‹ Jeanne Dare, drame historique en dix tableauxChapitre 65 sur 73 · UN TROISIÈME · texte numérisé non relu

UN TROISIÈME

Je m'en rapporte à monseigneur le comte ; si nous employons les moyens extrêmes, nous donnerons lieu aux malveillants de calomnier ce procès.

RICHARD

Non, non ; quelque dure que soit cette épreuve, que cette rebelle la subisse I Ce sera pour elle comme une médecine salutaire de l'âme.

JEANNE, à Warwick.

Vous répondrez devant Dieu d'avoir choisi pour mes juges les prêtres qui m'ont achetée et livrée à vous.

WARWICK, à Cauchon.

Il me semble dangereux de mettre Paccusée à la question, après la maladie dont elle vient de sortir. Si elle succombait, quelle responsabilité pour nous devant notre souverain !

CAUCHON , se levant.

La question est remise à un autre jour. Espérons que la pécheresse se rendra à nos paternelles admonitions. Vous entendez, Jeanne. Malgré votre impénitence, vos juges, toujours bienveillants pour vous, se retirent avec la persuasion que votre opiniâtreté fera place à de meilleures inspirations.

WARWICK bas à CAUCHON.

C'est le meilleur parti; le roi ne veut pas qu'elle meure autrement que parle feu.

(Les juges sortent; Jeanne se met en prières, à genoux aux pieds de son lit.) WARWICK , bas à ISAMBART pendant la sortie.

Pourquoi as-tu encore soufflé cette ribaude? Prends garde, truand! Si je m'aperçois que tu te mettes en

peine de la sauver, jeté ferai jeter à la Seine. (ACauchon.) Ce procès est interminable. Quand aboutirons-nous?

CAUCHON

Il nous est impossible, vous le voyez, de la condamner comme sorcière. Le tribunal, jusqu'ici, ne peut voir en elle qu'une mauvaise chrétienne.

(Il sort.)

RICHARD, au COMTE, à part.

Monseigneur, ce procès mal commencé est plus mal dirigé encore. Vous avez entendu les réponses que s'est attirées Févêque de Beauvais; il n'obtiendra rien de votre prisonnière. J'ai connu Jeanne dans son village; je l'ai vue à la tête de ses soldats; je sais à quel pouvoir elle obéit, et depuis longtemps je l'ai chargée des anathêmes de l'Église. Permettez-moi, monseigneur, de la visiter dans sa prison ; j'espère la ramener par d'autres voies aux aveux qui vous la livreront entièrement.

WARWICK

Dès aujourd'hui tentez-le. Notre souverain récompensera splendidement quiconque la convaincra d'obéissance à l'enfer.

(Ils sortent.) SCÈNE TI. JEANNE seule.

Mon Dieu, soutenez-moi jusqu'au bout; je sens que mon cœur défaille! Les bourreaux! ils me tuent!..

(Elle se relève.) — Que leur ai-je donc fait à ces hommes pour me torturer ainsi? Quelle joie à satisfaire lentement leur vengeance ! Qu'ils en finissent clone avec leur victime!.. Une femme ! Est-il donc si difficile de la faire mourir? Et je veux bien mourir, mon Dieul Je suis prête. Quand l'arbre a tout donné, il faut qu'il meure!.. — Ce n'est pas la mort que je crains. Je l'ai vue, sans pâlir, quand elle fauchait autour de moi des moissons d'hommes!.. Mais ils veulent me faire mourir par le feu I le feu ! le bûcher ! — 0 Jésus I que ne suis-je morte au milieu d'une victoire,, couchée sur mon étendard! J'aurais souri au ciel et à la terre!.. Oh! le feu! le feu! Non, je ne veux point être brûlée! Je me soumettrai, si cela est bon et juste ! Oh! le feu ! qui m'enveloppera comme un vêtement, pendant que "les Anglais seront là qui riront peut-être!.. Mon Dieu! en me donnant le cœur d'une femme, il fallait me donner la force de vos saints martyrs. (Elle pleure.) Que du moins je ne pleure pas devant mes bourreaux! — 0 Charles! mon roi bien-aimé, n'avez-vous plus souvenance de Jeanne? Et vous, Dunois, qui m'aimiez tant, qui n'obéissiez qu'à moi, vous, le seul dont la pensée était une joie à mon cœur, est-ce que je n'existe plus pour vous?.. — Il n'y a peut être que les miens qui se souviennent de moi!.. 0 Domremy!... 0 ma mère!.. Ils m'ont tant torturée que j'ai peine à me rappeler mon bonheur d'autrefois. Là-bas, au village, j'étais heureuse ; ils m'aimaient tant ! Et aujourd'hui,

seule, en prison, abandonnée, oubliée du monde entier ! ... 0 mes patronnes I . . . (euv pleure.)

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