XV. — LA PROCESSION
Soudain, les yeux hagards et les bras étendus : — « Insensés , crie Yvon ^ oh î nous sommes perdus ! De nos trop longs discours nous paîrons cher la faute ; La Torche ®* au loin rugit et la mer devient haute... Jeanne avance; oui, l'œil peut corhpter tous ses soldats. Et vos remparts d'écueils ne vous sauveront pas. »
La marée, en effet, montait, et montait vite. La vague en grossissant roule et se précipite. Puis, déchirant ses flancs aux rocs silencieux. Hurle de sa blessure et bondit vers les cieux.
Mais le rescif soutient une inégale lutte; La' masse d'eau , qui croît et que rien ne rebute, S' acharnant sur Técueil , à chaque instant moins haut, L*engioutit tout entier sous un dernier assaut : Quelque bouillonnement signale encor sa place , Mais Feau grossit toujours, et la trace s'efface.
La mer a triomphé de tous ces vains efforts
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Qui voulaient l'empêcher d'atteindre enfin ses bords ;
Elle a tout couvert^ sauf quelque pointe isolée...
Et^ dans cette étendue^ immense et désolée^
Sur laquelle s'abaisse un ciel devenu noir
Sous Taile de Forage encor plus que du soir.
On voit de Jeanne au loin s'avancer les nefs brunes.
Fourmillant de soldats du pont jusques aux hunes.
Dans cet air embr&sé le vent ne soufifle pas Et la voile à gros plis fasie autour des mâts ; Qu'importe, si la mer qui, déjà se faitéiaute. Suffit seule à pousser ces nefs jusqu'à la côte ^
Les femmes, les enfants, l'œil fixé sur les flots. Jettent des cris d'efifroi mêlés de longs sanglots. Eux-mêmes, ces marins, vantés pour leur courage. Qui, vingt fois, sans pâlir ont défié l'orage Et qui, lorsque l'Anglais sur leurs côtes descend. De tout se font une arme et n'ont pas peur du sang : L'épouvante à présent circule dans leurs veines Et leur projet de lutte expire en clameurs vaines.
Ceux-ci, stupéfiés, regardent l'horizon ;
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Ceux-là^ d'un bras hâtif dépouillant leur maison, Jettent sur la charrette, où le tas s amoncelle. Le lit et le bahut, le linge et la vaisselle ; D'autres à leurs enfants prêtent leur dos courbé.
— « Hâtez- vous, crie Yvon, de fuir vers Pont-l'Abbé. Hâtez- vous, hâtez- vous I Sur nous tous la mort plane... Car près de Kérity voici les nefs de Jeanne ! »
— a Oh ! non , ne fuyez pas I Pour fuir, il est trop tard , A crié d'un ton grave une voix de vieillard.
La châtelaine et ceux qu'à sa suite elle entraîne Dans ce bourg sans défense assouviraient leur haine Sur vos femmes, vos fils et ces pauvres aïeuls. Que votre lâche fuite ici laisserait seuls. »
— « Eh! monsieur le recteur, que pouvons-nous donc faire?
— a La peur est , mes enfants , mauvaise conseillère ; Vous-mêmes vous seriez bientôt sans doute atteints. Et du sang des fuyards vos ajoncs seraient teints. Confions donc à Dieu le soin de nous défendre. Yvon, — à votre insu j'ai pu d'ici l'entendre.
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Et votre vieux curé ne tremblait que pour vous, — Yvon n'a-t-il pas dit qu*en vengeant son époux , Dans les cruels excès oti l'emportait sa haine, La dame de Clisson voulait rester chrétienne ? Eh bien ! au-devant d'elle allons avec la croix. Et que Dieu prête force aux accents de nos voix. »
Il s'éloigne, et bientôt le son aigu des cloches Tinte au-dessus du choc des flots contre les roches Et des sourds grondements du tonnerre lointain.
Docile à cet appel que lui jette l'airain, Le peuple de Pen-Marc'h a couru vers l'église. Qui perce le ciel noir de sa large tour grise. Tous, même les enfants , oui , tous ces cœurs brisés Par un élan de foi semblent électrisés :
Le péril qu'ils fuyaient désormais les attire, Et le trépas n'est plus, pour eux, que le. martyre.
Au milieu de l'église, on voit le vieux curé. Les cheveux blancs couverts du noir bonnet carré ®® , Vêtu d'un long surplis , qui flotte sur les hanches. Et suivi des enfants de chœur en robes blanches :
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Un jeune clerc, debout devant eux^ tient la croix.
Le recteur^ qui déjà priait à basse voix , Fait un signe ; un pêcheur à la blonde crinière Va de Tarmoire en buis retirer la bannière :
Dans Tordre accoutumé chacun a pris son rang. Et le cortège sort de l'église, en chantant.
Derrière lui s'allonge à flots pressés la foule, Et la procession vers la mer se déroule.
Perçant enfin les murs de sa noire prison.
Le soleil descendait tout rouge à l'horizon Et colorait au loin, de ses sanglantes flammes, Les nuages du ciel et la crête des lames.
Des lames qui montaient toujours en grandissant Et faisaient trembler- l'air d'un bruit assourdissant. Les éclairs commençaient à devenir moins pâles , Et des vents opgosés se heurtaient, par rafales.
Sous ce ciel orageux, sur ce sol désolé.
Où tout, jusqu'à l'ajonc, ne croît qu'étiolé; Le long de cette mer toujours blanche d'écume Et que, même en été, couvre un voile de brume;
En face de ces nefs que le flux pousse au port Et qui vont y vomir le pillage et la mort :
Le peuple de Pen-Marc'h, qui lentement défile, A le même air pieux, le même pas tranquille.
Que lorsqu'en un beau jour, sur les rochers à sec , Le prêtre va bénir la coupe du varech.
Si parfois le pêcheur, aux cheveux blonds, qui porte La bannière, la sent trembler dans sa main forte , •Oh I ce n*est pas Teffroi qui fait mollir ses nerfs , C'est quelque coup de vent qui passe dans les airs.
Les femmes, les enfants, oubliant leur angoissa Et confiant leur sort aux saints de la paroisse. Mêlent leurs douces voix aux voix des matelots Et font monter au ciel des chants purs de sanglots.
Vainement la rafale et la mer en furie Opposent leur fracas à ce peuple qui prie; Dieu saura distinguer tous ces bruits confondus , Et les accents du cœur seront seuls entendus.
Mais la procession, qui vers la mer serpente. Au milieu de la route à l'insensible pente