‹ Jeanne de BellevilleChapitre 45 sur 91 · XIV. — LES PIRATES · texte numérisé non relu

XIV. — LES PIRATES

D'oti vient donc la terreur qui règne dans Pen-Marc*h?

Cest qu un homme, plus prompt que la flèche d'un arc, Surmenant son cheval, qui de sueur ruisselle. Vient d'apporter au bourg une horrible nouvelle. — « Hâtez-vous, criait-il, de fuir vers Pont-rAbbé, Avant que le malheur ne soit sur vous tombé.

Hâtez-vous, hâtez-vous ! Sur, nous tous la mort plane. »

A ces lugubres cris chacun fuit sa cabane; On entoure cet homme, on le force à parler :

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— a Qu'avez-vous donc, Yvon, et qui vous fait trembler? Un fou peut seul pousser des clameurs aussi folles. »

— « Oh ! les fous ferment seuls l'oreille à mes paroles.

» Sur la côte 3 hier soir, ont paru trois vaisseaux. Dont la proue et la poupe ont de vastes châteaux; On n'en saurait douter, ce sont trois nefs de guerre. »

— a Ces grands naufs de combat ne nous émeuvent guère. Car monseigneur de France et monseigneur de Blois

En ont fait naviguer sous nos yeux bien des fois. »

— « Mais à la pavesade ainsi que sur la hune. D'où descend jusqu'au pont la large voile brune. On ne voit, et mon œil s'en est bien convaincu , Ni du Roi ni du Duc briller le noble écu.

Un grand lion d'argent , effrayant de menace , Sur un fond tout rougi de sang a pris leur place. »

— « Nous ne comprenons pas ; Yvon , soyez plus clair : A côté de la foudre allumez donc l'éclair. »

— « Ces navires, qu'entoure une terreur si grande, C'est Jeanne de Clisson qui tous trois les commande.

— « Pour la première fois nous entendons ce nom. »

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— a Vous ne connaissez pas la dame de Clisson ! î ! Puisse Dieu vous laisser longtemps votre ignorance ! La dame de Clisson prend pour nom : la Vengeance,

» Oh î vous la connaîtrez bientôt... trop tôt, hélas ! Car, tenez ! ses trois nefs apparaissent là-bas. »

Et cet homme, aux pêcheurs montrant du doigt les vagues. Leur signalait au loin trois points blancs, enc#r vagues. • D'autres que des pêcheurs auraient pris ces points blancs Pour des flocons d'écume ou pour des goélands ; Mais aux yeux des marins la distance est sans voiles. Et tous ont reconnu dans ces trois points trois voiles.

— « Hâtez- vous, dit Yvon, fuyez vers Pont-l'Abbé, Avant que le malheur ne soit sur vous tombé.

Hâtez-vous, hâtez-vous ! Sur nous tous la mort plane. »

— « Expliquez-nous au moins pourquoi fuir votre Jeanne. »

— « Vous êtes insensés de perdre ainsi le temps. Ces vaisseaux, que la mer retient là-bas flottants , Vont, croyez-en Yvon, dès que Teau sera haute. Aborder sans retard et piller cette côte. »

— « Oh ! bien fou qui voudrait aborder à Pen-Marc'h : L'écueil nous défend mieux que l'arbalète ou l'arc.

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Aussi ^ quand dans nos cœurs faillirait le courage. Venir nous attaquer^ c'est chercher le naufrage. »

— « Je ne sais quels sorciers pilotent ces vaisseaux , Mais la mer n'a pour eux que de faciles eaux.

A travers les rescifs ils trouvent une voie

Et partout d'un vol sûr ils vont saisir leur proie. »

'Les femmes, les enfants commençaient à trembler. Et Ton vit plus d'un front de marin se troubler.

— « Eh î qu'est-ce donc enfin que cette châtelaine ? Quel malheur dans son âme allume tant de haine ? >»

— « Naguère son époux fût , par ordre du Roi, Mis à mort à Paris, je ne sais trop pourquoi ; Mais que son trépas fût plus ou moins légitime, Jeanne s'est,fait serment de venger la victime.

» Assemblant des soldats autour d'elle à prix d'or. Dans plus de dix châteaux elle a porté la mort. Pour atteindre à coup sûr l'ennemi qu'elle accuse, A défaut de la force elle employait la ruse : Mais entrée au château, quel qu'en fût le moyen. Femmes, enfants, vieillards, elle n'épargnait rien.

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» Quand le duc de Bretagne , aidé du roi de France , L'eut fait par ses soldats traquer à toute outrance. Et qu'elle ne crut plus pouvoir parer leurs coups. Rassemblant ses trésors et vendant ses bijoux, Jeanne alors équipa trois grandes nefs de guerre. Et, plus terrible encor peut-être que sur terre. Ravagea sans pitié , de La Rochelle à Caen, Bien des bourgs sans défense au bord de l'Océan.

» Ah 1 depuis les Normands, dont la terrible histoire. L'hiver, fait au foyer frémir tout l'auditoire. Jamais aucun forban , jamais aucun Anglais N'a semé sur ses pas des maux aussi complets. Ce n'est pas une femme, oh ! non, c'est une hyène.

. » Pourtant elle se croit, dit-on, bonne chrétienne : Quand sa main fait courir la flamme dans les bourgs , L'église et les moustiers sont épargnés toujours; Mais tout le reste, hélas ! n'obtient jamais de grâce. La ruine et le sang marquent partout sa trace.

» Je n'exagère rien ; non , non ! J'ai traversé Un des malheureux bourgs où Jeanne avait passé :

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J'ai VU partout des corps d'enfants , de femmes , d'hommes. Les pommiers abattus encor chargés de pommes , Les cabanes sans toits, et les riches manoirs N'offrant plus que des murs ébréchés et tout noirs.

» L'auteur de tous ces maux que j'ose à peine dire , Cette femme sans cœur. Dieu devrait la maudire : Eh bien , non î l'on dirait qu'il veut la protéger. Car sa main devant elle écarte tout danger.

Non contents de braver l'écueil et la tempête. Ses vaisseaux se sont fait du combat une fête.

» En vain le roi de France et monseigneur de Blois Ont voulu mettre un terme à tant d'afifreux exploits, Jeanne esquive leurs coups et se rit de leurs flottes. Maîtresse de la mer par ses hardis pilotes.

Elle combat ou fuit selon ce qui lui plaît ; Mais, quand elle combat, le désastre est complet : Pour complice elle prend le vent, l'écueil ou l'ombre... Tout vaisseau qu'elle attaque, il faut qu'il brûle ou sombre. »

LA PROCESSION. . l35

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