SCÈNE VII
Les Mêmes, RICHARD, MAUDRU, près de la porte.
RICHARD, étonné, puis reconnaissant Dunois avec une joie farouche.
Le sire de Dunois, ici ! Je ne le savais pas prisonnier du roi d'Angleterre !
DUNOIS, le poignard à la main.
Je te prouverai que je suis libre.
MASSIEU, bas à Dunois en l'arrêtant.
Contenez-vous; il le faut. Ce serait vous perdre.
RICHARD, avec ironie.
Sur quoi donc comptez-vous, noble sire, pour vous échapper de cette prison ? Les ennemis du roi n'en sortent que pour le châtiment, et votre sentence n'est pas prononcée.
DUNOIS
Misérable ! . .
220 JEANNE DARG.
RICHARD
Croyez- vous que j'ai oublié. . . ? (Changeant de ton.) Mais je m'emporte sans raison. Mon Dieu, étouffez en moi ces feux mal éteints d'une haine que vos ennemis ont suscitée. Je venais ici, le cœur navré de la folle résistance d'une fille peut-être plus ignorante encore que coupable, je venais avec les douces paroles de la persuasion ramener une égarée dans votre sainte voie, et vous me rappelez, pour la tentation de mon âme, la mémoire des outrages les plus humiliants. (A Jeanne.) Pardonnez-moi, Jeanne, un mouvement que je n'ai pas su réprimer. Je suis calme maintenant; je puis tout entendre et tout souffrir.
JEANNE
Je n'ai rien à dire au prêtre iadigne qui a voulu faire du nom de Dieu un moyen de fortune. Sa présence ici est un affront de plus. C'est à mes juges que je répondrai. Retirez vous; la victime n'appartient vau bourreau qu'à l'heure du supplice.
RICHARD
Le démon qui vous souffle ces hardiesses de parole ne vous donne pas en ce moment la liberté de vousmême ; je dois vous laisser. Monseigneur de Warwick, qui m'envoie, attendra avec patience le jour où vous serez mieux disposée à entendre la voix de la raison.
DUNOIS, s'élançant sur lui.
Arrête, moine hypocrite et menteur! Crois-tu que je te laisserai sortir vivant par cette porte?
(Il lève le poignard.)
RICHARD, froidement.
Frappez , sire de Dunois , si vous voulez perdre Jeanne. Vous fuirez après, je n'en doute pas. Mais il restera ici un cadavre accusateur, crime visible dont il faudra qu'elle rende compte à des juges plus sévères. Votre imprudence a été grande; ne la faites pas expier par une innocente.
DUNOIS
Oh! Jeanne!..
MAUDRU, s'avançant.
Qu'il meure! Si Ton veut un coupable, je m'accuserai, moi. Oui,, je dirai que j'ai frappé ce maudit !
RICHARD, froidement.
Et ne dira-t-on pas que Jeanne a séduit ses geôliers? En sera-t-elle moins livrée à la justice séculière?
MASSIEU
Eh bien, c'est moi qui parlerai.
RICHARD, surpris.
Quoi! N'y a-t-il ici que des traîtres?
MASSIEU
Hors toi, infâme, nous sommes tous ici les amis de cette sainte. (A Dunois.) Sire comte, ne souillez pas votre main et cette prison du sang de cet homme. Vous n'avez rien à craindre. Je suis assuré de son silence ; il aidera même, si je le veux, à votre salut.
RICHARD, pâle.
Massieu, une pareille trahison...
MASSIEU
Regarde cette lettre, adressée par toi au parti français, et ose après cela lever superbement la tête.
Y dévoiles-tu la faiblesse de l'Angleterre en Normandie, l'impatience des populations, la rivalité des régents?
Y donnes-tu l'assurance que dans peu les Anglais seront ignominieusement chassés? Dans la crainte de ne pas satisfaire ton ambition inquiële, tu te ménages encore, n'est-ce pas, un refuge chez les vainqueurs ! Va, cette lettre, témoin vivant de ta perfidie, est l'arme qui réduira ta rage au néant.
RICHARD, attéréi
Massieu ! . . .
MASSIEU
Qu'un signp, qu'un mot t'échappe pour dire ce qui se passe ici , et elle sera remise au comte de Warwiçk, dusse -je périr avec toi ! En t'arrachant au poignard, je te condamnerai du moins à l'impuissance.
RICHARD, faisant un effort.
Eh! bien, je vous entraînerai avec moi dans ma ruine.
MASSIEU
Va, tu es descendu si bas aujourd'hui que je ne redoute rien de ta lâcheté. (ADunois.) C'est perdre le temps en paroles ; craignez les soupçons, venez.
(Ils sortent ; Maudru se tient menaçant devant Richard qui regarde avec stupeur ; Jeanne écoute avec anxiété à la porte de la prison.)
MASSIEU, revenant.
Sauvé !
JEANNE, se jetant à genoux.
Merci, ô mon Dieu! et maintenant faites de moi ce que vous voudrez.