‹ Jeanne de France (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · HISTOIRE DE DUNOIS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE DUNOIS

Je ferais beaucoup mieux de conter les exploits de mon père , que de rap-

pèl«r les folies de ma première jeu-^ liesse. Mais la vie des héros est connue de tout le monde ^ ayant même que l'histoire en ait recueilli les détails ; et la tradition seule suffirait pour en transmettre fidèlement toutes les aotions à la postérité. Qui ne sait pas ^oe le grand Dunois se glorifia des £iiblesses de sa mère , afin d'avoir le droit de porter le plus beau nom du monde ^ ? Qui peut ignorer qu'il seconda , par sa raillance , l'héroïne qui sauva miraculeusement la patrie ^^-^ McpÈ^il acheva de chassefr les Angfeis de la Finance? Pour mMij^ âe me suis

* Jean d'Ôrlëans Danois , comte de Longuetille , ëtait fîls naturel du duc d'Orléans , assassiné par le duc de Bourgogne , et de îa dame de Cany Danois. Ce fat lui-même qui je fit app^^^^ le bâtard d'Ofiéans, I ♦* Jeanne d'Are,

So JEANNE

encore signalé que dans les tournois; je ne puis que désirer la gloire , mais ce désir peut-être en est l'heureux

pressentiment

Je fus élevé par une vieille tante dans un antique château^ à cent lieues de Paris ;. ma tante avait ime petitdiille , orpheline dès le berceau ^ plus jeune que moi seulement d'une année y c'était Agnès de ***; ainsi celle qui devait être la compagne de ma vie , le fut de mon enfance et.de ma première jeunesse. Mais -cette union ^ loin d'être projetée, fut regardée comme impossible par nos parens , qui ne nous trouvaient pas assez de fortunç pour être destinés l'un a l'autre. On nous éleva à nous - aimer comme frère et sœur , et nos sentimens furent tels qu'o^ le dési-rait. Rien n'éloigne l'idée de l'amour comme la douce habitude de se voir

DE FRANCE. Si

tous les jours depuis l'enfance^ quand nos instituteurs et nos parens ont eu soin d écarter de notre imagina^ tion tout ce qui pourrait la séduire et l'enflammer. Agnès avait le plus aimable caractère ; elle est née , ce qu^on la voit aujourd'hui , bonne , sensible ^réfléchie ,, unissant à la dou«* ceur la plus attrayante une gaieté remplie de grâce et une parfaite égalité d'humeur. J'étaiis mutin , raisonneur, inappliqué; Agnès cachait mes torts , ou les excusait , ou m'en obtenait le pardon. Ensuite elle me sermonnait ,■ maiâ avec tant de char^ mes que je lui pardonnais sans efforts d être beaucoup plus raisonnable .que moi, quoiqu'elle fut plus jeune.

Je pris ainsi en elle une confiance qui fut le présage et l'assurance d'uu attachement qui devait durer tôu* -jours.

ga JEANNE

J entrais dans ma quatorzième an^ née lorsque j'eus le malheur de perdre mon père : il vint mourir dans notre ^ieux château ; je reçus ses derniers soiq)irs. « Mon fils^ me dit-il , sois fidèle à là religion , à ton pays ^ à ton roi , qui sera ton protecteur , et dont les ancêtres ont été bienfaiteurs des liens. La religion est le seul garant certain de la yertu ; l'amour de h patrie et du souverain est celui de la recoifnaissance. » Telle fut la dernière exhortation dé mon père ; elld était digne d'un loyal et preux chevalier.' Il me laissa ^ pour tout héritage , le château que nous habitions ^ et la terre qui en dépendait. Il aurait pu amasser de grandes richesses ; mai»^ comme tant d'autres illustres guerriers^ il dépensa en libéralités les bienfeits qu'il avait reçus de la cour. La médiocrité de ma fortune me rappe-

lait sa magnificence e) sa générosité ; elle était pour moi un titre d'honneur.

Malgré ma jeunesse^ ma douleur fut vive et profonde ; Agnès pleura avec moi , et elle m'en devint plus chère.

A quinze ans , j'entrai au service , et je me séparai d'Agnès en lui jurant une inviolable amitié» Ma tante adou-»

cit Tamertume de nos adieux par la promesse d'aller s'établir à Paris sous deux ans. En effet , elle y vint k Té-* poque où je fus présenté à la cour ; je retrouvai Agnès avec transport j elle devint ma confidente et mon mentor ; elle me grondât souvent , elle ne me rendit ni prudent , ni sage ; mais cependant elle m'empêcha de Élire beaucoup d'extravagances. QuoiquVUe ne îàl pas riche , plusieurs partis se présentèrent pour elle. Sa grand'mère n'avait nulle envie de la marier; Agnès lui était si utile , qu'elle

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ne pouvait se résoudre à s'en séparer ; et cet égoïsme lui fît rejeter , sous divers prétextes , tous ceux qui demandèrent la main de sa petite- fille.

D'ailleurs^ le cœur d^Agnès était parfaitement libre; elle se trouvait heureuse , et ne désirait point changer de situation. Elle atteignit ainsi sa Tingt-deuxîème année , ne songeant point à son établissement^ et ne s'oc* cupant que du mien. Mon sort était bien changé par la protection et les bienfaits du prince généreux qui

nous rassemble ici J'étais sans

ambition^ mais Agnès en avait pour moi; elle voulait absolument me voir faire ce qu^on appelle dans le monde un grand mariage , et ce qui n'est presque jainais un mariage heureux.

Mais j'étais fort difficile , car je voulais avoir une grande passion pour ma femme , et jusque -là je n'avais eu

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que des fantaisies. Enfin , j'entendis parler d'une Italienne qui fiiisait beaucoup de bruit par ses charmes , son esprit et ses talens : eUe était veuve d'un grand seigneur milanais , elle n'avait que vingt-un ans; elle possédait ^ne fortune considérable , elle ,ne voyageait que pour s'instruire, et pour connaître tous les savans et tous les beaux esprits -de ^l'Europe.

Elle s'appelait Rausara, marquise de Mélozi. Comme elle ne voulut point aller à la cour , et qu'elle ne recevait que des personnages^ célèbres dans les arts , îl était fort difficile de se &ire présenter chez elle , lorsqu'on n'était ni poète , ni savant , ni artiste. Après avoir fait à cet égard plusieurs tentatives infructueuses, j'appris que La Trémouille la voyait souvent , ce qui me surprit beaucoup ; La Tréntouille ç^t fort aimable^ mais très-gâté par de

grands succès auprès des femnres légères et coquettes y il est incapable d'éprouver une grande passion ; froid^ dédaigneux et railleur^ malgré beaucoup d'agr^mens , il n'a rien de ce qui peut séduire une tête romanesque; et tout ce qui sort de Tordre corn?

mun , tout ce qui peut avoir Tapparence de la singularité , n'est à ses yeux que bizarre et ridicule pi ne peut s'y prêter que pour se divertir et s'en moquer. J'étais alors fort lié avec lui; et j'allai un matin lui demander de me mener cbez cette femme extraordinaire. La Trémouille se mit à rire t Vous choisissez mal votre moment »

me dit-il, pour solliciter ma pro-^ tection auprès de la marquise de Mé-> lozi ; car je suis brouillé avec elle. — Comment , brouillé ? — Oui , toytà-£ait , et , si vous le voulez , je vais Tousopnter brièvement cette! histoire.

qnî vous fera connaitre parfaitement la personne du monde la plus fantasque et la plus singulière. J'acceptai cettç. proposition avec grand plaisir ^ etLaTrémouille reprenant la parole:

(c J'e)is la même curiosité que vous me montrez , me dit-il ; je connais particulièrement le poète Martial d'Auvergne ^, l'un des hommes de la société intime de la marquise , et je le conjurai de m'obtenir de la marquise la faveur à laquelle j'attachadstant de prix. — Je n'en ai qu'un moyen , me répondit-il, c'est de lui dire quç vous faites des versadmirables. —Fort bien > repris-je; mais si elle me de-mande ai voir mes productions ? — Eh bien I dit Martial , faites d'avance une centaine de vers. . • . ^ — Com^

'* Poëte de ce temps, auteur dcT Arrétf dlanwur , et de plusieurs autres ouyrages.

ment, m'ecrlai-je , une centaine!

vous en parlez bien à votre aise; mais, pour moi , je n'en pourrais £aire que de détestables. — Cela est égal, repartit Martial ; la marquise a beaucoup d'esprit , j'ai vu d'elle des poésies italiennes qui sont charmantes-, elle parle bien notre langue , maïs elle n'a pas la moindre idée de la poésie française ; elle ne l'entend même pas , quoiqu'elle ait là prétention d'aimer nos vers et d'en être un excellent juge. Je lui dirai que votre modestie ne vous permet pas de publier les vôtres , elle croira sur ma parole qu'ils sont ravissans , vous les lui communiquerez sous le sceau du secret , en lui demandant de ne Jes montrer qu'à moi, et de cette manière vous serez parfaitement reçu. Je trouvai cette idée plaisante , je fis le jour même une trentaine de mauvais vers ;

DE FRANCE. gg

je les montrai à Martial , qui me dit, en riant , que la marquise en serait enchantée. Il m'annonça , comme nous en étions convenus, et le lendemain il me mena chez elle. Je ifus charmé de sa grâce , de sa figure , et de sâ conversation animée et spirituelle. Elle était seule, et elle ne mianqua pas de me parler de mes ta* lens poétiques : j'eus l'air de trouver fort mauvais que Martial eût trahi mon secret; mais la marquise me promit de le garder inviolablement , à condition que je lui lirais quelquesunes de mes pièfes de vers. Martial me pressa de lire ceux que j'avais faits ia veille ; je me fis long-temps prier \ enfin je cédai. Comme Martial trou* vait une beauté du premier ordre a chaque stance , la marquise fut en*»

chantée et m'accabla d'éloges. Encou* ragé par ce succès , j'en composai

d autres avec la même facilité , et deux jours après , toujours escorté de Martial pour me faire valoir , je lui portai le plus emphatique et le plus ridicule galimatias qu'on ait jamais mis en vers ; tandis que je les décla* mais , j'avais toutes les peines du monde à m'empêcher de rire , en intendant Martial s'extasier sur le génie de cette belle production > et la marquise répéter toutes les louanges et toutes les exclamations que l'admiration lui arrachait. Elle m'assura que cela était beau comme les vers de Pétrarque, son auteut favori; elle me conjura de les lui donner , en ajoutant qu'elle voulait absolmnent les traduire en italien. Ils en valent bien la peine > dit gravenient Martial ; mals| poursuivit-il, je ne crois pas possible que Ton puisse rendre dans une autre langue cette profondeur

DE FRAJ>ÎCE. ni

dé pçnsecs et cette beauté d'expresH sipn qui donnent tant d'éclat à cette pièce de vers, que l'on -peut justement appeler un petit diamant , vë* xitablement sans défaut. N'importe , dit la marquise , j'essaierai : je veuK absolument enrichir la langue ita- -liei^ne de ce chef-d'œurrc. En effet , elle se mit à l'ouvrage dès le lendemain ; mais elle fut bien embar^ rassée quand il fallut trouver un sens suivi . à' cet amphigouri ; elle consulta Martial , et lui confia qu'elle ne comprenait pas bien une vingtaine <le vers. Martial lui soutint que c'était leur sublimité qui les rendait si difïi*cilës à traduire tf La n'ian^i^ assura qu'au fond elle ks entendait, mais qu'elle ne tro^Vait'poîiil d'expressions pour les rendl'e en italien; cependant elle imagina un $ens; elle fit isà pré^ ttjidue traducjtionqui; n'ayantpi^sque

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pas de rapport avec mes vei's ^ n en e'tait que plus spirituelle et plus ingé- - nieuse^ et elle se persuada, de la meilleure foi du monde , que ses vers étaient fort au-dessous des miens. Son admiration pour mon génie poétique mê donna l'espérance de l'emporter sur mes rivaux, car j'en avais plusieurs. La marquise est charmante , elle a une illustre naissance , elle possède une grande fortune , elle est dans tout l'éclat de la jeunesse, sa réputation est sans tache , ainsi elle à tourné beaucoup de têtes. Un jour que je me trouvais seul avec elle , .je ha.sardai enfin une déclaration d'amour; elle m'éeouta avec douceur. Vous aVfez, me dit-elle, un nom très-illustre, un rang distingué à la cour , un extérieur fait pour plaire; mais il &ut que vous sachiez que tous ces avantages ne me sédjiiront jamais. Ce qui

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me touche le plus en vous, c'est votre talent pour la poésie ; néanmoins ce talent même ne me suffirait pas, je cherche surtout un cœur qui réponde au mien*, ce ne sera point à un amour vulgaire que je sacrifierai ma liberté, je veux être aimée passionnément y c'est-à-dire comme je puis aimer, et je ne me donnerai qu'après avoir éprouvé long-temps, et de toutes les manières, le sentiment qu'on aura pour moi. Ce discours n'était pas flatteur pour mon amour-propre , puisque je n'avais d'autre mérite à ses yeux que celui d'avoir fait des vers détestables ; d'ailleurs j'étais d'avance fort effrayé des épreuves qu'elle m'annon-^ çait , car j'avais déjà remarqué dans fion humeur une extrême inégalité^ et dans son caractère les caprices les •jdus surprenans. Cependant je voulus tenter l'aventure ; et je promis de ma

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soumettre atout. Alors elle m'imposa, pour'premîère condition , un silence absolu sur mon amour pendant trois mois. J'en donnai sur-le-champ ma parole : Je croîs que vous la tiendrez , me dit-elle d'un ton ironique et froid j je yis qu'elle était choquée de ma prompte soumission y et qu'il aurait fallu me récrier sur la dureté d'une telle sentenr ce : je voulus en vain faire valoir le mérite de mon obéissance ^ elle me laissa parler, mais sans m'écouter. Avec elle il est impossible de rien réparer , elle ne revient jamais d'une première impression. Je rends justice à ses bonnes qualités : elle est généreuse, elle a de la grandeur d'âme et de la sensibilité;; mais elle a une hauteur dé caractère et une mobilité d'imagination qui rendent son commerce insupportable^ Par ses lectures , ses . études , et surtout par son enthousiasme pour h»

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amours de Pétrarque et pour ses ver»

qu elle sait tous par cœur, elle est parvenue à se faire lidée la plus romanesque et la plus chimérique d'une grande passion; sa délicatesse naturelle est devenue la susceptibilité la plus étrange; on lui déplaît, et même on la blesse mortellement, sans pouvoir en deviner le sujet, et souvent sans le comprendre, alors même qu'elle veut l'expliquer. Elle se passionne pour tout ce qui est outré ou extraordinaire ; elle s'est mise dans un tel état d'exaltation que tout est faut ou du moins exagéré dans ses opinions ; mais tout est sincère en elle ^ car elle est toujours de bonne foi j elle n'affecte rien; ses caprices les plujF singuliers ne sont que l'expression de ce qu'elle sent; elle croit tout ce

qu'elle soutient ; elle pense tout ce qu'elle dit; enfin elle a trop de fierté

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pour avoir de k coquetterie ; elle ne donne point de fausses espérances.

Elle n'a montré jusqu'ici que du mépris ou de l'indififérénce à ses adorateurs ; elle cherche un être idéal comme elle , et certainement elle ne le trouvera jamais. Je ne voyais que trop que nous n'étions pas nés l'un pour l'autre; mais je m'étais engagé à subir une épreuve , et je voulus tenir parole. Comme elle me pressait toujours de faire 4es sonnets et des ballades, je pris le parti de lui dire que je jcroyais valoir mieux que mes vers, que j'avais renoncé à ce moyen de lui plaire , et que j'étais décidé à ne lui en plus donner. Elle trouva dans cette décision quelque chose qui lui plut^ et elle cessa de me demander des vers. Je m'amusais beaucoup dans sa société ; je voyais là, rassemblées tous les soirs , toutes les personnes les plus distin-

DE FR*ANCE. gy^

guëes de la France par leur esprit et leurs taleos. Martial^ le poëte Villon^ domines'^, Alain Ghartier, que le baiser d^uae princesse a rendu si célèbre**, Saint^Gelais*'**, Gaguin****,

^ Philippe de Comines^.qui a ëcrit des mi^ iBoires pleins d'inti^rét par leiir naïyeté.

^* Marguerite d'Ecosse , le trouvant endomû dans une des salles du palais , lui donna un baiser , voulant , disait-elle , rendre hommage à la bouche qui arait prbfe'rë de si belles dioses.

*** Octavien de Saint - Gelais , de TilluSIre laabon de Lusignan , et ëvéque d'Ângouléme»

n commença , dit Mëserai , à décrasser unpem 4a poésie française y il traduisit fOdys^ « rÉnëide et les Épitresd'Oyide. Mais le.WjeiUeur ,poëte fraqçais de ce siècle fut Charles ^ duc d'Orléans , père de Louis XU, et ifui lut prisonnier en Angleterre.

**** Robert G^guin f historien et bibliothë- Caire de Charles YII et de Louis XII; il fut em^oyé en direrses amhsiiitdei*

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et beaucoup d'autres. La conversation était toujours instructive , variée et brillante ; la marquise y mêlait beaucoup de grâce et d'agrément; elle la mettait souvent sur Famour. Saint- Gelais et Martial contaient sur ce sujet des anecdotes qui me faisaient frémir; c'étaient toujours des traits de dévouement d'anciens chevaliers pour leurs darnes^ que la marquise saisissait avidement, et quelle ne manquait guère de mettre eu pratique. Par ^exemple., sur une de ces histoires, elle envoya un matin un des préten- <dans à sa main en Danemarck, parce •que, lui dit-elle, son projet était de voyager dans ce pays; et elle le chargea de le parcourir, afin de lui en rendre compte. 11 osa faire quelques, observations.: elle lui cita l'exemple d'une iemme qui avait envoyé, il y a environ ^cent ans, sojajwiiaQt;a\p: Jades, U^'eut

rien à répondre, et il partit; mais j ai su depuis qu'il alla dans une terre , à vingt-cinq lieues de Paris , passer le temps prescrit pour le voyage de Danemarck. Une ^utre fois, Saint-Gelais s'avisa de conter qu'un homme, par Tordre de sa maîtresse, était resté muet pendant trois ans, A ce récit, elle me regarda; je pressentis qu'elle allait aggraver mou épreuve. En effet, le lendemain elle me reparla de ce trait> et me demanda ce que j'en pensais. Je pense, lui répondis-je, que cet homme était un sot qui ennuyait sa maîtresse qui, pour se délivrer d'un entretien fastidieux, lui imposa un silence absolu. Point du tout , reprit Ja marquise, on ne se contente pas de faire taire un sot , on le congédie : il est flatteur d'obtenir un sacrifice, et, dans ce cas, c'est un homme d'esprit qui peut le faire ^ c'est à lui

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qu'on le demande. Me le refuseriez^ vous? — Assure'ment: ne point vous parler serait ]in sacrifice au-dessus de mes forces. — Si vous m'aimez , répliquatr-elle^ vous en faites un plus grand; c'est de ne point me parler de vos sentimens : il doit vous en coûter moins de vous taire entièrement; c'est vous soulager que vous prescrire un absolu silence y et je vous l'impose pour deux mois , c'est-a-dire pendant le reste du temps de votre épreuve.

.Vous êtes obligé de parler à la cour; mais , hors de là y soyez muet comme cet amant qui le fut pendant trois ans. Je crois ^ ^outa-t-elle^ que ce n'est pas trop exiger. Je ne répondis que par un signe de tète; elle sourit , et, continuant la conversation^ elle en fît seule les frais avec beaucoup d'esprit. En sortant de chez elle^ j'ai-* lai^ en dépit de mon engagement,

DE FKATfCE. rat

trottvef un de mes amis avec lequel je eausai trois heures. Cependant je réscv* lus de passer ces deux mois sans parai^^ tre dans le monde : je me contentai daller à la coùr^ où Ton fut ëtoonéde me voir tout à coup si bavard; car |e m'y dédommageais du silence forcé auquel ^'étais condamné partout aiU leurs. J'écriTis à la marquise : elle mé rendit ma lettre toute cachetée , en me disant qu'elle s'était fait la loi de n'en point recevoir de ceux qui prétendaient à sa main. Ainsi elle m'ôtait toute espèce de moyen de lui expri«mer mes sentimens^ Je lui consacrais toutes mes soirées. Je fus d'abord bien récompensé de mon silence. La mar* quise m'observait^ s'occupait de moi^ me souriait y et paraissait jouir de la surprise extrême que causait ma taciturnite. Martial, qiû était dans mon sei^ret , fit croire à plusieurs personnel

que j'étais devenu sourd j d'autres se doutèrent de la vérité , car on connaissait les bizarreries de la marquise, Mais^ au bout de huit jours, on ne fit plus attention à moi; la marquise elle-même n>'oublia dans son salon , et sous ses yeux ; elle ne jetait sur moi que des regards distraits , ne pensait pas plus à moi que si j'eusse été à cent lieues d'elle. Alors je sentis toute la folie du rôle qu'elle me faisait jouer; mille fois je fus au moment d'éclater ; ma colère durait depuis trois semaines , et allait toujours en augmentant > lorsqu'un soir la marquise me donna un rendez-vous pour Je lendemain matin. Je m'y rendis avec empressement. Je veux vous prouver , me dit-elle , que , sans vous parler , je m'occupe de vous. Je veux vous faire recevoir, poursuivit-elle; d'une académie littéraire établie à

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Florence , et dont je suis membre > et sans que vous soyez obligé dPen- :

voyer vos vers , que vous ne voulez pas publier; il me suffira de donner une traduction de votre belle ballade* Y consentez-vous ? Parlez , je vous le permets. Cette permission me charma ; car il me semblait qu'ei\ me laissant parler elle m'accordait une véritable faveur. Mais la réponse m'embarrassait beaucoup. Je ne voulais pas me donner le ridicule de me Ëdre recevoir académicien^ en qualité de grand poëte français ; il était impossible de cacher cet honneur, et je sen-tis à combien de moqueries je m'exposerais en Tacceptant. J'aurais eu beau le refuser, la marquise , très-opiniàtre dans ses idées ,. n'aurait pas re-* nonce a celle-là. Je risquais de me trouver tout à coup académicien ; malgré moi; cette pensée me faisait

frissonner; je ne pouvdisme tirer de ce mauvais pas^qu'en ayouantla vérité, et , après un moment de réflexion , je m'y décidai , me flattant que cette bonne foi me servirait d'excuse , et même poiurait lui paraître un trait de grandeur d'àme. Je fls donc ce pénible aveu; je la désabusai sur mon:

talent poétique^ et je lui appris que mes vers ne valaient absolument rien. Cette déclaration fut beaucoup plus humiliante pour elle que pour moi , malgré toutes les louanges sur son es^ prit dont je ne manquai pas de Tas^ saisonner. Je fis valoir de mon mieux ma candeur et ma droiture , qui me Saiisaient renoncer à un moyen cet* tain de lui plaire , au moment où elle allait me déclarer si mes soins lui étaient agréables ^ ou si elle les re^ jetait. J'ai bien pu^ ajoutai-je, em^* ployer un artifice pour être introduit

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chez tous; mais je ne puis le soute-»

nir, quand il s'agit de déteriïiine^ votre choi:it. Elle m'écouta attentive^ ment, sans m'interrompre ; mais je la vis rougir plus d'une foi^ de dépita Quand j'eus cessé de parler: Je con« cois • me dit-elle avec le ton dé Tironie la plus amère , je conçois qu a« près avoir épuisé toute la galté do votre esprit Sur mon peu de connais^ sance de la poésie française , votre générosité s(Ht fatiguée d'un rôle qui ne vous offre {dus rien de piquant.

Vous avez découvert que je suis un mauvais juge des vers français ; et moi j'apprends que vous êtes incapable

d aimer Comment , m'écriai^je;

après tout ce que j'ai fait pour vous ! • • • On peut , reprit^Ue , avec un cœur sensible 9 avoir de grands torts txxf amour, ainsi qu'en amitié , mais boiv se moquer et tourner en ridicule peiv

dant six mois la personne qu'on aimCr D'ailleurs, je vous avais déclaré que les plus grands talens ne suffiraient pas pour déterminer mon choix ; et pourrie?:-vous n'avoir pas vu que , même pendant mon erreur, vous n'étiez pas l'objet que je cherche ? Vous avez une âme sèche , une tête froide , ua esprit commun; nous ne nous convenons point. A ces mots , vivement piqué à mon tour , j'affectai de sourire : Il fallait du moins , repris-;e , ajouter à ce joli portrait, que je suis sincère, et, pour que vous me rendiez a l'avenir cette justice, j'avouerai ^ madame , que vous avez des prétentions comiques , des caprices inouis , une tête étrangement exaltée, une vanité pointilleuse , et qu'en efiet il est très-vrai que nous ne nous convenons point. En disant ces paroles je me levai; je fis une profonde ré^

verence, et je sortis pre'cipîtamment.

Je ne lai pas revue depuis^ et c'est ainsi que j'ai perdu mon temps pendant six mois , la parole pendant trois , et une place à l'académie littéraire de Florence. Martial a été enveloppe dans ma disgrâce , la marquise lui a fait feraier sa porte. Son orgueil blessé dans une de ses prétentions ne nouspardonnera jamais letpur inno^ cent que nous lui avons joué.

Tel fut le récit de La Trémouille ; je n'y trouvai de ridicule que luimême ; lui qui , sans amour ^^ sans être aimé , et pour le seul plaisir de se moquer d'une femme charmante , s'était soumis à toutes les lois qu'elle lui avait imposées. Loin de me refroi« dir pour cette personne si peu commune, cette histoire redoubla le désir que j'éprouvais de la <5bnnaitre. Agnès se chargea de m'en procurer les

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moyens ; et elle y parvint. Elle la Rencontra , lui fit des avances qui ftn rent bien reçues , et en peu de temps elle se lia intimement avec elle/Alors elle lui parla de moi ; elle lui dit ; ce qui était vrai , que , sans l'avoir vue, j'étais amoureux d'elle : la marquise l'écouta avec intérêt, et bientôt avec émotion ; son imagination était déjà vivement frappée.... Agnès lui vanta les exploits de mon père ; et en feiveur de mon nom et de mes sentimens romanesques la marquise consentit a me recevoir. Notre première entrevue fut singulière : nous avions deux tètes également vives et une sensibilité var* gue et passionnée ; nous étions tremblans l'un et l'autre , nous balbutiâmes quelques mots entrecoupés; tout à coup je tombai à âes pieds, elle fondit en larmes , elle me fit relever en disant ; d'une voix entrecoupée : Point

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d'épreuves pour vous.... Votre image; était dans mon cœur depuis qu'il est capable d'aimer; je vous cherchais. ^ je vous reconnais.. •• Je suisàvous!..^ A ce langage séducteur mes traiis-!

ports furent inexprimables. Ce pre-»

mier entretien fîit un enchantement ; j'en sortis le plus amoureux , et le plus heureux de tous les hommes.

Dès le lendemain y nous parlâmes de notre union, dont la marquise fixa I0 moment à l'époque de l'arrivée de sont père à Paris, ce qui devait être sous deux pu trois mois. En attendant , îfi passais une grande partie des journées chez elle , et le reste du temps avec Agnès. J'aimais passionnément, et j'étais aimé de même; cependant mon bonheur fut promptement troublé pas les scènes les plus violentes» Je m'a-^ perçus bientôt de l'excessive inégalité d'humeur de la marquise ; tantôt elle

tio JEANNE

avait la gaieté la plus brillante et toutes les apparences de la coquetterie , tantôt elle était sombre > silencieuse : tour à ,tour sensible , passionnée et déraisonnable. Sans cesse elle me boudait ^ et me traitait avec une sécheresse extrême , sans qu'il me fut possible d'imaginer la cause de son mécontentement ; on devine la délicatesse , on ne devine point les caprices. De mon côté^ j'étais exigeant et jaloux ; de sorte que nous passions ^ notre vie en querelles et en raccommodemens. Dans les explications^ elle commençait toujours par éclater et par s'emporter avec une véhémence effrayante ; ensuite , passant subitement à l'extrémité contraire, elle reconnaissait ses torts , ses injustices ; avec le plus douloureux repentir, elle versait des torrens de larmes ; on ne voyait que trop , au changement d«

DE FRANCE. m

sa figure , combien ces violentes ser •cousses affectaientson àme. Je souffrais doublement y et pour elle et pour ttioi; et, quoique je fusse uniquemenl; aimé , que j'eusse moi-même une grande passion que nul obstacle ne travei'sait , j'étais néanmoins véritablement malheureux. En supposant que notre amour dût être aussi durable qu'il étaitimpétueux,exalté, j'eur trevoyais l'avenir le plus orageux ....>.

Cette prévoyance n'altérait point me$ ^entimens, ne changeait rien à mes résolutions; mais elle m'eflrayait.....

Mon unique consolation était la tendre amitié d'Agnès. Quand je quittais la marquise après une scène violente , combien il m'était doux d'aller me calmer et;me reposer dans le cabîr net de l'indulgente amie^ dont l'affectioné prouvée par le temps^ et mûrie, fortifiée par les progrès de notre jair

tii;i JEANNE

son f ne se démentit dans aucun moment ; de cette amie que je retrouvais toujours la même , parce qu'elle avait un caractère parfait^ et quelle était supérieure à toutes les petite^es de Tégoïsme et de la vanité !

Agnès était; entre la marquise et moi; un ange de paix; uniquement occupée à nous adoucir et à noi|S réconcUi er ensemble ; et néanmoins souvent la marquise repoussait aigrement ses conseils. Je m'aperçus même plus d'une fois qu'elle était jalouse de mon amitié pour Agnès ; et c'était ce que j'avais le plus de peine a lui pardonner. Un jour que je lui £siisais réloge d'Agnès avec plus de vivacité que de coutume, elle ne put s'empécber lie s'écrier : L'amour ne louerait pas avec plus d'enthousiaiime et d'élocpence !.... Et souvent méme> repris- )e en souriant i il ne pourrait pac

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louer aussi bien. — Comment? — Par exemple , je suis passionnément amoureux de Vous; je puis dire avec effusion de cœur que vous avez une àme noble et sensible, des talens en^ chanteurs , l'esprit le plus distingua ; que nulle femme n'est aussi jolie ^ aussi piquante que vous ; mais je vous demande si je pourrais louer votre raison , votre indulgence , votre don* ceur, votre égalité d'humeur i.... Eh bien ! interrompît la marquise avec emportement, puisque je suis une folle, un monstre, je suis indigne de l'attachement d'un homme aussi sensé , aussi parfait que vous ; j'y ré^ nonce. Adieu, monsieur; adieu poiiV toujours. En disant ces paroles , elië m leva ; je la retins. Eh quoi I reprisfje , xïe supporterez - vous jamais le langage de la vérité ! --- Ce n'est pafi «elui de l'attigar ; il a'^buae , il fat

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aveugle. — Non, quand il est véritable : vous-même, ne me parlezvous pas sans cesse de mes défauts ; m'en suis-je jamais fâché? — Quand je vous les reproche > je suis en colère, je crois les inventer ; je ne les vois pas. — A ces mots, je tombai à ses genoux ; elle me repoussa > mais doucement; ses pleurs commençaient

à couler :Non, dit-elle, vous avez mortellement blessé mon cœur, vous pouvez en obtenir le pardon que vous demandez ; mais vous ne le gué- ;rirez point. Je vois enfin que votre amitié vaut mieux que votre amour; et, quand cet amour s'éteindra, que Me restera-t-il ? Et combien alors le partage d'Agnès sera préférable au mien!.... Cette réflexion n'était qjie trop juste; car l'amour inquiet sait ^^quelquefois bien raisonner : rien n'é-

DE FRANCE. ïi5

claîi'e comme la crainte inspirée par un grand sentiment.

Je n'opposai à son inquiétude qu un langage passionné ; lamour î'en contente toujours; il jette rarenent les yeux sur l'avenir, et, s'il est satîs&it du moment présent, il est leureux et rassuré.

D'autres orages succédèrent sans relâche à celui-ci ; la marquise y jabuse de tout, l'était même souvent ie mes attentions pour elle ; il ne n'était pas permis de la surpasser^ iiênie en amour. Je lui ,dis un jour |ue j'aimais beaucoup mieux la cam-»

Bagne que la ville ; elle me répondit ju en cela , comme en toute chose ,^ ;on goût s'accordait avec le mien. Là»

lessus, j'imaginai de louer sur- le«j :bamp une charmante maison aux m virons de Paris, et de l'y conduire iès le lendemain. Nous étious k la un

>ld JEANNE

de l'hiyer^ le tefnf^ étkit àùûiC et se« reîn^ et ressemblait à uii beau ']0\ht de priûtemp3. J'avais préparé une jolie fête , de là mudique , un bal dans une orangerie, et toutes leê person* nés de la société de la marquise s'y trouvèrettt rassemblées. Mais je vis sur-le-champ , à sa physionomie , que rien de tout cela ne lui plaisait. Elle eut ; durant toute )a fête ^ une hu« meur invincible ; elle se plaignit dW violent mal de tête ; elte ne voulut point danser, n écouta point la musique, et critiqua la liaison. Je fus cohfondu de cet étrange procédé ^ f en découvris bientôt le motif; elle avait eu la même idée , celle de* me Causer une agréable surprise par Fac- ^pisition d'une maison dé campagne^ dans laquelle son projet était de me meher sous peu de jours; et elle était outrée que je Feusse prévenue ; ef

DE FRANCE. nj

surtout que j'eusse le niërité d'avoir exécuté ce dessein ayeé une si grande promptitude.

Cependant le prince P***, père de la mar^ise ^ n Privait points et ^ au mois d'kYTilf i) e'cririt qfu'il ne revien-^ drait que dans le cours du mois d'août.

Ce retard fut la cause d'une nouvelle brouillerie entre nous; car réciproquement nous »e trouvâmes point que àous en fussions asse^ affligés. Lorsque Agûis nous eut un peu calmés/ la marquise me proposa de faire tm petit Toyage avec elle, et j'y consentis.

Elle avait entendu parler du bon roi René , qui , après avoir montré la plusp brillante valeur dans sa jeunesse, et néanmoins après avoir perdu son royaume de Naples, se contentait de régner paisiblemenjl en Provence , où il était adoré. La marquise voulait voir ce prince, qui aimait passionne-

Il8 JEANNE

ment^ et qui cultivait avec succès la peinture et la poésie*. Nous partîmes pour la Provence sur la fin d'avril, et ma joie fut extrême de me trouver dans une voiture sur les grands chemins avec celle que j'adorais. Il est si doux de se voir ainsi renfermés, réunis dans un si petit espace et si près l'un de l'autre, de cheminer, d'avancer eiiisemble en se dirigeant vers un même but ! Il semble que cette route que l'on parcourt avec tant de bonheur et de rapidité soit c^Ue de la, vie entière, et que l'on ne doive plus se séparer.... Cependant nous avions en tiers une demoiselle de compagnie de la marquise : c'était une persokitieî de quarante-cinq ans qui, par apathie, ne voyait ni n'écoutait. Elle ne faisait de ses facultés qu'un usage absolument

? Historique.

DE FRANGE. xig

indispensable; elle n'avait jamais regardé avec quelque attention que pour doudre ou pour broder , ou ea marchant pour reconnaître son chemin. Elle n'écoutait que lorsqu'il fallait répondre et qu'on lui adressait une question directe. D'ailleurs, elle laissait reposer complètement son ima« gination^ et elle vivait dans le vague, heureux peut-être^ d'une tranquille végétation. Ainsi nous causions et lious nous querellions comme si nous, eussions été tête à tête ; mais en général, dans ce voyage, la marquise fut presque toujours aimable et dç bonne humeur.

Vers le milieu du mois de mai, nous arrivâmes à Aix, où nous comptions trouver le roi René et sa cour ; et là fut portée au comble l'admiration que la marquise avait pour ce, prince. On nous dit que toute la cour.

1^0 JÉAKNE

était en effet à Aix^ mais que le roi et la reine , sans aucune suite j étaient à la campagne. Et dans quelle maison?

demandâmes-nous. -^ Dans une chaumière, rëpondit-on. — Le roi dans une chaumière! et que fait-il là? — Il garde un troupeau de moutoasi et il fait des vers. Il est habillé en berger, il vit avec les pâtres et les laboureurs du voisinage, reste là une quinzaine de jours; avant de quitter ces bonnes gens, il marie quelques jeunes filles, et puis il revient ici tenir sa cour. Quand il a fait les affaires du pays, il va dans un autre canton mener le même genre de vie , et faire les mêmes choses. D parcourt ainsi en berger , durant le printemps , Tété et lautomne , toute k Provence; et, tout en menant paître les brebis, en composant des pastorales, et peignant des paysages, il se &it adorer, et il s^iostruit beaucoup

DE FRANCE. 'lai

plus utilement que les rois les plus studieux qui n'habitent jamais que leurs palais*. Ce n'est pas celui-ci que Ton trompera sur les besoins des cultivateurs : aussi ^ lorsque le vent pernicieux que nous appelons mistral souffle plus de trois jours sur la Provence , ce bon roi ne manque pas de suspendre un impôt pendant une année*'^, lisait par lui-même les ravages que ce vent funeste produit dans les champs. — Tout cela est fort singulier ; mais il faut convenir que ces amusemens valent mieux que la chasse et le jeu. A ce récit , la marquise enthousiasmée composa sur-le-champ, à ce sujet, pour elle et pour moi, le plus joli roman du monde. Voilà , s'écria-t-elle , le roi que^e brûle de voir.

afimmmmmmm»^»mm

* Historique^ ** Historique.

voilà la cour où je veux être présentée! Elle fît £sdre des habits de

paysanne pour elle et pour Lucrèce , sa demoiselle de compagnie , qui n'é^ tait au fait de rien^ et crut simplement qu'en Provence le temps du carnaval était au printemps. Par ordre d% h marquise^ je pris de mon côté la panetière , la houlette et le costume de berger^ et nous partîmes sans délai pour le canton que le roi et la reine Isabelle^ son épouse, habitaient dans ce moment. Oji nous conduisit dans un joli bois qui environnait la chaw mière royale. Il était huit heures du matin : on nous dit que Leurs Majestés gardaient leurs troupeaux dans U plaine. Nous y allâmes, et ce ne fut pas sans une extrême émotion que j aperçus le bon roi René assis au pied d'un orme, à côté de la reine son épouse, tandis que ses moutons pais»^

DE FRANCE. laS

saient dans la prairie. Le roi , âge de quarante-huit ans ; avait encore une très-belle figure, et Tagilitç et la force physique de la jeunesse. Austère dans ses mœurs lorsqu'il vivait aux champs^ il conservait à sa cour toute la galanterie de ses belles années : mais il n'allait à la campagne que pour y donner de bons exemples; et afin que sa conduite y fut à l'abri de tout soupçon^ il y menait toujours la reine, qui s'y trouvait fort heureuse, parce que le roi, quelle adorait, vivant là comme les anciens patriarches, ne s'y séparait jamais d'elle un seul instant ^. Nous avions emprunté quelques chèvres pour avoir un maintien pastoral; la marquise^ tenant son luth dont elle jouait divinement, marchait en avant; Lucrèce

* Historique.

Ï24 JEANJNE

et moi noiis les suivions. A laspect de cette bergère inconnue, si jolie et si élégante , le roi pasteur fit une exclamation de surprise et d'admiration.

La marquise s'arrêta devant lui , et, ea ^'accompagnant de son luth, elle chapta une romance italienne qu'elle avilit composée pou^: lui. Le roi trans»* porté se leva, s'avança vers nous, el nous fît mille questions à la fois. Nous lui expliquâmes 1^ vérité ; il nous invita à dîner dans sa chaumière , et nous accueillit avec l'affabilité 1^ plus aimable. A dix heures , nous vîmes accoxirir une foule de paysans : Voici l'heure; dit le roi, où je donne mop çiudience , ces bonnes gens viennent me consulter sur leurs affaires, m'exposer leurs besoins, me prendre pour arbitre des différens qui s'élèveat entre iBux; je soulage et je console les uns, je réconcilie les autres : je m'occupe

t)E FRANCE. ia5

du bonheur de tous; n'est-ce pas là régner? A ces mots, ce prince^ comme notre roi saint Louis, se remit sous son arbre pour écouter les plaintes et les demandes de cette classe intéres* santé qui , communément, n'approche jamais des rois et de leurs ministres^ Nous restâmes dan^ la foule , qui vint former un triple dercle autour de son arbre; et nous admirâmes du fond de l'âme sa patience , sa douceur et la justesse de ses décisions, A midi^ tout le monde s'en alla en bénissant ce roi pastoral et populaire; et, par son ordre , nous le suivîmes dans sa chaumière. Cette petite habitation était d'une propreté recherchée , et d'ailleurs d'une véritable simplicité villageoise. Que ce prince paraissait grand dans cette humble cabane ! Nulle pompe , nul éclat de convention ne l'environnait; mais il était paré des

plus nobles attributs de la majesté suprême ^ la justice et la bonté. Sa houlette était ^ entre ses mains bienÊdsantés^ un sceptre magique qui lui gagnait tous les cœurs ; il n'avait point de gardes^ son habitation champêtre n'était fenxiée que par une simple haie d'églantiers ^ et jamais monarque n'eut un sommeil plus tranquille et.

plus doux; l'amour veillait partout autour de lui Après un repas frugal, le roi nous fit voir ses tableaux^ et nous lut plusieurs pièces, de vers de sa composition ; il y chantait , avec beaucoup de sentiment et de grâce ^ l'innocence des champs et les beautés de la nature ; mais sa vie les célébrait encore mieux. Comme nous lui exprimions notre admiration . J'auf ais beaucoup d'imitateurs, dit-il, si l'on savait combien je suis heureux ici. Mais un défaut commun à tous les rois« même

t)E FRANCE. 127

à ceux qui ont de la bonté , c'est de ne faire que ce que fait la pluralité des souverains , et de se persuader qu il serait ridicule dUmiter un excellent exemple , s'il n a été donné qu'une fois. Le plus grand de vos rois , parce ^ qu'il fut le plus vertueux, saint Louis , assis sous un chêne, écoutait les pâtres de Vincennes : je me fais gloire de suivre cet exemple, que nul de ses successeurs n'a imité. On dit que depuis ce temps les mœurs ont changé ; néanmoins cette popularité serait tou-ehante dans tous les siècles. Les actions de bonté ne sauraient devenir gothiques , elles ne vieillissent jamais. Les rois , en général , ne font aucun usage de leur imagination ; ils n'inventent rien de bienfaisant; c'est cependant surtout en ce genre qu'il est beau d'être ingénieux; L'idée de vivre une partie de l'année avec ceux qui , dans

tous les pays , font vivre l'état , c'està-dire avec les agriculteurs ; cette idée m'appartient : on la louera peut-être dans l'histoire; mais jamais prince ne l'adoptera.

Nous ne nous lassions point d'écouter ce bon roi ; la nuit nous surprit dans sa chaumière. En nous congédiant , il nous invita à revenir les jours suivans, et il recommanda à la marquise d'apporter son luth.

Durant cette première journée , mon enthousiasme fut tel qu'il égala celui de la marquise j mais le lendemain , ne pouvant obtenir d'elle un seul moment pour moi , n'étant plus ni regardé , ni écouté par elle , la voyant livrée toute entière à son ardente admiration pour le roi , qui de son côté était excessivement occupé d'elle, je commençai à prendre dé Thumeur* Elle ne s'en aperçut même

DE FRANCE. 12g

pas. Elle était trop préoccupée pour remarquer mon chagrin et mon dépit secret. Je n'osais lui déclarer une jalousie , qu'au fond je trouvais ridicule; je me contentai de presser notre départ. Mais, sous le prétexte d'assister aux noces des jeunes filles que le roi devait marier, nous restâmes jusqu'au moment où ce prince quitta la campagne. Les noces des jeunes villageoises furent célébrées par des fêtes champêtres qui durèrent trois jours. La marquise y brilla de toutes les manières, par sa figure , sa danse et sa gaîté. Le roi voulut absolument que nous retournassions à Aix avec lui , afin , disait-il, de nous faire voir sa cour. J'eus beau répondre qu'il laissait aux champs la plus belle cour qu'un roi pût avoir , il fallut obéir.

Des fêtes d'un autre genre recommencèrent à Aix ; la marquise s'ex-^

j5o JEANNE

tasia sur leur magnificence ef leur boùgoût; tout le monde dit qu'elle en* était l'objet} je n'en doutai pas moi>méme^ et, perdant tout-à-fait patience, j'entrai un matin dans sa chambre, en* disant : Je viens , madame , prendre vos ordres pour Paris. — Comment? s'écria-t-elle. — Oui , madame, repris-je^ froidement ; vous vous amusez telles ment ici que je ne vais pas de fm à ce voyage; pour moi, j'ai des affaires à Paris , et je pars dans l'instant. A ces* mots, la marquise étonnée me regarda* fixement ; et, après un moment de si-^ lence : Qu'avez-vous donc?me dit-elle; parlez sans détour. Quand on a concentré au fond de son âme, durantplus de trois semaines^ un grand méconten-.

tement, on peut se taire long-temps encore; on espère, on croit confusément qu'un silence profond est une ven-geance; mais, quand oa se décide enfia

DE FRANCE. t^l

à parler^ il est impossible de s'expliquer avec calme , toutes les expressions les plus exagérées et les plus outrageante»

se présentent naturellement. Je me livrai a un accès de colère qui ressem-^ blait à la fureur , et je ne m'arrêtai qu'après avoir épuise toutes les ia* jures. Quelle fut alors ma surprise^ lorsque la marquise , au lieu de se jucher ^ de me chasser^ mie fendit la main avec un air attendri : Voilà de l'amour , dit-elle ^ voilà de la passion^ voilà comme on aime ! Maxs^ Danois^, poursuivit-elle , vous avez tort : que ne parlie»-vous franchement? En disant ces paroles , elle ouvrit sa porte^ appela ses femmes ^ leur ordonna de faire ses malles , en ajoutant qu'elle voulait partir dans deux heures. Je restai confondu , désarmé.... Partir dans deux heures! repris-je^ eh quoi i sans prehdre congé du roi ? — Non;^

l52 JEANNE

replîqua-t-elle; maintenant je le haîg, puisqu'il a pu vous affliger. Je ne pouvais répondre qu'en implorant mon pardon; il m^e'tait accordé d'avance. Je conjurai la marquise de ne partir que le surlendemain ; rien ne put l'y déterminer ; nous partîmes en effet au bout de deux heures. Ma vive reconnaissance entretint entre nous la bonne intelligence durant presque toute la route; mais, en approchant de Paris, j'exprimai l'impatience que j'éprouvais de revoir Agnès, et la marquise devint sombre et soucieuse ; cependant elle se contint. Je devais être indulgent sur la jalousie; aussi, en arrivant à Paris, quoique j'eusse le plus grand désir de voir Agnès tétc à tête , pour lui conter tout ce qui m'était arrivé , j'engageai la marquise à se trouver à cette première entrenue; mais; trois heures après, je re-

tournai chez Agnès ^ afin de la voir seule et de lui ouvrir mon cœur. Je retrouvai dans cet entretien ce charme toujours le même sur lequel on ne peut se blaser , cette douceur inexprimable d'une confiance sans inquiétude et sans réserve , que l'amour toujours égoïste , ombrageux , et facile hblesser, n'inspirera jamais,.

La marquise av^it reçu une lettre de son père , qui annonçait enfin son départ de Milan; nous l'attendions sous trois semaines, et nous résolûmes de passer tout ce temps dans la maison de campagne que la marquise avait achetée à six lieues de Paris. Il fut convenu qu'Agnès y viendrait passer une semaine entière avec nous.

Mais , dès le premier jour, la marquise la traita avec une sécheresse qui fit comprendre à Agnès que sa présence nç lui était nullement agréa-

l54 JEATVNE

hle. Elle ne se plaignit point , rien ne pouvait altéfcr la doucetir de son caractère; le lendemain elle nous dit 'qu'elle avait reçu une lettre de sa grand^mère, qui la rappelait ; elle ajouta qu'elle reviendrait ; elle embrassa tendrement la marquise , et partit. Je ne dissimulai point mon mécontentement; alors la marquise xne rendit la scène que je lui avais Élite à Aix ; elle éclata en reproches avec-impétuosité, elle répéta qu'elle voulait être aimée sans partage , et îçUe finit par me déclarer nettement qu'elle exigeait le sacrifice de ma liaison avec Agnès. Comment //aisô/i/ m'écriai-je ; dites donc l'attachement le plus sacré, une amitié fi:*aternelle.

— Il faut choisir entre elle et moi. — Qu'appelez-vous choisir? 11 n'a jamais été question de mariage entre elle et moi : je ne suis point amoureux

DE FHANCIS. i3S

4'elle. — Vous ;a'estimez vérîtablenient qu'elle ; vous n'avez de confiance par&ite qu'en elle. J'aimerais mieux, «i j'étais votre femme , vous voir une maîtresse qu'une telle amie. — II est vrai qu'on peut quitter une jnaîtresse, et qu'à moins de manquer a tous les devoirs que chérissent les bons cœurs , on ne se brouille point avec une amie véritable. — Eh bienj renoncez à mori pour elle , je^e vous regretterai point* -rr- Vous vous trompcz. Je serais digne d'être regretté , si vous persistiez dans cette foUe., et si je n'y cédais pas ; mais si^ au contraire , j'avais la lâcheté de sacrifier ma plus ancienne amie au caprice le plus déraisonnable^ je ne mériterais assurément pas le sentiment que vous avez pour moi. — Je ne veux point de rivale.

— Il n'y a de rivalité que dans des sentimens semblables. Si j'avais une

l36 JEANKE

mère, ne serait-il pas monstrueux de vouloir me brouiller avec elle? Agnès est ma sœur d'adoption. C'est à elle à qui je dois le bonheur de vous connaître; rappelez -vous donc qu'elle nous a mille fois réconciliés. — Cet ascendant même qu'elle a sur vous m'est odieux. — Si vous m'aimiez comme je vous aime , vous auriez une tendre affection pour la personne qui m'a constamment donné tant de preuves de la sienne. — Je ne puis aimer que vous. — Eh quoi !

l'amour exclusif à cet excès pourrait donner tant d'injustice et de dureté !..

Quand je consulte mon cœur, je n'en crois rien. Vous y penserez.... — Mon parti est pris ; ma résolution est irrévocable. Elle l'était en effet. Je restai six jours encore avec elle , dans l'espoir de la ramener à la raison. Je me jetai à ses pieds ^ j'y versai un

DE FRANCE. iZj

déluge de larmes , je lui dis tout ce que la douleur la plus profonde ^ le sentiment le plus vrai , peuvent inspirer de plus touchant : ces instances si véhémentes ne firent que l'irriter au dernier excès; elle persista avec une telle hauteur qu'enfin elle me rendit a moi-même. Je ne vis plus en elle que son orgueil et son injustice ^ et tout à coup 'f prenant mon parti , je la quittai brusquement. Je sortis de la maison , je montai à cheval et je me rendis à toute bride à Paris. En fuyant ainsi > je sentais que je m'affranchissais pour jamais du joug terrible de la plus orageuse de toutes les passions; je laissais derrière moi ' de dangereuses illusions , des séductions corruptrices^ des agitations violentes et continuelles^ un bonheur fbgitif .et trompeur I. . . • Mon imagimÀio&inétait si £rapipée; de ces idées

l38 JEANNE

que j'aurais craint de tourner la ^ tête en arrière , et de Jeter un seul regard sur la route périlleuse que j'abandonnais sans retour. En, me rapprochant des lieux qu'habitait Agnès, je voyais un ange libérateur qui me tendait les bras> et qui allait fermer toutes les blessures de mon cœur déchiré. J'arrivai chez elle à midi ; elle était seule dans son cabinet ; j'étais $i troublé, si changé, qu'elle fut effrayée en me voyant. O ciel I s'écriart-elle , que vous est-il arrivé ? Je tombai dans un Ëiuteuil, je respirais à peine.. •• Enfin Agnès me conjurant de lui répondre^ je lui contai rapidement tout ce qui venait de' m'arriver. Après ce récit, le premier mouvement d'Agùès Ait de regretter amèrement i^ur moi un établissement si brillant et si avantàr geux ; elle voulut (excuser la maitpiise :

L'excès de sa passion l'égaré^ idît»eUe|

DE FRANCE. iSg

Celte jalousie ridicule passera avec Iç temps... Non, je ne serai point l^pause d unerupture qui me désole ! Qui, moi, je serais un obstacle à votre bonheur ^ à votre fortune I £h ! ne me su^-il pas que vous soyez heureux , certaine que le souvenir d'Agnès vous sera toujours cher! S'il fallait, pour assui^er votre félicité, m'ensevelir pour jamais au fond d'un désert, j'irais avec joie, et je ne croirais pasm'immoler.... Oui, je veux, je dois cesser de vous voir. « Dans cet endroit du récit de Dunois , Jeanne embrassa aveq. transport la comtesse de Dunois , qui était assise à c6té d'elle ; Lojois attendri»

devina une partie de sa pensée. Oui, dit-il , cette Agnès, si tendre et si généreuse , est bien digne d'être votre BXûie : elle sait aimer comme vous , et vous êtes aimée comme ,eUe. Ces paroles r.eteutireAt jusqji'au fond dé

l4d JEANNE

Tâme de Jeanne.... Louis priant Dûnote de conlinuer son récit , il le reprit en ces termes :

L'impression que j'éprouvais en entendant Agnès parler ainsi , vient d'être mieux sentie que je ne pourrais le décrire.... Je comparais cette héroïque amitié à cet amour impétueux qui y dévoré d'inquiétudes , nourri d'orgueil et de chimères , exigeait sans cesse les sacrifices les plus bizarres et les plus cruels!... Chère Agnès, lui dis-je , ne soyez point inquiète de mon bonheur*!... Je suis enfîp éclairé sur le sentiment qui le donne; cette ardente passion n'a pu que me tourmenter, que bouleverser mon existence. Fatigué , excédé de tant d'agitations , je ne sens plus que le besoin du repos , et la douce puissance de l'amitié... O mon Agnès, c'est en vos mains que je dépose ma

DE FRANCE. i4l

destinée : pourrait-elle n être pas heureuse!... A ces mots, je tombe à ses genoux ; Agnès tressaille , sa sui'prise est extrême : ne m ayant jamais regardé que comme un frère , rien n'avait pu la préparer à cette déclaration qui lui paraissait presque incestueuse.

Elle restait immobile en me regardant fixement ; je repris la parole poiu: la conjurer d unir son sort au mien , et de fixer ainsi pour jamais les vœux égarés d'un cœur qui avait pu se livrer à toute l'exaltation d'une ardente passion , mais qui n'avait jamais eu de confiance et d'affection solide ^t vé^ rîtable que pour elle. Agnès me répondit avec tendresse; mais elle me demanda du temps , désirant cpie je m'éprouvasse moi-même. Je la pressai vainement de fixer une époque : Je «e le puis, répondit-elle; ce sera quand je vous croirai parÊtitement guéri dé

i^ jeasse:

cette paissiôn qui ëtaît encore si teiidi'e et si violente hier. D'ailleurs , aj^outat-elle, j'espère et je crois que la marquise^ dont l'âme est belle et .sensible , reconnaîtra ses torts , et qu'elle saura les réparer ^ et je seconderai de tout mon pouvoir une réconciliation que je désire si vivement. Agnèsparlait avec tant de décision ^ qu'il eut été inutile d'insister; je me soumis^ bien certain qu'Agnès rendrait bientôt justice à la solidité de mes résolutions.

Je ne la quittai qu'à cinq heures^ après midi^ et^ en rentrant chez moi,:

je trouvai un courrier qui descendait .de cheval , et qui me remit un billet de la marquise , dans lequel elle me rappelait avec toutes les expressionsde la passion et du repentir. Cette écriture et ce papier, Ou je crus trour ver la trace de cpelques larmes , me causèrent un extrême saisissement; je

pris une écritoire, et, d'une main tremblante , j'écrivis la réponse suivante :

(c II n'est plus temps !... L'effort qui » a déchiré mon cœur est fait , il m'a » rendu ma raison égarée I... Jerecon- )) nais enfin que , dans une union qui }) doit durer toujours, l'exaltation des » sentimens ne pourrait produire que » des tourmens inexprimables , et que » la compagne de la vie entière ne » peut procurer le. bonheur que par » le charme de son caractère. Je ne » veux être ni un maître inflexible , ni » la méprisable victime d'une volonté I) injuste et capriciefiye. C'est e^yous ^> aim^Qt toujdui^ avec passion, et ei^ n rendait le même hommage à vos }) vertus , à l'élévation de votre âmé, » que je me sépare de vous sans re^ » tour. C'est dans cet instant m'arra* » cher à inoi^P9i4me Umais ma résolu- >) tion est ioéJ^ntnlaltle* Je dhç yom

î44 JEANNE

)) rendrais pas heureuse , cette seule }) pensée r suffirait pour me donner » toute la force dont j'ai besoin. . . Ah !

» croyez ^ moi j sur cette mer agitée » où nous ne sommes jetés quelques » instans que pour lutter contre l'o- » rage ^ ne cherchons point les parages » dangereux livrés à la furie des tem- *) pêtes... Adieu ! ô vous qui me serez » toujours chère !... Hélas! adieu...

}) Ah ! pùissiez-vous apprécier désor- » mais les biens dont on jouit égale* » ment à tous les âges , les seuls biens M véritables, la paix etFamitié. »

^•^H ih^en- coûta j sàits doute > pour écrire cette lettre ; mais je venais de promettre ma foi y et la douce image d^Agnès, si présente à ma ménîoire, soutenait mon courage , surtout quand je me rappelais que la marquise la haïssait ; cette odieuse injustice élevait entre die et moi ^me' barri ère insur*

montable. Je passai la soirée ayee uÀgnès; toutes mes agitations se calmaient auprès d'elle. La seule sérénité de son regard apaisait les mouye-mens tumultueux de mon âme.

Le lendemain matin^ comme je yenajs , en sortant de mon lit , de passer dans mon cabinet , je yois ma porte s'ouvrir et la marquise paraître. Elle ^ît pâle, échevelée, chancelante; l'égarement qui se peignait dans ses

yeux me fit frémir ! Je me levai et

Je m'appuyai sur une table ; une violente palpitation de cœur m'6tait la respiration, j'étais prêt à me trouver mal. Je regardais la marquise avec une espèce de terreur; il me semblait que sa seule présence m'environnait de toutes parts d'un danger pressant

auquel je ne pourrais échapper! »

O combien l'air d'un {profond abattement , et l'expression de la douleur^ u 7

l46 ' JEANNE

rendent touchante la physionomie d une personne qu'on a passionnément aimée !.... Comment surmonter cette pitié si tendre et si déchirante ! . . . . Par un mouvement aussi naturel qu'irréfléchi , je joignis les mains en fixant sur elle un regard suppliant , comme si je lui eusse demandé de m'épargner une scène désolante... Elle s'avança et medit^ d'une voix éteinte : Vous renoncez à moi; eh bien! achevez donc de me tuer, répétez Je*moi!... Je voulus répondre, la parole expira sur mes lèvres tremblantes; un déluge de pleurs inonda mon visage... Si, pendant quelques minutes encore , elle eût continué de parler ainsi, de se' plaindre et de gémir sans colère , je n'aurais pu lui résister, elle m'eût fait tout oublier pour/ elle. Mais elle vit l'état où j'étais, elle crut avoir repris son ascendant sur mon esprit et sur mon imagination ;

DE FRANCE. j^j

Tcspérance, en la ranimaat^ luireadit toute son impétuosité naturelle ; elle m'accusa d'ingratitude et de barbarie, elle se livra à tous les transports d'une passion sans mesure , et en même temps du plus vif ressentiment... Mes larmes se séchèrent, cet emportement inattendu me glaça. .... La véhémence en amour dans une femme a toujours quelque chose qui convient mal à ce sexe , dont la douceur et la modestie forment le plus grand charme ; et , quand cette.véhémence n'entraine pas, elle révolte. ... Lamarquisé n'était plus pour moi qu'un spectacle effrayant....

Mon imagination plaçait à côté d'elle la douce et sensible Agnès: ce parallèle me préservait de toute séduction dan- •gereuse. Je pris à mon tour la parole, et j'expliquai sans déguisen^ent mes nouvelles résolutions, et tout ce qui s'était passé entre Agoès et moi. Pendant

1^8 XEAKKE

ce discours, \e vis. se peiadce âucce&siveuient ^'sur le visage djs iâ nuif qtiise, retonnement , l'emotioii , le dépit ; mais , n'ayant plus d'espoir > sa fierté domina sur tous les sentimens de soa coeur. Elle ne fut plusoccupéé çoede l'idée de se faire un rôle eiitraordinaire et généreux: ellegard^un momentle «ilence ; ensuite , me tendant la xxxaàn :

Soyez heureux , me dit-elle , et je vous

pardonne, tout Je connais enfia

^ue vous n'êtes pas né pour Tétre par

un grand attachement Je w

quitter Paris pour un an« Je vous demande, et j'exige que vous habitiez ma maison de campagne pendant tout ce temps, et que votre mariage soit i:élébré dans cette chapelle où nous

devions Ici sa voix s'aSiiiUiit, elfe

s'arrêta^ -fion émotion pasisa tqute ei>tière dans nK>n cœur..... Je baissai les yeux....^ Voilà, reprit*-élie d'uii toa

DE FBANCE. i4g

plus ferme ^ ce que j'exige de votre aaiitlé y que vous devez^ dii moios me conserver; ceci prouvera à tout le inonde que nous nous séparons sons rupture, quenoussonnnesunîsencore par les liens de la confiance et de l'esfinie; et c'est uae chose essentielle pour ma réputation : me le promettez-^ vous? A cette question , je fis, en balbutiant^la promesse qu'elle demandait»

J'y compte, dit-elle* Aussitôt, ii'ajoutant pas un mot de plus, elle se retourna brusquement et sortit... Alorsr je levai les yeux; je n'aperçus qu'un pan de sa robe qui flottait à l'outbrtuk^e de la porte, et qui- disparut aussitôt.... Je me jetai sur undsinapé^ et je fondis en larmes..... Qae j'étais loin en«' core d'être détaché de cette femme si étonnante par la mobilité de ses impressions et par l'originalité de .son caractère !.... Elle emportait avec elle

l5o JEANINE

tousles prestiges qui m'avaient séduit^ tout ridéal de la jeunesse et de. la vie:

c'étaient désillusions^ je le savais; mais dans cet instant je ne me rappelais que leur charme... Tout à coup, sans savoir ce que je voulais, je me levai précipitamment. La marquise devait monter en voiture sous ma. fenêtre > qui donnait sur la rue , et qui se trouvait au-dessus de la porte cochère de la maison : j'ouvris ma fenêtre, la voiture était encore dans la rue; je ne la vis que par derrière , je la suivis de l'œil avec une profonde mélancolie ,

elle allait disparaître à ma vue

j'étendis les bras : Adieu donc, m'écriai-je , adieu , chimère du bonheur !

^ieu, enthousiasme , transports de i a* liaour !,.... Dans ce moment tout mon courage m'abandonna , la voiture entrait dans une autre rue . , . . . Immobile et glacé , je restai à cette fenêtre peu-

DE FRANCE. i5r

dant plus d'une heure , ne voyant et n'entendant rien y et dans une confusion d'idées que je n'osais chercher à débrouiller. On me tira de cette stu-* peur en m'apportant une lettre d'Agnès. Son nom me fit tressaillir; ce nom toujours chéri ne me calma point, il

n'était pour moi qu'un reproche

J'ouvris sa lettre avec un trouble qui s'accrut en la lisant. Agnès me mandait que la marquise était venue chez elle ; que leur entretien avait été tendre et touchant ; que la marquise l'avait embrassée plusieurs fois. Agnès terminait sa lettre par ces mots : (c Elle » est incapable d'artifice et de fausseté, » sa jalousie n'était qu'un caprice ; » mais sa passion pour vous , et la gé* » nérosité de son âme , sont réelles :

» tout peut encore se raccommoder ; » laissez moi agir, et je m'en charge.»

Autorisé par Agnès, je me livrai à

j52 jeanjse

toute ma faiblesse : je m'habillai à la hâte > je fis seller un cheval ^ et je courus chez la marquise. Là^ on me dit qu'elle venait de partir; je n'en demandai pas davantage y ne voulant pas perdre urib minute pour me rendre à sa maison de campagne y où je ne doutais pas qu'elle n'eût' été pour y donner l'ordre de me recevoir. Combien mon imagination s'enflamma en me retrouvant sur cette route avec l'espoir dy rencontrer celle que je cherchais!.... J'allais avec toute la vi^tesse de mon cheval^ regardant toujours devant moi avec un trouble inexprimable ; mais je ne vis point de voiture; j'arrivai ainsi à sa maison....

Quelle fut ma douloureuse surprise lorsque le concierge me dit qu'elle n'y était point venue, et lorsqu'il me montra un billet de sa main qui lui ordonnait de me recevoir avec ma

DE FRANCE. i53

future épouse , de m'y traiter en mai-r tre tout le temps que je voudrais y rester, et de m'obéir en toutes choses!

Elle y ajoutait qu'elle partait dauft rinstant pour un long voyage , et qu'elle ne reviendrait que dans un

an

L'âme oppressée, l'esprit agité de mille pensées diverses, j'entrai dans la maison , dans cette habitation ma^gique, où tout rappelait son souvenir.

Avec quelle émotion je revis dans le salon son portrait qu'elle avait fait faire à ma prière , et pour me le donner ! Et je ne la verrai plus ! m'écriaisje; et pour prix de tant d'amour c'est moi qui l'ai bannie 1.... Avant de me connaître , sa vie était brillante et paisible; maintenant elle fuit, elle est errante; elle va chercher sans doute une solitude obscure , poui* y pleurer en liberté... • Ah! qu'elle avait raison

l54 JEANNE

de m'accuser d'ingratitude et de barbarie L.... Le sacrifice qu elle exigeait n'était qu'une épreuve ; elle né haïssait point Agnès ; elle l'eût aimée avec le temps.... Ces pensées me désespéraient dans un lieu où tout exaltait mon imagination.... où je ne voyais

qu'elle J'envoyai mon valet de

chambre à Paris s'informer chez la marquise de la route qu'elle avait

prise En l'attendant, je m'enivrai

de souvenirs; j'errais comme un insensé dans ce vaste château et dans les jardins, je formais le projet extravagant d'aller rejoindre celle avec laquelle et sans laquelle je ne pouvais vivre , celle dont il m'était impossible de supporter l'exigence > l'égoïsme , la violence et les bizarreries, et celle qui, en même temps, maîtrisait mon imagination, et qui rendait insipide à

DE FRANCE. i55

mes yeux la douceur du repos et de la

tranquillité !....

. Le valet de chambre que j'avais envoyé à Paris revint , et me tira de ce dangereux enchantement : les nouvelles qu'il m'apportait me confondirent, et fixèrent enfin mon cœur irrésolu.... La marquise n'allait point chercher une retraite, une solitude jéllQ avait pris la route de la Provence, et elle se rendait à la cour du roi René..; Elle avait surtout besoin d'hommages et d'uii adorateur passionné, et, en me perdant, le premier mouvement de sa douleur était de s'occuper du soin de me remplacer..... Telles sont les femmes enthousiastes , qui s'abandonnent à la violence d'une ardente passion :

on ne doit ni compter sur elles , ni croire à leur sensibilité; leur amour n'est produit que par le désordre de lem^ imagination et par l'ambition de

l56 JEANNE

leur vanité. Quelle différence cTune telle passion à ce sentiment pur et généreux^ timide en s'exprimant^ craintif pour se plaindre , courageux pour dire des vérités utiles^ intrépide et sublime quand il faut se dévouer^ et pardonnant toujours sans eflFortJ C'est ainsi que sait aimer une femme sensible y lorsqu'elle possède les vertus de son sexe.

La marquise fut reçue avec transport à la cour du roi René : ce prince fît pour elle mille folies éclatantes; la iparquisjB se fixa à Aix; elle y perdît sa réputation j et ne la regretta point; elle était l'objet de l'adoration d'un roi qui jouissait d^une grande re- * nommée , et qui la chantait avec enthousiasme dans ses vers; elle faisait du bruit, et elle se persuadait qu'une brillante célébrité préserve toujours

du niepris: idée bien fausse >surtoul; dans une femme.

Pour moi, en cessant de Testimer, je repris véritablement le repos et ma liberté.^ et, 6n donnant ma foi à Tinxiulgente Agnès , j'abjurai sincère** ment mes erreurs , et je connus enfin que ce n est pas dans le trouble etdaxis l'agitation d'une passion impétueuse qu'on peut espérer le bonheur, mais qu'on le trouve sûrement dans le fidèle atta,cbement d'une âme angélique et sensible.

Dunois termina ainsi son récit, qui charma la duchesse d'Orléans. Elle avait vu avec une satisfection inexprimable rheureuseimpression qu'il avait produite sur l'esprit de Louis qui lui en avait appliqué les traits les plus intéressans. Combien elle se trouvait heureuse dans cette maison , loin du grand mond^'; où tout semblait con^

l58 JEANNE

courir à la rapprocher de l'objet de toutes ses affections! D'ailleurs elle aimait passionnément la campagne > et elle avait un goût particulier pour les fleurs et pour leur culture. Louis s'était plu à lui &ire arranger un petit jardin séparé du parc , qu'il avait orné de caisses remplies des plus belles fleurs. Il en posa une de sa main sur un tertre de gazon ^ entouré d'un banc de verdure, et placé au milieu du parterre'; cette caisse contenait un superbe rosier : c'était de toutes les fleurscelle que Jeanne aimaitle mieux j et, de ce moment , elle l'aima presque exclusivement, et elle se promit bien de cultiver seule ce rosier qui lui était si cher.

Un matin , au lever du soleil , Louis et la comtesse de Dunois entrèrent dans le jardin de Jeanne. En approchant du tertre de gazon, la comtesse

DE FRANCE.! iSg

fît arrêter Louis, en disant : Regardez le rosier et le joli tableau!.... Louis lève les yeux, et il voit une main charmante tenant un arrosoir qui versait de Teau sur un des côtés de la caisse ; le reste de la figure était caché par le feuillage de Farbuste, à l'exception de deux superbes tresses de cheveux, qui, dans ce mouvement, s'étant détachées du peigne qui les retenait , retombaient sur une branche chargée de roses , et s'étendaient j usque sur la caisse. Louis admira et les cheveux , et les roses , et cette jolie main ^ bienfaisante même pour les fleurs dont elle ranimait la fraîcheur et la vie.

Oui , dit-il , c'est le ciel qui a donné une forme si charmante à cette petite main , destinée à se sanctifier par tant de bonnes actions ! cette main qui a tant travaillé pour les autels et pour les pauvres , et qui fat toujours prête

l6o JEANNE

à essuyer les pleurs de l'infortune !

Ah ! quand on se rappelle combien elle est pure , et tout le bien qu'elle a fait , avec quel sentiment de respect et d'amour on admire sabeaaté!...

Louis parlait encore , lorsque la com«lesse^ le quittant brusquement^ Tole au secours de Jeanne , car elle s'aperçoit que ses beaux cheveux étaient accro* chés à des épines. En effet , Jeanne , dans la crainte de les arracher , n'osait changer de situation ; la comtesse la délivra. Pendant ce temps , Louis s'é^ tait avancé ; il ne voyait pas ^ncorc Jeanne y qui , dans ce moment , était immobile derrière le roèier. Il tira de sa poche un crayon , et il traça sur la caisse les vers suivans :

Bonté touchante et naturelle Qui ne se démentit jamais !

Elle se cache et répand des bienfaits :

^h4 je la reconnais ! c'est elle....

DE FRANCE. iQi

Jeanne lut ces vers avec ravissement : Ah ! s'écria-t-elle , jamais l'amour et la galanterie n'en ont inspire d'aussi flatteurs. — - Je le crois bien , reprit Louis; que sont leurs exagérations auprès des louange&^que l'on peut vous donner! Jeanne ne put répondre que ces mots : O que je suis heureuse!..,-

Louis se promit de prendre désormais^ pour son cachet particulier, une pierre gravée, représentant le rosier tel qu'il l'avait vu d'abord, portant les tresser de cheveux, arrosé par cette pereonne cachée , et avec le dernier vers de son quatrain.

Le soir même , dans ce même jardin , Louis eut un long entretien avec Jeanne : ils étaient assis sous un berceau de chèvrefeuille ; les rayons de , lalune^ s'adoucissant encore en passant à travers le feuillage , donnaient h

l62 JEANNE

peine assez de lumière pour disfin*guer faiblement les objets. La nuit, la pureté de l'air , le parfum des fleurs , tout disposait Tâme à la rêverie et à la méditation. Après un long silence, Jeanne prit la parole ; elle parla du bonheur dont elle jouissait depuis qu'elle était à la campagne. Je puis dire aussi , reprit Louis, que je nai jamais goûté une satisfaction plus douce et plus pure. Ne trouvez -yous pas, poursuivit-il, un rapport étonnant entre l'histoire de Dunois et la nôtre , du moins dans les caractères et les sentimens ? J'ai souvent éprouvé tout ce qu'a ressenti Dunois. La fière et vaine Athénaïs ressemble , à beaucoup d'égards, à la marquise de Melozi : votre esprit est plus étendu , plus cultivé que celui d'Agnès ,• mais vous avez sa douceur , son indulgence ; vous êtes ; comme elle ; incapable de

DE FRANCE. i65

VOUS livrer à une grande passion....

vous ne connaissez pas l'amour?....

Cette dernière phrase ; prononcée avec un ton interrogatif , surprit et

troubla Jeanne Elle garda le si-*

lence. Louis attendait une réponse ; et Jeanne enfîn^ prenant la parole : Je ne conçois pas , dit -elle, la jalousie et les emportemeus de l'amour ; mais je sais que je vous aime mille fois plus que ma vie... — Je serais bien ingrat^ reprit Louis avec attendrissement > si je l'ignorais. Et pensez-vous n'avoir pas acquis les droits les plus puissans sur mon cœur ? Pensez-vous que j« ne chérisse pas maintenant ce nœud sacré que l'on forma jadis sans nous consulter?.... — Ah ! j'ai toujours pensé que , trouver un cœur aussi^ sensible , aussi délicat que le vôtre , c'était trouver du retour....— Oui, c'est en vain que les passions m'ont

l64 JEANNE

éloigné de vous, nos âmes ne peuvent se désunir, et nous rapprocheront

toujours! Eh bien! soyez donc

tout-à-fait généreuse. . . . -^ Généreuse !

je ne puis l'être avec vous ! quelque chose que vous puissiez exiger, je me satisfais en l'accordant. Je voudrais pouvoir deviner vos volontés , j'y gagnerais le plaisir de m'y soumettre plus tôt. Je me suis souvent consolée de la douleur de ne pouvoir vous plaire, par le bonheur de dépendre de vous, par le charme de vous obéir. Ces paroles furent prononcées avec une voix si touchante , et Louis en fut si profondément ému, que Texcès de son attendrissement l'empêcha de répondre.... Ce n'était point ce trouble violent et fugitif qui enivre la raison, ou qui du moins en suspend l'usage; c'était au contraire cette émotion délicieuse qui pénètre , élève , enorgueillit

DE FRANCE. i65

rame j parce qu'elle y ranime tous les sentimens tendres y purs et généreux... Louis ^ saisissant les deux mains de Jeanne, les pressa afiectueusement ; il sentit couler sur les siennes les plus douces larmes.... Après quelques minutes de silence ; Oubliez donc , lui dit-il , tout ce que je vous ai dit le jour où Ton me remit le soin de veiller sur votre destinée ! Ah I vous seule pouviez me rendre digne de recevoir un tel dépôt I... Je suis votre époux, je veux l'être... Dans ce moment de ravissement et de bonheur, Jeanne allait parler et dévoiler un amour si long-temps contenu ; une joie inespérée et portée au comble n'a plus de secrets ; mais on entendit un grand bruit; plusieurs personness'avançaient à pas précipités : c'étaient Dunois et la comtesse , suivis d'un courrier qui apportait la nouvelle que le roi , toipbé

iQQ JEANNE

tout à coup dans un état qui faisait craindre pour ses jours, demandait la princesse. La piété filiale, suspendant au fond du cœur de Jeanne tout autre sentiment, n'y laissa plus que l'inquiétude et la douleur ; elle partit sur Jechamp avec le duc d'Orléans et la comtesse de Dunois. Le voyage fut rapide, on arriva en peu d'heures dans les avenues du château du Plessis-les- Tours. Le j our commençait à paraître ; on pouvait découvrir cette vaste habitation, sombre demeure d'un tyran soupçonneux et cruel. Où réside le souverain malheureux qui veut régner par la terreur , tout doit annoncer la défiance et la crainte. Des hordes de soldats, courant dans ces environs, y commettaient mille violences , y dépouillaient les paisibles voyageurs , sous prétexte d'arrêter, pour la sûreté du prince ^ les vagabonds et les gens

suspects. Des grilles de fer d'une énorme grosseur formaient , autour du château , une double enceinte ; une garde nombreuse veillait nuit et jour dans les fossés et sur les murailles ^.

En considérant ces tristes précautions du despotisme , Louis se rappelait l'histoire du bon roi René , et sa sécurité dans une chaumière entourée seulement d'une haie de roses. Ah ! se disait-il en secret, combien la bonté épargne aux princes de soins et d'inquiétudes !... Des sujets opprimés ne redoutent qu'un seul homme ; un mauvais roi craint tous les individus d'une nation entière !... On entra dans le château. Tandis qu'on allait prévenir le roi de l'arrivée de Jeanïie, cette princesse s'arrêta dans un salon ^ où elle trouva Madame et toute la cour.

* Historique.

ï68 JEANNE

Louis jugea ■<, à l'accueil plein de hauteur de Madame , que le roi était à rextrémité , et que Madame avait de grandes espérances d'obtenir la régence.

Jeanne , accablée de douleur^ passa dans la chambre du roi. Ce prince ignorait le danger pressant qui menaçait sa vie; on ne le lui avait point encore annoncé; cependant, voulant connaître son état , il avait chargé le vénérable François de Paule de Fcn instruire. Les médecins, qui sortaient de sa chambre , faisaient en ce moment dans un cabinet voisin une dernière consultation à laquelle assistait , par ordre du roi le saint ermite, afin d'en rendre un compte exact.

Le roi reçut Jeanne avec tendresse , elle était le seul objet de ses affections; et Jeanne lui cacha avec soin ses mortelles inquiétudes. Au bout d une demi-

DE fiiance; 169

lieure, François de Paule reparut. A l'Inaltérable sérénité toujours emr preinte sur son front , se joignait Tex* pression d'une profonde mélancolie ;:

son maintien grave et doux avait quelque chose de solennel. Jeanne frémit en jetant les yeux sur lui , elle savait qu'il allait prononcer au roi son arrêt ; elle se flattait du moins que la charité chrétienne l'adoucirait, et qu elle laisserait Te spérance ! Nul setf timent humain ne peut rendre aussi compatissant que cette ardente chft< rite , seule passion des élus , et porr tion divine de cet amour immense qui créa Thomme et l'univers. Cette charité n'a point de bornes ; maîs^Ue varie de formes; suivant çç que lui prescrit la sagesse qui la dirige. Elle est tantôt douce , patiente , ingénieu-*.

se ; tantôt véhémeiite et sévère : sous.

ce3 apparences diverses , elle agit par u 8

lyO JEANNE

le même principe ^ elle est toujours la même.

A l'aspect de Termite , le roi tressaille , et la terreur qu'il a tant de fois inspirée / se peint d^une manière effrayante sur tous ^es traits... Eh bien!

demandi3L-t-il d'une voix tremblante , qu'a-t-on dit? A cette rëponÈe l'èrmite baisse les jeux etgarde lésileiiçe,..

Le Tpi ne comprit que trop ^e muet et tnorne langage. .... Je mé sens mîetlx', reprit-il, parlez... Sire, ré-** pOTdrt'Fërniité, votre tnajestë règne' et comniandé eiicbrë ; elle pe.Ut enr Core signer des actes 'dé clémence, réparèi'.dés injustices, révoquer des Oi> .

di*es ""'ferôp' rigoureux ; mais le, tenips

rite !... .Uétértiîté va .s'<)uvrir 'poiir votis.;. Votre màjestç n'a pas vingt*- Quatre heures à vivre.^. A celte sea-'

tence , le roi pâlit ; et Jeanne^ baignée de larmeSy se jette à genoux au chevet du lit de son père... Ce prince saisi, consterné , resta long-temps sans proférer une parole : il essayait de prier; quand il voulait implorer la miséricorde suprême , son imagination épou* vantée lui retraçait tous ses crimes , et lui faisait entendre une voix foudroyante qui lui criait : Tu as été sans pitié f tu as versé des flots de sang y tu as cru te garantir deâ attentats que tu craignais , en te formant autour de tiat demeiire un affreux rempart d'échafauds!... Le roi tout à coup fris* sonYie , une pâleur livide couvre son visage , sa poitrine se gonfle , sa res-^ 'piration se précipite, ses yeux deviennent hagards et fixes , sa tête s'égare!... Il croît voir apparaître tous les spectres sanglans de ses victimes , ces fantômes menaçans se pressent

en tumulte autour de son lit , il voit avec horreur que leur nombre est si grand qu'il ne peut les compter !...

Dieu! s'écria-t-il d'une voix éteinte ; le duc de Nemours I... Son sang, que j'ai fait rejaillir sur ses jeunes enfans ^, ce sang qui crie vengeance , coule encore^ il retombe sur ma tète, il me glace et m'inonde!... A ices mots une horrible convulsion lui coupe la parole ..•• U lui semble que le spectre lui adresse ce terrible discours ; T!ei courtisans et tes flatteuris t'ont pour jamais abandonné , ils ont dispara sans retour , tes derniers momens nous sont livrés y tu ne verras plus que nous!... L'infortuné prince, pour se * dérober à ce supplice , ferme en vain les yeux ; les redoutables £stnt6me8 le poursuivent > il les retrouve tous au

* Hi^tori<iue.

t)Ê FRANCE. . 173

fôndde sa conscience. Cependant^ vers la fia du jour ^ la touchante ferveur des prières du saint ermite et de Jeanne , et les pleurs de la piété filiale, parurent avoir obtenu du ciel quelque soulage^ ment à ses maux! Sonefirayante agita^ tion se calma par degrés ; mais son ca^ ractère despote et dominateur ne le quitta point : pour se distraire de ses terreurs, il voulut régnerencoresur le bord même de la tombe ; il fît appeler ses ministres y et passa la nuit à donner différens ordres ; il prescrivit même le cérémonial de sa pompe funèbre ; et y comme s'il eût voulu que le dauphin dut le trône à sa volonté y et non à l'hérédité , il commanda le matin à tout ce qui l'entourait , d'aller sur-lechamp le saluer en qualité de roi de France , et de lui prêter serment ^

"^^ Tous ces détails sont historiques.

X74 JEANKl

de fidélité. Jeanne^ toujours attachée au cheTet du lit de son père , ne le quitta pas une minute durant le jour et la nuit. Sur Ja fin du second jour^ le roi tomba dans les con** vulsions d'une longue et douloureuse agonie ; il expira dans les bras de Jeanne vers le milieu de la nuit suivante. On arracha Jeanne de ce lieu funeste ; elle était épuisée dç dour Jeur f de veilles et de lassitude : on la porta dans une voiture qui prit aussi»

tôt la route dé Paris , et qui la conduisit dans son palais. Ainsi finit le règne de ce prince si redouté durant $a vie y si justement déshonoré après sa mort , malgré l'éclat que sa valeur et ses exploits guerriers répandirent Sur sa jeunesse; car rien dans les princes ne mérite autant d'inspirer le mépris , rhorreur et l'indignation , que la duplicité , la tyrannie et la cruauté-

DE PKANÇE. 175

Louis XI ne persécuta quejes grands, et n'opprima qu eux j il sut respecter les droits des autres cistes , et ceux du peuple;. ^1 fiit parmi les rois di9 France le seul l^ran constamment populai-* re ^. U ne pesa poîjât les suffrages , il les cœupta; il eut pour lui le plus grand nœnbre. C'est un bon calcul pour un roi ^ mais <juand.il yjointla justice et l'humanité, envers tous; sans ces conditions , la masse qui l'applau»

dit de sou vivant n^a point de voix dans Favenii* ; elle n'empêchera pas sa mémoire d'être flétrie et détestée, on a fait un mérite à Louis XI d'à*

voir prodigieusement accru rautorité

■ ■ ' ''■ ■ ■ ' { * ' ■' ■ I ■ Il I

* « Soui^nt il lui arriyâit d'aller seul dans les » rues , d'entrer cbez un simple citoyen , chez » un artisan , et de s'asseoir à sa table , si c'était » f heure du repas : il les appelait lui-même » fréquemment à îa sienne. » Rhgne de Louis XI ^ par M* Alexis Dumesnil^ . . ■ ^

Iy6 JEANNE

royale; maïs peut-être, en Taugmen* tant beaucoup trop, a-t-îl été cause des secousses violentes qui depuis ont ébranlé et renversé le trône. Il manque toujours quelque chose d'essentiel aux combinaisons les plus spirituelles et les plusréfiéchies des mauvais rois. La Providence ne permet pas que rien de solidement utile puisse être le résultat de l'injustice et du meurtre. Comme les terres arides qui ne produisent que des ronces , les tyrans, dans tout ce qui est bienfaisant et généreux, sont frappés de stérilité ; et les grandes conceptions qui ont heureusement influé sur le bonheur du genre humain, ont toujours été les fruits du véritable génie , celui de la bonté.

Depuis la mort du roi , les intrigues à la cour se poursuivaient avec un prodigieux redoublement d'activité; car elles avaient commencé dès

DE fRAÎÎCE. 177

le premier jonr de sa maladie. Madame avait laissé a Jeanne le soin de veiller son père ; elle n'avait songé qu'à s'assurer la régence ^ en ôtant au duc d'Orléanstoute espèce de part dans le gouvernement*. Elle en vint d'au« tant plus facilement à bout , que dans ces premiers momens, où la moindre négligence peut devenir si préjudiciable > Louis ne fiit occupé que de Jeanne. Cette princesse , dont la santé était si frêle ^ succomba à la fatigue des insomnies , des veilles , et à l'impression qu'avait produite sur son cœur le spectacle horrible dont elle venait d'être témoin. Dès les premiers jours de sa maladie y une fièvre brûlante;* une extrême faiblesse, donnèrent tout à craindre pour sa vie ; la comtesse de Dunois et le duc d'Orléans ne la quit-

:^ Historique^

j^S JEAlSfNÉ

tèrent ni jour ni nuit Louis^ plongé jdans la plus profonde affliction y chargea ses amis de ses intérêts politiques , quoiqu'il sût parfaitemeut que per-^ sonne y dans cette . circonstance , ne pouvait le suppléer ; mais il trouvait une sorte de consolation à sacrifier l'ambition à son devoir et à sa dou* leur. Le sixième jour de sa maladie , Jeanne tomba dans un^ espèce de lé«* ^afgie y que les médecins jugèrent mortelle. On épuisa vainement tous les remèdes pour l'en tirer. Vers le milieu de la nuit, elle fît un léger mouvement et un faible soupir ; Louis crut que c'était son dernier souffle , et qu'elle expirait. ... Il fit signe à la comtesse , et à tous ^ceux qui étaient dans la chambre, de soitir. La comtesse s'évanouit, on l'emporta ; et Louis, se jetant à genoux près du lit , regarda , en tressaillant, le triste, objet qu'il

DE FKANCE. 17^

avait sous les yeux. Cette touchante figure , rendue plus délicate encore par la maigreur^ paraissait être celle d'un enfant , et l'intérêt que lui àpn-^ nait cette illusion , était augmenté encore par son excessive pâleur, et par l'expression de douceur et d'innocence que ne pouvaient voiler sur ce visage les ombres même de la mort« Tout est embelli par la tepdresse et la pitié réunies. Dans cet instant p Louis trouva quelque chose de céleste datis la physionomie de Jeanne ; il la contemplait avec mie douloureuse admiration Ange I dit-il,

que j'ai trop long-temps méconnu^ ou du moins. négligé, toi que le ciel m'avait donné pour me faire adorer la vertu , je t'ai souvent affligé, j'ai vu.

quelquefois couler tes larmes ; je n'aî jamais entendu tes reproches , tu ne m'accusais même pas en secret^ tu

l86 JEANNE

ne savais que plaindre et pardonner.

Amie si tendre et si généreuse , tu emportes dans la tombe toute la paix ^ tout le charme de ma vie. Qui me ramènera si je m'égare encore? qui me conseillera, qui me guidera?...* Quoi !je n'entendrai plus ta douce et mélodieuse voix ! cette voix qui sem-'

hlait venir du ciel ! et dont 1^ son

enchanteur n'a jamais frappe mon oreille sans me rappeler tous mes devoirs.... En disant ces paroles> un déluge de pleilrs inondait son visage*. . .

Il tenait ime des mains de Jeanne , et dans ce moment un rayon d'espérance fit palpiter son cœur» ... Il crut s'apercevoir que cette main glacée se réchauffait un peu ; tout à coup il sentit sur la sienne une légère pression!....

Hors de lui-même , il regarde Jeanne , et il voit deux larmes s'échapper de ses paupières et couler sur ses joues....

DE-rRAHCE. i8l

Elle vit! s'écria-t-il avec un transport inexprimable. U appelle, on accourt; les médecias rentrent, examinent la malade , et^ après avoir écouté ce que leur dit le duc , ils déclarent que la princesse est tombée dans cette sorte de léthargie qui anéantit , ou du moins qui suspend l'usage de presque tous les sens , mais dans laquelle ou conserve la rùson et la faculté d'entendre.... Us ajoutent que , dans cet - état, l'àme, n'ayant plus de liaison avec les sens^ ne peut exprimer ce qu'elle éprouve ; que , cependant , un violent effort peut lui rendre tout son empire sur le corps , et que c'e'tait ainsi que pouvaient s'expliquer les larmes d'attendrissement que la princesse venait de. répandre. Cette explication exalta l'imagination de Louis ; il avait un cœur profondément sen-i ^ible , une tête vive et romanestjne ;

l8i JEANNE

il lui semblait qu'une âme si pure, «dégagée des sens, était suspendue entre le ciel et la terre, et qu'en cet état elle devait être plus grande , plus tendre et plus sublime encore ^ semblable à ces précieuses vapeurs quelart sait extraire des plantes bienfaisantes , et qui , se détachant d'une enveloppe matérielle, réunissent et perfectionnent, ens'élevant , toutes leurs vertus concentrées.

Louis croyait que communiquer avec cette âme , c'était correspondre avec un esprit céleste^ Ahl dit- il , puîs^ qu'elle m'entend, elle aura la force de me répondre ! A ces mots , il s'assit sur son lit , prit Jeanne daiis ses bras , et tandis que, par l'ordre des médecins, on frottait avec des linges brûlans les jambes de la malade : Reviens du ciel , s'écriait Louis, où sans doute ton âme angélique , af&anchie de ses liens terrestres, s'est élevée pendant

DE FRANCE. l85

<}uelques instaxis ; reykiis animer ce tovps si chaste , si pur et si digne d'une telle âme ! reviens.. .• ne m'abandonne pas au milieu des prestiges , des illu>jsions dangereuses qui m'environnent ; reviens pour être mon ange tute'laire , •et pour me garantir des orages des passions !..« Réponds-moi! c'est fnoi ^ui t'appelle, c'est ton ami, ton époux! . .

A ce mot prononcé fortement et à haute voix, Tainour , par un puissant éflFort , rend Jeanne à la lumière ) et ferriie sa tom:be entr'ôuverte. Son premier regard se repose avec ravissement sur Louis, qui la serine .dans ses bras et contre son sein ; son nom chéri est le premier mot que sa bouche pro* nonce ; leurs pleurs" se confondent ! . . .^ H^ ËOÉitent àAtïB feët instant cette félicité suprême^dés atomes bienheureuses , qui ,'aprés ayiiîr'éië réunies sûV la teh^e' par une affettîon légitime , se retrou-

l84 JEANNE

vent dans l'éternîté. . . . O vertu , seul lien véritable parmi les êtres créés pour rimmortalité , auguste et tou« chante vertu, voilà tes prodiges !...

Jeanne était adorée de tout ce qui Tentourait ; dans tout le palais Fivresse de la joie succéda au deuil et à la plus profonde affliction ; on courait en tumulte , on s'embrassait en s'écriant :

Elle nous est rendue /../On alla chercher la comtesse de Dunois , dont les ti^ansports égalèrent la douleur qu'elle avait ressentie. Ce jour fut le plus beau de la vie entière de Jeanne; le ciel y à travers mille épreuves rigoureuses , lui réservait encore quelques instans de bonheur; mais ils ne furent plus sans mélange.

Lorsqu'elle fut en état de poêler ^ elle raconta qu elle avait çn effet p durant sa léthargie, conservé assez de connaissance pour entendre toujours

Dî: FRANCE. i85

la Toix de Louis, et que ses dernières paroles , eu retentissant jusqu'au fond de son cœur , avaient ranimé en elle tous les principes de la vie.

Tandis que ces choses se passaient au palais du duc d'Orléans, Madame s'assurait la régence sans partage, et par tous les moyens que peuvent employer la plus violente ambition , et Je plus ardent désir de se venger de celui qu'elle avait aimé avec empor-.

tement et qu'elle haïssait avec fui-eur." Le deuxième jour delà convalescence de Jeanne, Louis fît enfin de son côté des démarches , mais il n'était plus temps ; malgré ses droits et la iaveur publique il échoua, et la duchesse de Beaujeu fut solennellement déclarée régente*. Louis ne puts'empècher de témoigner son mécontentement dans des termes peu respectueux pour la ré-

"i* Historique.

iS6 JËAiii^s

gente; et le premier acte d^autoritë ée cette dernière fut de l'exiler dans une de ses terres ; à trente lieues de Paris.

Le duc représenta vainement que Jeanne ^ à peine convalescente , avait besoin de ses soins ; il fallut se sou'* mettre. Il s'en consola en pensant avec raison que cette cruauté rendrait la régente odieuse ; il ne se trompait pas^ le public fut d'autant plus indigné, que Jeanne accablée de chagrin retomba malade : l'exil n'en eut pas été un pour elle , si jelle avait pu suivre Louis; mais elle n'aurait pas eu la force de soutenir le mouvement d'une voiture. Elle reprit la fièvre et se remit au lit, qu'elle n'avait quitté que depuis peu de jours. Madame se vit ainsi forcée , par la clameur publique, de rappeler le duc d'Orléans, qui fut accueilli avec transport à son retour à Paris. L'enthousiasme qu'il excita

DE tRASCÊ. iSj

e^taSpera au dernier excès la Iiaîne de la régente ; elle trouva mille autres raoyei](^dele persécuter, Elledépouilla de leurs e]tnplois tous <:eilx qui profes-> saieat un grand attacheinéirt pour lui; elle en exila plusieurs quelle envoyadans des lieux malsains et à dVnormes distances' de Paris -^^iDunois^e trouva, enveloppe dans cfe nombre;»

mais Louis se plaignit si hautement et agit avec tant d activité auprès du conseil de régence, qu'il parvînt à jfaîre .

révoquer cet ordre. Ce fut inutilement qu'il fit ensuite les; mêmes démarches ► pour ses autres amisj on ti'élevia aux' premières places de l'état que Ceux dont ' il avait eu à se plaindre sous le feu rof .' "^ Enfin , on lui fit essuyer tous les désa*gréraens journaliers qu'il était possible ' de lui donner dans sa position ^ et

* Hbtorique.

i88 JEANNE

qu'une haine toujours active et induS' trieuse peut imaginer *.

Le retour de Louis préserva Jeanne d'une rechute dangereuse; mais sa santé se rétablissait lentement , et sa convalescence fut aussi longue que pénible.

Cependant les ennemis de la France n'ignoraient pas la persécution dont l'héritier présomptif du trône était Tobjet; cette mésintelligence entre Louis et la cour y et les orages inséparables d'une régence, leur donnaient Tespérance de pouvoir bouleverser ce beau pays , dont ils enviaient l'éclat et la prospérité**. Ils savaientbien qu'on ne détruit point une nation fière et belliqueuse^ qui trouve toujours dans son courage de$ ressources inépuisa-

* Historique.

** Htttoiique.

DE FRANCE. i8g

Mes quand on veut la subjuguer ou l'avilir ; alors toutes les inimitiés sont suspendues , tous les partis se réunissent pour la défense commune, et tout Français devient un soldat intrépide.

Les ennemis ne comptaient que sur la mobilité d'un peuple que son goût pour la nouveauté, l'ardeur de son imagination et sa sensibilité même rendent plus susceptible de séduction qu'aucun autre. On lui conseillerait vainement des lâchetés ; mais il est facile de l'égarer en lui parlant de gloire et de bien public : ces mots magiques en France ont toujours produit toutes ses erreurs; jamais on n'arrachera les Français d'i|ne mauvaise route, en leur en montrant les périls; il semble que le danger soit pour eux un attrait de plus f il accroît à la fois leur audace et leur enthousiasme. Pour les dégoûter d'une entreprise condamnable , il

serait inutile de leur démontrer qa*ell«f est extravagante et qu'ils doivent y échouer; dans toutes les choses 'qu'ils désirent vivement, ils n'admettent jamais l'impossible , ils n'y croient point.

Mais qu'on leur prouve que ce qui le^ charme et les entraine manque de grandeur^ de justice et de générosité, ils y renonceront sans hésiter et sans effort. Aimable et brillante nation que n'intimidèrent jamais la violence et les menaces , qui double de force contre l'autorité hautaine et arbitraire , que gagne toujours la clémence, et qui accorde tout à l'amour* !

* On a ployë , en 1 798, sous letègne delà ter" reur^ mais uo an , et ce fut par l'enchantement du mot liberté' (synonyme alors dans l'opinion degrandeur et de gloire); ce fut ensuite par un encbaîoe^ ment de séductions toutes nouvelles dans ce temps , et par l'enthousiasme que causaient les prodiges de valeur et le» victoires des armées françaises.

DE rïtAN^GË. igi

Le duc de Bretagne, François II , qui avait plus d'une fois été le jouet et la tictime de la duj^cité de Louis XI , nourrissait au fond du cœur une haine mortelle contre la France; comme si une nation était responsable des vices et des torts de son souverain ! Aussitôt que Louis XI eut les yeux fermés , le duc de Bretagne envoya en France , mais sans caractère et sans mission apparente , un agent secret * , le comte de R*'^*..

C'était un de ces intrigans auxquels le mépris même assura une sorte d'existence ; on peut impunément les désavouer, et par cette raison les gouvernemens les emploient souvent dans le début des grandes affaires politiques. Le comte deK^** croyait être un homme d'état , parce qu'on ^ ,.111 ----- -, ^

* Historique.

1^2 JÊAîlNË

lui confiait sans cesse le rôle d'espion , rôle moins dangereux ( et parlà beaucoup plus vil ) dans les cours que dans les camps. Il s'enorgueillissait de sa duplicité y qu'il regardait comme une grande supériorité de génie. Il est vrai que^ dans ses négociations clandestines avec ceux qui n'avaient point de probité, il réussissait ordinairement ; car il était difficile de l'égaler en fausseté : mais, quand il avait affaire a des gens d'un caractère droit et loyal, il échouait toujours, et par les moyens même qu'il employait pour les séduire. Le fourbe le plus adroit est toujours grossier, quand il veut gagner un honnête homme ; Je manque de délicatesse devient, dans ce cas , un défaut d'habileté.

Le comte de R*** fut chargé de voir le duc d'Orléans, d'aigrir son mécontentement, d'exciter son am-

hhion^^r^ti4»lr)fil qf^m ^^^ i^^Âlf en 4:tps5jlç 431G 4'Prleansj,î|;p(B fe^t^ fl^jir

ippur. les^prwai^es. LesjJjus jipirituek^ -eeux qui 5ai|peat ;l^.,soçij8tp,.n'y pop-

ff^^nii 4f l^'i^epi^^^^^^tlon et .de la ^fetigue deg; flfa}respi I|$ septeafr çpnf^^ r&ém^nt que |x>ut est illusioa autour d?euX» -et que Fesprit observateur, qui .lej^r idann^^it une supériorité- si vée\le\ désenchanterait souvent leur . brillante existence : on expose . aisément sa vie pour la gloire; on sacrifie

^ Historique.

î§4 ■■^H'-i^AmÉa

bien ' ràréWeM '\i> lié kisèa *êe6 pïaÀ^ Sirs et' déé'ciTédfS^ëdttWiteftVd^uî»

trouY^-lé'bëîÀfe dé'R.**'*- aîtlteÊtë; él

fitâta^Yt^nent^t dans soàf in%iHfë. A« Mttl de quélqtie temps^ Ië>côtbte ob-

te i^rifreftfëi il se îf^endit Tiii'ih'«fe««*Sisi^dri>^<Sîfiîi«» Bi^SOmiïftença .par hii dire. '^'é'^ le due die

' ^ 1* ïj

^fté^oëbaMe

sceau du plus gràha ' ôéfcnèV '} que son maître l'avait chargé dë^ lùî ofiïit lih asile d^ns sa cour. Loûîs,' qui 'brtn lait du désir de qiiîtler la France; ne rejeta jxJirit- iette proposition ; mais H riiotitra une^ grahdè 'irepugnance à Fabauduau er en fugitif-, c'est-à-dire, sans la permission de

DE FRANCE. ig5

son souverain; il ajouta que tout prince du sang qui manque à te qu'il doit à son roi , dégrade sa propre dignité. Eh bien ! monseigneur , reprit le comte , il ne tiendra qu'à vous de rentrer en France d'une manière si brillante qu'elle effacera l'humiliation de votre fuite. Comment? dit Louis. A cette question, faite avec l'air d'une vive curiosité , le comte ne douta point que Louis déjà ne l'eût entendu /et qu'il ne fut •très-favorablement disposé à entrer dans ses vues. Puis-je, monseigneur, répliqua-t-il , parler sans aucun détour et en toute liberté ? — Toujours avec moi. — Ainsi donc, point de préambule, la franchise, la vérité, la pureté des intentions les dédaignent, et surtout quand on a l'honneur de parler au prince le plus éclairé de l'Europe. Monseigneur, la

ïg6 JEANINE

régence est universellementaLhorre'e; la France entière vous adore , et vous proclame par son admiration et son amour : voilà le plus beau droit qui puisse placer un prince sur le trône...

Pour le bonheur de votre pays, vous fd^vez y monter, et le duc de Bretagne vous secondera de tout son pouvoir dans cette grande entreprise.

— Non , monsieur , reprit le duc d'Orléans d'un ton ferme et sévère, je ne croirai point que votre maitre vous ait chargé d'une semblable pn)position ; si ses principes ne l'empêchaient pas de la £aire , il sentirait du moins que nul souverain , pour ses propres intérêts, ne peut Êivoriser un si coupable dessein. J'ignore si j'aurais les qualités qui font .régner avec gloire ; mais je sais qu'il faut , avant tout, qu'un roi soit un hon* aête homme, et un usurpateur ne

DE FhAfîCE. îQ^

saurait 1 être. Celui qui ne peut s'approcher du trône que par des tra-* hisons , qui n'y peut monter que par un éclatant parjure, et en excitant dés guerres civiles et étrangères ; celui-là, dis-je, est à jamais indigne de régner sur une nation généreuse* Je serai jusqu'à mon dernier soupir fidèle à l'honneur , à mes semiens ^ c'est-à-dire, à mon roi; et pour soutenir ses droits et le maintenir sur le trône , je verserais , s'il le fallait , jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Et voilà, je Tose dire , les sentimens que l'on devait attendre d'un caractère tel que le mien , et de la droiture que j'ai toujours montrée dans toutes les circonstances de ma vie. A^ces mots, le comte de R*** confondu, couvert de honte, balbutia quelques mots d'excuse , et se hâta de se retirer.

ig8 JEANNE

Cette conversation apprît du moins à Louis qu'il serait parfaitement reçu en Bretagne; mais^ outre ses scrupules^ il était retenu par un puissant motif; quand la santé de Jeanne lui eût permis de le suivre y il ne l'aurait pas voulu. Louis ^ en s'éloignant d'une cour où régnait Tinjustice^ ne comp?

tait pas s'expatrier pour toujours; la puissance absolue de Madame devait finir à la majorité du Roi , c'est^ a-dire^ dans un an. Ce prince annon*" çait de la bonté ^ Jeanne était sa sœur; il était de la plus grande importance pour Louis de laisser à la cour une princesse capable de le servir avec autant d'intelligence que de zèle et de dévouement. Mais Louis savait combien cette séparation^ si douloureuse pour lui, le serait pour Jeanne, surtout dans l'état d'afiEïiblissement où elle était encore. U résolut d'attendi^^

ï>%i*'ft4.i»G.E- ,§99

peu fprti^^e. Cette prioçesseï suffM^ijsf nufai^ qtt'i^Tit^e.46 la çoi^di^te de la r^eote y lia ilui af^it reprpç]^ëe pliv gieura foi^ Ji et j|M[.a4MEî« *yait réppndu «ryecrtaiiLt d'adgreiir etd'wifuositéi que Jeanne n'espérait plus de pouvoir 1^ rapiener à des seqitimens équitables* Mais^ n'^yf^t^pa^ le inpiûdre.^Q^pçon du désir qu'éprouvait Lipui^ de quitter la France, Jeanne ne pouvait s'aâUger véritablement quand ellç était sure que la tendresse que Louis avait pout elle était le premier sentiment de son cœur. Que je suis heu** reuae I ilisaitrelle à son amie; . quel bon^ beur dé pensât que , si le feu de l'âge et des passions l'égaré encore , s'il devient amoureux de quelque beauté nouvelle r je conserverai toujours des

200 ' J^êaNné

droits ^'ànelîdîsah cûû^plaMe hersait taît'-m^oterîSa'VéritaBIe^ffection ne peut s'àdcôrdcr s&ns^restfmëf: jamais tihe maîtresse ne me la rarira'. Qui ^ttrraît ih-ènlérei* ' de'soiwafe • - ma Aàude iécwnié ? elle est foadëé 3uf soit ïioWe caractère. Ma tk-anquillité fait à lafoisîliôri bonheur et mrà^gloirej lelle vient dé nibii admiratioù pour lui. II. n'y a (|uunë seule chose au m6ndë qui pourrait bouleverser toute tnon- existence I c'est quil prit une pasdiott violenta ^^oar une femme qui réunirait la vertu si Ja > beauté ^ qu'il en fut aimé.^ qu'il le sut et qu'elle eut le courage de lui résister.-.. Mais cela est impossible^ n'est-ce pas? Ditesie*fiioi^ ma chère Agnès.»»* La comtesse sourît de là naïveté de tette question : Eh quoi ! madame , répondit-elle, dans une situation semblable^ si vous ^'étiez pas sa femme ; vous

t)Ë FRANCE. 2ot

cëdwicfÉ âotic ? -^ N€nrï , dit-^élle , j'ai trop :^rë Aéchi copibien une feiblesse de ce genre nous dénature et nous abaîsse/etxombien la route sacrée du ^devoir est: glorieuse et sûre..*.

D'aiileursy-indépendamment de tout principë^^ ]e thérirais la vertu comme le seul moyen de conserver son atta-»

chement. •— Oui , madame^ reprit la comtesse ^ il vous aime de préférence à tout i parce qu'avec raison, vous êtes tie toutes les femmes celle qu'il admire le plus. Que serait-ce donc y s'il connaissait la passion que vous avez pour lui ; s'il savait qu'au lieu de cette paisible amitié qu'il vous suppose , vous avez éprouvé tous les tourmens qu'un amour malheureux peut causer ! Pourquoi maintenant le lui cacher, puisqu'il vivra désormais avec vous, non comme un ami, mais comme un époux?.. é^-llue seule fois^

répondk Jeamw/ gs^ secret fi ;peb9é sn'écbapper ;, el,:iiijeraiia6e deeont «vert alors ^ \é m'en repentirais au}Ou^ d'hui ; toutes les raisons qui me Font fait cacher subsistent : et <}ae gagne* rais-je aie lui révéler? il'nflrtn'en ai* merait pas davantage , et cette indis* crête confidence jetterait entre nous mie sovte d'embarras et une contrainte inévitable. L'amour n'aurait jamais de charme dans ma bouche ; :ah I c6 n'est que lorsqu'il est partagé que son langage est séducteur. Mon inr térêt n'est-il pas de lui donner la plus haute idée du seul sentiment qu'il puisse avoir pour moi ? Ce n'est qu'ainsi qu'il m'est permis d'attendre et d'ob* tenir du retour. Vous le dirai-^je en« fin ? sa tendresse me rend si heureuse^ que toute idée de changement dans nos rapports mutuels ne peut que m'effrayer..*! Ah I ma chère Agnès ^

DE f RANiiîE. ^Q%

je ue pense pas sans crainte qu0 <lan« ijuelques mois/ quand ma santé 4era parÊùtement rétablie^ je ne Serai plu$ pour lui cette amie qui^ dans son ima-* gination et dans ses souvenirs^ nay^l rien de commun avec ces femmes^ brillantes de fraîcheur et de beauté , objets de ses attachemens passagers !..• — Mais> madame^ dît la comtesse^ vous deviendrez mère, et quel lien sacré que celui-là !— Des enfans! re-»

prit Jeanne avec un profond sentiment d'amertume ; des en&ns I hélas ! avec une taille défectueuse, une si mauvaise complexion, une santé si délicate, enaurai-je? ou vivront-ils , ou ne seront-ils pas plus difformes en** core que leur malheureuse mère?.,..

Cette réflexion, qui n'était que trop raisonnable , et qui se présentait souvent à ^n imagination , la frappa plus yivementque jamais dans ce moment;

^04 lËAKlffi

elle pèhôha sa tète sur le sein de son amie , et elle répaiidit nn toi'rent de larmes. La comtesse lui dit tout ce que l'altachement le plus tendre put lui suggérer de plus consolant ; Jeanne Fécouta avec sa douceur accoutumée >

mais elle pleura long-temps Un

malheur plus réel devait bientôt l'accabler.

La régente ne gardant plus de mesures avec le duc d'Orléans, ce dernier, trop jeune encore, et surtout trop fier pour avoir de la prudence, se fit un plaisir de la braver en toute Occasion , et de lui montrer publiquement le profond mépris qu'il avait pour elle. Lorsqu'il allait faire sa cour an roi, il ne voyait que trop, par l'accueil froid et sec qu'il en recevait, à quel poiut ce jeune prince > naturellement si aflable, était prévenu coutTQ lui ; malheur presque

DE fran<:ê. ao5

inévitable des souvierains/qui jugeiat les hommes qu ils ne connaissent pas, non sur des actions publiques et in-* contestables^ mais d'après les senti* -mena de ceux quijeâ entourent, et qui, par une faiblesse si fu)ie$tei sç rendent ainsi complices de la calom*^ nie^ de Fenvi^, et d'une hâiôei qiii leur est étrangère. Bientôt la régentci ,employant tous les moyens de perse, ctition , intenta le procès le plus in* juste au duc d'Orléans, et fît poï*teip cette cause au conseil : l'affaire fut ju-* igée en six semaines; le d^^c fut coïi^ damné ^ ce qui lui fit perdre un tiers de sa fortune. Ce prince, poussé à bout»

éclata, menaça; c'était ce que désirais la régente : elle envenimâmes plaintes; noircit ses intentions, et le duc ea( des avis certains qu'on se disposait k attenter à sa liberté. Alors il se décida k quitter la France, si Jeanne approu>

io6 JEANNE

vait ^aû^ deseàpoir cette violente ré- 6olutiôn. Jeanne y toujours languis* sante ^ ne pouvait rétablir sa santé an milieu de tant d'agitations et de chagrinisj néanmoins elle était loîii de prévoir le coup mortel qui allait la frapper^ Louis lui confia enfin tout ce iju'il lui avait caché jusqu'à ce moment^ ses craintes , l'excès de son ressentiment , les offres du duc de Bretagne. Mais il ne lui parla point du désir qu'il éprouvait de partir ; il lui demanda seulement ce qu'elle pensait d'une telle situation , et ce qu'elle lui

conseillait De partir sans délai,

interrompit - elle d'un ton ferme et sans hésiter; quand vous avez de si justes craintes, je suis mille fois plus effrayée que vous. Et qui sait en effet où s'arrêtera cette odieuse persécution qui , loin de se ralentir, va toujours en croissant?.... Partez; cepen-

DE PRAIÏCE. 1^07

ê^ni ^é nbipnii vott» conteilLsc 1 d'dler Vbud JQ^n dans' ie^^biias: d'un prince qui 'fut f onjotErsirennemi de la Franchi tt qui , -ditroh , s'apprête à lui déclarer )â guerre. . ; you&trouxerez assez d'au^ très ^ites"; mais- parifesç; ?je vous en cotijure; «r^ Vous quitter, dans l'état d'affisûblîdsement Jbù voiis êtes encore !

tjette' idée medéchîre-W cœur. — Ah I si vous, restiez , mes terreurs me feliaient plu^ de niaise votre absence.

Je na gchnrgerai qu?à vous servir;, ce â0Vt>iif ^ cber m'occupera sans cesse, Mf f e retrouverai la farce et la santé i(iiliati!d elles vous seront utiles. Louis admira du fond de son âme ce courage èi cette abnégation de soi-même , qui 1^ soulageaient d'un poids énorme; rien Be l'empêchait plus de s'éloigner; en même temps il n'en sentait que plus vivement le chagrin de se séparer d'une amie sipar&ite. Cette régence si uni-

Tersëllemënt détestée, lia ^Hnil^ifinin bientôt; le» roi ouvrira Jesi .yepx , et .Fôn^ ne tardera :pas îà me rappeler :

d'ailleurs, si vbs soins étaient super* -fins, il voussera Éicile de. vemr mç rejoindre,' et y q^uandnDusrsertins réunis , nous ne nbus croirons pa» exilés, i — Mais décidément y ireprit ' Jëaiibie, où irez-rvous?-^ j£^)ii:dus lai Ûît:,'ré* •pondit Louis, en Bretagne. ..rSoyéz tranquille , poursuîvrt<-il> je me:6Ôu«' î>çiendraî là, comme partout aiUiQurSi ^qtle je suis Français, et priacè.dù is;img roy^L Jeanne ne répliqua que parnn profond soupir. Elle devait caôlier la véritable pensée qui oppressait son

cœur Elle concerta sur-le-champ

avec Louis- les moyens d'assurer sa fuite. Il fut convenu que Iç duc feiivdraît d'être malade j. qu'il se mettrait au lit le soir mêine, et qu*il partirait dans la nuit. Un médecin ; un valet

DE tRANCE. 209

de chambre , le comte et la comtesse de Dunois furent les seuls confidens de ce secret. Dunois combattit inutilement le dessem d'aller se réfugier en Bretajjne. Monseigneur, disait- il, tout fugitif fait une faute en cher* chant un asile chez Tennemi de son pays. Un prince du sang en fait une bien plus grande dans ce cas, puisqu'il manque à la fois au chef de sa famille, à son souverain, et à sa patrie. On n'ignore pas que le duc de Bretagne fait des préparatifs de guerre contre la France. — Mon influence sur lui, reprenait Louis, pourra le décider à ne pas rompre la paix , et j'y ferai tous mes efforts. « — Monseigneur, vous êtes un grand prince; mais ne vous abusez pas : un fugitif , quel que soit son rang, a bien rarement de.

l'influence dans le pays qui lui donne riïospitalité. liOuis XI, encore dau^

-tlO JEAK3NE

phin , n'en eut aucune à la cour de Bourgogne; et, n'ayant pu montrer encore son génie despote et sanguinaire , il n était connu.alors que par de grands exploits de guerre, et il jouissait d une éclatante réputation. Néau-^ moins , sans crédit a la cour dç Bourgogne , il n'y fut qu'un illustre prisonnier, traité avec des formes respectueuses, mais suspect et gardé à vue. Si les réfugiés haïssent leur pays, on les méprise; s'ils l'aiment toujours, on s'en défie : c'est un triste soi^t. Malgré toutes ces réflexions, Louis per* sista ; et Dunois, dévoué à ce prince du fond de l'âme , après lui avoir parlé avec une noble franchise, le suivit sans hésiter. Louis partit à miauiu Jeanne, à laquelle sa sensibilité donnait, lorsqu'il le fallait, un souverain empire sur elle-même, reçut ses adieux avec autant de fermeté que de teu-

dresse; mais, lorsque Louis fut parti, elle se livra à la plus vive douleur.

Une pensée secrète, un triste pres^ sentiment, ajoutaient pour elle une amertume affreuse aux peines que lui causaient une si cruelle séparation et la préférence que Louis donnait a la Bretagne. Il existait à cette cour une jeune princesse déjà célèbre par son éclatante beauté, son goût éclairé pour les beaux-arts , et enfin par toutes les vertus qui peuvent donner un véritable prix à tant de brillans avantages : Louis allait voir Anne de Bretagne :

comment son cœur, si facile à enflammer, pourrait-il résister a tant de charmes réunis? Ah! sans doute, se disait Jeanne, pour cet objet séducteur et digne en même temps d'exciter la plus juste admiration, il va prendre une passion dont rien ne pourra le guérir. Il va aimer comme

rili JEANNE DE FRANCE.

je laîme, O qu'il soufiFrira ! et j'aurai à supporter le double poids de ses lourmens et des miens ! Cette idée ne la quitta plus ^ et, de ce momenl , elle n'entendit jamais prononcer sans tressaillir le nom d'Anne de Bretagne»

FIN DE LA PREMIÈRE ï»ARtlÊ»

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