‹ Jeanne Dare, drame historique en dix tableauxChapitre 34 sur 73 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les Précédents, JEANNE, portant sa bannière, entre avec sa suite : elle court se jeter aux genoux du roi.

JEANNE, aux genoux du roi.

Victoire, gentil Dauphin, victoire I Oh ! laissez-moi à

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vos genoux, un seul moment; vos fêtes n'en seront pas troublées... Troublées? qu'ai-je dit? Pour le Dauphin de France, il n'est pas de joie plus grande que la joie de vaincre, et je viens crier : Sire, victoire, victoire !

LE ROI

Jeanne, relevez-vous. Votre présence, en nous annonçant de nouveaux succès, est, pour tous, une allégresse nouvelle.

JEANNE

Béni soit Dieu qui se déclare de plus en plus pour la France contre l'Angleterre ! Bénies soient mes saintes qui veulent faire sacrer à Reims Charles VII de France ! — Et nous y marchons et nous y arriverons. La victoire d'Orléans a tout changé : les batailles se gagnent et les villes se rendent coup sur coup. Sire, Jargeau est à nous ; Mung a cédé ; Beaugency nous a reçus. Nous n'avons qu'à paraître , et les murailles tombent , et les portes s'ouvrent. C'est comme à Jéricho, dit Jean Pasquerel, mon pieux chapelain; et nous allons, nous allons, comme un tourbillon de feu. Les cœurs sont de flamme , les soldats sont de fer. L'épée est tirée ; elle ne rentrera au fourreau que lorsqu'il n'y aura plus un Anglais en France !

LE ROI

C'est avec orgueil que nous entendons ces paroles. Racontez à tous, Jeanne, les prouesses qui font notre gloire, la vôtre et celle du royaume.

JEANNE

Sire, voici ce qui est advenu. Nous chevauchions en hoquetons de guerre , le casque en tête et Parme au poing ; nos bannières joyeuses se déroulaient au vent. Nous étions en Beauce, et nous menions grand train les Anglais qui fuyaient devant nous. Ils fuient depuis Orléans ; ils fuient, et les lâches m'accusent de magie. Oui, sire, il y a magie ; magie du cœur qui aime, de la tête qui veut, du bras qui frappe; magie du courage qui donne la victoire !... — Ainsi chevauchant et guerroyant, les Anglais en fuite et les Français sur leurs talons,, nous arrivons à Patay , un pauvre hameau, hier encore bien obscur et aujourd'hui terre héroïque et de grande mémoire ! Là Pennemi se retourne ; il a reçu du secours; il veut venger ses défaites. Trois mille Français contre sept mille Anglais! La bataille s'est donnée , sire , et on en chantera des vers à la louange de mon roi ! « Marchez, ai-je dit ; Mont-Joie et Saint - » Denis ! Dieu est pour nous; ne regardez pas le nom- » bre ; les Machabées étaient seuls et ils marchaient » ferme à l'ennemi I » — La trompette sonne , la mêlée se fait ; et nous voilà, sire, pied à pied , face à face, et ainsi toute une journée. Les haches françaises faisaient merveilles; les Anglais tombaient comme des épis sous la faucille, et si nombreux que l'herbe était rouge de leur sang. Le soir ils fuyaient débandés par la plaine, laissant trois mille morts sur la terre de nos exploits. —Trois mille morts!... Sainte Vierge ! il faut que la victoire soit chose bien douce pour qu'elle fasse oublier

tant de chrétiens tombés morts sans sacrement et sans confession. Sire, je ne puis voir sans horreur couler le sang des hommes. Ohl nous prierons pour eux, afin que Dieu prenne en pitié leurs âmes !... — La victoire était donc vaillamment gagnée; les Anglais en pleuraient de honte et de rage, car nous leur avions fait trois prisonniers illustres , trois renommés capitaines, Hungerfort, Scale et Talbot. Pour leur humiliation, et pour notre honneur, je les ai renvoyés libres. Partez, chevaliers vaincus, leur ai-je dit, annoncez à votre roi que la vachère est plus généreuse que les lords d'Angleterre ; qu'il sache que nous lui réservons de chaudes batailles et que Dieu veut accomplir, par ma main, le salut de ce pays.

LE ROI

Jeanne, ces hauts faits nous remplissent de fierté; par vous, nous nous sentons renaître. — Mais vous ne me parlez point de vous. N'avez-vous point payé ces victoires au prix de votre sang?

JEANNE

Mes saintes ne m'ont point caché que je courrais péril dans la mêlée ; elles ne m'ont promis que le triomphe. Monsang a donc coulé ; mais les blessures sont le baptême de la guerre ; on en porte fièrement les marques. N'en prenez pas souci ; pensez plutôt à votre sacre ; je viens pour vous y conduire.

LE ROI

C'est agir bien promptement. Avons-nous assez de

forces pour une si rude entreprise ? Tant de périls ne vous effraient pas ?

JEANNE

Je les connais tous. Gentil Dauphin, ayez foi en Dieu. Ne doutez pas de la protection de mes saintes patronnes. Vous avez eu confiance pour Orléans, et Orléans est libre . Ayez confiance pour Reims , et vous recevrez le sacre .

LE ROI

Nos conseillers s'épouvantent pourtant à la pensée d'une tentative si hasardeuse et si lointaine.

DUNOIS

Sire, j'oserai dire toute la vérité. Je ne trouve ici que des fêtes et des conseils. Les vraies fêtes seront à Reims, où Dieu bénira votre couronne; à Paris, où vous monterez sur le trône de vos pères. Les conseils qui vous détournent de ce chemin viennent de ceux qui ont fait de vous le roi de Bourges. Au temps de Duguesclin, les seigneurs avaient la langue plus courte que Fépée ; ce sont ces temps de mâle courage que Jeanne fait renaître. Elle a paru et tout a changé de face. Ce n'est point un conseil qu'elle a donné, c'est une épée qu'elle a prise; elle agit et ne délibère pas ; sa présence, c'est la victoire. En vous conduisant à Reims, elle chasse les Anglais de la Champagne, comme elle l'a fait pour les rives de la Loire, et vous rapproche de Paris, votre capitale. Sire, au nom de votre couronne, au nom de votre peuple qui souffre, hâtez-vous, la France vous attend !

LA TRÉMOUILLE

Le salut de l'État ne peut ainsi être livré aux aventures.

LE DUC D'ALENCON

Il y a peut-être d'autres voies de salut plus rapides et plus sûres.

LE COMTE DUCHATEL

Paris étant sous notre main, c'est Paris qu'il faut prendre.

JEANNE

Sire, avant tout il faut que vous soyez roi de France. C'est à Reims que vous recevrez votre vrai couronnement. Qui vous pourra méconnaître quand la main de Dieu vous aura touché ? Si Peau sacrée est le signe du chrétien , l'huile sainte est le signe de nos rois , et attendre pour la recevoir, c'est mettre en danger la

couronne. (Se tournant vivement vers l'archevêque.) 0 Monseigneur, qui m'avez trouvée bonne catholique, je vous prends à témoin du miracle de mes saintes patronnes. Usez donc de la parole divine pour montrer au roi que chacune de mes victoires est une largesse du ciel.

LE CHANCELIER

Je m'opposais à ce voyage de Reims, Jeanne, car il est hasardé; mais le triomphe a répondu à vos promesses, et la grâce divine se manifeste en vous. Dieu a fait autrefois, par la main des prophétesses, le salut d'Israël; il fait par vous la délivrance de ce pays, et

montre ainsi que la France est aussi pour lui un peuple élu.

LE ROI

Seigneurs, sans plus discourir, suivons cette bannière

victorieuse. (Il montre l'étendard de Jeanne.) Celle qui

triomphe à le droit de commander. — (A Agnès.) Allons, chère Agnès, voilà nos danses perdues dans ce tumulte inattendu,

AGNÈS

Ah ! sire, comme ce bruit d'armes victorieuses fait joyeusement bondir le cœur!

LE ROI

C'est une voix: d'en haut qui nous appelle. (A Jeanne.) Je m'abandonne à vous; et que Dieu protège la France ! (La foule des seigneurs se disperse dans les galeries.)

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