SC EXE VI
Les Précédents, LE ROI, JEANNE, DUNOIS, DUCHATEL et plusieurs autres Seigneurs.
LES SOLDATS, à l'arrivé du roi.
Vive le roi 1 Vive la Pucelle! Vive le roi !
(Les cris de Vive le roi! dominent.) JEANNE.
Vous entendez, sire ; les compagnies ont toujours même ardeur et même espérance. Ah! ces cris font battre le cœur! Comment douter de la victoire avec de pareils soldats?
154 JEANINE DARC.
Malheureusement, courage ne dit pas toujours victoire. Nous serons obligés de lever le siège.
JEANNE
Songez-vous à reculer, quand vous avez déjà tant fait? Tous les abords de la Loire sont dégagés et libres, la Champagne est redevenue française, et l'Anglais recule honteux devant vous. L'an dernier, vous vouliez chercher un refuge chez vos vassaux de l'Auvergne, et vous voilà aujourd'hui, gentil roi, sous les murs de votre bonne ville de Paris.
LE ROI
Il y a longtemps que nous y sommes, et c'est vraiment honte à nous, roi de France, de séjourner ainsi à la porte de notre demeure royale sans y entrer.
DUNOIS
11 est beau déjà d'avoir pu reconquérir, à Saint-Denis, avec les tombeaux de vos pères, la glorieuse oriflamme.
LE ROI
Saint-Denis n'est point Paris, et c'est un supplice d'être là, comme ce damné Tantalus, ayant devant nous friand morceau sans pouvoir y mordre.
JEANNE
Sire, croyez celle qui ne vous a jamais trompé. Autrefois, je vous disais : marchez, et vous marchiez, et à chaque pas vous repreniez une ville de votre royaume. Sire, marchez , de par mes saintes patronnes. Allez en avant, et vous serez maître partout où vous irez; Paris
ne peut tenir longtemps. Les vrais Français y sont pour vous.
DUNOIS
Le lendemain même de l'assaut, le baron de Montmorency ne s'est-il pas échappé de la ville avec cinquante gentilhommes pour venir se ranger sous votre bannière?
JEANNE
Gentil roi, ne puis-je donc plus me faire écouter et comprendre? Vous entrerez dans Paris, vous dis-je, et les Anglais en sortiront. Encore quelque temps, et pour le bien du pays on n'en verra plus en France. (Apercevant la Dame de Pique et la Caillette.) Que vois-je encore? Toujours ces pécheresses!.. — (Au roi.) Le roi du ciel peutil songer à nous, si les rois de la terre laissent offenser son Église!.. (Aux deux femmes.) Et vous, créatures de folie, qui faites encore scandale dans l'armée du roi, je vous châtierai de ma main ! . . .
(Elle tire son épée pour les frapper.) LA TUILE, se plaçant résolument devant les femmes.
Jeanne...
JEANNE indignée.
Quoi ! c'est vous, La Tuile, qui donnez le mauvais exemple ! Vous êtes le premier coupable, recevez la
première peine. (Elle donne sur la cuirasse du soldat un coup violent; l'épée se brise; tous se regardent avec étonnement.)
Seigneur, mon Dieu, mon épée!. Mon épée de Fierbois!.. 0 mes patronnes, qui me l'avez donnée, que me voulez- vous en la brisant?
LE ROI
Pourquoi donc vous en servir? Un bâton suffisait pour ces ribauds et ces ribaudes.
JEANNE
N'est-ce pas une action méritante que de punir les gens de désordre ?. . . Ah ! ma bonne et sainte épée !
LE ROI
Votre force est-elle dans une lame de fer? — Voici la mienne, si vous la trouvez digne de remplacer la vôtre.
JEANNE
J'en prendrai une à l'ennemi. (Elle prend les morceaux de
son épée, les donne à son écuyer, et demeure pensive et abattue.) DUGHATEL, bas au roi.
N'est-ce pas là, sire, un signe manifeste? Dieu n'annonce-t-ilpas visiblement la fin de son œuvre? Avec elle, plus de victoire , et ce n'est même pas sur la cuirasse d'un ennemi que son épée se brise ! Tous ceux qui savent lire dans les astres ce qui est écrit au livre de la destinée vous l'ont dit, et ce qui vient de se passer peut vous en convaincre.
LE ROI
Duchâtel, votre dévouement m'est connu. Vos conseils me sont précieux. Mais, quand il s'agit de Jeanne, je ne dois pas oublier le passé. Je l'interrogerai, et avant la fin de la journée je vous dirai ma décision. (A Jeanne.) Ne vous effrayez point, Jeanne, d'un accident bien ordinaire. Venez montrer aux soldats ce regard qui les reconforte. Venez les rassurer sur votre blessure. Toutefois, pour épargner ws forces, nous abré-
JEANNE DARG. 157
gérons cette longue visite, et bientôt nous vous reconduirons dans votre tente.
Sire, qu'importe une épée perdue? qu'importe une blessure reçue à votre service? C'est la foi qui donne la force; ayons foi. Paris sera bientôt à vous. Les Anglais seront chassés du pays. Je le sais, et la France, qui est le soldat de Dieu, doit encore accomplir de plus grandes œuvres. La croix de Jésus est brisée parles païens, les hérétiques et les Sarrasins ; la chrétienté elle-même a plusieurs chefs. C'est à vous, sire, à relever le divin signe et à mettre les nations à genoux devant lui! Devant un but si glorieux, pouvez-vous compter les obstacles? Allez hardiment devant vous, et rien ne vous résistera.
LE ROI
Les choses de ce monde ne se règlent qu'avec prudence, et nous ne sommes point encore à Paris pour avoir si hautes pensées.
(Le roi, Jeanne et leur suite s'en vont.) DUCHATEL à DE GAUCOURT, à part, en sortant.
Prévenons la Trémouille. Le roi ne croit plus aux rêves de Jeanne. Il sera facile au conseil d'avoir raison de cette folle.
DE GAUCOURT
Vous venez de l'entendre. C'est une visionnaire I... Il faut qu'elle parte, et que les seigneurs de France reprennent leur empire !