LA PLAGE OU VIEUX MARCHE
La place du Vieux Marché à Rouen. — On construit dans le fond un bûcher que des sentinelles entourent. — A gauche une estrade que des ouvriers achèvent. — Des passants regardent travailler.
scèsk première:.
GOGUELU et LE MASSON, commerçants, puis HIÉROME.
GOGUELU à le Masson qui rentre ses marchandises.
Que faites-vous donc, voisin?
LE MASSON
Vous le voyez bien. Il n'y a personne qui ne ferme sa boutique. Encore une cérémonie qui n'est pas faite pour la vente des draps,, j'imagine ! Parce que vous fournissez les grandes maisons de Normandie, vous pouvez un jour entier tenir votre porte fermée à tous vos chalands. Mais nous qui vivons sur le détail, il nous faut les passants de la rue, et depuis quelque temps
nous n'avons que l'enfer à Rouen. — Savez-vous pour qui ces préparatifs?
GOGUELU
Non; et vous?
LE MASSON
Ni moi. A moins que ce soit pour les Bohémiens qui ont pillé et brûlé la ferme de M. le bailli à Bois- Fontaines.
HIÉROME, survenant.
Des Bohémiens! On ne leur fait pas l'honneur du feu. Un collier de chanvre, une potence et une échelle, voilà ! — ■ Dieu vous garde mes maîtres !
(Il leur serre la main.) LE MASSON.
Serait-ce pour la sorcière Jeanne?
GOGUELU
Eh! non, puisque le procès est terminé-.
LE MASSON
Terminé?... Depuis deux jours on a vu bien du mouvement autour de la prison. Croyez -vous que les Anglais la veuillent lâcher si facilement? Ils avaient juré de la brûler.
HIÉROME.
Vous savez bien que mardi dernier le tribunal Ta condamnée à la réclusion perpétuelle?
GOGUELU
Mes amis, ne parlons pas si haut; il y a des espions.
HIÉROME.
Maître poltron!...
GOGUELU
Eh! je suis fournisseur juré de monseigneur le comte de Warwick, et...
LE MASSON
N'étiez-vous pas l'autre jour au cimetière Saint- Ouen, quand on lui a lu en public sa condamnation?
GOGUELU
Oui. C'était chose imposante et terribles. Il y avait deux estrades : une, à droite, où étaient le cardinal de Winchester, le comte de Warwick, les juges, les assesseurs, les docteurs. Un beau coup d'œil vraiment! Je vous dirai que tous choisissent leurs étoffes chez moi, et, sans me flatter, je n'ai que du beau et du bon. J'étais tout près de l'estrade, ce qui m'a valu un furieux coup de pierre.
LE MASSON
Un coup de pierre?
GOGUELU
Oui, attendez; j'embrouille les choses. — L'autre estrade était pour la sorcière. — Ah! si vous aviez entendu le beau sermon que lui fit Guillaume Evrard pour l'amener à pénitence! Ça faisait pleurer! Mais la Pucelle était plus fière... Que vous dirais-je? Au point qu'en entendant dire au prédicateur que le roi Charles est hérétique et schismatique, elle eut Paudace de l'interrompre : « Parlez de moi, lui cria-t-elle, et non pas du roi qui est bon chrétien !» — Il a fallu la faire taire. — Puis on lui a lu tous ses péchés. Croiriez-vous qu'elle n'a jamais voulu les reconnaître? — Si tu n'abjures pas tu seras brûlée, lui disait Guillaume Evrard. Le
226 JEANNE "DAKC.
bourreau était là qui attendait avec une voilure à quatre chevaux. — Rien. Elle appelait son confesseur, s'en rapportait au pape, au Concile de Bâle. Enfin, soit menaces, soit prières, elle a fait une croix au bas d'un parchemin qu'on lui a lu.
HIÉROME;
C'était son abjuration qu'elle signait.
LE MASSON
Quoi! elle a abjuré?
GOGUELU
Abjuré toutes ses pratiques et ses sortilèges, et, pour mon compte, je suis fort aise. Si elle eût été brûlée, c'eût été peut-être encore mieux. On connaît mes opinions. Je suis fournisseur juré de monseigneur le comte de Warwick, et j'aime l'obéissance. C'est pitié de voir le royaume troublé par une dévergondée qui se dit faussement envoyée de Dieu. Et puis, si cela continue les velours de France vont tuer nos draps. Avec cela que les Français ont déjà fait une tentative pour prendre la ville. Heureusement elle a échoué.
HIÉROME.
Tant pis! Si Dunois et Xaintrailles eussent réussi, la Normandie ne serait plus à l'Angleterre... Il y a quelque trahison là-dessous.
GOGUELU
Merci de moi! Parlez plus bas, malheureux.
HIÉROME.
Je vous sais un honnête homme et je ne crains pas de parler devant vous. Vous êtes français du fond du cœur. Pourquoi faut-il que vous vendiez du drap?
LE MASSON
Continuez, maître Goguelu.
GOGUELU
Où en étais-je? Ah ! — Les Anglais étaient furieux qu'elle eut signé.
HIÉROME.
Ce n'était pas leur compte, en effet.
GOGUELU
il s'est fait alors un tel tumulte que je n'ai plus rien compris, rien entendu. On jetait des pierres sur l'estrade des juges. — - Enfin j'ai vu monseigneur de Beauvais et le cardinal conférer ensemble, et un instant après on lut au milieu du bruit la condamnation de l'hérétique à la prison perpétuelle, pour y pleurer ses péchés et-n'en plus commettre à l'avenir.
HIÉROME.
Et la sentence ajoute au pain de douleur et à l'eau de tristesse. Car, j'étais là aussi, moi, et j'ai été témoin de ces iniquités. Eile a signé un autre parchemin que celui qu'on lui avait lu. Oui, maître Antoine a raison; a la haine des Anglais on peut juger que ce n'est pas fini avec la Pucelle.
GOGUELU, inquiet.
Si vous continuez, je ne reste pas avec vous. Rappelez-vous donc maître Nicolas le Marquet, bourgeois de Rouen, comme nous. Pour avoir eu pitié de Jeanne, il trouva à grand'peine asile dans une église. — Vous êtes compromettant, messire Hiérome.
HIÉROME.
Que n'ai-je autant de pouvoir que de bonne volonté ?
— Avez-vous vu Massieu? Je suis sorti depuis hier matin de Rouen et je suis de retour depuis une heure seulement. Il pourrait tout nous apprendre.
LE MASSON
Pardieu! compères, adressons-nous à ces soldats. (A une sentinelle.) Monsieur le soldat, pourriez-vous nous dire pour qui on élève ce bûcher?
LE SOLDAT, rudement.
Au large!.. Et vivement!
GOGUELU
Je suis maître Jean-Nicolas Goguelu, fournisseur juré de monseigneur le comte de Warwick, et...
LE SOLDAT
Au large ! au large !
(Les deux bourgeois causent en se montrant le bûcher.)
Les Précédents, MASSIEU.
MASSIEU
Hiérôme, je te cherche. Qu'est devenu le frère de
11 est parti hier; je l'ai accompagné assez loin d'ici.
MASSIEU
Tant mieux! Il ne sera pas témoin d'un forfait.
HIÉROME.
Quoil ce bûcher...
MASSIEU
Hélas!
HIÉROME.
Et la sentence du cimetière Saint-Ouen?
MASSIEU
Une comédie horrible!.. Oh ! j'ose à peine y penser.
HIÉROME.
Et l'Église a pu...
MASSIEU
L'Église, non. Dis des âmes vendues. L'Eglise est le voile qui sert à couvrir ces infamies. Monseigneur de Beauvais ne représente ici que la haine de l'Angleterre !
HIÉROME.
Les sacrilèges ! qui invoquent le nom de Dieu pour cacher leur avilissement !
Quelles odieuses manœuvres ils ont mises en jeu! — Jeanne^ tu le sais, était condamnée à reprendre des vêtements de femme. Hier matin, en s'é veillant, elle les cherche; hélas! ils avaient disparu ; à leur place, elle ne trouve que les habits d'homme qu'elle portait la veille... Elle s'en couvre... voilà son crime ! — Elle est rechue, s'écrie-t-on avec joie; elle est rechue! Au feu, la relapse! Au feu, l'hérétique! —Infamie ! trahison!., le tribunal a jugé ; il a osé le faire, et tout à l'heure...
HIÉROME.
Malheureux que je suis î 0 vous, mon oncle, mon tuteur, mon parrain, mon second père, pourrez-vous me pardonner mon crime ? C'est moi peut-être qui par mes embûches et mes perfidies l'ai conduite sur ce bûcher! ~ (A lui-même.) Insensé, qui te rassasiais dans
Pégoïsme et qui finis par le remords! Je n'étais que fou; un ambitieux m'a fait criminel. Oh! je la vengerai !
MASSIEU
Ne parle pas de vengeance. Ce sacrifice est la dernière iniquité de nos envahisseurs! Jeanne est la victime expiatoire; c'est elle qui nous obtiendra le pardon de Dieu.
ITIÈROME.
Dieu, dites-vous ! Je serai la main de sa justice, et je frapperai les bourreaux î
MASSIEU
Va, le crime ne purifie pas le crime.
HIÉROME.
Je n'écouterai que moi-même une fois encore, puis je m'abandonne à vous.
Hiérôme, mon fils; ton égarement te perd.
HIÉROME.
Puisqu'il y a une fatalité pour les innocents, il y en a une aussi pour les coupables. Je me plongerai avec joie dans la mienne ! — Vous, mon père, allez consoler et soutenir la victime qui va mourir. Dites-lui qu'autrefois une bergère a sauvé Paris, et qu'elle a sauvé le royaume, et que si Geneviève est la patronne de la grande cité, Jeanne sera la patronne de la France ! — Adieu, mon père, je vais à mon devoir!