‹ Jeanne Dare, drame historique en dix tableauxChapitre 25 sur 73 · LANCELOT, BRULOT, LA TUILE, RIFFLARD, LA CAILLETTE, LA DAME DE PIQUE · texte numérisé non relu

LANCELOT, BRULOT, LA TUILE, RIFFLARD, LA CAILLETTE, LA DAME DE PIQUE

BRULOT sortant du poste avec Rifflard à Lancelot.

Aurons-nous encore bataille aujourd'hui?

LANCELOT

Nos capitaines sont au conseil ; nous le saurons dans quelques instants, et j'espère que nous en aurons bientôt fini avec ces satanés goddams.

BRULOT.

Il y a assez longtemps que les privations durent. Ils

nous ont fait avaler un rude carême. Pas un verre de vin pour s'échauffer le cœur !

LANCELOT montrant la Tuile qui arrive avec la Caillette et la Dame de Pique.

Mais plaignez-vous donc! Les hommes d'armes supportent assez gaillardement le métier. Qu'en pense la Dame de Pique?

LA DAME DE PIQUE

C'est à n'y plus tenir; sept mois de siège I Y a-t-il bon sens à résister avec cette frénésie !

RIFFLARD

Ah! la Dame de Pique, ce n'est pas toi qui soutiendrais un siège pareil. Il faut te rendre justice : tu es de meilleur abord.

BRULOT.

Je crois bien : avec elle, l'assiégeant n'a qu'à se présenter ; au bout de la journée, il est au cœur de la place.

LA DAME DE PIQUE

Voilà une parole, Brûlot, qui me rendra pour toi plus imprenable que notre cité.

BRULOT.

Nous l'éprouverons, ma belle, et sur l'heure. Je commence le siège, (il l'embrasse.)

LA CAILLETTE

Si encore on voyait une fin à cette rage de batailles ! Mais non ; pendant sept mois on se bat comme des forcenés, on jeûne, on souffre mille morts, et un beau jour, il nous tombe, on ne sait d'où, un enragé démon qui recommence un sabbat d'enfer.

RIFFLARD

C'est se plaindre la bouche pleine, mes mignonnes.

LANCELOT

Qui sait? Peut-être avons-nous moins souffert que le Roi, lui-même, qui, recevant un jour à sa table le sire Pothon de Xaintrailles, n'avait pas une queue de mouton à lui présenter.

RIFFLARD

Et puis, est-ce que tout n'est pas changé depuis que ce démon est entré ici? Sauf le vin que partout les Anglais ont su prendre, tout nous arrive en abondance. Les écorcheries ne désemplissent pas, et hier encore, il nous est arrivé un troupeau de bœufs par le faubourg Saint -Agnan.

LA TUILE

Et les Anglais ! Elle les fait baller et trimballer, au son des bombardes que c'est une bénédiction I

RIFFLARD

Treize bastilles en trois jours 1 Et chacune d'elles était pourtant commandée par un lord d'Angleterre ! Ces goddams disaient autrefois en entendant mon canon : c'est Jean Rifflard, le Lorrain! Que doivent-ils dire de la Lorraine ?

LA DAME DE PIQUE

Tout cela est bel et bon; mais vous ne voyez qu'un côté des choses, et c'est à son revers qu'on juge un habit.

LA TUILE

C'est vrai, Rifflard oublie dans tout cela la messe,

les vêpres, et quelquefois les compiles dont on nous régale.

BRULOT.

Et la pénitence, et la confession ! Tous les sacrements de l'Église, à l'exception du sacrement de mariage dont la pucelle ne veut pas entendre parler.

LA TUILE

Sang-Dieu! Si tout le monde lui ressemblait, le trompette Brûlot n'aurait qu'à sonner le rendez-vous du jugement dernier.

BRULOT.

J'aime mieux l'éloigner le plus possible, et pour cela, je continue le siège de la Dame de Pique, (il l' embrasse.,}

LA CAILLETTE

Bien, Brûlot! Il serait beau de voir ici les hommes d'armes allant aux Anglais en égrenant des chapelets comme des moines!

LA DAME DE PIQUE

Et quand ils auraient bataillé toute une journée, on leur donnerait une heure de patenôtres pour se raffraîchir. La belle vie !

RIFFLARD

C'est que la Pucelle n'est pas comme vous, mes luronnes, une créature de ce monde. (Avec mystère.) Elle nous vient du ciel, ni plus ni moins. Je l'ai entendu dire, et, par tous les saints delà Lorraine! cela est. Avez-vous oublié à son arrivée, la mort de ce Salisbury, le général des Anglais? Voilà votre ville, lui disait Glasdale, en examinant nos remparts du haut de

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leurs bastilles, et au même instant un boulet lancé des tours de Notre-Dame emporte Salisbury à tous les diables! Hier encore, un bourgeois combattait avec moi à ses côtés aux abords des trois bastilles du midi ; une couleuvrine est mise en jeu contre nous; le coup n'emporte que les chaussures du bourgeois sans le blesser ! Ne sont-ce pas là des signes et des miracles? Je jurerais mon âme, si le diable tenait le pari, que c'est une des onze mille vierges du paradis.

LA TUILE

Enfer ou paradis, laissons cela. Ce sont là disputes de moines. Pour moi, je ne sais qu'une chose, c'est que ma Caillette est Manchette , rondelette et vermeillette à faire damner un saint.

LA CAILLETTE

Et si ta Caillette était obligée de partir à cause de cette folle?

LA TUILE

Ne crains rien, mon amour; nous saurons faire nique à la Lorraine, et nul n'empêchera l'homme d'armes de mener l'amour et la guerre tambour battant.

BRULOT.

Oui, Tête-Dieu ! nous avons du cœur et nous vous défendrons ; mais pour cela, commères , il faut nous en

donner le droit. (Il embrasse la Dame de Pique.) Allons, le

premier bastion est emporté !

RIFFLARD

Quel est donc tout ce mouvement là-bas? Rentrons : c'est peut-être une prise d'armes.

LANCELOT

Eh! non, c'est ce grand astronome, messire Hiérôme, qui voit tout, qui dit tout, et qui sait tout comme

Belzébuth OU le bon Dieu. (Pendant ces dernières paroles arrive un groupe nombreux d'hommes du peuple et de bourgeois.)

SCÈSE V.

Les précédents, BOURGEOIS, HOMMES ET FEMMES DU PEUPLE, HIÉROME au milieu.

BRULOT, aux bourgeois.

Que vous chante donc ce bon apôtre?

PREMIER BOURGEOIS

Écoutez comme nous. (Quelques soldats se détachent et viennent avec les bourgeois écouter Hiérôme.) HIÉROME insinuant.

Une fine bouche, vous dis-je, une fine bouche! Demandez à vos échevins qui se trouvaient à Ghinon. Tous étaient émerveillés de l'entendre ; elle répondait, comme un clerc, à tous les gros bonnets du conseil

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