ADHÉMAR
Pour qui seraient les Cieux s’ils n’étaient pas pour toi?
Ton prince était privé du sceptre légitime,
Au Dieu qui fait les rois tu t’offris en victime,
Et tu fus acceptée; il t’appelle aujourd’hui.
Il réclame l’offrande : elle est digne de lui.
Sa voix parle à ton cœur, son exemple t’attire ;
Ton front brille déjà des rayons du martyre.
Le bûcher disparaît et se change en autel;
Ange libérateur, prends ton vol vers le ciel !
jeanne d’arc, se relevant.
Peuple, j’ai demandé que pour grâce dernière Au pied de mon bûcher l’on plaçât ma bannière.
hermangart, la lui montrant, portée par un soldat.
Vos vœux sont exaucés, elle est devant vos yeux.
JEANNE d’arc.
Oui, je la reconnais.... Drapeau victorieux,
Dans les rangs ennemis nous combattions ensemble.
Que le même bûcher tous les deux nous rassemble.
{Elle prend le drapeau.)
Viens de tes plis sacrés m’entourer aujourd’hui;
Dieu te mit dans mes mains, je te rapporte à lui.
Marchons, accomplissons toute ma destinée.
{Elle monte sur le bûcher , dont l’escalier doit être dérobé aux yeux des spectateurs.)
adhémar, à Hermangart.
Regarde-la mourir, toi qui l’as condamnée,
Des tourmens du bûcher son courage vainqueur....
jeanne d’arc, du haut du bûcher.
Ils n’arracheront pas un soupir de mon cœur ;
Mais quel ange des cieux me couvre de ses ailes !
C’est lui!... je reconnais ses palmes immortelles.
Il montre l’avenir à mes yeux éblouis....
JEANNE D'ARC, tll. — 6l
ECLAIRCISSEMENTS
France, encor un laurier... Terre de saint Louis,
De ces tyrans des mers cesse d’être sujette.
Anglais, disparaissez, la France vous rejette,
Et , de vos corps sanglants dispersant les lambeaux ,
Pour ses vainqueurs d’un jour n’a plus que des tombeaux.
Elle a brisé ses fers , a relevé sa gloire ,
Et mon âme s’envole au bruit de sa victoire.
Classique sans aucun doute, la tragédie de Soumet l’est moins pourtant que celle de d’Avrigny, et l’on y peut remarquer des concessions faites à la nouvelle école, qui, après de brillants et durables succès dans la poésie lyrique, commençait à porter son ambition vers un renouvellement du théâtre, où elle ne tarda pas à faire paraître le drame dit romantique , issu de l’imitation de Shakspeare et de ses disciples d’outre-Rhin , mais se distinguant du drame anglais et du drame allemand par un certain nombre de qualités et de défauts, pour la plupart empruntés à cette même tragédie classique dont le drame nouveau prétendait à prendre la place.
Plusieurs des réformes proposées par l’école romantique, par exemple la disposition libre du temps et de l’espace, un plus grand mouvement, un plus grand appareil scénique, plus d’aisance et de familiarité dans le dialogue, étaient, ce semble, favorables à l’expression sur le théâtre de l’histoire de la Pucelle. Les chefs de l’école ne songèrent pas à tenter l’épreuve. Mais la tentative n’en fut pas moins faite. L’une des premières applications du nouveau système, application modérée, au grand sujet de Jeanne d’Arc, se trouve dans la tragédie (ce nom fut conservé par l’auteur) publiée en 1843 par M. Th. de Puymaigre. Le prologue, le premier acte et plusieurs autres scènes sont imités de Schiller. Nous citerons une partie de l’interrogatoire de Jeanne, pour lequel M. de Puymaigre a suivi de fort près l’histoire.
d’estivet, à Jeanne.
Sur votre étendard blanc et parsemé de lis ,
Le saint nom de Marie et de son divin fils Brillaient en lettres d’or au-dessous d’un nuage,
Où vous aviez, du Christ, fait retracer l’image?
JEANNE
Dieu le voulait ainsi.
PIERRE
Nous direz-vous pourquoi ,
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Alors que l’on sacrait votre prétendu roi ,
On vous vit tout le temps que dura le mystère,
Au pied du maître-autel tenir votre bannière?
JEANNE
Qui prend part au péril , doit l’avoir à l’honneur. . .
d’estivet.
Pensez-vous à présent être en état de grâce?'
JEANNE
Si j’y suis, Dieu m’y garde, et si je n’y suis pas,
Que Dieu veuille m’y mettre !
PIERRE
En marchant aux combats N’avez-vous donc jamais employé de pratiques Que l’Église réprouve et traite de magiques;
Dit des mots inconnus, étranges?
JEANNE
Je disais
Jetez-vous hardiment au milieu des Anglais,
Et m’y jetais moi-même .
PIERRE
Vous prétendez qu’à vous Dieu s’est manifesté;
Sans doute, vous savez le peuple qu’il préfère?
JEANNE
Dieu chérit mon pays.
PIERRE
Il hait donc l’Angleterre ?
JEANNE
Je le répéterai : les Français vous vaincront :
Hors ceux qui seront morts, tous les Anglais fuiront.
d’estivet.
Qui vous l’a dit ?
JEANNE
Mes voix.
d’estivet.
Quand ?
JEANNE
Hier, la voix sainte
M’a, de plus, ordonné de vous parler sans crainte.
PIERRE
Puisque tous les destins vous sont ainsi prédits ,
Dites , qui vous attend ?
JEANNE
La paix du paradis.
ÉCLAIRCISSEMENTS
d’estivet.
Charles Sept crut en vous, grâce à quel stratagème?
JEANNE
Allez l’interroger, qu’il réponde lui-même...
d’estivet.
Et vous n’avez pas craint d’irriter votre père ,
De quitter Domrémy sans avoir son aveu ?
JEANNE
Lui désobéissant, j’obéissais à Dieu.
Nous ne saurions passer sous silence l’étude sur les poètes de Jeanne d’Arc, placée par M. de Puymaigre en tête de sa tragédie, et dont nous avons profité. L’auteur y donnait les premières marques de cette vocation pour l’histoire littéraire, dont il a fourni depuis des preuves qui ont placé son nom parmi les plus estimés de l’érudition française. C’est au même genre que la pièce composée par lui en l’honneur de la Pucelle que se rapportent le drame de M. J. -J. Porchat : la Mission de Jeanne d’Arc, drame en cinq journées, en vers (1844), et celui de M. Athanase Renard : Jeanne d’Arc, on la fille du peuple au quinzième siècle, drame historique en vers libres et en sept tableaux ( 1 85 1 ). Comme la tragédie de M. de Puymaigre, ni l’un ni l’autre n’ont été représentés. Voici comment Jeanne, dans le drame de M. Porchat, raconte à son frère Pierre sa première vision :
J’avais treize ans; c’était à midi, dans ce lieu ,
Dans ce même jardin où j’étais occupée ,
D’une voix tout à coup mon oreille est frappée.
On m’appelle deux fois. C’était de ce côté.
Je regarde.... Au milieu d’une blanche clarté U n ange aux ailes d’or. . . sur lui la flamme brille.
« Je suis Michel, dit-il, je viens pour toi, ma fille;
Je reviendrai souvent, ne va point t’alarmer,
A voir les bienheureux il faut t’accoutumer. »
Mais sainte Catherine et sainte Marguerite Bien plus souvent que lui dès lors m’ont fait visite,
Et ce n’est point un songe. Oh ! non, célestes voix !
De mes yeux corporels, mon frère, je les vois.’
Je les vois. C’est d’en haut que me vient leur image.
Je connais leur patrie à leur divin langage.
Et sais-tu quels avis j’en reçois tous les jours ?...
{Avec force et gravité.)
Il faut qu’à mon dauphin j’aille porter secours.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Ses nobles chevaliers laissent périr la France : De moi seule, de moi viendra la délivrance.
Voici maintenant un fragment de l’interrogatoire :
JEANNE
Un rapport qui m’accuse, on l’écrit toujours bien;
Ce qui me justifie, on n’en conserve rien.