LE SIRE D'ALBRET
Bien plus, je soutiens, foi de gentilhomme! que les femmes, à Orléans, ont bataillé comme de bonnes françaises, sans porter pour cela une bannière au sacre du roi. Ne dirait-on pas que seule elle a versé son sang pour la défense du royaume?
LE MARÉCHAL DE RETZ
Tête-Dieu! le nôtre, quand il coule, n'est-il donc que de Feau claire?
DE GAUCOURT
On parle de ses miracles ! Catherine la Rochelle en faisait aussi, et elle a eu le sort des sorcières. N'est-il pas vrai, frère Richard?
RICHARD
Oui, seigneur de Gaucourt, il y a eu scandale.
LA TRÉMOUILLE
Il n'y a contre elle que griefs et plaintes. Différer davantage à enlever le commandement des armées de France
à cette femme dangereuse, ce serait trahir le roi, et je vous remercie, seigneurs, de l'appui que vous me donnez aujourd'hui pour l'arracher à son funeste aveuglement.
LE MARÉCHAL DE RETZ
Vous ne dites rien, bâtard?
Je vous écoute, seigneurs.
RICHARD
Le roi, la noblesse, les armées ! ce ne sont là, messeigneurs, que puissances de la terre ; il en est une autre plus grande, celle de l'Église. Or, Jeanne, n'a-t-elle pas offensé l'Église, en commandant le dernier assaut le jour de la Nativité de la sainte Vierge? Ne Pa-t-elle point offensée plus grièvement encore, en promettant au comte d'Armagnac qu'elle ferait connaître à la chrétienté le véritable chef du saint-siége? Je le déclare hautement : ces actes impies proviennent d'un orgueil qu'il faut humilier, et qui demande punition I . .
DUNOIS
A merveille ! ministres, chevaliers et prêtres, c'est ainsi que tous vous payez votre dette I A merveille ! Oubliez les dangers et les obstacles si intrépidement bravés par elle, au départ, en voyage, à la cour, à la guerre I Oubliez Orléans délivré en quatre jours. Oubliez vingt cités conquises, vingt batailles gagnées, son sang répandu, les Anglais épouvantés, les Français arrachés au désespoir !.. Ah! pour payer tant de bienfaits, vous n'avez que l'ingratitude et un lâche oubli!.. Qui sait même si cette vierge, aussi pure que brave, n'est pas
dans vos pensées une fille de libertinage et de folie? Mon nom et le sien ont souvent servi, je le sais, à vos moqueries infamantes. Raillez donc, messeigneurs ! injuriez donc, messeigneurs! Tirez votre épée, fiers chevaliers , qui n'avez rien fait sans elle !.. Je braverai vos jalousies et vos colères. Levez-vous tous, je suis prêt à la défendre !
RICHARD
Sire de Dunois, parce que Jeanne a promis de rendre à la liberté votre frère, prisonnier des Anglais...
Moine astucieux, je te connais. Chassé delà cour, tu n'y as reparu, appuyé de fêlons, que pour y satisfaire une basse vengeance. Tu as suivi ton ennemie pas à pas, guettant toutes les occasions d'entacher sa vie. Tu lui tend s un dernier piège, j e le sais ; tu veux la livrer à ses ennemis. Protégé par ta robe, tu te glisses jusqu'au milieu des conseillers du roi, tu cherches partout des renforts à ta haine. Mais, en face de tes protecteurs, je t'ordonne de partir; sors d'ici, et que demain je ne te voie plus dans ce camp !.. (A la Trémouiiie.) Ah ! s'il est un homme à la cour contre lequel il faille s'unir, c'est contre vous, comte la Trémouille, oui, contre vous, qui égarez le roi, qui voulez éloigner Jeanne, comme vous avez fait exiler Richement.
LA TRÉMOUILLE, se contenant avec peine.
Est-ce une lutte, bâtard? Prenez garde, la colère est de mauvais conseil. D'autres que vous ont succombé.
DUNOIS
C'est plus qu'une lutte, c'est un défi!
LA TRÉMOUILLE
Eh ! bien,, bâtard, en champ clos 1
(Ils tirent leurs épées.) SCÈNE IX.
Les Précédents, LE ROI ET JEANNE, avec leur suite. LE ROI, survenant.
Des épées tirées ! des défis ! . . Trêve aux discordes ! N'avons-nous plus de guerre à poursuivre? Remettez ces épées, chevaliers, et donnez- vous la main; le roi
l'ordonne ! (Dunois et la Trémouille remettent leurs épées dans
le fourreau.)
Sire, vous m'entendrez. Je suis du sang royal de France, et je ne laisserai pas attaquer la vaillante fille qui a si bravement servi le roi.
JEANNE
Suis-je donc un sujet de division parmi vous?.... Et pourquoi me veut-on du mal?
LE ROI
Jeanne, rassurez-vous. Vous êtes ici inviolable comme le roi lui-même. S'il y a eu outrage, il y aura réparation. — Mais désormais, chevaliers, soyez unis. Le roi vous le demande au nom de la France, qui a besoin de
votre bravoure. (La Trémouille et Dunois se donnent la main. )
Oui, une longue guerre vous réclame. Dans les difficultés qui nous pressent, je suis décidé à lever le camp de Paris. Trop de villes tiennent autour de nous
pour que le siège se poursuive avec avantage. Moi, avec mes chevaliers, je parcourrai l'Ile-de-France pour soumettre les villes encore rebelles, ou peut-être me retirerai-je vers la Loire. Mais vous,, notre bien-aimée Jeanne, préparez-vous à une glorieuse campagne. Le sire de Flavy, qui défend Gompiègne, m'écrit qu'il ne peut tenir contre les Bourguignons. Portez-y votre bannière, ma fille, et renouvelez à votre honneur le prodige d'Orléans.
DUNOIS, avec impétuosité.
Sire, vous ne le ferez pas; vous n'éloignerez pas Jeanne de votre camp; vous ne l'enverrez pas à Gompiègne...
Bâtard, sur mon âme !.. c'est au roi que vous parlez.
DUNOIS
Sire, c'est abandonner, c'est perdre Jeanne... Le sire de Flavy est son ennemi... La trahison l'entoure... Ne la livrez pas.
LE ROI
J'aime ce zèle, beau cousin. Jeanne en est bien digne. Mais, qu'on le sache, ses ennemis sont les miens.
DUNOIS
Si vous le reconnaissez, sire, rendez-vous à la vérité ! . . (D'une voix suppliante.) Rendez-vous à mes prières ! . — Eh bien ! si tel est le prix du sang versé, j'abandonne l'armée, et je vous rends cette épée que j'avais reçue de votre main. (Avec colère.) Ou plutôt qu'elle soit brisée !..
JEANNE
Arrêtez !
LE ROI
Bâtard, nous ne sommes plus ce roi de Bourges, allant à la merci de ses vassaux. Nous donnons des ordres ; nous n'en recevons pas. Rendez ou brisez votre épée; sans elle nous vengerons votre père d'un lâche assassinat, sans elle nous tirerons de sa prison votre frère, que les Anglais retiennent depuis quinze ans.
JEANNE
Dunois, si vous êtes le seul qui m'obéissiez encore, reprenez votre épée. (impérieusement.) Je le veux! (Plus
doucement.) Je le veux I (Dunois rentre son épée dans le fourreau et met un genou devant le roi.)
Nous vous pardonnons, beau cousin! — Rassurezvous sur le sort de Jeanne. Si jamais elle tombait entre les mains des traîtres Bourguignons ou des Anglais, je vendrais la moitié de mon royaume pour la racheter.
DUNOIS, à part.
Moi, c'est ma vie que je donnerais!
JEANNE
Et maintenant, monseigneur le roi, laissez-moi parler. Pourquoi voulez-vous m' éloigner de votre personne? Avez-vous défiance de moi? Déjà je ne vois plus dans l'armée royale ceux que j'aimais, ceux qui nous donnaient la victoire, Xaintrailles, la Hire, d'Alençon. Que ferais-je ainsi, seule, quand mes voix m'ordonnent de rester avec vous? Si tel est votre vouloir que je sois loin de mon roi, laissez-moi dès ce jour suspendre mes armes à la basilique de monseigneur Saint-
Denis. Laissez-moi retourner dans mon village, auprès de mon père et de ma mère, qui se réjouiraient tant de me voir; c'est là que je voudrais mourir. le roi.
Je vous prouve, Jeanne, l'estime que je fais de votre vaillance, en vous donnant la gloire d'arracher à notre cousin de Bourgogne une ville qui veut rester française. Mon cœur n'oublie rien ; il vous suivra partout. Obéissez, et revenez bientôt près de moi célébrer vos nouvelles vicoires.
(Il sort avec sa suite.) JEANNE, en elle-même.
Sainte Vierge Marie, ne m'abandonnez pas !
LA TRÉMOUILLE à voix basse à RICHARD.
La Pucelle est éloignée de l'armée. J'entends qu'elle soit respectée I
RICHARD à part, en regardant s'éloigner LA TRÉMOUILLE,
La fermeté du roi te fait trembler, la Trémouille. Va, je me suffis désormais pour ma vengeance.