‹ Jeanne Dare, drame historique en dix tableauxChapitre 46 sur 73 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Les mêmes, LA CAILLETTE et LA DAME DE PIQUE. BRULOT.

Par Vénus ! C'est la Dame de Pique et la Caillette !.. Eh! Maudru, du vin! Double, triple joyeuseté !

LA CAILLETTE

Buvons ! Puisqu'il y a trêve, il faut qu'il y ait plaisir.

LANCELOT

Sans le plaisir, ma Caillette, qui voudrait du métier? le siège de Paris menace d'être encore plus long que le siège d'Orléans...

RIFFLARD

Voilà la guerre! Là-bas, nous ne pouvions sortir; ici, nous ne pouvons entrer. Rien de plus divertissant!

LA CAILLETTE

Au moins, quand nous sommes là, on a plus de cœur à la bataille.

BRULOT.

Bien parlé, la Caillette ! Vous donnez le courage au brave, et l'armée du roi n'aurait pas tant de vaillance si vous n'aviez pas tant de cœur.

LA DAME DE PIQUE

Chacun comprend tes moqueries, Brûlot. Mieux vaudrait pourtant nous demander pardon de nous avoir abandonnées à Orléans ! Pour des écuyers, c'est félonie !

LA CAILLETTE

Si c'est ainsi que vous nous défendez , il nous faudra demander secours aux Goddams.

BRULOT.

Caillette , ma mignonne , assez de railleries. La sainte a fini ses miracles ; la blessure qu'elle a reçue a rompu le charme, et vous n'avez plus rien à craindre auprès de nous.

LA TUILE

Le temps des dévotions est passé.

RIFFLARD

Allons! Toujours les mêmes querelles?

BRULOT.

Les patenôtres se disent maintenant chez Maudru, devant les brocs.

LA TUILE

Et nous nous confessons à vos genoux, mes belles... Quant à Jeanne...

RIFFLARD

Encore ! Eh bien ! Voyons, que dites-vous de la Lorraine? Qui s'y frotte s'y pique.

LA DAME DE PIQUE, riant.

Allons ! Lorrain, défends ta Lorraine.

LA CAILLETTE

N'allez- vous point vous battre pour elle? Videz plutôt vos verres.

LANGELOT.

Ma Caillette a raison, (il goûte.) C'est du bourgogne, et du bon !

RIFFLARD, le verre à la main.

Mille bombardes ! Moi Rifflard, moi armagnac, moi

Français, boire du bourgogne ! (Il veut briser son verre;

puis il se ravise.) Au fait, autant de pris sur l'ennemi.

(Il boit.) BRULOT.

Et à la santé de qui buvons-nous?

LA TUILE

A celle du roi, notre sire.

RIFFLARD

Non, à Jeanne; elle est blessée; c'est à elle qu'il faut boire !

BRULOT.

Et que dirait le roi, tête-dieu? A la santé du roi de France !

LANCELOT

A la santé de la Pucelle ! Pouvons-nous l'oublier, nous, les galants soldats du chevalier Dunois?

BRULOT.

Eh ! que nous fait la Pucelle? Ne dirait-on pas qu'elle est tout ici? Croyez-le bien, camarades, c'est par complaisance que le roi la garde encore dans le camp.

MAUDRU.

C'est une parole de traître que celle-là.

BRULOT.

C'est toi, manant, qui oses...

RIFFLARD

Arrête, Brûlot ; le vieux soldat de Duguesclin a

raison. Il n'y a plus ici que calomnie, trahison, ingratitude, et tu ne dois pas répéter les paroles des cœurs fourbes et méchants. Tous ses bons compagnons doivent la défendre contre tant de lâchetés.

MAUDRU.

Oui, il y a des traîtres. Si le peuple Paime, il y a trop de gens dans Tannée pour qui elle est une gêne. Une pauvre bergerette qui se môle de sauver le royaume ! Belle histoire pour nos seigneurs les ducs, les comtes, les barons, les chevaliers. Retournez à votre village, ma mie ! — Eh bien ! non, elle restera ; elle tiendra sa bannière pour chasser les Anglais hors de France. Elle le fera, beaux seigneurs, et seule elle en aura la gloire.

RIFFLARD

C'est vrai; je les ai vus, moi, le jour de l'assaut. C'était Jeanne qui commandait, et ils allaient à contrecœur. Nous occupions la butte des Moulins avec notre artillerie. Les boulets pleuvaient comme grêle, et nos chefs parlaient de sonner la retraite. Al'assautl à Passaut! commande la Pucelle. Et la première en avant, Pôtendard à la main, elle vole. Nous la suivons, en criant : mort aux Anglais ! La première barrière est prise; on y met le feu, et nous voilà devant les remparts. Jeanne s'avance jusqu'au bord du fossé. Elle sonde avec la lance de son étendard, et demande des fascines, des poutres, pour le combler. Il fallait l'entendre ! — « Rendez-vous, de par Jésus, bonnes gens de Paris, criait-elle; si vous ne le faites avant la nuit.

nous entrerons de force, et nous vous tuerons sans merci. » — Vraiment ! ribaude, répond un archer; et, d'un trait de son arbalète, il lui perce la jambe. Elle tombe ; tous ceux qui l'entourent s'enfuient. Je suis entraîné avec eux. J'ai entendu, moi, le sire de Gaucourt disant à ses soldats : « Elle a désobéi au roi; si on la laisse faire, elle perdra toute l'armée. » Mais l'étendard de la Pucelle flotte encore ; nous,.revenons ; elle était couchée sur le revers du fossé. — « A l'assaut, disait -elle toujours ! à l'assaut! bon courage! » — Nous ne pouvions combler le fossé, tant il était profond, et nous serions restés là jusqu'à la nuit, si le roi n'avait donné l'ordre de cesser l'attaque. Jeanne en pleurait; elle ne voulait pas se retirer. Où étaient Pothon de Xaintrailles, et les autres? Ah! j'ai bien vu que tous l'abandonnent.

LANCELOT

C'est un vrai capitaine ! Elle a le même feu qu'à Orléans.

BRULOT.

Eh ! croix-dieu, quand l'un de nous est blessé, on ne parle pas tant de lui. Laissons-là la Pucelle, et buvons.

RIFFLARD

Oui, et à la santé de Jeanne !

BRULOT.

Eh! non, de par le diable! Nous allons voir si le Lorrain est aussi entêté que le Breton.

LA DAME DE PIQUE, s'avançant au milieu des soldats.

Allons, plus de disputes. C'est moi qui porterai la

santé. — A l'Amour, le roi des rois, le souverain des cœurs, le maître de la France, de l'Angleterre et de tous les pays !

TOUS

Vive l'amour et la Dame de Pique !

LA CAILLETTE

Paix ! Voici le roi et la bergerette. Si elle entendait la Dame de Pique!..

LA DAME DE PIQUE

Fuyons! fuyons!

LA TUILE

Restez, mes commères; et si Jeanne touche au plus mince de vos cheveux, nous verrons! Je vous dis, moi, qu'il y a trop longtemps que les vaillants hommes d'armes obéissent à une femme. Viens, ma Caillette, et lève hardiment la tête.

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