SCENE II
LE COMTE, LA COMTESSE JEANNE DE BÉTHUNE, sa femme, BERTHE , sa sœur.
LE COMTE
C'est vous, comtesse; déjà dans cette tour?
LA COMTESSE
N'est-ce pas l'heure de notre visite à la prisonnière ?
LE COMTE , regardant le sablier et le retournant.
C'est juste, et vous n'avez garde d'y manquer.
BERTHE
Ce serait mal à vous, mon frère, de blâmer des entretiens qui n'ont pas de danger.
LE COMTE
Mal ?... je ne sais. Une ennemie mérite-t-elle tant de
pitié? Vous montrez pour cette femme trop de bienveillance.
LA COMTESSE
Pourquoi vous faire son ennemi ? Ah ! si vous lui parliez comme nous !
BERTHE
Oui, il y en a qui disent que c'est une impie, une démoniaque; et tout cela est bien méchamment fait, car il n'y a que vertu et douceur en elle.
LA COMTESSE
Pourquoi ne lui parlez- vous pas, comte? Vous verriez par son langage que c'est une bonne créature de Dieu.
LE COxMTE.
Etrange prisonnière , qui captive ma femme et ma sœur! Oui, il y a en elle un charme inconnu. Elle est un fléau pour la cause de l'Angleterre. Puisse le malheur se détourner de ce château qui Ta reçue !
LA COMTESSE
Que pouvez-vous craindre d'une enfant ?
LE COMTE
Une enfant! Ignorez-vous donc ce qui s'est passé à Compiègne ?
LA COMTESSE
Je sais tout. La pauvre fille a été indignement abandonnée et livrée aux Bourguignons. Le lieutenant du siège, le sire de Flavy, dans le combat qui eut lieu sur les bords de l'Oise, pouvait la sauver aisément, en laissant ouvertes les barrières du pont et lui facilitant la retraite dans la ville. Il y a là, comte, et vous le savez bien, une vengeance et une trahison noires.
LE COMTE
Oui, mais vous ignorez le tragique enseignement de la fin. Ce même chevalier de Flavy racontait le même soir à sa femme le châtiment infligé par lui à celle qui Pavait humilié à Orléans. Il s'en glorifiait comme d'un triomphe, et sa femme, poussée par je ne sais quelle puissance infernale, Ta immolé d'un coup de poignard. Cette fille est maudite ; la colère de Dieu est sur ses pas. Elle est comme la foudre ; elle frappe de mort ceux qui la touchent.
LA COMTESSE
Oh! cela est horrible!... Mais ne songez pas à lui reprocher une mort à laquelle elle est étrangère.
LE COMTE
A merveille ! — Niez donc ses sortilèges ; vous voilà déjà toutes deux sous la magie de ses enchantements.
LA COMTESSE
Dites les enchantements de l'innocence.
BERTHE
Et du malheur, mon frère.
LE COMTE
Par saint Jean ! à vous entendre,, on dirait que cette fille n'a porté que bonheur et profit à nous autres, Anglais et Bourguignons?
LA COMTESSE
C'est aller trop loin. A notre sens comme au vôtre, Jeanne est pour notre cause une ennemie ; mais cette ennemie est une femme ; cette femme est une captive ; la défendre est pour nous une bonne action , et pour vous, comte, un devoir et un honneur.
LE COMTE
Comtesse, ne mettons pas tant de chaleur à servir nos ennemis. Ce devoir périlleux est environné de pièges. Quant à mon honneur, chères dames, je n'oublie point que je sors de haut lignage. Je suis comte et non geôlier , et ce n'est pas moi qui tacherai Pécusson de mes ancêtres. — Mais notre prisonnière va venir ; je vous quitte. Nos visiteurs me réclament.
(Il sort.) LA COMTESSE.
Que penser du comte? Il évite de voir Jeanne et nous permet de lui parler ; sévère dans ses paroles , il nous laisse l'entourer de nos soins.
BERTHE
Que nous font ses duretés? Ne sommes-nous pas sûres de l'appui de monseigneur l'évoque de Beauvais?
LA COMTESSE
Oui, il a promis de la sauver. Ohl c'est Dieu qui nous l'envoie. — Voici Jeanne.
SCEME III.
Les Precedens, JEANNE, conduite par deux gardiens qui se retirent.
JEANNE , baisant les mains de la comtesse et de Berthe.
Oh ! quelle est lente à venir l'heure où je puis vous voir ! Vous êtes mes anges gardiens.
BERTHE
Dites vos amies, Jeanne.
LA COMTESSE
Courage et bon espoir ! Bientôt vous serez libre !
JEANNE
Oh ! parlez ; rendez-moi la force et l'espérance.
LA COMTESSE
Le comte vient de nous quitter.
JEANNE
Pourquoi ne reste-t-ilpas avec vous?
BERTHE
C'est que ce château , depuis votre arrivée, est plein de visiteurs. L'hospitalité a ses devoirs.
LA COMTESSE
Nous lui avons parlé de vous, chère Jeanne. Son honneur est de veiller sur sa prisonnière , a-t-il dit , et il ne sera jamais méchant geôlier pour elle.
JEANNE
Que Dieu entende cette bonne parole ! Mais pourquoi me prive-t-il de la vue du ciel et de la terre? Dans la prison qu'il m'a donnée, je ne vois que les murs sombres de votre manoir. Ici seulement, près de vous, il m'est permis de contempler le ciel et les beautés que Dieu a faites. (Rapprochant de la fenêtre.) Oh ! laissez-moi respirer cet air pur et doux. Mon Dieu ! le clair soleil ! les joyeuses campagnes ! Que tout sur la terre est calme et resplendissant !... Et les hommes cherchent les combats. Ils construisent des forteresses et des prisons !
LA COMTESSE
Jeanne, espérez. Chacun ne songe qu'à votre délivrance.
JEANNE
Qui l'obtiendra, si ce n'est le roi Charles?
JEANNE DARG. 173
LA COMTESSE
En France, on vous aime, on vous vénère, et partout on porte des prières aux pieds des autels en votre faveur. On nous a dit qu'à Tours les prêtres ont promené dans les rues, en grande procession, la châsse de Monseigneur saint Martin et que le peuple suivait pieds nus, la tête découverte, pleurant et intercédant pour vous. Oh ! le ciel écoutera les vœux de tout un pays.
JEANNE
Le bon peuple !... Et le roi de France?
LA COMTESSE
Personne n'en a encore parlé. Mais il vient d'arriver ici un homme habile et puissant qui vous est tout dévoué et veut vous faire sortir de prison.
JEANNE
Un Français, n'est-ce pas ? Oh ! dites-moi son nom ?
BERTHE
C'est monseigneur Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.
JEANNE, étonnée.
Il est du parti anglais, Madame ! C'est lui que les habitants de Beauvais ont chassé quand mes soldats se sont présentés, l'an dernier, devant cette ville.
LA COMTESSE
Croyez cependant à la parole de cet homme de Dieu. 11 promet de vous sauver si vous vous soumettez à deux conditions.
JEANNE
Lesquelles ?
LA COMTESSE
Il veut d'abord que vous renonciez à porter les armes.
JEANNE, vivement.
Oh ! c'est mon vœu le plus cher. Je le voulais, je vous l'ai dit, et je Pai dit à mon roi, je le voulais faire quand Paris ne serait plus au pouvoir des Anglais. Et maintenant que je sais bien qu'ils sortiront tous de France, je ne demande qu'à oublier dans le silence tout le bruit que j'ai fait. — Que je sois rendue à ma mère, à notre humble chapelle, à ma vie d'autrefois ! Dans les camps, au milieu des batailles, tout n'est que sang et que larmes. Bénis soient ceux qui m'arracheront à cette horrible mêlée ! Là-bas , dans nos campagnes tranquilles, tout est si grand, tout est si beau ! Oh ! qui me donnera de revoir mon pays, nos champs fleuris et nos moissons t Qu'ils reviennent les jours que remplissait la prière, où l'amour des miens me suffisait, où les oiseaux du ciel venaient doucement manger dans ma main !
LA COMTESSE , à Berthe.
N'est-ce pas la voix des anges ?
JEANNE
Que veut-il encore?
LA COMTESSE
Il demande que vous paraissiez devant un tribunal ecclésiastique.
JEANNE, vivement.
Un tribunal ecclésiastique ?
LA COMTESSE
C'est, dit-il , un moyen sûr de vous sauver. N'avez-
vous pas déjà été examinée par des prêtres et déclarée bonne catholique ?
JEANNE
Oui, à mon arrivée à la cour du roi. Est-il besoin d'un autre examen ? N'étaient-ils pas bons prêtres ceux qui m'ont déjà jugée ?
LA COMTESSE
Monseigneur Cauchon est certain de vous retirer des mains de vos ennemis si vous êtes livrée à une prison ecclésiastique.
JEANNE
De quoi puis-je donc être accusée? Je n'ai ni trahi mon Dieu, ni forfait aux lois de la guerre.
BERTHE
Les Anglais ne peuvent croire qu'ils aient été vaincus par une puissance terrestre, par une femme. Ils disent — ô Jeanne, nous ne sommes point leurs complices — ils disent que vous avez donné la victoire au roi Charles par des enchantements que l'Église condamne.
JEANNE
A Orléans, ils m'appelaient déjà sorcière !
LA COMTESSE
Eh bien ! le tribunal des docteurs de l'Église vous donnera raison. Dans son équitable examen, il ne pourra se tromper sur la sainteté de votre vie; et, comme chef de guerre, vous ne pourrez être alors refusée contre une rançon.
JEANNE
Ainsi, j'échapperai à l'Angleterre ! Oh 1 je ferai tout
pour ne point être aux Anglais. Je me livre à vous, nobles dames; c'est vous qui me consolez et qui me sauverez sans doute. Pourrai-je jamais vous payer tant de bienfaits ?
BERTHE
Nous ne vous demandons qu'un peu d'amitié.
JEANNE
De l'amitié? Croyez que je vous aime. Oui, je vous aime du fond de mon âme, et après ma mère vous êtes bien les femmes qui me sont les plus chères au monde.
LA COMTESSE
Les chevaliers français vous appelaient la fille au grand cœur; ils vous ont bien nommée ! — Mais quoi ? Le comte vient ici avec son hôte illustre ?
SCÈSE IV.
Les Précédentes, LE COMTE, LE DUC DE BOUR- GOGNE , avec sa suite.
LE DUC
Jeanne, nous allons en guerre à Compiègne, et nous ne voulons pas, sans vous avoir vue, quitter le château de Beaurevoir. Dieu m'est témoin que je ne viens ici ni pour contenter ma curiosité , ni pour me jouer de l'infortune. Je sais respecter la guerrière malheureuse. .
JEANNE
Seigneur, les hommages touchent peu mon cœur, et j'aime mieux justice que déférence.
LE DUG
Vous n'avez , je pense , aucun reproche à faire au
comte. Je dirai plus ; la reconnaissance vous serait un devoir. Je sais que la comtesse de Luxembourg et sa sœur vous traitent comme une amie.
JEANNE
C'est vrai ; mes louanges n'égaleront jamais leurs bontés : je suis ici comme au foyer de ma famille.
LE DUC
Ne vous plaignez donc pas de votre captivité.
JEANNE
Hélas ! seigneur, l'oiseau ne peut se plaindre des soins que lui prodigue l'oiseleur ; mais il n'est pas libre.
LE DUC
Ceci, Jeanne, est le droit de la guerre et n'attaque en rien notre justice.
JEANNE
Si j'ai parlé de justice, c'est qu'on s'en va disant que je ne serai pas accordée à rançon. N'importe! la colère de mes ennemis sera vaine ; le roi de France viendra à mon secours comme je suis allée au sien , et je serai arrachée à vos prisons.
LE DUC
Ah ! Jeanne, le roi de France , je le dis à regret, n'a guère souvenir de vos services, et ce n'est pas lui qui rompra une lance pour vous délivrer.
JEANNE
C'est trop médire de mon bien-aimé roi.
LE DUC
Que feriez-vous donc, si voire maître aujourd'hui parle droit des armes, si moi, duc de Bourgogne...
JEANNE
Le duc de Bourgogne ! Que ne le disiez-vous plus tôt, Monseigneur ? Merci de votre bienvenue. Vous n'avez pas daigné répondre, sire duc, à mes deux lettres, où je vous priais à mains jointes, de par le roi du ciel, de faire bonne paix avec le roi de France Aujourd'hui c'est Dieu qui vous a poussé vers moi. J'en bénirai cette prison qui nous met face à face, pour qu'au moins une fois vous entendiez la voix de la France. N'est-il donc jamais venu jusqu'à vous ce cri qui s'élève des entrailles du pays ? — Le noble duc, dit -on partout, le bon fils, qui mendie des lances ennemies pour tuer sa mère ! — Oui, votre mère ! Car, malgré vos souvenirs de sang, la France vous regarde toujours comme un fils, et dans cette guerre désirée et entretenue par vous , ce qui est honneur et gloire aux yeux de vos courtisans sera pour tout le monde , à présent et toujours, crime, félonie et parricide ! — On vous a crié de venger votre père I — Mensonge, Monseigneur! un homme ne se venge pas d'un pays; car pour un cœur qui se réjouit, il y a tout un peuple qui meurt dans les déchirements et les larmes!... Mensonge! car un bon chrétien doit pardonner; d'ailleurs le sang a vengé le sang. Mensonge encore ! car les Anglais ne seront pas pour vous des alliés, mais des maîtres ! Les matelots de l'Angleterre n'ont pas traversé la mer pour s'arrêter à la Seine. Allez! le royaume de France une fois conquis, vos États de Bourgogne seront bien vite entamés, et la dague anglaise découpera, comme un pourpoint, votre duché démantelé!
0 le prince aveugle qui croit à la bonne amitié des Anglais I... Ont-ils souci de votre personne ceux qui se servent de vous comme un chevalier de son écuyer ? Sont-ils intendants de votre trésorerie, ceux qui repoussent de leurs ports vos bons marchands de Flandre ? Ont-ils souci de votre honneur, ceux qui vous disaient à Orléans qu'ils ne chassaient pas les buissons pour vous en laisser les oisillons? Ah! Monseigneur, qui vous agenouillez aux pieds d'un enfant roi, ayez de tout ceci notable souvenance, si vous ne voulez pas que votre nom soit inscrit au poteau des méchants princes! Sachez que la Bourgogne et l'Angleterre unies, c'est une guerre à mort qui perdrait la France, si la France se pouvait perdre. Mais sachez aussi que, la France et la Bourgogne unies, l'Angleterre recule jusque dans son île, et la France est rendue à la paix, à la vie, à sa grandeur. La gloire de cette œuvre peut encore vous appartenir.
LE DUC
Voilà, sur mon âme I bien des hardiesses et des témérités; c'est la première fois que j'entends un tel langage.
C'est le cri de mon âme, c'est le cri du pays.
LE DUC
Jeanne, vous êtes ma prisonnière I
JEANNE
J'ai dit la vérité à mon roi ; la tairais-je au duc de | Bourgogne?
LE DUC
Et si cette vérité est une insulte à ma personne?
JEANJNE.
Insulte, si vous persévérez; une lumière de raison, si vous revenez à la bonne cause?
LE DUC
Je venge un père ; je réponds à sa voix. Il ne fut jamais de plus juste guerre.
JEANiNE.
Dieu veut que l'Anglais soit chassé de France.
LE DUC
En appuyant le roi Henri VI, nous accomplissons un vœu.
JEANNE
Vous assassinez la France.
LE DUC
Mon père du moins sera vengé.
JEANNE
Et vous, vous serez maudit 1 — ■ Rompons là, monseigneur le duc; je vous ai montré le bon chemin; à vous de le suivre I
(Elle sort ; le duc de Bourgogne l'arrête. ) LE DUC.
Restez, Jeanne ; encore un mot. Je ne veux pas vous laisser un triste souvenir de cette visite, et pour vous montre ma haute estime pour vous,, je vous permets de me demander une grâce.
JEANNE
Une grâce?... Eh bien! monseigneur duc, prenez à merci Gompiègne que vous avez juré de mettre à feu et à sang. C'est une bonne ville française, et que je voudrais arracher à vos mains.
(Elle sort.)
LE DUC, à part.
Sa parole pénètre en moi comme la pointe d'une épée! Moi, duc de Bourgogne, le serviteur, le jouet de l'Angleterre ! Non, je ne suis pas à la merci de mes alliés ! (Haut.) Vous savez, comte, que le duc de Bedfort a juré de se venger de cette terrible fille et qu'il fait lever en Normandie, par ses commissaires, une nouvelle taille destinée à servir de rançon à votre prisonnière ?
LE COMTE
On le dit, monseigneur.
LE DUC
Je veux faire acte de puissance vis-à-vis du régent, et je m'oppose à ce que Jeanne lui soit livrée.
LE COMTE
Il sera fait suivant votre volonté, monseigneur.
LA COMTESSE
Noble duc , merci pour Jeanne de cette justice ; merci de l'arracher à ses ennemis. Dieu et les hommes s'en souviendront.
BERTHE
Si vous saviez comme la pensée de l'Angleterre l'épouvante !
LA COMTESSE
Tous les jours elleen parle. L'Angleterre, dit-elle, et sa voix tremble, et ses yeux sont pleins de larmes, l'Angleterre m'épie pour me perdre. Plutôt mourir que d'être à elle !
LE DUC
Vous pouvez la rassurer, madame. Comte, donnezmoi la promesse que Jeanne ne s'échappera pas, et ne sera pas livrée aux Anglais.
LE COMTE
La fuite est impossible. Cette tour a cent pieds avec un fossé profond; et pour tout le reste mes pouvoirs relèvent des vôtres.
LE DUC
C'est une parole de gentilhomme. A mon retour de Compiègne, nous aurons à nous occuper de notre prisonnière.
(Il sort avec le comte et sa suite.) BERTHE.
Combien j'ai tremblé pendant cet entretien! Quel feu ! Quelle âme ardente et fière !
LA COMTESSE
Elle a gagné un protecteur de plus. Le duc de Bourgogne nous donne tout à espérer pour elle. Portons à notre amie ces consolantes nouvelles.
(Elles s'arrêtent à la vue de l'évêque Cauchon qui entre avec Richard.)