VOIX DIVERSES
Pauvre âme ! — Adieu, Jeanne ! — Courage !
LOYSELEUR, perçant la foule et les soldats.
Jeanne, Jeanne, pitié, pardon ! Je vous le demande à deux genoux, pardon ! (il se jette à ses genoux.) J'ai servi à la forfaiture ; j'ai trahi mon devoir ; j'ai livré votre
Conscience ! (Se levant et s'adressant à Cauchon.) Oui , VOUS
m'avez parlez d'argent et d'honneurs, et moi, vil et lâche, j'ai accepté ; vous m'avez demandé ses secrets, et je vous les ai apportés ! (A Jeanne.) 0 Jeanne , je m'hujmilierai, je ferai pénitence jusqu'au dernier jour de ma vie; pardonnez-moi.
CAUCHON
Cet homme ment. Qu'on l'emmène !
(Des soldats entraînent Loyseleur.) JEANNE.
Malheureux ! une bonne chrétienne a toujouib dans
son cœur l'oubli des offenses ; allez, allez, je prie Dieu qu'il vous pardonne, comme je vous pardonne moimême.
(On conduit Jeanne devant l'estrade.) UN DES JUGES à Jeanne.
Fille abominable de l'enfer, tu as faussement montré signe de contrition et de repentir, et tu es rechue en tes criminelles hérésies. Tu vas entendre ta sentence.
GAUCHON , se levant et lisant.
« Gomme toi, Jeanne, dite la Pucelle, tu as été trou- » vée par nous tombée en diverses erreurs et crimes » de schisme et d'hérésie, d'invocation du diable et de » plusieurs autres méfaits, qui t'ont été pardonnes, » après avoir juré et promis publiquement, en signant y> de ta main de n'y plus retomber, et que cependant, » par malice et diabolique obstination, tu es revenue à ■» tes erreurs précédentes , nous, juges compétents en » cette matière et siégeant en tribunal de bonne jus- » tice, nous te déclarons que, comme membre pourri, » nous te rejetons de l'unité de l'Eglise et te livrons à » la justice séculière, laquelle nous prions de te traiter » doucement et humainement, soit en perdition de vie » ou d'aucuns membres. »
(Murmures sourds dans la foule.) WARWIGK.
Monsieur le bailli de Rouen, faites votre office.
(Le bailli ne bouge pas.) MASSIEU.
Reconfortez- vous en Dieu, ma fille. Il nous a appris à souffrir jusqu'à la mort.
JEANNE , tombant à genoux.
Doux Jésus, mon divin Rédempteur, prenez pitié de mon âmel Bonnes saintes Catherine et Marguerite, qui m'avez appelée, que ne m'avez-vous emportée sur vos ailes? A cette heure d'angoisses, venez à moi , secourezmoi. Je vous ai toujours obéi. Vous m'avez dit qu'il fallait mourir; me voilà ! — (Au peuple.) Vous tous qui êtes là, priez pour moi. On écoute ceux qui vont mourir. Priez pour moi, maintenant et quand je serai partie... Je vous le demande très-humblement. Je ne suis pas une grande pécheresse. Dieu le sait, qui va me juger. S'il y a des personnes que j'ai pu offenser, qu'elles me pardonnent, comme je pardonne à tous ceux qui
m'ont fait du mal. (Marques d'impatience parmi les Anglais;
elle se relève.) Seigneurs, prenez-moi en pitié un instant. Je suis seule, toute seule, abandonnée! Qu'ai-je fait pour qu'on me fuie? Mourir seule ! Si je pouvais au moins voir ma mère ! Mon frère était à Rouen, pourquoi l'a-t-on fait partir? Si je pouvais l'embrasser, il leur rendrait mon dernier baiser, il emporterait avec lui la moitié de mon âme (
(Quelques personnes pleurent.) DES ANGLAIS.
Allons, bailli, nous ferez-vous dîner ici ?
(Murmures du peuple.) JEANNE.
Je veux bien aller mourir.
UN ANGLAIS, au bourreau.
Bourreau, qu'attends-tu donc pour la prendre?
238 JEANNE DÀRC.
JEANNE , à Massieu.
Bon père, ne m'abandonnez pas.
MASSIEU
Courage, ma fille ; vous ne quittez la terre que pour monter au ciel.
(Plusieurs Anglais vont saisir Jeanne a\ec le bourreau.)
Messeigneurs, encore un instant. Je meurs chrétienne. Que Ton me donne une croix! Je veux presser sur mon cœur et sur mes lèvres le signe de notre Rédempteur. Ce n'est pas pour retarder mon heure ; je suis résignée à mon sort. C'est pour mourir avec l'image de mon Dieu !... Qu'on me donne une croix!
UN DOCTEUR
C'est inutile.
(Un officier anglais fait une croix avec son bâton et la donne à Jeanne en se mettant à genoux.)
L'OFFICIER, avec émotion.
Prenez cette croix ; c'est un Anglais qui vous l'offre.
JEANNE
Les Anglais ne sont donc pas tous contre moi! Merci! C'était mon devoir de vous combattre, et ma haine contre vous n'était que mon amour pour la France.
(Elle presse la croix sur son cœur.) Croix adorée , Croix de
mon Sauveur, sois aussi pour moi une bannière victorieuse ! Mon étendard était , comme toi , ma force et mon espérance; c'est avec lui aussi que j'aurais voulu mourir !