarque anglais, elle ne te laisse que le nom de ce que tu as été.

le roi.

Il n’y a que le bras tout-puissant de Dieu qui soit capable de me secourir.

l’ange.

Ecoute donc, car sa pitié a voulu que ma voix fût en même temps ailleurs un commandement, ici un avertissement.

( Le nuage passe et glisse jusqu’au pied d’un coteau qui se verra à gauche, et qui laisse apercevoir sur son sommet les ruines d’un ermitage .)

une voix, chantant.

Holà ! de l’inculte désert dont la verte solitude nous montre ce bois fleuri ! Holà ! des ruines rustiques de cet édifice oublié, qui, tour à tour, temple ou chaumière, unit, sous des couleurs diverses, au jaspe de son linteau brisé ses traverses couvertes d’un chaume fragile! Holà! Jeanne d’ Arc!

( D’une cabane qui se dresse sur le sommet du coteau sort Jeanne d’Arc, vêtue en bergère , une houlette à la main.)

JEANNE

Qui m’appelle ? mon Dieu ! qui m’éblouit tellement de l’éclat de sa splendeur, que mes yeux qu’elle embrase se sentent aveuglés au contact du volcan entrevu ?

1 Jeanne d’Arc sur la scène espagnole, dans la Revue Britannique, octobre 1874, article de M. Antoine de Latour. C’est à M. de Latour qu’est empruntée la traduction de la scène citée plus loin.

ÉCLAIRCISSEMENTS

l’ange.

Rassure-toi , et ne crains pas de me regarder. Ministre incorporel du Très-Haut, je viens, en son nom, ô Jeanne! t’enjoindre de quitter la chaumière pour la tente, la houlette pour le bâton de commandement, la peau de chèvre pour le harnais, et enfin pour le bruit belliqueux du tambour et du clairon le son pastoral de la fronde et du sifflet. Rends-toi à Orléans, embrasse d’un ferme regard les travaux guerriers de l’armée anglaise, prends à ta charge la défense du monarque français, et que partout refleurissent les lis. Charles, à qui Dieu révèle également par moi l’arrêt de sa providence , te donnera le bâton de général , persuadé que le miracle qui lui envoie un chef lui assure d’avance la victoire... [On entend dans le lointain les tambours et les clairons battre et sonner la charge.) Le bruit sourd de cette marche est l’indice, heureuse bergère, que la colère britannique va mettre le siège devant Orléans. [Il continue en chantant .) A Orléans donc pour secourir et vaincre! Puisque Dieu te le commande , c’est que Dieu va avec toi.

JEANNE

Puisqu’on ne peut se soustraire à un tel ordre, et que la prière serait vaine , la résistance inutile, que mon obéissance, ô brillante merveille! ô secours éclatant de lumière! réponde avant mes lèvres. Aujourd’hui même je quitte la chère compagnie de fnes agneaux et de mes rochers ; déjà je sens battre dans mon cœur l'ardente et généreuse envie de restaurer l’antique honneur perdu de la France.

( Tous deux reprennent , l’ange en chantant et Jeanne en récitant : )

A Orléans donc pour secourir et vaincre ! puisque Dieu me le commande , c’est que Dieu vient avec moi !

[La vision disparaît.)

le roi, s’éveillant.

Écoute, divine merveille! attends, beau prodige ! attends, ô Jeanne!

La Pucelle d’Orléans de Schiller, représentée à Weimar en 1801, est un drame du genre qu’on peut appeler nouveau shakspearien , et auquel se rattache le théâtre allemand moderne. Cette pièce n’est pas beaucoup plus historique que celle d’Antonio de Zamora; mais le poète allemand paraît plus coupable en ce point pour deux raisons: la première, que la fiction romanesque substituée par lui à la vérité est de sa part un acte bien plus volontaire , bien plus réfléchi que chez l’auteur espagnol , à qui , on peut raisonnablement le croire , l’histoire vraie de Jeanne d’Arc n’était que trèsvaguement connue; la seconde, que l’éminente supériorité du génie de Schiller aurait dû l’empêcher de tomber dans une pareille faute de goût. Quelles qu’en soient les beautés de scène ou de style , et de telles beautés ne peuvent guère faire défaut dans un drame sorti de ses mains, sa tragédie romantique (tel est le nom qu’il lui donna) est une tragédie manquée. Nous ne reproduirons ici que la dernière scène du prologue, où se retrouve quelque chose, mais quelque chose seulement de la vraie Pucelle. Ce mor-

Tablea.ii du commencement du dix septième siecle, conservé AHôtel de Ville de Rouen

se rattachent les pièces composées sous l’Empire et sous la Restauration en l’honneur de la Pucelle. La tragédie classique avait continué de régner durant tout le dix-huitième siècle, et elle maintint à peu près sauve durant le premier quart environ du dix-neuvième sa situation dominante. Mais un mouvement contraire à celui qui l’avait éloignée des sujets nationaux, s’était produit après les premiers successeurs de Racine, et par un besoin de nouveauté auquel il était difficile qu’elle échappât, elle s’était efforcée défaire rentrer dans son cadre conventionnel , d’assouplir à ses formules de scène et de style quelques épisodes de l’histoire de France, ou plus généralement de l’histoire du moyen âge. Ce mouvement , évident déjà dans le cours du dix-huitième siècle , notamment dans le théâtre de Voltaire , et surtout dans celui de Belloy , s’accentua davantage sous l’Empire et sous la Restauration. Les poètes se forgèrent alors tout un monde romanesque , plein de sensibles châtelaines , de chevaliers preux et galants , de gracieux pages , de traîtres insidieux, de vertueux solitaires, de lugubres tyrans et de gémissants troubadours, dont il est resté dès traces non-seulement dans leurs œuvres, qu’on ne lit plus guère, mais sur un bon nombre de pendules. C’est à ce moyen âge de fantaisie qu’ils empruntèrent la couleur dont ils essayèrent d’enrichir leur style tragique, servilement calqué sur le style divin de Racine, dont il aurait fallu se pénétrer seulement. L’alliance du faux classique avec le faux moyen âge produisit un mélange assez bizarre, dont la Jeanne d’Arc de d’Avrigny, représentée le 4 mai 1819, et celle de Soumet, jouée le 14 mars 1820, peuvent offrir un spécimen, en même temps qu’elles donnent l’idée de toutes les pièces du meme genre consacrées à la Pucelle sous l’Empire et sous la Restauration. Ni l’élégance du langage , trop négligée depuis lors , ni le sentiment et l’habileté poétique ne manquaient à d’Avrigny, mais le genre qu’il a cultivé est doublement faux. Nous citerons le discours , la tirade que Jeanne adresse à Bedford :

jeanne d’arc, avec une noble fierté.

Si dans ce jour une aveugle furie,

Prince, par ses clameurs n’attaquait que ma vie,

Celle qu’à la vengeance on veut sacrifier Dédaignerait le soin de se justifier.

Mais au Dieu dont je tiens ma force et mon courage,

Guerrière, je dois rendre un noble témoignage

JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES

Je le dois, je le veux, et ma voix, sans détours,

De ma vie à vos yeux va présenter le cours.

Mon nom vous est connu... Depuis que je suis née, L’hiver n’a pas vingt fois vu s’achever l’année.

Sous un rustique toit Dieu cacha mon berceau :

Non loin de Vaucouleurs, quelques prés, un troupeau, Des auteurs de mes jours composaient la richesse;

Le travail de leurs mains nourrissait leur vieillesse. Docile à leurs leçons, heureuse à leur côté ,

Mon enfance croissait dans la simplicité;

Et bergère, comme eux j’errais sur les montagnes, Chantant le nom du Dieu qui bénit les campagnes. Chaque jour cependant jusqu’à nous apportés ,

Des bruits affreux troublaient nos hameaux attristés : On disait qu’inondant et nos champs et nos villes, L’Anglais, à la faveur de nos haines civiles ,

Allait bientôt, brisant nos remparts asservis,

Saper les fondements du trône de Clovis,

Et, de la Loire enfin franchissant la barrière,

Sur les murs d’Orléans arborer sa bannière...

Des maux de mon pays en secret tourmenté,

Tout mon cœur s’indignait jour et nuit agité;

Et du bruit des combats au milieu des prairies, Seule, j’entretenais mes longues rêveries.

Un soir (il m’en souvient) , de la cime des monts L’orage, en s’étendant, menaçait nos vallons;

Tout fuyait... Près de là l’ombre d’un chêne antique Protégeait du hameau la chapelle rustique :

J’y cours; et sur la pierre, où j’implorais les cieux,

Le sommeil, malgré moi, vint me fermer les yeux. Tout à coup, de splendeur et de gloire éclatante ,

Du céleste séjour une jeune habitante,

La houlette à la main, se montre devant moi :

« Humble fille des champs, dit-elle, lève-toi !

Du souverain des cieux l’ordre vers toi m’amène, Geneviève est mon nom. Les rives de la Seine Me virent, comme toi, conduire les troupeaux.

Quand du fier Attila les funestes drapeaux Envoyaient la terreur aux deux bouts de la France, Ma voix, au nom du ciel, promit sa délivrance.

Le ciel veut par ton bras l’accomplir aujourd’hui.

Du trône des Français , va, sois l’heureux appui.

Le Dieu qui, des bergers empruntant l’entremise, Jadis arma David et dirigea Moïse,

Dans les murs de Fierbois, au pied des saints autels, Cacha, depuis longtemps, aux regards des mortels ,

ECLAIRCISSEMENTS

Le glaive qui, remis aux mains d’une bergère,

Doit briser les efforts d’une armée étrangère.

En secret, éclairé par un avis des cieux,

Déjà Valois attend le bras victorieux Que suscite pour lui leur faveur imprévue.

Pleine d’un feu divin va t’offrir à sa vue;

Marche ; Orléans t’appelle au pied de ses remparts ;

Marche ; à ta voix l’Anglais fuira de toutes parts ;

Et le temple de Reims verra, dans son enceinte,

Sur le front de ton roi s’épancher l’huile sainte... »

L’immortelle, à ces mots, remonte dans les airs ;

Et moi, le cœur ému de sentiments divers,

Je m’éveille incertaine, et n’osant croire encore Au choix trop éclatant dont l’Éternel m’honore.

Mais trois fois, quand la nuit ramène le repos,

Je vois les mêmes traits, j’entends les mêmes mots :

« Humble fille des champs, lève-toi ! Dieu t’appelle.

Au ciel, à ton pays, tremble d’être infidèle !... »

Je cède enfin : je pars, respirant les combats...

Le frère de ma mère accompagnait mes pas.

J 'avais atteint le front des collines prochaines. . .

Là, muette et pensive, à nos bois, à nos'plaines,

Par un dernier regard j’adressai mes adieux;

Et le toit paternel disparut à mes yeux. ..

(, Jeanne d’ Arc, un moment attendrie, s’arrête et se tait.) le duc, avec émotion.

Poursuivez.

Au travers du trouble et du ravage,

Vers la cour de Valois le ciel m’ouvre un passage :

J’arrive. On m’interroge; on doute de ma foi;

Mais les pontifes saints ont rassuré mon roi :

Je parais à ses yeux. Sans crainte, sans audace,

J’entre; un de ses guerriers est assis à sa place;

Lui-même, au milieu d’eux, il siège confondu :

Mais un esprit céleste, à mes yeux descendu ,

Me le montrait du doigt et planait sur sa tête.

J’approche; et devant lui je m’incline et m’arrête;

Des cieux, à haute voix, j’annonce les décrets...

« Oui, me dit-il, commande; et mes guerriers sont prêts A suivre sur tes pas l’ardeur qui les transporte. »

Il dit; et de Fierbois, à son ordre, on m’apporte Le glaive qui bientôt doit venger les Français.

Nous partons... Mais pourquoi retracer nos succès?

Jeune et faible instrument de la faveur céleste,

Je marchais, je parlais... Dieu seul a fait le reste...

JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES

Voici maintenant la dernière scène de la tragédie de Soumet :

HERMANGART, JEANNE D’ARC, ADHÉMAR, le Peuple, Gardes.

Allons... Plus de lien qui m’attache à la terre;

Digne Adhémar, souvent votre voix salutaire A béni ma jeunesse au nom du Dieu sauveur.

De ce cœur affaibli ranimez la ferveur.

De la vie au tombeau ce terrible passage...

L’éternel avenir que la foi nous présage ,

Au cœur même du juste inspire un saint effroi.

{Elle tombe à genoux.)

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