UNE APPARITION. I
Les vieillards, devinant presque la vérité.
Restaient le front baissé devant l'étrange groupe , Et de leur main tremblante avait glissé leur coupe.
Enfin le châtelain de Touffou s'enhardit Et, quoique pâle encore, il fait un pas et dit : « O sombres visions, êtes-vous des fantômes Échappés à minuit des lugubres royaumes ?
Je ne sais, mais je vais bientôt, le glaive en main. Voir si de votre cœur coule du sang humain. »
Jeanne s'avance et garde un dédaigneux silence. Sa troupe de seigneurs derrière elle s'élance Et, s'alignant aux murs, attend , l'épée au poing.
Les vieillards ont cherché refuge dans un coin , Les cheveux hérissés, la figure hagarde.
Sous l'œil fascinateur qui toujours les regarde.
Soudain, à la croisée un d'eux court comme un fou, L ouvre et s'écrie : « A moi, garnison de Touffou ! Venez ! à votre chef venez prêter main-forte. »
— « Ta garnison I lui dit un seigneur, elle est morte.
Nous l'avons tout entière égorgée, et, vous deux. Pour être encor vivants, n*en valez guère mieux : Votre mort ne dépend que d'un mot ou d'un signe. »
— a C'est mensonge odieux ou trahison insigne. Car nul bruit de combat jusqu'à nous n'est monté; Non, le fort de Touffou n'est pas encor dompté... S'il l'était, vous seriez des assassins infâmes. »
Comme il parlait encor, des tourbillons de flammes , Qui des caves montaient jusqu'au sommet des tours , De leurs rouges splendeurs ont éclairé les cours. . . £t garder quelque espoir serait de la démence. Car, après de grands cris, suivis d'un rire immense. On entend tournoyer la ronde des vainqueurs.
Le sang des deux vieillards se figeait dans leurs cœurs
— « Mais qui donc êtes-vous et quel but vous amène ? La guerre qui renaît, le pillage ou la haine ? »
Jeanne ne répond pas, mais son œil obstiné Des deux amis tremblants ne s'est pas détourné; On dirait qu'elle éprouve une secrète joie A sentir se débattre et palpiter sa proie.