VIII. — UEMBUSCADE
Du château j dont au loin la lune étendait*rombre ^ Un homme, à pas furtifs^ gagna la forêt sombre.
Cétait un vieux soldat de Clisson^ et sa mort De servir les Français lui faisait un remord ; Cest donc de bonne foi que^ ce soir^ il croit n'être Qu'un serviteur loyal qui va venger son maître.
Quand il eut dépassé la lisière du bois , De quelque oiseau des nuits il imita la voix... Le cri se répéta sans retard sur sa droite.
Alors j d'un pas plus prompt suivant la sente étroite. Il rejoint bientôt Jeanne au rendez-vous connu : — a Si J*ai , Madame, omis le signal convenu. C'est que dans le donjon notre châtelain veille. Et mon signal eût pu monter à son oreille ; Mais la porte est ouverte et vous pouvez entrer. Venez venger la mort qui nous fait tous pleurer. »
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Un soldat , du donjon gravissant la spirale , Heurtait au même instant la porte de la salle.
Le châtelain l'ouvrit et dit d'un ton bourru : « Qui donc vient nous troubler?... Insolent, que veux-tu.^»
— « Voyez donc comme à TEst tout l'horizon flamboie; Quelque grand incendie y dévore sa proie...
Quels jets de flamme !... Oh ! non, je ne me trompe pas : C'est bien Château-Thébaud qui brûle ainsi là-bas. Faut-il sonner l'alarme et courir à leur aide ? »
— a Oh 1 quel excès de zèle aujourd'hui te possède 1 J'aime à voir un chrétien surgir dans un ribaud ;
Mais, mon cher, laisse en paix brûler Château-Thébaud.
On le rebâtira : les Montrelais sont riches.
Si Satan prend plaisir à leur jouer des niches, '
Est-ce ma faute à moi ? Pourquoi me déranger.
Quand mon fort de ToufFou ne court aucun danger ?
Si tu viens m'assourdir de vétilles pareilles >
Je te fais au gibet clouer par les oreilles. »
Ah î si , de la nature alors trompant les lois , La muette forêt eût pu prendre une voix , Elle eût poussé dans l'air des clameurs effarées, En voyant la Ruine et la Mort conjurées
S* apprêter à franchir^ dans cette nuit ^ le seuil
Du vieux château q.ui fut si longtemps son orgueil.
Cest qu'à flots incessants, par la poterne ouverte. Des hommes pénétraient dans l'enceinte déserte ! Ces hommes marchaient tous d'un pas silencieux. Mais dans l'ombre brillaient leurs armes et leurs yeux. N'en comptez pas le nombre : oh ! c'est toute une armée Qui surprend et saisit la place inalarmée ; La troupe envahissante emplit déjà les cours , Et les tours, et les murs... il en entre toujours.
Des postes ont été placés à chaque issue :
La lutte. est impossible et la fuite déçue... Mais qui songe à la lutte, et qui donc cherche à fuir ? Les lits de camp sont pleins : chacun est à dormir.
Seigneur, prenez pitié de ces âmes tremblantes Qui, laissant ici-bas leurs dépouilles sanglantes , Ont passé dans la mort à travers le sommeil Et dans l'éternité vont trouver le réveil.
Que votre tribunal, dans vos sphères si hautes. Ne soit pas , ô Seigneur, sans pitié pour leurs fautes :
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Ces hommes n'ont pas eu le temps du repentir. Tant, 6 mon Dieu, la Mort fut prompte à les saisir !
ilX. — UNE APPARITION.
Pendant que ta vengeance, ô Jeanne, fait son œuvre. Terrible, mais muette, ainsi que la couleuvre Qui, la nuit, s'est glissée au nid d'un pauvre oiseau , On voit briller toujours le donjon du château.
Pas un bruit n'est venu, traversant les ténèbres, Y porter le soupçon de ces scènes funèbres; Le guet, qui veillait seul , fut lui-même surpris : Sa chute dans la douve a prévenu ses cris.
La fête, toutefois, touche enfin à son terme : — a Ma tête a des vapeurs et mon pied n'est plus ferme, A dit le châtelain , qui vient de se lever.
A nos futurs honneurs allons gaîment rêver :
Il est tard, le feu meurt, les flambeaux vont s'éteindre. Tout excès de plaisir à notre âge est à craindre :
A quoi me servirait d'être riche et puissant ,
Si j'allais par avance appauvrir trop mon sang ? »
— a Mon ami , la sagesse a parlé par ta bouche : De ma santé le soin autant que toi me touche ; Mais, puisque j'ai choisi , docile à ta leçon ^ Pour mon cadeau du Roi le château de Clisson, Remplis, remplis ma coupe, 6 mon bon camarade. Offre à ton vieux seigneur sa dernière rasade. C'est bien... Ton hypocras est vraiment excellent. Et j'en réjouirai le château qui m'attend...
Conviens que je t'ai dit une admirable histoire ; Fétons-là... Je ne puis boire seul à ma gloire : Verse, verse à pleins bords, ami, fais-moi raison. Et buvons tous les deux... au sire de Clisson. »
Comme il disait ces mots, en élevant son verre , Les yeux sur son destin rayonnant de lumière, La porte avec fracas s'ouvrit , et, sur le seuil. Une femme apparut, en longs habits de deuil Et tenant par la main ses deux fils. Cette femme Se taisait, mais ses yeux lançaient des jets de flamme , Et jamais front mortel n'eut plus de majesté.