SCÈNE IV
Les mêmes, JEANNE DARC avec sa suite, XAINTRAILLES, RICHARD.
(Jeanne se dirige d'abord vers le duc d'Alençon \ elle le regarde, se retourne vivement, va droit au roi et se jette à ses pieds.)
JEANNE
Gentil Dauphin, que le Dieu tout-puissant qui m'envoie vous accorde bonne et longue vie.
LE ROI
Relevez -vous, Jeanne. — Mais vous vous trompez,
Ce n'est pas moi qui SUiS le roi. (Montrant le duc d'Alençon.)
Le voici.
JEANNE
Prince, je ne me trompe pas; c'est bien vous qui êtes le roi de France, et non pas un autre. Pourquoi me tendez-vous un piège, à moi, qui ne suis venue que pour votre sacre et pour le salut du pays I
LE ROI, étonné.
Eh bien... ! oui, je l'avoue, c'est moi qui suis le roi ; mais que voulez -vous donc que je fasse pour vous 1
JEANNE
Que vous me donniez des hommes d'armes, peu ou beaucoup, et avec cette armée, petite ou grande, je marcherai. J'irai à Orléans dont je ferai lever le siège ; j'irai à Reims où vous recevrez le grand sacre.
LE ROI
Mais tous ces pays sont occupés par les Anglais et en grand nombre !
JEANNE
Qu'importe! La volonté de mon Seigneur est que les Anglais s'en aillent et que le royaume vous demeure.
LE ROI
Et qui donc est votre seigneur?
JEANNE
C'est le maître du ciel et de la terre, dont vous êtes, gentil prince , le lieutenant ici-bas pour le beau royaume de France.
LE ROI
Et c'est la volonté de votre seigneur que les Anglais s'en aillent?
JEANNE
Oui, car ces étrangers n'aiment pas le peuple de France. Dernièrement encore, il y a eu à Paris pendaison de cent cinquante bourgeois qui voulaient revenir à vous. Sainte Vierge! Un roi qui gouverne ainsi n'est-il pas comme un loup qui conduit une bergerie? Non, non , ces Anglais n'aiment pas ce pays , mais ils ne l'auront pas ! Dieu veut que la France soit libre chez elle, comme une grande famille dans ses foyers.
Voilà de nobles paroles ! Mais si votre seigneur veut les chasser, il n'est pas besoin d'hommes d'armes.
JEANNE
Les hommes d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire.
LE ROI
Vous parlez grandement, ma fille. Mais en si grave affaire les paroles ne suffisent pas. Vous n'êtes qu'une jeune fille sans expérience, et je ne puis, sans péril, vous confier mes derniers soldats.
JEANNE
Gentil dauphin, je ne suis, il est vrai, que la plus humble de vos servantes, et batailler n'est point mon ouvrage. Cependant il m'a bien fallu quitter tout ce que j'aime pour obéir à mes voix. Je suis venue et j'aurais usé mes jambes jusqu'aux genoux pour vous porter la
parole de mes saintes patronnes. Je ne sais pourquoi elles m'ont choisie ; mais elles m'ont appelée. Sire , croyez ; comment serais-je venue,, moi, femme simple et ignorante de toutes choses !
LE CHANCELIER RENAUD, avec douceur.
Comment le ciel s'est-il manifesté à vous, ma fille ?
JEANNE
J'avais treize ans quand les voix d'en haut m'ont parlé pour la première fois... Un soir, agenouillée et seule dans notre église, je rêvais aux choses du ciel, aux anges, aux saints et aux saintes du paradis. C'était dans la chapelle de la vierge Marie, car j'avais déjà résolu de lui consacrer ma vie entière et je priais avec tout mon cœur... je priais, et voilà que la Vierge s'illumine d'un rayon de feu. Ses yeux me regardent avec bonté et sa bouche semble s'ouvrir pour me parler... Je ne sentais plus la terre autour de moi; j'étais éblouie, effrayée, et je tombai le front sur la pierre. Longtemps celle belle et douce vision cessa de m'apparaître ; mais mon cœur et mes yeux, en la redoutant, la recherchaient toujours. Une autre fois, au pied de l'arbre des fées et près de Tautel de sainte Catherine, j'entendis à mes côtés une voix qui m'appelait : « Jeanne, disait-elle, » sois toujours bonne et pieuse, Dieu te réserve à de » grandes choses et tu tiendras un jour Fépée de la » France. » Je regarde et je vois un guerrier resplendissant et fier comme l'ange des batailles. Auprès de lui se tenaient deux femmes portant sur la tête de riches couronnes et belles comme des épousées de Dieu.
58 JEANNE DARG.
Elles me souriaient pour me rassurer : « Ne crains
• rien, me dirent-elles, nous sommes tes patronnes;
* Dieu nous envoie pour te soutenir dans ta route. > Puis la céleste vision s'évanouit, laissant en mon âme un calme et une force que je ne connaissais pas. Mais j'étais trop jeune et trop faible pour une si grande tâche; j'ai lutté de grand cœur, j'ai résisté cinq ans aux commandements d'en haut. Quand l'âge fut venu, les saintes qui m'avaient appelée me pressèrent. La nuit, le jour, à l'église, au jardin de mon père, près de la forêt, partout, j'entendais dans leurs voix comme le dernier cri de la France. . . Je veux partir; on se rit de moi, on me repousse. Persévère, me disent les voix du ciel, notre force est dans toi. J'ai persévéré, sire, et me voilà à vos pieds, vous apportant la parole de Dieu qui veut sauver le royaume de Charlemagne et de saint Louis.
(Les assistants paraissent les uns étonnés, les autres émus). LE ROI, à part.
Elle me jette dans un étrange émoi. (Haut.) Je suis vraiment porté à vous croire. Mais ne pourriez-vous donc pas me donner un gage particulier?...
JEANNE, avec hésitation.
Oui, sire... mais à vous seul.
LE ROI, faisant d'un geste éloigner la cour au fond de la salle.
Parlez, Jeanne.
JEANNE
Au moins, sire, si je vous dis des choses si secrètes qu'il n'y ait que Dieu et vous qui les sachiez, croirezvous bien que je suis envoyée du ciel?
JEANNE DARG. 59
LE ROI
Sans aucun doute.
JEANNE
0 mon roi, n'avez-vous point mémoire que le jour de ]a Toussaint dernière, étant dans votre oratoire, au château de Loches, vous fîtes trois requêtes à Dieu?
LE ROI, troublé.
Vous dites vrai.
JEANNE
Par la première, vous l'avez prié de vous punir seul, et jusqu'à la mort, s'il le fallait, des péchés que vous avez commis et qui retombent sur votre bon peuple.
LE ROI, la regardant stupéfait.
Dieu!... continuez!...
JEANNE
Par la seconde, vous l'avez conjuré de pardonner au peuple s'il était coupable, et de mettre un terme aux tribulations qu'il souffre depuis si longtemps,..
LE ROI, tout ému.
Et puis?...
JEANNE
Et puis, enfin, vous l'avez prié de vous ôter le courage de poursuivre cette effroyable guerre, si vous n'étiez pas légitime héritier du royaume.
LE ROI, à part.
Je n'avais jamais confié ce secret à personne.
(Il la regarde plein d'émotion.) JEANNE.
Or, je vous atteste au nom de tnon Seigneur, que vous êtes vrai fils du roi et souverain de France. Soyez-
donc plus confiant et plus ferme,, et songez qu'être roi, c'est être le premier à lutter avec son peuple et à mourir, s'il le faut, pour le défendre.
LE ROI
Oui, c'est le ciel qui l'envoie! (Haut.) Seigneurs et chevaliers, Dieu est pour nous et Jeanne est vraiment son envoyée. A partir de ce jour nous lui donnons, de notre pleine autorité royale, le commandement de l'armée d'Orléans.
(Marques d'étonnement.) JEANNE.
Veuillez ordonner, sire, qu'un homme d'armes se rende à l'église de Sainte-Catherine de Fierbois. Sous le maître-autel il trouvera plusieurs épées. La plus ancienne porte cinq croix sur la lame ; qu'il me l'apporte, c'est avec elle que je ferai lever le siège d'Orléans.
Comte Duchâtel, qu'on exécute à l'instant ce que dit Jeanne.
(Duchâtel s'incline et sort.)
LE CHANCELIER
Sire, comme chancelier de France, je n'ai que des conseils à donner à mon roi; comme prélat de l'Église, j'ai des devoirs à remplir. Ce serait un oubli de notre sainte foi et de nos droits de la religion de croire à des choses surnaturelles sans entendre notre jugement. Je dois, pour obéir à ma conscience, vous proposer de soumettre Jeanne à" un examen scrupuleux qui la confondra, si elle obéit à l'enfer, mais qui fera éclater la
gloire de sa mission divine, si elle obéit aux inspirations du ciel.
LE ROI
Je suis roi très-chrétien et serviteur obéissant de l'Église, notre mère. — Vous entendez, Jeanne?
JEANNE
Les docteurs peuvent me' demander beaucoup de choses, à moi surtout qui ne sais rien ; mais il y en a plus dans le livre de Dieu que dans le leur, je répondrai.
LE ROI
Monseigneur l'archevêque va réunir les docteurs de la foi, et on procédera sur-le-champ à cet examen. Nous désirons que messieurs les échevins ne retournent pas dans leur ville sans apporter un nouvel espoir aux assiégés.— Agnès, vous aviez raison; les prédictions s'accomplissent.
(Tous sortent à l'exception des personnages suivants.) SCÈNE V.
LA TRÉMOUILLE, LE DUC D'ALENÇON, XAIN- TRAILLES, LA HIRE, Le moine RICHARD.
RICHARD, seul et grave à part.
Tout va bien... Le roi cède ; monseigneur est favorable à Jeanne. Écoutons ces courtisans.
(La Trémouille et la Hire se regardant les bras croisés.) LA TRÉMOUILLE.
Eh bien! chevalier la Hire?
LA HIRE
Eh bien 1 comte la Trémouille?
LA TRÉMOUILLE
Croix-Dieu ! il ne nous manquait plus que cette ensorcelée pour faire rire à nos dépens les chevaliers normands.
LA HIRE
On veut donc faire un troupeau de Tannée française ! et ce troupeau s'en ira, conduit par cette péronnelle, se faire tondre par les Anglais! Le diable emporte la bergère et ses moutons !
LE DUC D'ALENÇON
Nous aurons là, chevaliers, un gentil capitaine. Par Notre-Dame! la pastourelle est mignonne.
RICHARD, à part.
Race impie ! Il nous faudra lutter contre ces payens.
LA HIRE
Ce ne sont ni fleurettes, ni passe-temps d'amour qu'il nous faut aujourd'hui. Tête-Dieu ! ce ne sont pas des gardeuses de dindons qui chasseront les Anglais de leurs bastilles.
XAINTRAILLES
Vous raillez, la Hire; pour moi, je suis encore tout pénétré de ses paroles; elles ravivent le cœur. D'ailleurs, j'ai pour avis que dans notre désarroi nous devons accepter tout secours qui nous arrive.
LE DUC D'ALENÇON
C'est parler sagement. Une jeune fille ne cherche pas les périls des batailles, et cette vaillantise est la marque de sa bonne foi.
JEANNE DARG. 63
LA TRÉMOUILLE
Le duc d'Alençon entre dans la bergerie.
LA HIRE
Et le chevalier Xaintrailles, comme le dieu Hercule, prend en main la quenouille.
RICHARD
Seigneurs, c'est un devoir, pour vous comme pour tous, de croire à cette mission, comme à un signe de Dieu. Toute la vie de cette sainte enfant est un vivant miracle. Le chevalier Xaintrailles vous offre un noble exemple. Songez à mettre à profit le bon vouloir de Jeanne et à la conduire contre les Anglais.
Et vous croyez, mon frère, que les seigneurs se laisseront commander par la fille d'un bouvier de Lorraine?
LA HIRE
Élevée pour le commandement par des tireuses de sorts?
LA TRÉMOUILLE
Qui donc, bon père, a pu souffler la même folie dans vos deux robes?
RICHARD
Seigneurs, la moquerie est à la fois cruelle et sacrilège; elle est sacrilège pour l'envoyée de Dieu, elle est cruelle en face des malheurs du pays.
LA HIRE
Les malheurs du pays ! nous les avons mieux appris dans les batailles que vous dans votre missel, mon révérend père. Tête-Dieu! nous n'avons pas vos grelots
dans la tête ; à vos cierges et à vos houlettes, nous préférons nos lances.
XAINTRAILLES
Chevalier la Hire, vous donnez raison contre vous au frère Richard. A cette heure suprême, les rires font naître la tristesse. Pourquoi vouloir écarter Jeanne? Avec la fidélité qu'on trouve aujourd'hui, les hommes d'armes sont assez rares pour ne pas refuser les cœurs dévoués qui se présentent.
LE DUC D'ALENÇON
La jeune guerrière donnera toujours à l'oriflamme un soldat de plus.
RICHARD
Dites une armée, seigneur. J'ai vu sur notre route se lever des populations entières. J'ai vu le peuple se ranger sur son passage et saluer sa bannière comme la bannière de France.
LA TRÉMOUILLE
Une cohue I
LA HIRE
Des fous comme vous !
RICHARD
Des fous qui se transformeront en vaillants soldats.
LA TRÉMOUILLE
Nous avons déjà vu un moine nous produire, comme vous, une sorcière qui devait sauver le pays l'épée à la main. Cette fille de l'enfer s'est fait chasser ; mais son benoît compère a été oublié dans un in face. Vous rappelez-vous cette histoire, mon révérend ?
RICHARD
Oui, je la connais ; je sais aussi que je n'ai rien à craindre, car Dieu m'a envoyé avec Jeanne. Je ne suis que son humble confesseur. Je la fortifie contre les résistances et les pièges du monde. Je n'ai que les paroles du Seigneur pour la défendre, mais elles défient le tranchant des épées et les discours des plus orgueilleux.
Dieu me damne, voilà un confesseur qui défend sa pénitente, comme un chevalier sa dame !
RICHARD
Un homme riant et outrageant comme vous, messeigneurs, vint un jour sur sa route insulter la bergère. Il suivait sa monture , et sa bouche , comme une voix de Fenfer, vomissait contre elle mille injures honteuses et déshonnêtes. Jeanne a tout souffert avec douceur ; mais quand cet homme se fut éloigné, elle s'écria : « Ah ! le méchant qui ne prend pas pitié de son âme ; » avant demain il aura rendu compte à Dieu de ses of- » fenses. » Le lendemain, en chevauchant sur le bord de la Loire, nous avons vu un batelier qui retirait un cadavre du fleuve. Nous nous sommes approchés, c'était le corps de cet impie.
LA HIRE
Ceci ressemble à une menace.
LA TRÉMOUILLE
Vrai Dieu! mais si, d'une parole, cette fillette peut tout faire, qu'elle emplisse donc le trésor du roi, mon saint père !
LA HIRE
Qu'elle fasse lever une armée !
LA TRÉMOUILLE
Et lever les tailles!
LA HIRE
Et lever le siège!
Qu'elle nous ramène les deux grands félons, le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne !
LA HIRE
Et qu'elle nous délivre à jamais des Anglais!
XAINTRAILLES
Voilà des propos bien malsonnants, messeigneurs.
RICHARD
C'est se rire de Dieu !
XAINTRAILLES
C'est se rire de la parole du roi qui a foi en elle !
LA TRÉMOUILLE
Le roi 1 nous le savons faible et nous résisterons. Si nous avons su écarter le connétable, si nous restons, en dépit de tous, surintendant et premier ministre, nous saurons mettre à la raison cette follette et ce frocart.
RICHARD
Oh ! ce n'était pas ainsi qu'agissaient vos pères. En marchant contre les Sarrazins, ils recevaient dans leurs rangs, femmes, enfants, vieillards. Un moine tendait le doigt vers l'Orient : Dieu le veut, criait-il ; et tous à sa voix couraient racheter de leur sang la terre de rédemption. Aujourd'hui qu'il s'agit de la France, du roi, de votre vie même, que faites-vous, qu'avez-vous fait?
Vous injuriez celle qui apporte un dernier moyen de salut. Le pays est-il pour vous ? 11 vous abandonne comme vous l'avez abandonné. Un signe de Dieu paraît, vous le méconnaissez. Vous n'avez plus ni foi, ni Dieu, ni patrie, et c'est à Jeanne à accomplir ce que les barons de France n'ont pu faire.
LA TRÉMOUILLE
Par mon épée! qu'ose dire ce 'mendiant plein d'insolence? Ton froc ne te garantira pas de ma colère!
XAINTRAILLES
Arrêtez, voici le roi !