LE SONNEUR
11 n'y a que les mauvais cœurs à vouloir lui faire mauvaise renommée. Vous ne savez pas comme elle est bonne pour les pauvres gens. C'est elle qui a sauvé ma femme, en veillant et en priant pour sa guérison. Comment pourrai-je jamais vous payer la vie de ma femme, lui disais-je un jour? Mon bon sonneur, m'a-t-elle répondu, quand vient l'heure de Fangelus, sonnez bien doucement et bien longtemps. Le soir, j'aime le son des cloches et je prie mieux la vierge Marie. Et, en disant cela, elle me souriait comme un ange du bon Dieu.
LE JEUNE PAYSAN
Laissez-donc... Si le diable ne lui tournait pas l'esprit, elle ferait comme tout le monde.
Le diable I Méchant gars, si la diablesse voulait de vous, combien la rechercheraient, elle si bonne!... Tenez, la voyez-vous?
(Les différents groupes se sont peu à peu retirés. — Jeanne arrive avec son frère Pierre en soutenant un vieillard qu'élis conduit vers la fontaine.)
JEANNE DARG, 27
scia se ii.
Les Mêmes, JEANNE, PIERRE, soirfrère, MAUDRU.
JEANNE
Bon Vieillard, repoSez-VOUS là. (Elle puise de l'eau dans une tasse placée à côté de la fontaine.) Prenez, voilà qui VOUS
fera du bien. Les faibles qui en boivent avec foi sont relevés.
MAUDRU.
Merci, ma fille ; ce peu d'eau vous sera compté pour beaucoup dans le ciel.
JEANNE, s'approchant du groupe.
Bonjour, Haumette ; bonjour, marraine.
JEANNE AUBRY, moitié fâchée, moitié souriant.
Quand on veut te gronder, ma fille, on ne le peut plus, et pourtant j'ai bien sujet.
JEANNE, souriant.
Allons, embrassez-moi, marraine.
J'ai le cœur trop bon ; enfin, puisque tu viens dire ta prière à sainte Catherine et faire avec nous la fête des Fontaines, je te pardonne.
JEANNE
Marraine, il n'y a plus de fête pour moi, vous le savez.
l\ t'arrivera mal, ma fille ; tu fuis tout le monde, ce D'est pas de ton âge: si c'était par amour, il y aurait
28 JEANNE DARG.
moyen de te guérir ; mais tu n'y penses même pas, et c'est là le pis. Et alors les méchants disent que tu es une visionnaire et que tu hantes l'esprit malin.
JEANNE, fermement.
Dieu ordonne, j'obéirai.
A quoi? dis-nous.
JEANNE
Je dois me taire encore.
Et quand parleras-tu?
JEANNE
Quand Dieu le voudra.
(Jeanne Aubry fait un geste désespéré.) MAUDRU, venant vers Jeanne.
Adieu, enfant secourable, mes forces sont revenues ; je reprends ma route.
JEANNE
Où allez- vous ainsi, bon vieillard?
MARDRU.
Je fuis le pays de France où j'ai tout perdu. J'avais un dernier bien, une enfant, ma vie tout entière, une fille, belle et bonne comme vous, et du cœur!... Les Anglais me Font tuée ! . . .
JEANNE
Pauvre homme ! Oh t les Anglais !
MAUDRU.
Je ne sais comment je lui ai survécu. Vieux et infirme, je vais en mendiant tâcher de mourir dans un
pays tranquille, puisque désormais la France est morte.
JEANNE
Mortel... Le roi de France ne fait donc rien pour elle?
MAUDRU.
Le roi? Lequel?
JEANNE
Il n'y a qu'un roi de France.
MAUDRU.
Si c'est de monseigneur le Dauphin que vous voulez parler, il s'amuse, m'a-t-on dit, dans son château de Chinon. Il oublie ce qu'il est. On m'a dit encore que la délivrance du pays se ferait par une jeune fille des Marches de la Lorraine. Si cela arrivait, ce serait un bien grand miracle!
(Il se dispose à partir.) JEANNE, l'arrêtant.
Restez encore, restez. Parlez-moi du roi, du pays, de ce que vous avez vu. Dites-moi la grande pitié qui est au royaume de France. Parlez longtemps ; tenez, si je vous arrête, prenez cette petite aumône. Jeanne est pauvre, mais elle donne de bon cœur.
MAUDRU.
L'aumône du cœur! — J'ai bien vu des choses, allez. J^ai fait la guerre, sous Duguesclin ; c'était le temps où toute bataille était pour nous une victoire. Aujourd'hui encore, si on voulait, oui, même aujourd'hui, les fils feraient ce qu'on fait les pères. Quand je dis qu'il n'y a plus de France, c'est que j'ai le désespoir dans l'âme.
Mais, voyez-vous, bonne fille, dans ce pays si déchiré, si misérable, dans ce pays perdu par le roi et les seigneurs, il y a toujours des bras et des armées... Ah ! si on savait, si un homme nouveau paraissait, qui dise : « Voici le dernier jour des batailles; lève-toi, peuple, debout ! sus aux Anglais ! Dieu ne veut pas que la France périsse! » Ah! vous verriez s'il ne serait pas entendu. La France ne connaît pas ses forces. Un éclair du ciel dans cette nuit sombre la révélerait à elle-même.
JEANNE, inspirée.
Oui, je marcherai, la France se meurt; je marcherai, Dieu le veut. Je ranimerai le peuple et les soldats. La foi grandira, et, l'élan donné, les Anglais fuiront jusqu'au dernier... Que je voie le roi! Que je lui parle! Dieu se fera entendre à lui et la France sera délivrée.
(Jacques Darc est arrivé aux premières paroles de Jeanne.)
SÇEMIE III.
Les mêmes, JACQUES DARC, père de Jeanne, le moine RICHARD, qui écoute à l'écart.
JACQUES. (Il prend vivement la main de Jeanne.)
Ah ! te voilà encore dans tes folies, Jeannette... Elle me met en colère quand je l'entends comme cela. (A Jeanne.) Aller faire la ribaude au milieu des soudards! Songes-tu bien au bon Dieu que tu pries si souvent?
(Jeanne Darc baisse la tête et demeure rêveuse.)
Allons, Jacques, sois une fois bon pour elle.
JACQUES
Il n'appartient pas à une fille de se mêler aux hommes d'armes. Qu'elle reste auprès de sa mère I (A Jeanne.) Est-ce que tes aventures à Vaucouleurs ne t'ont pas rendu la raison? Tenez, mère Aubry, vous qui la défendez toujours, savez- vous bien... Eh! mille morts! je ne voulais pas en parler, parce que j'en ai honte... savez-vous bien que Durand, mon beau-frère, a osé demander à messire comte Robert de conduire Jeannette au roi de France pour commander ses soldats. Il Fa fait parce qu'on écoute quelquefois les fous pour les amener à gnérison. (A Jeanne.) Te rappelles-tu ce que lui a répondu monseigneur de Baudricourt ? « Brave homme,, votre nièce est une folle ; baillez-lui » quelques bons soufflets pour la guérir et ramenez -la » chez ses parents. » Des soufflets! Ce n'est pas assez, mort-Dieu! Vois-tu,, mon petit Pierrelo, s'il arrive jamais qu'elle soit assez damnée fille de Satan pour faire ce qu'elle a dans la tête... je veux... oui, je veux que vous la noyiez ; et si vous ne le faites, je le ferai de mes mains.
(Jeanne se détourne, Pierre lui serre la main.}- JEANNE AUBRY.
Allons, pas de colère un jour de fête; retournez au village, et laissons Jeanne faire ses dévotions.
JACQUES
Retiens bien mes paroles. Jeannette. Ta mère est trop
bonne pour toutes tes façons d'ensorcelée ; mais moil...
(Il fait un geste de menace et se retire avec la mère Aubry.) HAUMETTE, à Jeanne.
Obéis à Dieu, lui seul te consolera.
MAUDRU.
Si la prophétie est vraie, c'est de vous qu'elle parle. Vous êtes marquée de la main de Dieu, vous avez le cœur et la foi, c'est vous qui serez le salut de tous. Oh! s'il en est ainsi, je ne quitte pas la France, je ne m'éloigne pas de vous ! Le vieux sergent d'armes de Duguesclin pourra peut-être encore tenir une épée.
(Il se met à genoux avec les paysans qui sont restés ; on chante.)
Notre-Dame des Fontaines, Nous sommes à vos genoux ; Venez adoucir nos peines, Et de mal préservez-nous.
(Jeanne est restée méditative ; la prière finie , tout le monde sort, à l'exception de Richard.)
JEANNE DARG , le moine RICHARD.
RICHARD, Rapprochant de Jeanne.
Oui, sainte fille, c'est à vous que le ciel réserve d'arracher la France à son abîme d'humiliation. La bergère brisera l'épée du conquérant : vous vaincrez, Jeanne, et si Dieu vous suscite des obstacles, c'est pour former votre âme à la lutte. — Déjà j'ai annoncé la délivrance
prochaine... Oui, Jeanne, je viens vous seconder, vous suivre, vous proclamer et partager avec vous tous les dangers de votre grande mission.
JEANNE
Bénie soit votre parole, bon moine, qui me consolez toujours. Bien que les voix du ciel ne m'aient jamais parlé de vous, je vous ai cru, vous qui songez à la délivrance du royaume.
RICHARD
A quelle gloire nous sommes appelés! La France des nobles seigneurs, sera sauvée par une bergère! La France très-chrétienne, relevée par l'obscur corclelier! Nous triomphons, devant nous s'inclinent les rois et les peuples. A nous, honneur et puissance!..* 0 tentation digne des grands cœurs! Noble ambition des âmes dévouées et choisies de Dieu !
JEANNE
Ne me tentez point par des honneurs que je ne connais pas. Je ne fais qu'obéir à Dieu pour faire sa volonté. Je suis toute à lui. S'il met en moi force et courage, si par son assistance je sauve le pays, pourquoi demanderais-je le prix d'une victoire qui ne serait pas mon ouvrage ?
RICHARD
Loin de moi la pensée des grandeurs de la terre ! Si je vais prêchant les affligés, je n'attends rien des hommes ; je ne suis que le serviteur de Dieu, et les dons qui me viendront de lui, je les ferai pieusement tourner à sa gloire. — Servir Dieu pour le glorifier, ce vœu de
mon âme n'esi-il pas écrit dans la vôtre, ma fille?
JEANNE
Mes saintes m'ont commandé de marcher. Quand viendra mon heure, je marcherai. Mais je ne cherche ni richesses, ni dignités. Que d'autres montent plus haut!... Oh ! que j'aimerais mieux rester dans ce doux pays des vallées de la Meuse! J'y reviendrai, et mon seul désir après les desseins de Dieu, est de mourir doucement sous îe toit de ma mère.
Ame belle et simple! Obéissez à la voix de vos patronnes. Marchons ensemble, ma fille. Le peuple qui m'aime écoute mes conseils. Vous serez le glaive qui venge ; et moi, auprès de vous, je serai la parole qui fait aimer !
JEANNE
Que je délivre Orléans! Que je mène au sacre de Reims le dauphin de-France ! Que je chasse du pays les Anglais! C'est à ces grandes choses que je dois uniquement penser*
RICHARD
Gomme vous, j'y pense et j'y travaille, et plus que jamais je puis vous dire : Espérez!... Sachez, ma fille, tout ce que j'ai fait pour notre cause depuis votre départ de Vaucouleurs. Convaincu au fond du cœur par vos révélations, le comte de Baudricourt hésitait toujours à prendre votre défense contre ceux qui vous regardent comme une charmeresse. Je lui ai fait honte de sa faiblesse ; je l'ai éclairé sur son devoir, et enfin,
JEANNE BÀRC, SB
sur mes instances, il s'est décidé, il y a un mois, à écrire à notre souverain Charles septième,
JE AIN NE, vivement.
Elle roi a répondu?
RICHARD
Pas encore, mais il faut qu'il réponde. L'abandon où il se trouve, les désastres du pays, les nouvelles désespérées que l'on apprend de la Loire, tout annonce que le roi Charles vous appellera devant lui.
JEANNE
Que Dieu l'inspire 1
Celui qui vous forme pour une si belle entreprise ne vous abandonnera pas. Hier, j'ai quitté Vaucouleurs, j'y retourne demain, et, messager de la bonne nouvelle, je reviendrai bientôt. Vous seule, Jeanne, connaissez mon zèle et mon dévouement; vous seule, un jour, pourrez en tenir compte à l'humble corclelier.
JEANNE
Ne pariez pas ainsi, frère Richard. Suivons nos jours sans songer à nous-mêmes. Est-ce à moi à vous dire qu'il faut être pur devant Dieu? Je sais que je suis appelée à de grands devoirs. Que le roi m'entende, je les remplirai ! (Elle sort.)
RICHARD, seul.
Oui, cette jeune fille avec ses mystères et ses visions peut être l'instrument de ma fortune. Son air inspiré peut l'élever et m' élever avec elle ! . . .*— Et pourquoi, au lieu du capuchon de bure, ma tête ne porterait-elle
pas la mître?... Qui sait? Est-ce que, dans ces temps de désordre universel, le mérite suffit seul pour donner la puissance ? Quand les peuples se déchirent et succombent, il y a place pour l'ambition d'un homme ! La France est à l'agonie ; elle cherche des appuis et donnera tout à qui la sauvera. Que Jeanne accomplisse ce miracle, et je tiens îe royaume dans ma main ! Qu'elle soit l'épèe, et moi îe conseil; ce qu'elle sera par la victoire, je le serai par la parole. Oui, le roi m'écoutera et je le conduirai ; et quand Jeanne voudra descendre, moi, je monterai encore I... Marche, moine ambitieux, marche ! Que d'évêques, que de prélats, que de papes, partis du même degré que toi, ont commandé aux peuples !
RICHARD, B1ËROME.
Maître?
Que me veux- tu?
HIÉROME.
RICHARD
HIÉROME.
Maître, j'ai besoin de m'ouvrir à vous sur mon avenir, je pourrais dire notre avenir, puisque vos projets sont devenus les miens... — Ecoulez. Quand je quittai Rouen pour aller étudier la Somme tliéologique et le grand Aristotelès, en l'université de Paris, je croyais,
foi d'astrologue, que j'allais devenir un des soutiens de l'état, et... Vous ne m'écoutez pas?
RICHARD
Va, continue.
HIÉROME.
Me voilà bachelier. Tout confit de savoir et bourré de logique, j'étudiais toujours, mais je m'aperçus bientôt que le latin garnit moins la bourse que la cervelle, et je me sentais plus apte, je l'avoue, à sacrifier au dieu Plutus qu'à refaire les périodes de l'orateur Cicero. Je jurai donc de chercher un autre moyen de parvenir, tout en me conservant libre. La liberté!... Puissance qui livre le monde aux philosophes; mets divin qui nourrit le cerveau de fumées délicieuses et montre à l'imagination des merveilles inconnues!... J'étudiai les prophéties de Merlin, les secrets de Nicolas Flamel, et j'allai partout vendant des drogues et lisant la destinée de chacun dans les étoiles. Malheureusement la guerre ne me laissait rien à glaner. *— C'est alors que je vous connus. L'artisan, le laboureur, le noble, le bourgeois couraient en foule à vos sermons... La moindre de vos quêtes était presque une fortune... Vous m'écoutez,
maître?, (Richard fait un signe de tête affirmatif.) — ■ (A part.) Je
crois bien, je le flatte. •— (Haut.) Vous aviez besoin d'un serviteur habile , — (à part) d'un compère, — (Haut.) je vous plus, et maintenant, grâce à vous, mou étoile se dégage de ses brouillards.
RICHARD
Où veux-tu en venir avec ce bavardage ?
HIÉROME.
Voici, maître. J'ai peur que mon bonheur ne dure pas, et c'est dommage,... car j'engraisse. Vous m'avez ordonné d'annoncer en tous lieux la venue d'une bergère qui doit sauver la France.
RICHARD
Eh bien!
HIÉROME.
Eh bien! c'est chose faite. Ohl ça prend partout comme le feu à des étoupes. Les prophéties de Merlin sont connues comme chapitre d'Evangile. Le peuple attend l'épée miraculeuse. Je puis affirmer, à ma honte, qu'il l'attendait déjà sans moi. Oui, on dirait qu'avant notre venue mille voix étrangères ont répandu la nouvelle en tous lieux. Aussi est-ce besogne trop facile et trop maigre que celle que je fais. Je n'y attrape en ce moment ni argent, ni renommée. Il m'est dur de suivre quand je me sens l'ambition de conduire. Julius César, ce fameux romain, disait qu'il aimait mieux être le premier dans un village que le second dans Rome. Ainsi veux-je faire, ou je quitte le métier.
RICHARD
Ambitieux!
HIÉROME.
Qui ne l'est, plus ou moins? Astrologue assermenté du roi! J'ai votre parole, si vous réussissez; est-ce trop pour moi? Cardinal ou ministre de France, est-ce trop pour vous?
RICHARD
Tu es sur la route, patience, et laisse-toi conduire. Pars à l'instant même, traverse la Champagne, l'Orléanais, la Touraine, et attends-moi à Orléans qui sera bientôt délivré.
HIÉROME.
Etes-vous sorcier?
RICHARD
Va> te dis-je, annonce partout le grand miracle que je réserve à la France.
HIÉROME.
0 grand homme! je pars, mais...
RICHARD
Nous ne tarderons pas à te suivre.
HIÉROME.
Mais mon escarcelle est plus légère que la cervelle d'une jeune fille, et la route est longue.
RICHARD, lui donnant de l'argent.
Prends, mendiant insatiable...
HIÉROME.
Chacun mendie à sa façon ; les uns à la cour, les autres sur les routes ; moi, je ne rougis pas de la mienne, puisqu'elle méfait votre égal, mon frère. Ne mendionsnous pas pour la gloire du pays et pour la nôtre? (à part.) Imbécile qui croit me duper!
RICHARD, à part.
Maître sot qui ne voit pas plus haut que son bonnet. (Il sort.)
HIÉROME, seul.
Messire moine, m'est avis que vous jouez un vilain
jeu. Moi, je trompe des badauds qui ne demandent pas mieux que de se laisser duper deux fois, trois fois, toujours. Vous, vous trichez la France, vous vous attaquez au roi. N'allez pas trébucher, messire moine. Ne fait pas des sorciers qui veut. (Jeanne paraît.) Voici la nôtre. Si je lui parlais un peu? Car enfin, pourquoi n'entrerais-je pas dans l'affaire un peu plus au fond?... Bast! je n'aime pas le fagot... Il se fait tard, et d'ailleurs mon ventre chante misère. Allons souper.
(Il s'en va.)