LA FRANGE EN
Une des portes extérieures de la petite ville de Nogent. — Murs démantelés et couverts de lierre ; aucune défense. — Au fond une église gothique portant les traces d'un incendie récent. — A gauche sur le devant, la vieille masure d'un cabaretier.
RICHARD, moine cordelier, MAUDRU, cabaretier. MAUDRU.
Moi, j'ai fait mes premières armes sous Duguesclin. Quels temps! La guerre alors était une fête. Mais, lui mort, tout s'est perdu. Ah! ce sont de tristes jours que les nôtres. On sert des chefs, mais non son pays. Aussi, après la bataille d'Azincourt... tenez, voilà une cicatrice qui ne m'en fera jamais perdre la mémoire ! je revins près d'un frère que j'avais encore à Rouen ; je me mariai, et aujourd'hui, poussé ici par le flot de la guerre, me voilà ceibaretier. Mais le métier est dur. Cacher son vin n'est pas toujours facile. Les pillards Anglais, Bourguignons et Français le flairent
2 JEANNE DARG.
de loin et le boivent à noire barbe. Et puis, je suis seul; ma femme est morte en me laissant une fille qui est ma seule joie en ce monde.
RICHARD
Oui, vous avez vu les grands jours et les grands capitaines. Moi, plus jeune, je n'ai eu sous les yeux que des tableaux hideux. Une Isabeau de Bavière, reine courtisane, des princes furieux d'ambition, des seigneurs assassins par cupidité et par vengeance, et au-dessus de tout cela, Charles VI, un roi fou! Un roi qui ne s'est point réveillé au tonnerre d'Azincourt, un père sans entrailles qui a maudit ses fils et livré son trône à une race d'étrangers!.. 0 honte!..
MAUDRU.
La France est donc muette, stupide, enchaînée !
RICHARD
Mon frère, quand les débordements des hommes sont au comble, les colères divines apparaissent et le châtiment est terrible.
MAUDRU.
Comment donc le Dauphin, depuis six ans que les barons d'Auvergne l'ont salué roi, n'a-t-il pas encore?...
RICHARD
Que parlez-vous d?un roi sans asile et sans trône? Qu'a-t-il fait, et que pourrait-il faire, ce prince élevé par les Armagnacs, sinon recommencer les atrocités de ses maîtres? îl n'y a autour de lui que haines, rivalités, impuissance. Chaque jour est signalé par un désastre, ~ Le duc de Bretagne lui-même a signé son
parjure ; il a reconnu roi Henri de Lancastre, et le Dauphin compte un félon de plus.
MAUDRU.
La Bretagne, la terre de Duguesclin ! Mais sans le duc de Bourgogne et sans le duc de Bretagne, la France est comme un homme à qui on couperait les deux bras.
RICHARD
Dites plus, mon frère ; c'est une grande victime crucifiée, à l'image de notre divin Sauveur, entre deux grands larrons!..
MAUDRU.
Et le frère du duc de Bretagne, le comte de Richemont, connétable de France, ne peut-on rien attendre de lui?
RICHARD
Oh! c'est un homme redoutable que ce comte de Richemont! Un homme à caractère' étrange et à services plus étranges encore. Il fait exiler le ministre Louvet, jeter à Peau le ministre Giac, assassiner le ministre Beauiieu. La Trémouille devait être sa quatrième victime; mais ce dernier rival, en déjouant ses projets, a su Fécarter du conseil du roi, et le connétable nourrit aujourd'hui, loin de la cour, le levain de ses rancunes et de son orgueil.
MAUDRU.
Et l'argent, ce bon pain de la guerre? Avec sa Trésorerie, le roi ne peut-il pas avoir des soldats?
L'argent? Mais où le prendre? Les Anglais et les
Français se disputent les tailles. Aussi, bourgeois, vilains et manants mettent tout en œuvre pour s'y sous* traire; et ils font si bien qu'à la naissance de son fils, le roi n'avait pas quatre écus d'or pour le baptême. — De plus, les revenus des provinces sont engagés pour deux ans aux juifs lombards, et cette dernière ressource va manquer encore, car les hommes de finance ne Tout pas aumône aux rois en guerre pour leurs états.