LA FOULE
Ah ! ! !
.La toile tombe.)
ÉCLAIRCISSEMENTS
Le drame de M. Barbier ne sera pas, on peut le croire, la dernière pièce écrite en l’honneur de l’héroïque vierge, dont la gloire grandit chaque jour en France, en Angleterre et dans le monde entier. Nous faisons des vœux pour que la poésie dans ses divers genres, ceux du moins à qui un tel sujet est permis, produise des œuvres dignes de Jeanne. Elle le fera si elle sait s’inspirer de son histoire; mais cette histoire, encore une fois, elle ne l’égalera jamais.
Mari us Sepet.
Fig. 221. — Monument élevé à Domrémy, en mémoire de la Pucelle, sous le règne du roi Louis XVIII (1820).
Ornement tiré d’un ms. latin du XV siècle. Biblioth. de M. Ambroise F.-Didot.
JEANNE D’ARC ET LA MUSIQUE
a musique aime à passer des accents les plus doux aux accents les plus passionnés , de la prière à la violence, de l’expression des sentiments humains et tendres à l’expression des sentiments cruels, impitoyables. Toute fable qui présente des contrastes frappants et beaucoup de variété est essentiellement favorable au génie du musicien, et il semble qu’un sujet à la fois pastoral et naïf, héroïque et religieux, Bibiioth. de m. Ambroise F.-Didot. national et tragique , soit le thème le plus
heureux qu’on puisse proposer à un compositeur. Gomment se fait-il donc que la sublime figure de Jeanne d’Arc n’ait pas encore inspiré une seule mélodie populaire ? Pourquoi la vierge d’Orléans n’a-t-elle pas été chantée par les musiciens de son temps ? Pourquoi nous sera-t-il difficile de citer des pages musicales appelées à rester au répertoire des théâtres lyriques ou des concerts? C’est que la poésie et la musique sont des sœurs jumelles, et que trop souvent , hélas ! on les prendrait pour des rivales ou des sœurs
ennemies .
ÉCLAIRCISSEMENTS
Il ne faut pas s’étonner d’ailleurs si la chanson , d essence assez frivole, a oublié Jeanne d’Arc, et s’est souvenue avec délices de la Charmante Gabrielle. Le peuple, au commencement du quinzième siècle, ne répétait guère d’autres refrains que les couplets de l'Homme armé ou de quelques rondes à danser -, et les musiciens de la chapelle de Charles VII, à peine sortis des barbares successions de quintes, de quartes et d’octaves qu’affectionnait le moyen âge, se détournaient du but principal de leur art, qui est de charmer et d’émouvoir, pour s’adonner à toutes les recherches et tomber dans toutes les puérilités d’une science aride. Sous le règne de Henri IV, au contraire, la forme ne détrônait plus l’idée, et le sentiment mélodique tendait à revenir aux plus doctes compositeurs, ainsi que l’a prouvé Eustache Ducaurroy.
Que les circonstances politiques et sociales, ainsi que l’état de la musique au temps de Charles VII, aient empêché l’éclosion de chansons populaires sur Jeanne d’Arc, cela nous paraît facile à comprendre ; mais il est indispensable de connaître à fond l’histoire du théâtre en France, pour s expliquer la tardive apparition delà Pucelle d’Orléans sur nos scènes lyriques.
Nous ne songeons pas à entreprendre ici un travail inutile, après 1 étude si consciencieuse et si intéressante de M. Marius Sepet qu’on a lue dans le chapitre précédent. Nous nous contenterons de rappeler qu à 1 Opéra, de même qu’à la Comédie française, on dédaigna pendant longtemps les sujets empruntés à l’histoire ou aux traditions nationales. — Ce ne fut que douze ans après la mort de Voltaire1 qu’on entendit pour la première fois une Jeanne d’Arc à Orléans , comédie en trois actes et en versj, mêlée d’ariettes : cette pièce de J. -B. Choudard, dit Desforges, mise en musique par le violoniste Rodolphe Kreutzer, fut représentée sur le Théâtre italien, le io mai 1790. Elle n’a point été imprimée, et nous n’en connaissons que la donnée générale, qui n’avait rien d’historique. Dans cet opéra comme dans la chanson de Béranger, on entendait, sans doute, Charles VII s’écrier :
Je vais combattre, Agnès l’ordonne:
Adieu, repos ; plaisirs , adieu !
J’aurai, pour venger ma couronne,
Des héros, l’amour et mon Dieu.
1 On sait que Voltaire mourut le 3o mai 1778. Personne, croyons-nous, n’a jamais fait remarquer qu’il expira le jour anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc.
JEANNE D’ARC ET LA MUSIQUE
Anglais, que le nom de ma belle Dans vos rangs porte la terreur.
J’oubliais l’honneur auprès d’elle;
Agnès me rend tout à l’honneur.
Voici, en effet, la fable qu’avait développée Desforges : Agnès Sorel, à l’instigation de Dunois, feignait de quitter le roi, et Charles VII, stimulé par le désir de plaire à sa maîtresse, volait à la bataille, armait Jeanne d’Arc, puis recourait à l’épée de la vierge héroïque pour délivrer Agnès tombée au pouvoir des Anglais et pour lever le siège d’Orléans.
D’après le témoignage des contemporains, cette pièce obtint du succès, en dépit des défauts qu’on y remarqua -, quant à la musique , coup d’essai de Rodolphe Kreutzer au théâtre, elle fit concevoir une opinion fort avantageuse du talent de ce compositeur, puisqu’elle lui valut d’écrire et de donner huit mois plus tard Paul et Virginie, son meilleur opéra. Sa partition cependant n’a point t\i gravée, et aucun morceau n’en est arrivé jusqu’à nous sous sa forme première; mais R. Kreutzer en a probablement intercalé des motifs dans l’un de ses nombreux ouvrages.
Nous croyons que la Giovanna d’Arco du compositeur napolitain Andreozzi (1763-1826) est aussi restée inédite : tout ce que nous savons relativement à cet opéra , le plus ancien de ceux qu’ait inspirés en Italie le souvenir de la Pucelle d’Orléans, c’est qu’il fut représenté à Venise en 1793.
La tragédie de Schiller, si bien accueillie à Leipzig en 1801 , devait, en méritant l’admiration de toute l’Allemagne, exciter tôt ou tard la verve des musiciens. Bernard- Anselme Weber, le premier, orna de musique la Jeanne d’Arc du grand poète. Près et plus de cinquante ans après cet essai, M. Jos. Klein (à Cologne, en 1844), M. Damrosch (à Weimar, en 1857) et M. Max Bruch (à Cologne, en 1859), ont également écrit pour ce drame romantique divers morceaux qui peuvent avoir de l’intérêt, mais qui, jusqu’à présent, n’ont pas franchi les frontières de la Germanie.
Les Allemands n’ont pas seulement introduit de la musique dans la pièce de Schiller, ils ont transformé sa tragédie en ballet et en opéra. C’est à Vienne, en 1821 , que fut représenté le ballet d’Aumer, mis en musique par le comte de Gallenberg; c’est aussi dans cette capitale, en 1841, que fut chanté l’opéra de M. Vesque de Püttlingen, entendu plus tard à Dresde,
ÉCLAIRCISSEMENTS
puis à Berlin. Cet ouvrage n’a pas été traduit en français, et nous doutons qu’il eût reçu chez nous un favorable accueil. Autant en dirons-nous de la Jeanne d’ Arc représentée à Londres en 1 83g : cet opéra anglais de Balfe (1808-1870), mélodiste aimable et facile, mais souvent banal, manquait d’élévation, de grandeur et d’originalité.
Nous venons de rappeler les œuvres lyriques composées pour ou d’après le drame de Schiller. Nous allons à présent dire un mot des principaux opéras sur la Pucelle d’Orléans qui ont été donnés en Italie; nous parlerons ensuite des partitions françaises.
La Giovanna d’Arco de Vaccaj ( 1791-1849) date de 1827, il n’en est rien resté. Celle de Pacini ( 1 796- 1 867) fut représentée à Milan , le 1 2 mars 1 83o ; on l’a oubliée depuis longtemps déjà. Quant à la Giovanna d’Arco de Guiseppe Verdi, écrite pour la Scala de Milan, où on l’entendit pour la première fois en février i8q5, elle a fait son apparition au Théâtre- Italien de Paris le 28 mars 1868, et elle a eu les honneurs de la traduction en français1. Est-ce à dire que l’on classe cet opéra parmi les chefs-d’œuvre? Bien loin de là, puisqu’il ne s’est point maintenu au répertoire et que, même en Italie et dès le principe, on l’a vivement critiqué. Le poème, il est vrai, passe avec raison pour un des plus misérables qu’on ait imaginés. L’action ne comprend que trois personnages principaux : un roi qui débite des galanteries à celle qui doit l’aider à reconquérir son royaume; une héroïne qui répond à l’amour qu’on lui déclare; un père assez dénaturé pour accuser sa fille de sorcellerie et la livrer aux Anglais. Ce n’est point à Rouen, c’est à Compïègne que se passe le dénoument : Jeanne d’Arc, frappée en combattant d’une blessure mortelle , embrasse l’oriflamme avant d’expirer dans les bras de Charles VII et de son père repentant.
Cette donnée, contraire à l’histoire, au bon goût et au sens commun, a mal servi le compositeur qui avait déjà fait applaudir Nabucco, i Lombardi et Ernani. M. Verdi possède toutefois un trop vif instinct de l’effet théâtral pour écrire une partition qui ne renferme rien de remarquable ; aussi, tout en reprochant à sa Jeanne d’Arc de chanter un peu à la façon
1 Outre la partition française, qui a paru chez M. Léon Escudier, on a publié cette traduction du livret de Temistocle Solera, à Bruxelles, en i855. Elle forme une brochure in -32 de 61 pages, et elle porte le nom de Louis Danglas, pseudonyme de M. Joos.
JEANNE D’ARC ET LA MUSIQUE
des héroïnes de Donizetti et de Bellini, reconnaissons-nous que ce rôle renferme des passages vraiment poétiques. Le début de la cavatine en la majeur, par exemple, nous semble avoir du charme et de la suavité. Dans le grand duo de la déclaration, le solo en la bémol est à la fois mélodieux et puissant : cette phrase heureuse sert ensuite de dessin principal à un ensemble sonore et théâtral. Mais la page que nous préférons à toutes les autres, c’est la romance mélancolique et touchante : O fatidica foresta. Malheureusement elle ne gagne pas à être entendue ainsi traduite :
O forêt d’où l’ombre plane ,
O mon père , ô ma cabane ,
Comme une humble paysanne ,
Près de vous retourne Jeanne...
Loin des biens que Dieu condamne ,
Rendez-lui la douce paix Qu elle ignore en un palais !
Nous renvoyons donc à la partition italienne, et nous croyons que cette mélodie suffira pour empêcher la Giovanna d'Arco, de Verdi, de tomber dans un oubli complet.
Il nous reste maintenant à passer en revue toute la musique française composée sur le sujet qui nous occupe.
Qui a écrit celle de la pantomime1 représentée sur le théâtre de la Gaieté, le 16 avril i8o3 ? Nous supposons quelle était de Demeuse, chef d’orchestre de cette scène populaire, et qu’elle s’adaptait à des divertissements réglés par le chorégraphe Hus. Il nous a été impossible d’en retrouver une seule bribe, et nous ne le regrettons guère.
Il n’y a jamais lieu de s’étonner qu’une œuvre d’art décèle l’esprit ou le goût de l’époque où elle a été conçue : sous le premier empire, Jeanne d’Arc devenait un sujet de pièce militaire', sous la Restauration, elle inspiia des dithyrambes royalistes, à l’Institut aussi bien qu’au théâtre de l’Opéra-Comique.
1 Le programme en a été imprimé à Paris (in-8° de i3 pages) sous ce titre caractéristique : Jeanne d’Arc, ou la Pucelle d’Orléans, pantomime en trois actes et à grand spectacle, contenant ses exploits, ses amours, son supplice, son apothéose ; mêlée de marches, chants, combats et danses; par J.-G.-A. Cuvelier. Représentée sur le théâtre de la Gaieté, le 25 germinal an XI. Paris, au théâtre.
Nous signalons aux collectionneurs de pièces de théâtre une autre Jeanne d’Arc, pantomime chevaleresque (sic) en deux tableaux, par M. Alphonse Relier. Elle fut représentée aux Champs-Elysées, par la troupe des Funambules, le 29 juillet 1847, et le programme en a été imprimé (in-S° de 4 pages).
ÉCLAIRCISSEMENTS
L’Académie des Beaux-Arts couronne, chaque année, une cantate que les élèves admis à concourir pour le prix de Rome sont obligés de mettre en musique dans un délai assez court; en 1818, la scène lyrique choisie pour ce concours intéressant n’avait qu’un seul personnage : c’était un monologue de Jeanne d’Arc dans sa prison1. Le poète lauréat Vinaty, après avoir indiqué où se passe l’action, faisait ainsi parler la jeune captive .
O roi de France, ô ma patrie,
C’est pour vous que je vais mourir,
Heureuse en terminant ma vie De vous avoir servis jusqu’au dernier soupir.
Et la cantate se termine par cet autre quatrain :
La terre a disparu : vers le ciel élancée ,
Sur le bûcher je monte sans effroi.
Mes derniers vœux, ma dernière pensée Sont pour mon Dieu , ma patrie et mon roi.
Faut-il être surpris que de tels vers n’aient pas enflammé l’imagination des jeunes gens appelés à les mettre en musique? En 1 8 1 8, l’Académie des Beaux-Arts ne décerna point le grand prix de Rome : le second prix seulement fut obtenu par Aimé Leborne (1797-1866) qui devint ce jour-là l’égal de F. Halévy, mais qui fut battu par lui l’année suivante. La cantate inédite de Leborne2 dénote un bon sentiment de la déclamation et ne brille guère par l’abondance des idées. Le musicien, obligé de s’exercer sur des vers de huit, de dix et de douze syllabes, ne sort de la mesure à quatre temps que pour adopter un moment la mesure à deux temps : cette similitude de rhythmes refroidit sa musique et la rend monotone.
L’opéra en trois actes que Michel Carafa (Naples, 1785; — Paris, 1872) écrivit pour la scène de l’Opéra-Comique se fait remarquer, au contraire, par le mouvement et par des accents brillants. Cette Jeanne d’Arc à Orléans, le premier de ses ouvrages français, fut représentée au théâtre Feydeau le 10 mars 18213. La pièce, due à la collaboration de Théaulon et Armand Dartois, appartient au genre troubadour. Le galant Dunois,
1 Cette pièce de vers n’a point été imprimée.
2 Bibliothèque du Conservatoire de musique, fonds des prix de Rome.
3 Selon l'usage de ce temps-là, on n’en a publié que la grande partition.
JEANNE D’ARC ET LA MUSIQUE
enamouré d’une jeune bergère qu’il a rencontrée dans la campagne, se met à la poursuite de cette belle, et chante à son confident ce rondeau qu’accompagnent nécessairement les cors et les trompettes :
Un peu d’amour, beaucoup de gloire,
C’est ma devise désormais :
Pour la beauté, pour la victoire,
Je veux toujours être Français.
Puis, quand il se trouve en présence de celle qu’il cherchait, il lui débite ce madrigal :
Daignez, jeune bergère,
Sur moi lever les yeux ,
C’est l’espoir de vous plaire Qui m’amène en ces lieux.
De son côté, le roi chante avec expression à sa maîtresse :
Gente Agnès , ô ma bien-aimée ,
Ah! que m’importent mes revers!
Près de toi mon âme charmée Sait oublier le trône et l’univers.
Être près de celle qu’on aime N’est-ce pas le bonheur suprême?
Et le chœur des courtisans de s’écrier :
Au sein d’heureux loisirs Oublions nos alarmes ,
Et que le bruit des armes Respecte nos plaisirs.
Les vers que nous venons de citer comptent parmi les meilleurs de la pièce. Ils suffisent pour donner une idée du style de cet opéra très-royaliste, dont l’action n’a rien d’imprévu. Les auteurs y ont mêlé un paysan et une paysanne chargés d’égayer le public; mais ils ont eu le bon esprit de ne point rendre Jeanne d’Arc amoureuse et de la représenter toute à sa mission providentielle. Elle chante quatre airs, bien écrits pour la voix, très-peu chargés de roulades et d’une déclamation qui vise à la noblesse. Nous n en reproduisons aucun, parce que le tour en a vieilli et ne plairait plus aujourd’hui. Nous jugeons inutile également d’extraire un morceau d’ensemble de
5oo
ÉCLAIRCISSEMENTS
la partiton de Carafa- seulement nous ferons remarquer que le finale du premier acte roule sur ces paroles entonnées par Jeanne d’Arc et répétées à satiété :
Partons, honte aux Anglais!
Honneur au nom français !
Au lieu de honte aux Anglais! lisons guerre aux Anglais! et nous découvrirons l’idée mère du célèbre chant de Charles VI qui a rendu l’opéra d’Halévy populaire.
Quarante-quatre ans après la Jeanne d’Arc à Orléans vint la Jeanne d’Arc de MM. Méry et Édouard Duprez, mise en musique par M. Gilbert Duprez. Cet opéra en cinq actes avec prologue n’eut pas un sort heureux : il fut représenté au grand théâtre Parisien, le 12 octobre 1 865, mais ne fut pas exécuté jusqu’au bout ce soir-là, et il fallut remettre la première représentation au 24 du même mois. La pièce parut mauvaise et la musique en fut • jugée sévèrement. On eut raison de reprocher à cet opéra d’offrir une suite de tableaux qui se succèdent sans lien apparent, et, quand on lit cette partition arrangée pour piano et chant par l’auteur, on ne peut s’empêcher de redire avec un critique musical fort compétent : « Cet ouvrage est d’un chanteur qui a beaucoup appris et d’un compositeur qui a beaucoup retenu. »
Ce n’est pas dans le goût italien, c’est dans le style néo-germanique qu’est écrite la Jeanne d’Arc du violoniste anglais Alfred Holmes (1837- 1876). Cette symphonie dramatique, entendue au Théâtre-Italien le 10 mai 1870, y reçut un froid accueil, bien que chantée par Mlle Krauss : on la trouva longue, confuse et monotone.
Aucune réminiscence allemande ne dépare la Jeanne d’Arc de-M. Gaston Serpette, cantate couronnée par l’Académie des Beaux-Arts en 1871. Les paroles en sont de M. Jules Barbier, qui préludait par ces scènes lyriques à trois personnages au drame en cinq actes et en vers qu’il fit représenter, le 8 novembre 1873, sur le théâtre de la Gaieté.
On reconnaît dans la disposition de cette cantate un poète expérimenté : ayant un nombre déterminé de morceaux à présenter au jeune compositeur pour lequel il travaillait, M. Jules Barbier a placé le trio au début et a terminé sa pièce de vers par un grand monologue qui met en pleine lumière le personnage principal. Le sujet est exposé en quelques mots :
JEANNE D’ARC ET LA MUSIQUE
5oi
Jésus, notre unique espérance,
Qui donc, au joug de l’étranger Arrachant la terre de France,
Se lèvera pour la venger ?
Jacques d’Arc s’inquiète de voir sa fille toujours rêveuse, et désire qu’elle épouse le jeune Raymond \ mais à ce voisin qui lui ouvre son cœur et lui exprime ses vœux, Jeanne répond :
Frère, n’ayons qu’une espérance :
L’honneur, le salut de la France !
Elle meurt ! elle meurt ! Ne parle pas d'amour !
En vain l’humble paysanne adresse au ciel cette fervente prière :
Seigneur, Dieu tout-puissant, j’implore ta bonté:
Laisse, laisse ma vie en son obscurité !
en vain Jeanne souhaite d’échapper aux visions qui lui troublent l’esprit ; ses voix l’appellent, et il lui faut quitter sa famille pour remplir sa mission : Dieu le veut ! Dieu le veut !
M. Gaston Serpette a su tirer un bon parti de cette donnée poétique1. La romance de Raymond a de la fraîcheur et de l’élégance. La prière écrite en trio :
Seigneur, verse à nos cœurs ta grâce et ta lumière !
• De nos larmes touché,
Daigne exaucer nos vœux, entends notre prière!
Défends-nous du péché !
cette prière, inspirée de l’oraison dominicale, est bien disposée pout les
voix et d’un caractère vraiment religieux. La scène de la vision nous paraît habilement exécutée au point de vue de l’effet théâtral -, elle présente de l’intérêt musical, et le cor y résonne d’une façon heureuse et saisissante
au milieu du chœur des cordes de l’orchestre 2.
Du reste, pour qu’on puisse juger du mérite de cette œuvre, nous
en détachons la romance que nous donnons tout entière :
1 Le manuscrit autographe de cette cantate appartient à la bibliothèque du Conservatoire.
2 Ce morceau, très-bien arrangé pour chant et piano, a été publié par M. Heugel, qui a aussi édité a romance de Raymond.