UN ÉCHEVIN
Sire, vous voyez à vos pieds les échevins de votre bonne ville d'Orléans. Au nom du chevalier Dunois, lieutenant du siège, au nom de toute la ville en alarmes, nous venons humblement vous faire entendre un dernier cri de détresse... Sire, les chevaliers, les hommes d'armes, les habitants, les femmes même ont combattu et souffert avec intrépidité ; mais les meilleurs courages comme les meilleures épées s'émoussent et se brisent. — - Tant d'héroïsme ne nous vaudra, en fin de compte que d'être mis à sac et à pillage par l'ennemi... Nos derniers revers ont enlevé nos dernières ressources, et, pour dire la vérité, la prise de notre bonne ville est inévitable si nous ne recevons de puissants secours.
Messieurs les échevins d'Orléans, relevez-vous. En ce malheur,, vous nous voyez tout enorgueilli de ce glorieux siège. Ce sont là, vive Dieu! vertus de loyaux gentilshommes et de fidèles sujets. Vous porterez aux chevaliers, aux habitants, aux hommes d'armes le haut témoignage de notre royale gratitude... Que la ville tienne bon, nous avons l'œil sur les Anglais. — Comte Ja Trémouille, nous vendrons, s'il le faut, nos meil-
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leurs domaines et nos plus belles forêts ; mais il faut que des vivres soient achetés pour les assiégés. — Duc d'Alençon, vous aurez à faire lever un corps de trois mille soldats pour les envoyer au secours de la courageuse cité. — Vous porterez, messieurs les échevins, ces assurances de notre bon vouloir à nos sujets d'Orléans. Allumez toujours en- eux cette fièvre de batailles qui leur fait si belle renommée, et que Dieu soit pour le bon droit !
(Les échevins s'inclinent se retirent au fond de la salle et causent avec les chevaliers.)
AGNÈS
Cher seigneur, chacune de vos paroles est un aiguillon pour tous les cœurs.
LE ROI
Et les hauts faits de nos chevaliers y répondront ! -— Mais c'est assez d'ordonnances de guerre pour aujourd'hui, nous avons aussi d'autres royales méditations. Or ça, chevalier la Hire, et vous, Agnès, il faut que vous nous aidiez dans un beau projet qui remplit toutes nos pensées et que nous ne pouvons résoudre.
LA HIRE
Le roi, notre sire, peut compter sur notre dévouement.
LE ROL
J'ai dans l'esprit depuis longtemps un projet de danses magnifiques avec figures nouvelles et vraiment superbes...
LA HIRE et AGNÈS, avec étonnement.
Des danses?
LE ROI
Oui, des danses royales, et il en sera parlé dans le inonde. Une seule difficulté nous arrête. Prendrons-nous nos personnages dans l'ancien paradis de Jupiter ou dans ce jeu de cartes dont jouait si bien Charles sixième, notre auguste père. — Dieu garde son âme t (il se découvre.) C'est là grave embarras dont nous ne pouvons sortir. Qu'en pensez-vous, la Hire?
LA HIRE
Je pense, sire, que le roi de France perd bien joyeusement son royaume.
LE ROI
Ah!
AGNÈS
Et il y aurait tant de joie à le gagner !
(On entend du tumulte au dehors ; voix confuses criant : Vive Jeanne Darc ! vive la bergère !
LE ROI
Quel est donc ce bruit?
XAINTRAILLES, entrant.
Sire, c'est la bergère de Domremy qui vient à l'audience que vous lui avez accordée. Elle est suivie d'une grande foule qui chante ses louanges.
RICHARD ; il est entré avec Xaintrailles.
Monseigneur le roi, c'est un secours surhumain qui vous arrive. Oui , Dieu vous envoie Jeanne. Elle a bravé tous les périls, dérouté l'ennemi, traversé rivières et passages; elle a fait en onze jours cent cinquante lieues pour arriver jusqu'à vous; elle a hâte de vous voir.
LE ROI
Qu'on l'introduise. (Xaintrailles et Richard vont chercher
Jeanne.) Mais nous voulons qu'à son entrée elle soit démasquée aux yeux de toute la COUr. (Il prend sa toque et la pose sur la tête du duc d'Alençon.) Duc d'Alençon , soyez
roi à notre place. Cette épreuve suffira, messeigneurs, pour dévoiler l'imposture de ces machinations grossières.
AGNÈS
Sire, ne pourriez-vous pas?...
LE ROI
Non, je veux qu'il en soit ainsi. Sur mon âme, nous allons rire; jamais nous n'aurons vu momeries plus joyeuses.