SCENE II
MAUDRU, HIÉROME.
Le jour commence à poindre.
MAUDRU sortant de la charrette.
Hiérôme?
HIÉROME.
Qui m'appelle?
MAUDRU.
Hiérôme, ne va pas à Rouen.
HIÉROME, étonné.
Qui vous a dit?...
MAUDRU.
Qu'importe! Écoute-moi; ce que je vais Rapprendre va déchirer ton cœur; écoute. Il y aura bientôt douze ans... les Anglais n'avaient pas encore pris notre ville...
HIÉROME interrompant.
Rouen?... Vous êtes de Rouen?
MAUDRU.
Tu venais de partir pour...
HIÉROME étonné.
Qui donc êtes-vous?
MAUDRU.
Ne m'interromps pas. Tu venais de partir pour aller chercher à Paris la science et la fortune. (Hiérôme regarde ses vêtements.) Ton père te dit : Va, mon fils, et reviens, avec une âme honnête, pour consoler mes vieux jours; nous garderons pour toi la fille de notre sœur.
HIÉROME avec un soupir.
Oui, ma Suzanne, une tendre et fière enfant t.. .
MAUDRU essuyant une larme.
La ville prise, ton père et ta mère, tu le sais, sont morts de la main des Anglais. La guerre et l'invasion nous ont tous séparés, dispersés. Tu n'as point reparu depuis. Moi, j'ai pu partir avec Suzanne.
HIÉROME.
Vous êtes... oh! mon Dieu ! son père?
MAUDRU.
Oui, ton oncle. (Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.) HIÉROME.
Je puis donc encore avoir une famille. — Et Suzanne?
MAUDRU.
Ils Font aussi tuée!...
HIÉROME.
Toujours eux! Je les trouve sans cesse contre les miens.
MAUDRU.
Si tu vas à Rouen, tu y trouveras tout vivant le souvenir de ces monstres. Massieu, le frère de ta mère, s'est consacré à Di3u. 11 attend, dans la retraite, la vengeance du ciel.
HIÉROME.
Qu'elle est lente !
MAUDRU.
Elle viendra; je sens que je la verrai avant mon dernier jour. Mais, en l'attendant, c'est à chacun de nous à faire son devoir; et le tien, Hiérôme, est de rompre avec ce moine damné. Je sais tout; j'ai tout entendu. Richard trahit son Dieu, son roi, et fait de toi son complice.
HIÉROME.
Oh ! je reste avec vous. Puisque je retrouve un ami, un père, j'ai retrouvé ma conscience.
MAUDRU.
Écoute encore. Les chefs de l'armée, les ministres, veulent écarter Jeanne. Richard se prête à ce complot; il va la faire tomber dans un piège. Le roi qui l'ignore hésite encore sur ce qu'il doit faire. Mais Jeanne est une sœur pour nous tous. Il faut que nous la sauvions ; il faut qu'elle demeure près du roi, quoi qu'il arrive. On n'osera rien contre elle, tant qu'elle tiendra l'épée à ses côtés.
HIÉROME.
Oh ! je comprends maintenant ce que ce moine odieux voulait faire de moi.
MAUDRU.
Agis pour Jeanne; mais que Richard ignore, jusqu'à notre victoire, notre parenté et notre union. Il est nécessaire que tu le voies souvent, et que je sache par toi ce qu'il trame encore. Va, Hiérôme, tu connais maintenant ton devoir. Agis, et tu verras qu'il y des cœurs dévoués pour t'aimer. — Séparons-nous; le camp s'éveille. Reste au milieu des soldats. Mettons à profit la trêve conclue hier. Moi, je vais à Saint-Ouen où campe Dunois. pour l'instruire de tout, et bientôt tu me reverras. En attendant, voilà mon tonneau; si le soldat a soif, tu me remplaceras.
(Pendant la fin de cette scène le jour est venu. Les soldats sortent des tentes; les uns jouent, les autres fourbissent des armes. Après les dernières paroles de Maudru, on entend des trompettes de différents côtés.)
144 JEANNE DARG.
SCÈSE Ilf.