SCÈNE II
JEANNE DARG, RICHARD.
RICHARD
Jeanne, écoutez-moi.
JEANNE
Que voulez-vous encore? Jean Pasquerel demeurera mon chapelain. Ne le savez- vous pas?
RICHARD
Laissons cela. Je viens vous parler, Jeanne, de choses plus graves. Écoutez-moi; il le faut pour tous deux. Quelque chose nous sépare l'un de Fautre ; soyons francs et osons tout dire.
JEANNE
Je n'ai rien à cacher de ma vie.
RICHARD, hardiment.
Votre vie, Jeanne? Elle est mon ouvrage.
JEANNE
Oh ! le moine audacieux, qui veut faire scandale de moi en oubliant la* voix de mes saintes I richard.
Jeanne, je l'ai reconnue en vous la voix du ciel; mais ils la méconnaissaient, vos parents, les seigneurs, le sire de Baudricourt et le duc de Lorraine! C'est moi qui ai fait pénétrer en eux la croyance!... Et moi, qui depuis un an prêche cette croisade contre les envahisseurs, moi, qui vous ai annoncée partout comme une libératrice, d'un mot , devant toute la cour, vous me répudiez!... Que m'importe d'être ou de ne pas être votre chapelain? J'aspire à monter plus haut. Vous aviez lu, n'est-ce pas, dans ma pensée? Eh bien ! cette ambition, qui m'eût permis de vous servir auprès du roi qui doute encore de vous, vous l'avez trahie sans pitié. Vous m'avez jeté en butte aux sarcasmes de ces courtisans qui vous raillent et qui vous perdront un jour!
JEANNE
Homme étrange! Vous m'accusez, moi, les seigneurs, le roi et tout le monde!.. Êtes-vous donc un prêtre de Dieu pour ne voir dans autrui que malveillance et fausseté ? Et l'ambition que vous condamnez chez les autres, est- elle louable en vous?
RICHARD
Elle s'ennoblit par les grandes œuvres que je veux accomplir. Je la satisferai; il dépend de vous que ce soit en unissant nos deux volontés. — Vous avez de puissants ennemis, ma fille. Le roi est faible; vous
pouvez déjà l'avoir reconnu ; un seul revers, et vous êtes perdue. Croyez-moi, fussiez-vous victorieuse, les envieux ne vous pardonneront jamais... Craignez d'être seule un jour. Faisons une alliance...
JEANNE
Une alliance ! Dites un marché odieux et coupable !.. Assez, frère Richard; vous offensez celui qui m'envoie, le roi, la France, et moi-même. Je plains votre orgueil qui vous empêche de servir le pays sans le tromper. Homme sans foi, je ne vous écoute plus ; je ne veux rien de vous. Allez, et que le Seigneur vous secoure de sa grâce I
SCÈÎKJE III.
RICHARD seul, puis LANCELOT.
RICHARD
Ingrate ! Non, la pensée de Dieu ne peut être dans un cœur sans droiture ; l'amour du bien ne peut remplir une âme qui oublie les bienfaits. 0 puissance des ténèbres! C'est donc toi qui la diriges ! Va, je saurai arracher les voiles qui couvrent les opérations de l'enfer! Tu ne m'as pas voulu pour allié; tu m'auras pour ennemi. Le doute, l'envie, l'orgueil t'environnent de mille pièges; tu y tomberas! Je saurai nourrir ce foyer de haines qui conspirent contre toi. Ingrate! Je n'avais qu'un seul but, unir nos destinées pour sauver ce pays ; maintenant j'en aurai deux : m'élever et te perdre !
LANCELOT, survenant.
La Lorraine s'imagine qu'on fait marcher le sire de Dunois comme un soldat Ecossais !.. (A Richard.) Eh ! mon révérend, vous que je vois souvent dans la suite de Jeanne, dites-lui que le chevalier ne viendra qu'après le conseil.
Vous vous trompez, il n'y a entre cette fille et moi rien de commun. Aveugle, aveugle, qui ne voit pas qu'elle égare ceux qui lui obéissent ! L'Église un jour lui demandera compte de sa domination et de ses mystères, (il sort.)
LANCELOT
Il parle vraiment comme un Anglais, ce moine!... Oser médire d'elle !
SCÈXE IV.