‹ Jeanne Dare, drame historique en dix tableauxChapitre 54 sur 73 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

L'évêque CAUGHON, RICHARD, LE COMTE.

LE COMTE , regardant RICHARD.

Un moine?

CAUCHON

Un ami pour nous, le frère Richard, un homme de Dieu qui va prêchant le bien, et servant de sa parole Henri VI, notre roi bien-aimé; il arrive de Paris.

RICHARD

Je vous apporte, seigneur, une seconde lettre de l'Université.

(Il lui donne une lettre.) LE COMTÉ, après avoir lu.

Allons I hier, c'était pour sorcellerie ; aujourd'hui, c'est pour hérésie ; demain, ce sera pour idolâtrie!... Elle est donc possédée de tous les démons?.. Et qu'en dit- on à Paris?

RICHARD

Il n'y a qu'une voix partout; la sorcière est une pierre de scandale ; il faut que la pierre de scandale soit brisée !

LE COMTE

Bien du fracas pour une fille de rien !

CAUCHON

Disons plutôt une grande criminelle !

RICHARD

Envers Dieu et envers les hommes!

CAUGHON.

De mémoire de bon catholique , il n'y eut jamais pareils manquements à l'égard de notre sainte foi !

RICHARD

Elle a soufflé la haine et la colère en tout lieu, divisé tous les princes, versé du sang à flots, et déchaîné sur nous cet ouragan de guerres qui finira par emporter le monde !

LE COMTE

Je le confesse.

RICHARD

Et si le châtiment est en raison du mal, je ne sais pas d'expiation assez grande pour elle.

CAUCHON

Mais ce n'est pas en vue du châtiment, comte, que nous nous mêlons de ces épineuses querelles.

RICHARD

Nous ne sommes point apôtres de vengeance, et nous savons que l'Église a horreur du sang.

CAUCHON

Nous ne faisons que vous signaler, par amitié pour vous, le péril où se trouve votre seigneurie.

LE COMTE

Le péril! le péril ! Ne le vois-je donc pas? Il est là, m'assiégeant de mille embûches!... Maudite soit l'enchanteresse!.. — Le duc de Bourgogne la protège; l'Université l'accuse; l'Inquisition la poursuit; l'Angleterre la réclame!... Comment satisfaire toutes ces puissances et remplir à la fois mes devoirs ? Que faire ?

Attaqué, si je ne la livre pas; déshonoré, si je la livre! Ruine d'un côté, infamie de l'autre!

CAUGHON.

Que parlez-vous d'infamie?

LE COMTE

N'est -elle pas confiée à mon honneur? Le chevalier ne répond-il pas de son prisonnier de guerre?

CAUGHON.

L'honneur ne commande pas ici, et c'est se méprendre étrangement sur ses lois.

LE COMTE

Que prétendez-vous donc?

CAUCHON

Il ne s'agit pas d'une prisonnière, mais d'une devineresse livrée à des œuvres diaboliques.

RICHARD

Ce n'est point une guerrière , c'est une coupable que vous avez sous votre garde !

CAUGHON.

Une coupable que l'Église doit juger; car l'hérésie est pour les âmes une lèpre qui, plus que celle du corps, nous retranche de la société des vivants.

RICHARD

Et vous parlez de déshonneur ! Nous ravir cette criminelle , ce serait couronner par l'impunité toute une vie de mensonges.

CAUCHON

C'est alors, comte, que le déshonneur serait à jamais irréparable pour vous !

RICHARD

Ne songez donc pas à sa prison, mais à ses juges.

LE COMTE

Par saint Jean ! les tribunaux ne manqueront pas. Mais la livrer aux uns, n'est-ce pas se faire l'ennemi des autres?

CAUGHON.

Nous venons tout concilier.

LE COMTE

Ou^ votre tribunal ecclésiastique? Un embarras de plus!

CAUCHON

Ce tribunal les lève tous, au contraire. Il répond à vos sentiments généreux; car l'Église est une mère pour tous les fidèles, et Jeanne n'aura pas à s'en plaindre ; il fait taire toute autre puissance , l'Église étant audessus des royaumes de la terre; il écarte toute réclamation, car Jeanne a été prise sur une terre de ma juridiction et j'ai droit de jugement sur elle... De pluSj comte, de plus ce jugement a l'assentiment secret de l'Angleterre !

LE COMTE

De l'Angleterre? Et c'est vous qui osez, monseigneur....

C'est moi , comte. J'ai vu à Paris le duc de Bedfort ; je l'ai longtemps entretenu ; il vous accorde , pour votre consentement , une récompense de dix mille livres.

LE COMTE, avec hauteur.

C'est donc un marché que l'Angleterre me propose ! Je sais que par un traité les ducs de Bedfort et de

Bourgogne peuvent, moyennant dix mille livres, s'acheter, l'un à l'autre, certains prisonniers, roi, prince du sang, connétable, maréchal. Mais Jeanne n'ayant pas eu de titre dans l'armée française n'est pas comprise dans ce traité. Dites au duc de Bedfort que je refuse, et que le comte Jean de Luxembourg ne met point à prix sa conscience. Rançon pour rançon, j'attendrai celle du roi Charles VII.

CAUCHON

Le roi Charles a le droit de racheter votre prisonnière, sans doute, mais vous devez juger par son silence qu'il n'y a rien à espérer de lui.

RICHARD

Comte, vous vous trompez sur vous-même. Ces dix mille livres sont la récompense de votre fidélité, et non le prix d'un marché qui offenserait votre honneur. L'Angleterre ne fait que reconnaître un service volontaire, et votre conscience doit être libre d'inquiétude, en voyant à quels juges Jeanne est remise.

LE COMTE

A cette condition, je puis continuer cet entretien. — (Souriant.) D'ailleurs l'Angleterre a toujours été prodigue... dans ses ordonnances.

Les dix mille livres se lèvent en ce moment dans la Normandie, comme taxe de guerre.

le comte.

Oh ! c'est aussi ce que dit le duc de Bourgogne ; mais comment croire à des promesses si dorées dans ces temps de misère?

CAUCHON

En croirez-vous la signature du régent?

LE COMTE

Sa signature?

CAUCHON

Lisez.

(Il lui présente un parchemin.) RICHARD à L'ÉVÊQUE.

Elle est à nous !

LE COMTE, à part et lisant.

Dix mille livres pour moi, et trois cents pour le bâtard de Wandomme, à qui Jeanne a rendu son épée ! . . C'est bien cela... Dix mille livres!...

CAUCHON

Comte, il faut prendre un parti : demain, peut-être, il ne sera plus temps.

RICHARD

L'Angleterre récompense aujourd'hui : si vous refusez, elle se souviendra. A sa générosité, vous pouvez mesurer son ressentiment.

CAUCHON

Si la prisonnière vous échappait?

LE COMTE

Que dites-vous?

RICHARD

A Beaulieu, sa première prison, elle a déjà tenté de s'évader, et elle a failli échapper à ses gardiens.

CAUCHON

Ce château n'est pas fortifié : un coup de main des Français... Jeanne a des amis fanatiques.

RICHARD

Ici même, dans sa prison, qui peut répondre d'elle?

If.

Un rien suffit, malgré les meilleures précautions.

CAUGHON.

Une sentinelle qui dort !

RICHARD

Un soldat que Ton séduit I

CAUCHON

Le suicide enfin!..

Tout es„t possible ; tout est à craindre.

CAUCHON

Avec elle s'enfuiraient les bienfaits de l'Angleterre. Vous-même seriez traité de complice 1 . .

LE COMTE

Oui, tout est à craindre. Il faut qu'elle sorte de ce château. Vous êtes hommes de bon conseil, et je vous remercie.

CAUCHON, déroulant un parchemin.

Le duc de Bourgogne, croyez-le, vous louera d'avoir échappé à une position difficile. Vous savez, d'ailleurs, qu'en saisissant la succession du Hainaut, il lui est nécessaire de ménager notre régent ; il se pliera donc aux désirs du duc de Bedfort qui ne veut que garantir bonne justice à Jeanne, en la livrant aux tribunaux de l'Église. Comte, signez ; ce parchemin vous assure les faveurs du régent.

LE COMTE, après avoir signé.

Que l'Église qui la réclame, prenne tout sur elle!

CAUCHON

C'est moi qui présiderai l'assemblée de nos docteurs.

JEANNE DARG. 191

Mon caractère doit vous rassurer sur l'équité et la loyauté de notre jugement. Jeanne elle-même devra s'en applaudir.

(A ces dernières paroles paraît Jeanne, conduite par la comtesse et par Berthe.)

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