‹ Jeanne Dare, drame historique en dix tableauxChapitre 33 sur 73 · D'ALBRET · texte numérisé non relu

D'ALBRET

Sire, votre fidèle armée marchera au commandement de son roi. Toutefois , je regarde comme prudente et sage l'opinion de Monseigneur le comte la Trémouille. La Pucelle, il est vrai , a merveilleusement sauvé la ville d'Orléans; mais, à mon sens, il n'y a que dévergondage et déraison dans son dernier conseil. Sire, nous aussi nous avons à cœur votre sacre, mais le sacre ne chassera pas l'Anglais : le fer seul les rendra à merci. Ce qu'il faut donc avant tout, ce sont des batailles à outrance, qui rendent aux chevaliers l'empire de la bravoure ; ce sont des victoires nouvelles qui fassent tout chemin libre devant le roi ! La guerre commence déjà à punir ces envahisseurs insolents; la guerre seule mettra entre eux et nous cette barrière que Dieu a mise entre les deux nations : les grandes eaux de la mer !

112 JEANNE DARG.

LE ROI

Quel est, dans ce conflit d'opinions , l'avis de notre chancelier?

LE CHANCELIER

Sire, tous les conseils que je viens d'entendre n'ont en vue que la guerre. Pour envahir la Normandie, pour forcer Paris, pour pénétrer de vive force dans la Champagne il faut guerroyer et vaincre. Or, le sang n'a déjà que trop coulé. Je ne fais pas entendre ici la voix de l'Église ; c'est comme ministre du roi que je soutiens que la parole vaut mieux aujourd'hui que l'épée. Le duc de Bedfort, sans ressources à Paris, ne maintient qu'avec peine son autorité. -Le duc de Glocester est en querelle, à Londres, avec son oncle le cardinal de Vinchester. Or, les Anglais s'affaiblissant de tous côtés, il serait possible de ramener à nous leurs alliés. Mieux vaut donc négocier que batailler. Qu'un bon traité nous attache le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne, et la puissance des Anglais est coupée à sa racine.

AGNÈS, à part.

Pas un ne prendra la défense de Jeanne !

LE ROI

Merci de ces excellents avis. Nous en tiendrons bon compte : mais c'est trop s'occuper d'affaires un jour de fête, — Que l'on commence les danses.

(Les seigneurs vont prendre place dans la galerie.) AGNÈS.

Je vous rends grâce, cher seigneur, de m'avoir fait entendre tous vos conseillers. Qu'elle est touchante l'union de ces soutiens du trône !

LE ROI

Voilà le fruit de nos discordes, ma belle amie. La France est un camp rempli de chefs sans soldats. Chacun n'obéit qu'à lui-même !

AGNÈS

Et le roi de France ?

LE ROI

Agnès, ayez foi en votre seigneur et maître. La bohémienne qui vous a prédit vos grandeurs auprès d'un puissant monarque, a dit vrai. Je serai roi !

(La cour prend place ; le ballet commence ; il est figuré par les personnages du jeu de cartes ; à la fin du ballet les danses sont interrompues par le bruit d'une trompette guerrière. Bruit au dehors. On entend crier : Vive la Pucelle ! Vrve Jeanne Darc ! Les seigneurs se pressent aux croisées de la galerie. — Dunois arrive, suivi de chevaliers, et se dirige vivement vers le roi.)

SCÈWB V.

Les Précédents, DUNOIS.

DUNOIS

Sire, c'est la Pucelle qui arrive et qui vous apporte le gage de votre couronnement.

LE ROI

Cette fête sera son triomphe ; elle seule manquait à la joie de tous.

Page 1