Jeanne de Belleville
Oui^ durant les longs jours de la saison brûlante^ Où le corps allangui traîne une âme indolente ; Quand le rayon moins vif du soleil qui descend Laisse enfin votre souffle attiédir votre sang; Quand le vent endormi se réveille et se lève; Quand l'esprit qui se calme à ses soucis fait trêve : Oui , c'est plus qu'un plaisir^ c'est une volupté D'être par un bateau mollement emporté A travers la fraîcheur d'une eau limpide et lisse ^ Qui devant votre proue en angle aigu se plisse , Ou vous suit en chantant^ moins rapide que vous.
4 JSANNE DE BELLEVILLE.
Comme tout prend alors des tons charmants et doux ! Ici, les longs carex courbés par le sillage; Là, le clocher qui pointe au-dessus du feuillage; Ici , les saules creux penchant leur front sur Teau ; Là-bas, le bourg qui grimpe aux rampes du coteau ; Et le toit isolé qui blanchît et qui fume ; Et rhorizon lointain déjà voilé de brume; Et, dans le fond du ciel, ce grand soleil en feu Qui se couche dans Tor, sous un riche dais bleu !
Sur ces enchantements étendez le silence , Votre cœur enivré prie et vers Dieu s'élance.
Mais si toute rivière offre à Tœil ces tableaux. Qui, dépeints mille fois, semblent toujours nouveaux. Comme leur charme augmente et parle mieux à Fâme, Lorsque ces fraîches eaux que vous ouvre la rame , Au lieu de serpenter aux bords plats d'un marais. Longent de hauts coteaux chargés de bois épais ! A chaque tournant brille une grâce nouvelle , . Et la dernière vue est encor la plus belle.
Telle est la Sèvre '° ; aussi quiconque a vu son cours L'admire autant que l'Erdre et s'en souvient toujours.
LA SEVRE NANTAISE.
Avec leur frais silence, avec leurs eaux dormantes, L'Erdre et la Sèvre sont comme deux sœurs charmantes Entre qui l'œil hésite ; et pourtant je sais bien Qui, moi, je choisirais... Mais chut! n'en disons rien.
Le bateau qui portait Jeanne de Belleville Depuis longtemps déjà glissait sur Teau tranquille. Grâce à ses trois rameurs , trois robustes lurons , Dont un tenait la barre et deux les avirons.
Il avait, près du bourg, pu franchir, sans encombre, Les défilés formés par des rochers sans nombre. Qu'un souffle de tempête arracha du coteau Et qui sur leurs flancs bruns faisaient écumer Teau.
Laissant bien loin là-bas la cascade qui gronde , On nage maintenant dans une eau très-profonde , Mais dont le lit parfois se resserre à ce point Que des bords opposés chaque arbre se rejoint.
Si longtemps qu'un bas-fond ou des passes étroites Offrirent des dangers pour des mains maladroites, Olivier, attentif à recueil évité.
Admira les rameurs et leur dextérité ; D'un regard curieux suivant chaque manœuvre ,
b JEANNE DE BELLEVILLE.
Il voulut bien souvent mettre la main à l'oeuvre. Et les marins , joyeux des efforts de Tenfant , Qui, si l'esquif passait, souriait triomphant. Battirent des deux mains, quand sa gaffe rapide Ecarta^ d'un coup sûr, une roche perfide.
Pendant ce temps, Herblain et Jeanne, assis tous deux. Repaissaient leur douleur de souvenirs hideux. Regardant sans rien voir, dans un morne silence.
Mais quand loin des bas-fonds la barque enfin s'élance Et , laissant à la rame entière liberté.
Sur un large courant glisse en sécurité.
Le bouillant Olivier, qui ne sait plus que faire , En franchissant les bancs, s'approche de sa mère ; — a Je suis peu curieux et vous le savez bien. Car de tous vos secrets vous ne mç livrez rien; Mais je n'en garde pas une âme plus chagrine : Ce qu'on veut me cacher, mon esprit le devine. Vous ne m'avez point dit quelle grave raison Nous fait, quand on y danse, abandonner Clisson ; Eh bien , mère, avec vous je parie, et, pour gage. J'offre ces verts lauriers conquis par mon courage. Que vers Nantes, tous trois, si nous voguons ce soir. C'est qu'enfin s'accomplit votre plus doux espoir. »
LA SEVRE NANTAISE. '/
Jeanne à ce mot d* espoir frémit; son cœur qui souffre Revoit, sous cet éclair^ les profondeurs du gouffre Où tout ce qu'elle aimait, hélas 1 s* est abîmé. Attirant dans ses bras cet enfant bien*aimé Qui creuse à son insu sa cruelle blessure :
— <x Ce soir tu sauras tout, cher fils^ je te le jure; MaiSj si tu ne veux pas me déchirer le cœur.
Oh! ne me parle plus d'espoir ni de bonheur. )>
— « Je ne sais pas pourquoi vous m'en faites mystère : Si vous quittez Clîsson, où l'on fête mon père.
C'est qu'il est de retour, pour moi c'est évident. Et qu'avec notre duc à Nante il nous attend... Il pourra m'embrasser sans trop courber sa taille. Car j'ai grandi beaucoup... A défaut de bataille. Il me racontera ses hauts faits au tournoi... Crois-tu qu'il ait les prix que lui donna le Roi ?... Ma mère, qu'avez- vous? votre joue est bien pâle! »
— <c Eh ! ne voyez-vous pas que votre mère râle ? » S'écrie Herblain, debout et presque impérieux.
— « Oh ! ce n'est rien, dit Jeanne, et je suis déjà mieux. »
Poignante est la douleur : si Jeanne la surmonte ,
Ce n est qu'à grands efforts que son âme se dompte ; Cherchant donc un prétexte au hasard pour souffrir :
— « O le cruel enfant^ qui me fera mourir I » Dit-elle , en retenant Olivier, qui se penche Pour cueillir au passage une large fleur blanche; Et, pouvant soulager enfin son cœur trop plein, Jeanne pleure à son aise, en regardant Herblain.
Son fils lui saute au cou, Tembrasse et la rassure :
— « Le péril n'était pas bien grand , je te le jure; Mais je sais qu'une femme est prompte à s'effrayer. Allons, ne pleure plus : je m'en vais essayer D'être , puisque d'un rien tu te fais un fantôme. Tranquille comme un ange... ou mon frère Guillaume, Qui, depuis le départ , dort là d'un si bon cœur. »
Et, donnant, en passant , un baiser au dormeur, Olivier va s'asseoir, soufflant une fanfare, A côté du marin dont la main tient la barre :
— a Beau marinier, dit-il , puisqu'il faut rester coi , Si tu sais quelque histoire, eh bien, conte-la moi. »
LE REPAS CHAMPETRE.