VI. — LA PORTE SAUVETOUR
Herblain sent la sueur couler froide à sa tempe, Car ils ont de la Motte enfin gravi la rampe. Les voilà parvenus sous les épais ormeaux , Où la lune, des murs dépassant les créneaux, Faisait glisser sa blanche et paisible lumière. Un silence profond régnait sur la Hautière **.
— a Préparez-vous, Madame, un cœur bien endurci, Car nous touchons au but qui vous attire ici. »
— « Je tiendrai mon serment ; mais avant que Je l'ose.
3o JEANNE DE BELLEVILLE.
Avant de me montrer Thorrible et douce chose Que je n'ose nommer devant ces deux enfants.
Que je vois de sanglots et de pleurs étouffants, Herblain, répète-leur, à ces enfants que j'aime. Tout ce que ce matin tu m'as dit à moi-même.
Ton récit va broyer leur cœur, et je le sais ; Je maudis comme toi mes serments insensés ; Mais plains-moi : je ne suis ici qu'une victime. Il me faut obéir... Lutter serait un crime :
Je vois toujours planer l'Ange au glaive de feu. Et sa voix à mon cœur redit l'arrêt de Dieu.
» Lorsque je paraîtrai devant le trône auguste Du juge souverain, clément, mais surtout juste. Du juge qui comprend les expiations.
Mais pèse les forfaits et leurs punitions ; Quand je lui montrerai mes mains de sang couvertes^ Si , des atrocités que Clisson a souffertes.
Je n'avais pour témoins que de simples ondit, De Dieu mon bras vengeur pourrait être maudit. Voilà pourquoi , Clisson, tes enfants et ta veuve Viennent chercher ici l'irrécusable preuve.
Nos pleurs ne pourraient pas seuls peut-être effacer
LA PORTE SAUVETOUR. 3l
Le souvenir du sang que nous allons verser.
Tu nous verrais d'en haut^ tout justes que nous sommes^
Damnés par le Seigneur^ exécrés par les hommes ;
Mais chacun répondra pour nous^ d*un cœur ému :
Si le bras fut cruel, c'est que l'œil avait vu...
Quand nous aurons juré devant l'horrible lance.
On nous pardonnera notre horrible vengeance...
» Commence ton récit... Enfants, levez vos fronts : Écoutez ce qu'un père a pu subir d'affronts.
Fasse Dieu qu'aux détails de l'odieux supplice. Ce ne soit pas de pleurs que votre cœur s'emplisse! »
Olivier de son poing s'est essuyé les yeux :
— « Herblain, raconte-nous le supplice odieux. » Et levant vers sa mère un regard où l'audace Fait succéder aux pleurs l'éclair de la menace :
— a Je suis prêt ; qu' Herblain parle, et je te ferai voir. Ma mère, que ton fils sait remplir son devoir. »
— a Devant tant de courage, oh I je serais bien lâche De te laisser, Herblain, la douloureuse tâche. Je porterai ma croix, dit Jeanne, jusqu'au bout. Venez, enfants , c'est moi qui dois vous dire tout. »
Et^ cédant à l'élan de fureur qui l'emporte , Jeanne entraîne ses fils vers la fatale porte.
Sur le ciel blanchissant, leur regard vient de voir Les tours de Sauvetour se détacher en hoir.
Dans la bande d'azur entre les tours laissée , Au-dessus de l'arceau, dont la herse est baissée. On voit se découper une lance au bois long.
Qui soutient dans les airs quelque chose de rond...
Oh ! ne demandez pas ce que cela peut être; Cette chose est facile, hélas! à reconnaître. Car la lune qui monte, épandant sa clarté.
D'un oblique rayon la frappe de côté :
C'est une tête d'homme, une tête livide Qui brille ainsi là-haut sur ce pan de ciel vide , Cheveux et barbe gris, yeux clos et traits crispés.
De Jeanne les regards ne s'y sont pas trompés : De l'époux dont l'amour faisait vivre son âme , C'est tout ce que jamais reverra cette femme !
Un tremblement d'horreur a secoué son corps ; Elle va s'affaisser, malgré tous ses efforts. Quand soudain dans le ciel l'Ange vengeur s'élève, Brandissant sur l'arceau les flammes de son glaive.
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Jeanne alors, transportée et de rage et d*amour, A bondi jusqu'au bout du pont de Sauvetour, Et, par le pont-levis seulement séparée De cette tête pâle et pour elle sacrée , Elle envoie un baiser ardent à son époux Et dit à ses deux fils : « Mes enfants, à genoux ! »
— a J'ai peur, lui dit Herblain, que le soldat de garde Ou le bourreau, qui loge ici, ne nous regarde.
Dans l'angle où ce matin je me suis abrité ,
Venez , vous verrez tout avec sécurité.
Pour éclore et grandir, songez-y ^ïeti , Madame ,
Il faut l'ombre aux projets qui couvent dans votre âme. »
— a Venez, enfants; d'Herblain écoutons le conseil. Et qu'à nos ennemis rien ne donne l'éveil. »
Tous trois sont à genoux dans l'angle de la place ; Jeanne entre ses deux fils , que chaque bras enlace.
— a Enfants , qui désormais avez seuls mon amour, Hélas ! chaque matin, quand se levait le jour. Chaque soir, quand mes mains préparaient votre couche , Après le doux baiser cueilli sur votre bouche ,