SCÈNE VI
JEANNE
JEANNE, seule. Elle se dirige rêveuse vers la statue de sainte Catherine.
Voir le roi 1... Le dauphin de France!... Lui parler, le convaincre!... — Aurai -je en sa présence toute la force que je me sens là?... Oh! si j'allais trembler?... Et pourquoi trembler? Quelle cause vais-je défendre? celle de la France contre l'Angleterre! J'ai pour moi la justice : je suis le bras de Dieu! — Mon Dieu ! quelque destinée que vous me réserviez, je me regarderai toujours comme votre servante; ma vie vous appartient:
honneur et gloire, tout est à VOUS !... — (On entend sonner l'Angelus.) Voici l'heure de la prière du soir. Que j'aime à la dire ainsi, seule à la face de Dieu, du ciel et de la terre!... Il me semble qu'elle s'élève plus pure sur les ailes des anges et que mon âme s'envole avec
elle au séjour des bienheureux. Je me sens toute pénétrée d'une douceur infinie; la terre disparaît; des voix célestes me parlent et je m'entretiens avec elles. — ■
(Elle s'agenouille devant la statue de sainte Catherine.) Bonne
sainte, qui m'aimez, et qui me le dites si souvent, faites que mon père et ma mère ne s'irritent pas de mon départ et ne souffrent pas de mon absence... Et à moi, venez me donner la force d'accomplir vos commandements, car je suis toute jeune, et quelquefois j'ai peur...
SAINTE CATHERINE. Un rayon de lumière tombe sur elle.
Jeanne, ma fille, ton destin va s'accomplir. Les chemins s'ouvriront devant ta volonté et ton courage ; sois toujours bonne et dévouée. Dieu t'accompagne, et la
France t! attend. (La lumière disparaît; Jeanne reste en extase, puis se lève lentement; toute son attitude révèle une inspirée.)
JEANNE
La France m'attend! ... Je vais donc partir! Oui, le roi a répondu. Il me mande à sa cour... Partir! Demain peut-être!... Comme mon cœur bat!... Prendre la place des vieux capitaines!... Marcher à la tête d'une armée de Français ! Moi, pauvre fille, m'en aller,, le fer au poing, la cuirasse sur la poitrine, me jeter dans la mêlée!... Moi, pousser le cri de guerre et faire couler le sang à flots !... Le sang? Non, ma main ne le versera pas ; je ne veux que mon étendard et le nom de Jésus pour mener les miens sur les citadelles et rompre les bataillons... — Anglais, c'est Dieu qui vous chasse;
fuyez. — Ils fuient; les fanfares de la victoire ont sonné I —Silence! A genoux 1 Le dauphin reçoit la couronne de ses pères ; l'huile sainte a coulé sur son front. Je suis à sa droite; le voilà roil — Vous êtes roi, sire, et bientôt vous régnerez dans votre bonne ville de Paris. Marchez encore... — Mais pourquoi voulez-vous m'éloigner? — Sire, laissez-moi près de vous. — Qu'at-il répondu? — Dieu! pourquoi ces images noires qui me brouillent la suite? 0 cher pays, ô ma mère, et toi, ma bonne Haumette, amie fidèle, je ne vous dis pas un adieu éternel ; je reviendrai, comme le moissonneur, après ma tâche finie, et j'aurai, moi aussi, mes jours de plaisirs et de fêtes!... '
SCÈYE VII.
DURAND
Jeanne! Jeanne! où es- tu donc?...
JEANNE
Qui m'appelle?
DURAND
Jeanne ! Quelle bonne nouvelle ! Le roi Charles....
JEANNE
Frère Richard m'a tout appris, mon oncle.
DURAND
Richard ! ce moine qui rôde autour de toi?...
JEANNE
Mon oncle, un saint homme !
DURAND
Un saint homme? Ah! ma fille, tu es trop simple avec les gens. Prends garde 1 Tu ne sais pas ce que c'est que le mal, et l'apparence te trompe. Ce moine est suspect, même au château, et il se vante de plus de choses qu'il n'en fait. Tiens, il y a quelques jours, j'entendais dire au chevalier Jean de Metz : — « N'est-ce pas là ce moine » qui montre si bien à la petite Jeannette à faire l'ins- » pirée ?» — Ah ! laisse-là ce vilain moine, et songeons à ton départ.
JEANNE
Mon départ?
DURAND
Oui, ton départ. Peux-tu me faire parler d'autre chose? — Ce matin, au moment où j'allais quitter Vaucouleurs, messire de Beaudricourt m'a mandé près de lui. « Durand, m'a-t-il dit, je viens de recevoir un » message; le roi me permet de lui présenter Jeanne. » Cours à Domremy, ramène ta nièce à Vaucouleurs. » Je porterai moi-même les armes à côté d'elle pour la » conduire au roi. »
JEANNE, avec exaltation.
Dieu lui a parlé ! Partir ! Oui, sans perdre un seul jour; le moindre retard serait un péril pour le pays et pour nous!
DURAND
Viens dire adieu à ton père.
JEANNE
Non, que mon père ignore mon départ ! Je vais contre sa volonté; mais pour obéir à Dieu. Partons pour Vaucouleurs. De là, sans attendre, nous irons vers le roi Charles. Que personne ne soit averti! C'est une nécessité. Anglais et Bourguignons, amis et ennemis, il faut leur échapper à tous, éviter les poursuites des uns, l'entraînement des autres. Avant toute chose, c'est le roi, le roi seul que je vais trouver... Oh! maintenant, c'est le métier de guerre qui commence pour moi. J'ai tout prévu, Dieu m'a tout dit. Villes gardées , campagnes couvertes de soldats, rivières et montagnes, je franchirai tout. Partons : la flèche lancée doit frapper le but ! . . . Adieu, ma mère ! Adieu, tout ce que j'aime ici, adieu du fond de mon cœur qui ne pourrait s'ouvrir au vôtre... Ah! mon âme se brise d'angoisse de vous cacher ma fuite... Un jour vous me pardonnerez... quand vous saurez que Dieu me commandait.