L*ÉPÉE ET LA CROIX. I
Et le jeune Olivier^ qui ne la quitte pas,
La dame de Clisson, brandissant son épée.
Gravit d'un pas hâtif la voyette escarpée
Qui rejoint le chemin de Pen-Marc*h, d'où parfois
Le vent à son oreille apporte un bruit de voix.
Chose étrange! ces voix, qui semblaient tout à l'heure Les cris et les sanglots d'une foule qui pleure , Ont subitement pris un accent solennel. Et l'on dirait des chants qui montent vers le ciel.
Non, Jeanne est le jouet de rêves fantastiques : Sur ces bords désolés d'où viendraient ces cantiques ? Partout où jusqu'ici Jeanne, porta ses pas , Les hommes sanglotaient, mais ils ne chantaient pas.
L'on dit... serait-ce vrai? que, sur l'horrible plage ^', Les spectres des marins qu'engloutit le naufrage Reviennent quelquefois, sur deux files rangés. Criant : « Souvenez-vous des pauvres naufragés. »
Oh ! leurs voix n'auraient pas cette douceur si vague ! C'est le souffle du vent ou le bruit de la vague...
Mais Jeanne fait en vain appel à sa raison ;
Ses nerfs surexcités vibrent d'émotion
Et son œil anxieux cherche au loin des fantômes ,
Car il lui vient toujours, toujours des chants de psaumes ;
Et ces chants, chaque pas semble les rapprocher...
Écoutez 1 On dirait que Ton entend marcher.
Tout à coup le chemin a fait un détour brusque Et laisse au loin courir les yeux que rien n'offusque.
Le sentier sinueux montre dans ses replis La bannière j la croix , et le prêtre en surplis , Et les enfants de chœur, et la masse mouvante De la procession, qui s'avance et qui chante.
Jeanne et son jeune fils ont tous deux tressailli , Et d'un secret effroi leur cœur est assailli; Mais la peur sur leur front n'a pas osé paraître. Et leur âme vaillante est prompte à se remettre.
Jeanne, se retournant, regarde ses soldats :
Ils paraissent surpris, mais ne s'émeuvent pas. — « Quel étrange pouvoir de la baie où nous sommes ! J'ai cru, dit-elle... Oh! non, ce ne sont que des hommes.
l'épée et la croix. 145
Au vil Charles de Blois ces hommes sont soumis; Cest vous dire, soldats, qu'ils sont nos ennemis. Puisqu'ils viennent braver ici notre vengeance. Qu'ils reçoivent le prix de leur folle arrogance. Frappez-les sans pitié , frappez-les sans remord : Tout partisan de Blois a mérité la mort. »
Les forbans, répondant à ce cri de colère, Qui réveille en sursaut leur instinct sanguinaire y Ont tiré leur épée et poussent un cri, tel Que les oiseaux de mer s'envolent dans le ciel.
Tombant à deux genoux , la foule résignée Se prépare à mourir... Mais, la face indignée, Le recteur, arrachant des mains du clerc la croix ,. Court à Jeanne et lui dit d'une tonnante voix :
« A genoux, vous aussi, si vous êtes chrétienne?! Quoi! vous osez parler de vengeance et de haine • Devant le Fils de Dieu mort sur la croix pour vous!! Châtelaine implacable, à genoux I à genoux!
» Vous qu'on connut jadis si clémente et si bonne,.
Priez, priez le Ciel qu'il oublie ou pardonne