NOUVELLE HISTORIQUE
. PR^MIEUE PARTIE.
Je .veux peindre, ce que la reconnaissance et^l'ûpiitié peuvent produire dans un cœur sensible et généreux; je veux prouver que l'enthousiasme de l'amitié, comme celui de la gloire;* peut l'emporter quelquefois sur celui de l'amour même. Cette exaltation sublime, fortifiée par le devoir, n'enflamme pas rapidement l'imagination ; mais elle élève l'âme > elle fait jouir avec délice des jsac^ifkes les plus pé-.
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nibles. Eh ! n'est-ce rien de sentir qu'on est capable de former et d'exécuter de semblables résolutions, et d'apprendre à connaître toute la gran* deur de son âme ! Je veux montrer enjfîn que tout n'est pas effort et combat dans ces nobles victoires y et que la vertu, la raison, l'amitié, ont aussi leur attrait; que la pureté de leurs profondes émotions ajoute à leur puissance un charme indéfinissable, et que les séductions de l'amour ne sont ni plus douces , ni plus entraînantes. L'histoire de l'un de nos meilleurs rois n^e fournira ces peintures touchantes; je tâcherai de pénétrer dans tous les replis de la grande âme de Louis XII, heureuse de ne rien devoir à l'imagination qui sait créer et tout embellir : c'est en n'inventant rien , mais .en devinant tous les mou-»
vemens secrets de* deux cœurs magnat
nimes y que je veux obtenir le succès que j'ambitionne.
Louis XI touchait à son déclin y sa santé s'affaiblissait , et il voyait avec lefifroi d'un tyran la vieillesse s'approcher, et lui montrer le terme prochain d'une vie coupable. La religion avait frappé son esprit et son imagination sans toucher son cœur, sans changer son caractère ; il fondait des hôpitaux, il faisait des pèlerinages :
mais la religion ^ absolue dans ses principes ainsi que dans ses dogmes, n'a point de supplément pour l'humanité, la bonté, la justice; les pratiques les plus saintes de la piété ne sont plus que des superstitions , lorsqu'on croit qu'elles peuvent dispenser de suivre un seul des commandemens divins. Plus tourmenté que jamais par une conscience agitée , le roi devenait chaque jour plus farouche
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et plus défiant ; les ministres adieux de ses volontés arbitraires le consolaient de la haine publique en appelant ses cruautés les actes équitables d'une politique habile; comme si une longue et continuelle sévérité pouvait s'allier avec la justice chrétienne, et comme si les rois sans la clémence pouvoient être sur la terre l'image de la divinité!. ...
Louis XI avait trois enfans : le prince qui lui succéda, et qui était encore dans la première enfance , et deux filles , l'une mariée au sire de Beaujeu , duc de Bourbon ( on l'appelait Madame); l'autre , âgée de dix ans, nommée Jeanne de France. Sa main était destinée , depuis sa naissance > au jeune Louis, duc d'Orléans *,
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* Fils -de Charles , duc d'Orléans , et de Marie de Clèves.
qui nWaît que deux ans de plus qu'elle. Ce prince , doué de tous les agrémens extérieurs, annonçait déjà la bonté qui lui fît donner, par la suite , le plusbeau surnom que puisse obtenir un souverain , celui àepère du peuple^ Jeanne fut élevée avec un soin par-»ticulier : la nature lui avait refusé les grâces et la beauté \ mais elle lui pro-> digua des dons plus précieux. On n'eut besoin de cultiver ni sa sensibilité , ni sa bonté ; au contraire , il fallut souvent les modérer; on connut , dès son enfance, que la fortune et l'é»
lévation du rang n'auraient qu'une influence relative sur son bonheur, et que sa destinée dépendrait uniquement des affections de son cœur.
C'était prévoir que sa vie serait livrée à de longues souffrances. Elle était née avec l'esprit le plus juste ^ le plus 4tendu, et une mémoire heureuse.
On lui enseigna l'histoire et les langue$ savantes : elle étonna ses maîtres par la rapidité de ses progrès ^ par son goût pour l'étude , et par le développement précoce de sa raison *.
. La vanité la plus puérile occupe une grande partie de la vie de presque toutes les femmes qui ne sont pas d'une laideur incontestable y et le soin de leurparure ne se prolonge que trop souvent jusqu'à l'âge qui le rend ridicule. Quoique Jeanne n'eût rien de dijSbrme , elle était néanmoins si disgraciée de la nature^ que la flatterie même n'osait tenter de l'abuser à cet égard. Ainsi nulle idée frivole^ n\ille séduction dangereuse n'altéra sa raison , n'en suspendit l'exercice et n'en retarda l'accroissement. Cette raison prématurée y unie à l'âme la plus pure
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et la plus sensible y devint si supé^ rieure qu'elle lui fît connaître tout ce qui devrait être , mais en lui voilant tout ce qui est véritablement.
Elle n'avait point de pénétration pour découvrir le mal ; elle aurait eu plus de peine à concevoir le renversement des idées morales , que celui des lois physiques qui régissent l'univers; une triste expérience lui donna par la suite les lumières qui lui manquaient; ar« Tachée d'un monde idéal, plein de charmes et de nobles illusions , elle crut tomber dans le chaos en découvrant tant de désordres cachés sous de belles apparences , et tous les déplorables égaremens, toutes les inconséquences causées par l'orgueil et râmbition.
Jeanne savait.; depuis sa première en&nce , que le duc d'Orléans serait un jour son époux , et elle prit naturel*
lement j pour ce prince aimable , une affection vive etpure qui perfectionna sa vertu > son caractère , et qui devint bientôt un attachement sublime.
Lorsque Jeanne eut atteint l'âge de J 4ouzi3 ^ns, on la- conduisit en pompe dans la chapelle du roi son père^ où Ton cëlébra son inariage avec le jeune duc d'Orléans > qui venait d'entrer dans sa quinzième année ^. Après la cérémonie , on reconduisit Jeanne dans son appartement, qu'elle ne de- Yait quitter que dans cinq ans, pour sdier se réunir a son époux, Louis> livré aussi à ses instituteurs, n'avait encore entendu faire que l'éloge de l'esprit et des vertus de Jeanne r la voyant presque tous les jours depuis les premières années de sa vie , il était lui-même vivement touché de sa dou'
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teur, de sa bonté et de Tegalité parfaite de son humeur ; il avait de l'amitié pour elle; et, accoutumé à sa figure , il n en remarquait pas les désagrémens. Mais le jour solennel de son mariage, il la regarda, ou, pour inieux dire , il l'examina pour la première fois , et ce fut avec un pénible étonnement. Le contraste malheureux de la beauté des traits et de la taille de Louis avec toute la personne de sa jeune épouse, frappa tout le monde j Louis recueillit à ce sujet quelques paroles échappées à l'imprudence , et peut-être à la malignité. Il fut triste et rêveur tout le reste de la journée.
L'innocence de Jeanne la préservait de toute inquiétude : elle ne savait pas encore distinguer l'amour de l'amitié, et, dans le cœur d'une fepime vertueuse , l'amour est tellement uni à la fidèle et généreuse amitié , que
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l'âge et le temps ne peuvent qu'e'purer cette noble flamme, et ne sauraient TafTaiblir • Jeanne ne sentit que le bonheur d'avoir entendu prononcer à celui quelle aimait, le serment sacré qui unissait à jamais leurs destinées.
L'idée du devoir ajouta à sa tendresse^ et elle ne manqua pas de supposer à Louis le même sentiment. Néanmoins elle s'aperçut qu'il avait avec elle un ton plus sérieux, et surtout plus tranchant : elle en fut d'abord péniblement émue ; ensuite , en y réfléchissant ,' elle imagina que Louis croyait devoir déjà montrer l'autorité d'un mari; cette pensée la charma. Il attachait donc du prix à cette espèce d'empire qu'elle reconnaissait avec tant de joie ; il pensait donc dans tous les instans qu'elle était sa femme ! Elle redoubla pour lui d'égards et de déférences ; elle trouvait tant de douceur
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à le regarder comme son maître ! Elle recevait avec indiffërence tous les honaem^ que l'on rendait à son rang , comme à la fille du souverain; et elle s'honorait de montrer une soumission qui rappelait sans cesse qu'elle était l'épouse du duc d'Orléans.
Deux ou trois années, s'écoulèrent ainsi pour Jeanne dans une heureuse sécurité. Mais^ au bout de ce temps , une observation , frivole en apparence ^ commença à lui donner de l'inquié-* tude f en lui Élisant faire un fâcheux retour sur elle-même. Elle remarqua que^ depuis quelque temps , Louis ne louait presque plus les femmes que 5ur leur figure. Lorsque , dans la conversation f on vantait en sa présence l'esprit et les talens d'une femme qu'il ne connaissait pas^ il s'écriait toujours de premier mouvement : Est-elle jo^ lie ? Cette question si souvent répétée
fit plus d'une fois tressaillir l'inforfunée Jeanne. Elle apprit ainsi , et ce fut avec surprise , que Louis , avant tout, admirait la beauté; c'était donc un grand malheur d'en être entièrement dépourvue ?..•• Depuis ce temps, elle ne jeta jamais les yeux sur un miroir sans éprouver une sensation douloureuse : c'était le pressentiment de toutes les peines qui devaient troubler sa vie. Parmi les personnes admises à lui ÙLire leur cour, Jeanne distingua surtout la comtesse Agnès de Dunois, nouvellçment mariée à l'homme de la 4:^our que le duc d'Orléans aimait le mieux*. Cette circonstance contribua beaucoup a inspirer à Jeanne le désir de former une liaison intime avec Agnès; mais d'ailleurs cette dernière
* On le suppose ici fils de Dunois , le fameux bdiard d'Orléans.
justifiait cette flatteuse préférence par les plus précieuses qualités du cœur et de l'esprit.
Madame/ sœur de Jeanne , et plus âgée qu'elle de dix ans^ yenaitsouveut la voir; mais la différence des caractères, plus grande encore que celle de l'âge, ne .permit jamais une véritable intimité entre ces deux princesses,
La duchesse de Beaujeu n'eut point de crédit sous le règne du roi son père , quoiqu'elle fut la seule de ses enfans qui eut des rapports frappans avec lui par se$ inclinations , ses défauts et le genre de son esprit. Mais les gens artificieux se rendent .au fond plus de justice qu'on ne le croit ; ils ont toujours un invincible éloignement pour tous ceux qui leur ressemblent. La duchesse de Beaujeu, naturellement impérieuse, montra
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de bonne heure une ambition sans bornes; elle sentit qu'il fallait la dissimuler , et elle devint aussi artificieuse qu'intrigante. Forcée de ployer sous les volontés d'un père et d'un monarque absolu ^ elle prit une fausseté qu'elle porta constamment dans tous les détails de la vie. Un orgueil démesuré donnait à toutes ses passions un caractère impétueux ; aux pencbans naturels de son cœur se mêlaient toujours les prétentions de son amour-propre ; l'obstacle et les difficultés irritaient ses désirs ,^ exaltaient son imagination ; et, lorsqu'enfin une impossibilité absolue l'obligeait de renoncer à ses espérances^ elle se livrait en secret à tous les mouvemens d'une colère , d'autant plus dangereuse qu elle savait la dissimuler etla concentrer entièrement au fond de Fàme la plus vindicative. Dans totit
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le Cours de sa vie , elle fat toujours y successivement ou à la fois y occupée avec ardeur de deux choses , d un succès ou d'une vengeance. En voyant vieillir le roi , elle forma le projet de s'assurer un grand ascendant sur l'enfant qui devait lui succéder. Cet enÊint était son frère; elle affecta pour lui la plus vive tendresse^ et , sous ce prétexte , elle demanda et elle obtint là, permission et le droit de présider à son éducation. Mais le jeune Charles avait la santé la plus chancelante ; s'il mourait sans postérité , le duc d'Orléans alors devenait roi de France ; il était donc important de gagner son amitié : Madame était sa belle-sœur , et elle se promit bien de ne négliger aucun moyen de lui plaire et d'obtenir sa confiance. En effet > elle suivit avec persévérance ce dessein. LouiS; plein de reconnaissance
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du tendre intérêt qu'elle lui montrait ei^ toutes choses, crut lui devoir l'affection d'un frère j et i 1 s'attacha à elle avec toute la bonne fDi du caractère le plus franc et le plus loyal. Cependant ce jeune prince si sensible devint bientôt , par SQn es^it > ses grâces et sa figure , l'homme le plus brillant de la cour; à dix-huit ans il fixait sur lui tous les yeux , et Madame vit; avec un trouble secret, son penchant à la galanterie. Après lui avoir /ait quelques douces leçons à ce sujets elle lui parla de l'amour ; elle voulait ( du moins elle se l'élait dit ) lui détailler ses illusions et ses dangers , elle ne lui dépeignit que ses charmes :
surprise à la fois d'avoir parlé sans préméditation et de découvrir en elle un sentiment que jusqu'alors elle s'était efforcée de méconnaître, elle resta quelques iustans interdite et trem-
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Mante; cette impression fut promptement effacée par la plus douce sensation. Louis i'écoutait avec ravissement et l'émotion la plus visible : il était bien loin de lire dans son cœur ; mais il ne l'avait jamais entendue s'exprimer avec tant de naturel , de grâce et de sensibilité. 11 ne voyait en elle qu'une amie charmante^ une confidente remplie d'indulgence; il la ^quitta en lui répétant qu'ellÇlui était plus chère que jamais , et qu'il n'ou- Hierait de sa vie cet entretien. Madame ne douta point que lé duc ne l'eûtparfaitement entendue, et qu'il ne fuit passionnément amoureux d'elle.
Elle n'avait qiie vîngt-six ans ; sans être belle , elle avait une figure noble^' iine physionomie expressive et spirituelle : elle pouvait plaire , elle se crut adorée; sa passion s'accordait avec son ambition. Elle n'avait à
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craindre ni la surveillance d'un mari aussi confiant que borné ^ ni la jalousie d'une sœur trop vertueuse pour soupçonner de tels égaremens^ou trop généreuse et trop dédaignée de son époux pour oser murmurer et se plaindre. Madame se livra donc toute entière à des espérances également chimériques et criminelles , qui portèrent sa passion au dernier degré d'exaltation. Elle remarqua que , de-puis cette conversation, l'empressement de Louis pour elle devenait chaque jour plus vif et plus tendre ; «lie aurait bien voulu qu'il lui eût épargné l'embarras d'un aveu positif; eUe imaginait qu'il était retenu par le respect et par la timidité naturelle à son âge; elle attendait , pour s'expli*quer , une* occasion favorable que le hasard éloignait toujours.
Cependant Louis , qui allait entrer
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dans sa vingtième aiinée ^ voyait ap« procher avec chagrin le moment qui devait le réunir à une épouse pour laquelle ce titre, depuis un an surtout; lui donnait tant d'éloignement. Séparé déjàdeses instituteurs, il était entouré de jeunes gens et de courtisans qui ne lui parlaient que de galanterie et des beautés à la mode. En montrant tou** jours un grand respect pour les vertus de Jeanne, on affectait de le plaindre vivement d'avoir épousé une personne dont il était impossible qu'il pût devenir amoureux ; comme si l'a-^ mour était nécessaire dans un engagement qui doit durer toujours ! Mais cette pitié y souvent feinte et toujours exagérée, ne contribue que trop à corrompre la jeunesse ; elle annonce une indulgence dangereuse ; elle semble autoriser d'avance à manquer à des devoirs qu'on a l'air de trouver si
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rigoureux et si péaiUes ; et combien est puissante sur nous l'iofluence de ceux qui nous entourent lorscfue leurs discours flattent nos penchans y et que leur opinion Êiit encore toute notre renonunëeJ
Parmi lés femmes qui Tenaient faire leur cour à Jeanne y le duc d'Orléans distingua bientôt la comtesse de ^^^y coquette artificieuse y qui remarqua Êicilementrimpression que produisait sur lui sa beauté; et le jeuiie prince n'eut pas le plus léger soupçon du manège que Ton employait pour le séduire. La duchessedeBeaujeu^ ayant été forcée de suivre le roi dans un pe-^ lit voyage y était absente y quand cette intrigue se forma* Un sentiment qui donne un tact phis sur que Texpérieiice> avertit Jeanne qu'elle avait une rivale ; elle découvrît son malbeur dans les regards de Louis ; et y
^oique cç langage muet fïit nouveau pour elle, son cœur inquiet ne lui en donna que trop l'intelligence. Elle n'avait jamais vu les yeux de Louis si tendres et si animes , elle n'en connut toute l'expression que pour connaître toutes les peines de la jalousie.
Elle renferma ses chagrins au fond de son âme ; elle ne les confia même pas à la comtesse Agnès de Dunois , son amie. ^
Oh venait d'achever de décorer l'appartement destiné k Jeanne dans le palais dti duc d'Orléans , et qu elle devaif habiter dans trois mois. Le duc , qui voulait donner une fête à la comtesse de **^, invita Jeanne à y venir passer une soirée. La princesse accepta cette proposition avec une joie mêlée d'inquiétude. Louis rassembla dans cette soirée un grand nombre de dames, qui to;utes allèrent
au-devant de la princesse , quand, elle arriva ; mais Jeanne n'en vit qu'une seule , c'était la comtesse de ^^^, si éblouissante de parure et de beauté que tous les yeux se fixaient naturellement sur elle. La triste Jeanne était vêtue aussi simplement que de coutume : vouée à la plus modeste des couleurs , le gris , elle avait une robe de la forme la plus négligée ; elle pensait qu'elle ne devait point parer une figure que l'art et la magnificence auraient fait remarquer davantage sans pouvoir l'embellir. La taille de Jeanne , au-dessous de la moyenne , était irrégulicFe , sans êtjre visiblement défectueuse. Elle boitait un peu ; mais cette démarche chancelante , en accord avec la langueur répandue sur toute sa personne^ paraissait moins en elle un défaut naturel que l'effet de la faiblesse et de l'abattement. iSon
visage n'arait rien de difforme • mais on n'y trouvait pas un seul trait agréable. Ses longs cheveux blonds auraient ùÀt l'ornement d'une belle tête, et, sur la sienne, ils semblaient rendre plus terne encore son extrême pâleur. La candeur et la bonté se peignaient sur son front ; jamais on n'y vit briller un rayon de gaieté : la joie^ qui ne fut jamais pour elle sans mé« lange, et qui ne pouvait venir que de son âme, ne s'y montrait qu'avec l'expression d'un profond attendrissement. Un air de souffrance et le regard le plus timide et le plus doux donnaient à toute sa physionomie, et même à son attitude habituelle f quelque chose de suppliant. Le son de sa voix était mélodieux et tou* chant; elle avait de jolies mains, elle le savait, Louis les avait louées; des bracelets de parles ^ qu'elle tenait de
lui, étaient Tunique ornement qu'efle voulût porter.
Louis était persuadé que personne au monde ne se doutait de son intrigue , dont toute la cour était déjà instruite : ildésiraitsurtout que Jeanne n'en eut aucun soupçbn ; l'idée la plus pénible^ pour lui , eût été de voir humiliée ou affligée cette princesse â intéressante par sa douceur et sa sensibilité. Il se plaignait en secret d'une union qu'il trouvait mal assortie ; mais il avait pour Jeanne l'estime et l'amitié qu'il ne pouvait refuser à sa tendresse, a ses vertus et à son caractère angélîque. Il était resté dans son palais pour l'attendre et la recevoir ; il alla au - devant d'elle jusqu'au haut de l'escalier; il la prit affectueusement par la main , lui donnale bras , et laconduisit ainsi daos les appartemens, suivi de toutes les
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dames et de tous les hommes de sa cour. Il n'avait jamais eu autant de ffkce .pour elle , jamais on ne lavait entendu lui parler d'une manière si obligeante et si aimable. Jqanne, heureuse et. touchée jusqu'au fond de l'âme , oubliait sa jalousie pour se livrer à la plus tendre reconnaissance.
Après avoir parcouru une longue suite d'appartemens ^ on entra dans une galerie ;p au fond de laquelle était une grande glace. Louis donnait toujours le bras à Jeanae ; à la moitié d^ la galerie la comtesse de **^ s'appro,cha de Jeanne : cette dernière lui parla avec bonté, et la comtesse continua de marcher à côté d'elle^ On apprpchaitde la glace , qui, réflqchis- :sant les deux figures de. la princess^ et de sa. rivale , offrait le contraste le plus irappant. La beauté , l'élégance , la pfqrure,^ .contenance assurée , l'air 1. a
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triomphant, en opposition avec la plus humble simplicité , et le dénùment absolu de grâce et d'agré* Tnent ! ... La comtesse fit sur-le-champ cette comparaison , et , dans Tenivre' ment du plus méprisable oi^uèil , elle eut le mauvais goût de sourire en regardant Louis : le prince > indigné , jeta les yeux sur Jeanne; il vit qu'elle ^vait tout compris; elle rougissait et elle avait les yeux pleins de larmes, Louis, de premier mouvement, serra contre son cœur le bras de Jeanne qu'il tenait sous le sien ; Jeanne tres*^ saille, et deux larmes, qu'elle ne peut retenir , coulent doucement sur ses joues : elle se hâte de tirer son mouchoir , d'essuyer ses pleurs , et de prendre un^ visage serein. Louis, place vis-à-vis la glace, regarde encore devant lui et Jeanne et son odieuse rivale; m?tis cet exami^ Télevait ^u^
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dessus de lui*méme , il ne comparait que leurs âmes I . . . Personne , excepté Louis , ne fit attention à cette scène rapide et muette ; la comtesse , tout occupée de la contemplation de sa l>eaUtë , ne remarqua ni l'émotion de Jeanne^ ni la juste indignation de Louis. La délicatesse aperçoit tout en un clin d'œil, elle est une lumière de l'âme; l'insolence^ qui vient toujours de la grossièreté des sentimens^ na jamais de tact et ne voit rien.
On passa dans une salle préparée pour le bal : tout le monde savait que le duc d'Orléans aimait beaucoup la danse y et la surprise £ut extrême lors* que ce prince annonça tout haut qu'il ne danserait point. Le dépit de la comtesse fut si violent qu'elle ne put le dissimuler. Le duc fit commencer le bal ; ensuite il emmena Jeanne dans une petite pièce voisine ; en in*^
vitaat à le suivre les personnes qui étaient de la société particulière de la princesse ; il s'établit à une table de jeu, en se plaçant à côté d'elle , et n'y parut occupé que du ^oin Ae lui plaire. Combien il en coûtait à Jeanne pour contenir au fond de son cœur tous les sentîmens dont elle était pé^ nétrée ! mais le son de sa voix , plus touchant encore que de coutume , ses regards, et les mots entrecoupés qui lui échappaient , tout en elle les exprimait.
Comme on désirait surtout foire sa cour au prince et à la princesse, la salle de bal fut bientôt déserte; la comtesse de***, furieuse, prît, an bout d'une heure, le parti de s'en aller* On veilla tard : il y eut de la mu-^ sique , Jeanne Faimait ; Louis fit jouer plusieurs fois tous les morce aux qu'elle avait l'air de pvéférer : ainsi la fête.
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dont elle ne devait être que le prétexte, fut en eflfet toute entière pour elle.
Le lendemain, Louis rompit sans retour avec la comtesse de ***, et le jour même, madame de Beaujeu revint à la cour. En apprenant toutes ces nouvelles, elle ne vit dans cette intrigue qu'une fantaisie passagère , à laquelle Louis s'était livré un moment pour se distraire de son absence, et qu'il s'empressait de rompre brusquement à l'instant même de son retour.
Ces interprétations , si favorables à sa passion pour ce prince, achevèrent de ' la confirmer dans la chimérique idée que Louis répondait en secret à ses sentimens; et elle résolut de ne plus différer l'explication positive qu'elle avait retardée jusque-là. Une maladie du roi lui en fournit l'occasion.
Une fièvre assez violente fît craia-
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dre pour les jours du roi , et , sous ce prétexte, Madame donna au duc d'Orléans un rendez-vous tête à tète. Elle Voulait mêler les affaires d'état à cet entretien d'amour, comme un moyen infaillible d'en assurer le succès et de donner une sorte de dignité à cette honteuse et criminelle déclaration; car tous les ambitieux pensent que les intérêts politiques ennoblissent et justifient tout. Louis se rendit avec empressement aux ordres de Madame, qui commença par lui tracer le tableau de la situation où se trouverait la France à la mort du roi. Elle ne manqua pas de faire valoir le crédit qu'elle aurait dans ce cas, et de lui faire entendre qu'il ne tiendrait qu'à elle d'obtenir la régence sans partage, et de conserver toute son autorité a la majorité d'un jeune roi sur lequel elle aurait un ascendant suprême. Il me
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sera facile ; poursuivit-elle , de vous associer à la régence y et je ue crpirai pa^ perdre d^ mou pouvoir eu la partageant avec vous. Mais il faut], pour rintçrêt de l'e'tat, pour le bonheur de la France, pour le mien surtout.. «m que nous soyons intimement unis Tun à l'autre. ••• U ne s'agit pas ici
d'un sentiment vulgaire l'amitié
ne me suffirait pas.. •• il faut que votre cœur réponde au mien, et que j'en reçoive l'assurance de votre bouche.. • Ici elle s arrête en rougissant; l'in* quiétude rappelait en elle im reste de X pudeur; Louis ne tombait pas à ses genouic : il restait immobile et pétrifié,... Eh quoi donc ! reprit-elle d'une voix tremblante, ne m'entendez-vous pa&2^... Madame, répondit Louis d'un .ton< fermiç et glacial, mon respect pour la sœur de ma femme et pour la fîlle de mon souverain me le défend. A.
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sttjetde cette mësintelligence secrète.
Madame le sut ; elle attribua la péné'* tration des courtisans à l'indiscrétiou de Louis , et cette idée porta au comble son ressentiment et sa haine. La santé du roi se rétablit; et /peu de mois après ^ Jeanne entrant dans sa dix-septième année , oh fixa le jour où elle devait aller se réunir à son ^poux.
Le duc d'Orléans , depuis sa rupture avec la comtesse de ^^^^ avait formé une nouvelle liaison ; la femme qu'il aimait^ plus adroite et plus. spirituelle que la comtesse de *** , avait pris un grand ascendant sur lui ^ et il voyait avec un chagrin extrême approcher le moment qui allait lui imposer tous les devoirs d'un époux. Amoureux et -mécontent de sa situation » il devint injuste pour la malheureuse Jeanne :
elle le vit^ pour la première fois.
rempli d'iiumeur et de caprices ; ]a douceur même de -Jeanne l'aigrit en* core , elle s^rayait des torts qu'il ne voulait pas reparer. MsKlame de Beau« jeu y qui épiait tous ses mouvemen$ pour saisir une occasion de lui nuire ^ rendit compte au roi de cette cou-* duite^ qu'elle ne manqua pas d'envenimer. Le roi fît appeler le duc d'Orléans^ et lui parla avec une sévérité qui redoubla son humeur; et ce nouveau désagrément rejaillit encore sur Jeanne : l'ami intime de Louis ^ et digne de ce titre par ses vertus^ le comte de Dunois lui fit de sages rer présentations à ce sujet.Yous désolez, lui ditril , ime princesse vertueuse qui vous adore. Ah I répondit Louis ^ s'il est vrai qu'elle ait de l'amour pour moi f ce sera un malheur de plus pour tous les deux ! Quel supplice que celui d'inspirer une passion violente à une
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femnre qu'on estiine et qu'on ne peut aimer; de la voir toujours dans les |deurs , sans espoir de la guérir d'un si funeste sentiment , parce qu'elle le regarde comme un devoir , et qu'on ne peut la fuir ! Ali î que j'achèterais cher son indifférence ! — Votre amitié du moins la consolerait, elle en est si digne ! — Non , non , l'amour veut de l'amour , et n'est satisfait qu'à ce prix : des marques d'affection , des procédés tendres , augmenteraient sa passion. Je veux lui parler sans détour le jour même où elle viendra habiter ce palais , et lui déclarer qu'elle ne doit attendre de moi que des égards, du respect, et qu'il m'est impossible de traiter comme ma femme , celle que je n'ai point choisie , celle qu'une autorité despotique me força d'épouser dans mon enfance.
Dunois combattait vivement cette ré*
solution , lorsqu'au milieu de cet en^ tretien on apporta au duc un billet de madame de *% sa nouvelle maltresse , 4jui lui mandait qu'elle était exilée, 4pi'elle venait de recevoir l'ordre de partir sous vingt-quatre heures^ et d'aller dans une de ses terres ^ à deux cents lieues de Paris. A cette nouvelle, Louisfut indigné^ en pensant qu'une femme était persécutée pour lui. On me connaît bien mal , s'écriart-il , si l'on prétend m'en détacher en emr ployant une semblable violence! je la verrai toujours, j'irai la chercher pai?tout où le despotisme la reléguera. A ces mots , il courut chez Jeanne. Il connaissait trop cette princesse pour imaginer qu'elle eût la moindre part à ce coup d'autorité ; mais elle en était la cause innocente , et Louis , dans le transport de sa colère , voulait lui déclarer tout ce qu'il pensait : c'était une
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Tengeance injuste et cruelle ^ mais il était irrité et au désespoir; il avait besoin d'une victime. Arrivé à l'appartement de la princesse 9 on lui dit qu'elle était chez le roi ; il attendit.
Au bout d'une demi -heure, il vit entrer Jeanne suivie d'une dame qu'il renvoya ; et il se trouva , pour la première fois de sa vie , tête à tête avec Jeanne. En jetant les yeux sur lui , elle se troubla , et se hâta de s'asseoir, car ses jambes étaient si tremblantes qu'elle ne pouvait se soutenir. Eh bien , madame , lui dit je duc avec l'accent de la fureur , le roi sans doute vient de vous apprendre que madame de ^^ est exilée ?. . . Jeanne avait une âme aussi élevée que sensible; l'amour pouvait facilement l'intimider, mais un ton impérieux et menaçant lui rendit tout son courage. Non , répondit-eUe d'un air calme > madame
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de**'*' n'est point exilée; le roi, à ma prière , a daigné révoquer Tordre qu'il avait donné... A ces mots , Louis confondu baissa les yeux et garda le silence un instant; il était étonné sans être attendri ; Tadmiration qu'il éprou* Vait avait quelque chose de pénible; la générosité de Jeanne aggravait tous ses torts ; il ne pouvait en être touché, elle l'humiliait ! 11 ne sentit dans ce moment que l'avantage immense que cette jeune et maBieureuse princesse avait sur lui ; il éprouvait surtout le dééir de se relever à ses yeux. Enfin , reprenant la parole : Je vous sais gré de cette* action de justice et de bonté , ^it-il d'une voix basse et radoucie t je ne suis que l'ami de madame de ** ; taais pidsque la calomnie ^le suppose un autre genre de liaison , et puisque madame dç ** ne doit qu'à vous lÈfeulc la révocation de §on çxil, je
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doîs, pour votre propre dignité.^ pour la mienne , ne plus la revoir^, et je vous le promets. En disant ces paroles^ il sortit brusquement , sans attendre de réponse^ Il venait de se raccommoder avec lui-même ; mais il &iss^it un ^and sacrifice , car sa parole était inviolable^ et il conserva un fonds d'aigreur et de chagrin que sa raison ne put vaincre. Le roi le fit appeler, pour lui dire tout ce que Jeanne venait de faire pour l'adoucir, pour justifier un époux infidèle , et ppur obtcfnir la grâce de sa rivale. Les détails de ce récit étaient si touchans> que ,Louis ea fut vivement ému. , Le roi finit par lui ordonner de rompre une liaison criminelle; Ah I su^j reprit Louis, il y a des sacrifices que l'opi ne peut accorder qu'à la reconnaissance, et je viens de promettre à madame la . duchesse d'Orléans de ne
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jamais revoir madame de*'*'; je tiendrai parole. Le roi aimait tendi*ement Jeanne; il crut son bonheur assuré; et il fut content.
Pendant ce temps , Jeanne , enfermée avec la comtesse de Dunois , répandait dans le sein de lamitié les chagrins mortels qui déchiraient son coeur. Du moins ^ dit-elle , il ignorera toujours les tourmens qu'il me cause !
Vous êtes , ma chère Agnès , l'unique confidente de cette passion sans esrpoir ; et vous vous êtes engagée , par le serment le plus solennel ,. à ne jamais révéler ce triste secret. Hélas !
dans un être disgracié de la nature , Tamour le plus pur et le plus légitime n'est qu'une faiblesse ridicule. Ahl Madame ; reprit la comtesse,, vous seule pouvez vous voir ainsi ! Tout est intéressant en vous; celte figure si délicate ;,cet air plus jeune encore que
votre âge, ce maintien si doux , cettiB physionomie touchante.. •• — Oui , je puis inspirer la pitié; et, je le sais, l'estime et l'amitié peuvent quelquefois, dans le cœur généreux de Louis, l'emporter sur l'amour même : ne l'aije pas éprouvé , et pourraî-je jamais loublier ! Mais obtenir un véritable retour, ah ! jamais j et cependant nos âmes s'entendraient si bien , et se ressemblent tant ! • • . — Elles vous réuniront, n'en dotitez pas. — Oui, je saurai gagner son amitié et toute sa confiance ; j'ose le croire. Mais, grand Dieu, que je crains d'avance ses confidences ! S'il est toujours sincère , combien sa franchise me fera souffrir ! Le voir sans cesse entraîné
par des penchans condamnables , chercher en vain le bonheur qui n'est que dans la vertu, et ne pouvoir le lui donner! Cacher toujours une passion
funeste , une jalousie déchirante , telle
sera ma destinée ! Mais je passerai
ma vie près de lui , je le verrai tous Jes jours, je veillerai sur ses intérêts , je lui serai utile auprès de mon père ; ah ! je ne dois pas me plaindre
C'était ainsi que Jeanne se dédommageait de la contrainte habituelle qu'elle s'imposait , en dévoilant à son amie ses inquiétudes , ses douleurs et «es espérances. Le duc d'Orléans n'était ni moins agité ni moins malheureux.
Le jour où il devait emmener Jeanne dans son palais } il se rendit de bonne heure dans l'appartement de cette princesse, qui venait de recevoir de superbes pierreries de sa part et de celle du roi. La princesse mit k son cou une magnifique croix de diamans; et ce fut, dans ce jour solennel, sa seule parure. Il y eut à la cour des fêtes somptueuses^ et, à dix heures du
soir, le duc d'Orléans et sa jeune épouse se retirèrent et allèrent dans leur palais. Louis , toujours décidé à déclarer le fond de ses sentimens, éprouvait néanmoins un emban^as extrême. Persuadé que Jeanne avait pour lui une grande passion , il souffrait de ridée qu'il allait l'affliger mortellement. Jeanne s'était préparée à cet entretien avec toute la réflexion dont un esprit supérieur et une volonté ferme peuvent rendre capable.
Elle sayait surmonter sa timidité lorsqu'un grand intérêt l'exigeait , et c'était même sans effort quand sa fierté était blessée. Elle ne s'attendait point a ce que Louis devait lui annoncer; mais elle était déterminée k lui dire qu'elle n'avait pas le ridicule d'exiger de lui de l'amour, qu'ellemême n'en avait point , et que son affection pour lui n'en serait que plu»
solide^ parce que le temps ne pourrait ni en changer la nature , ni en afiFaiblir la vivacité. Lorsqu'ils furent seuls, Louis, faisant un effort pénible sur lui* même , prit la parole : Pour votre repos et pour ïe mien , dit-il , je dois vous faire connaître mes véritables sentimens !..... Je puis vous promettre l'attachement d'un frère. . . .
mais je ne puis vivre avec vous comme époux. La force a formé notre union , et le despotisme du roi , abusant d'un âge où je ne pouvais avoir de volonté. .... -r- Ar* rêtez ! interrompit Jeanne ; mon respect pour mon père ne me permet ni d'entendre un tel discours , iii d'y croire. Vous n'avez pas besoin dé l'accuser pour vous soustraire au jôug d'un hymen que je n'ai formé moi-même que par obéissance. A ces mots^ l'étonnement de Louis fut
extrême. Quoi ! reprit-il avec ua pôu d'émotion , votre cœur s est-il donné à un autre ? Cette question parut si étrange à Jeanne, qu'elle resta un moment interdite ; ensuite, s'eflForçant de sourire : Avec une figure comme la mienne , dit-elle , On n'a point de jeunesse , et Ton est pour jamlais à l'abri de l'amour. J'aurais désiré ne me marier jamais. — Comment !
vous m'avez épousé avec répugnance ?
— Du moins avec chagrin. — Avec
chagrin I — Oui , j'ai regretté
ma liberté. — Vous avez de l'éloignement pour moi ? — J'en avais pour le mariage. Tout enfant que j'étais y je sentis que ma résistance vous eût été funeste, que vous aviez besoin d'un tiers affectionné entre mon père et vous, [et je me suis sacrifiée pour vous être utile. — Cependant vous ne m'aimez pas? —
Non avec passion ; mais je vous chéris comme une sœur. — Vous êtes si jeune > l'amour serait si pur dans votre cœur, que vous pourries^ facilement le prendre pour la simple amitié. • • . -^ Je sais qu'il n y a point d'amour malheureux sans jalousie > et je n'en ai jamais eu. Je vous l'ai dit ^ je n'ai point de jeunesse^ et j'ai mille fois plus réfléchi que les personnes de mon âge ; sans espoir de plaire > je n'ai
jamais été frivole — Eh ! ne
peut-on pas charmer par les dons de Fesprît, par les qualités de l'âme? . . .
*— Quand j'aurais de tels avantages f charmer serait trop dire > et surtout à celle à qui vous venez de déclarer que vous l'aviez épousée malgré vous.
Mais l'habitude de la galanterie vous Élit parler ainsi. Quittez ce langage avec moi. Je veux être votre amie > votre confidente > et rien de plus*
Tandis que Jeanne parlait , Louis récoutait avec une surprise toujours croissante r Ce son de voix enchanteur, ce calme, cette raison, ce caractère à la fois si doux et si décidé , Élisaient sur son esprit et sur son icœur une impression toute nouvelle :
d ailleurs, il s'était attendu à des jdeurs , à quelques tendres reproches , à de la passion ; son amour-propre était piqué; Jeanne avait tant d'es^ prit , son âme était si élevée , si sensible et si pure ^ que , parvenir à lui tourner la tête , eût étaé une conquête {dus flatteuse qu'aucune autre. Enfin^ a n était pas impossible d'aimer une femme dépourvue de beauté ; on en citait mille exemples. Après tout , sa •figure , loin d'être repoussante , avait quelque chose de si intéressant ! le jseul son de sa voix s'insinuait jusqu'au fond de l'àme; ...» Toutes ces peur-
DE FRANCE. ^g
sées se présentèrent rapidement à l'esprit de Louis ^ et le. disposèrent à former vaguement des résolutions sages et généreuses. Mais, après le début de cet entretien , il n'osa les confier à Jeanne ; il craignait sa déli* catesse ; sa fierté , et qu'elle ne lé trouvât inconséquent et léger; il se contenta de lui jurer une amitié inviolable. Son accent , son ton , l'expression de son visage ^ répondaient de sasincérîté. Ensuite il quitta Jeanncf; qui, ranimée , consolée , ôsâ , pour la première fois, envisager l'avenir -ç Louis venait de lui laisser l'espérance ; mais cet enchantement lut de peu de durée. Le lendemain , la dur chesse de JBeaujeu donna une fête à sa sœur , là duchesse d'Orléans , qui s' j rendit' avec Louis, A cette fête parut ^ avec un éclat prodigieux, une éblouis* santé beauté qu'on n'avait point en^
5o JEANNE
core vue a la cour : c'était AthénaSs de ^^* , jeune veuve^ que la jalousie d'un vieux mari avait tenue cachée pendant trois ans au fond d'une terre éloignée. Louis fut ébloui de sa beauté; il dansa avec elle , ne fut occupé que d'elle^ et sortit du bal éperdument amoure.ux* Alors , .oubliant les résolutions de la veille^ il se rappela seulement que Jeanne n'avait pour lui que de l'amitié ; se croyant assuré de ne point troubler sa tranquillité , il se livra avec sécurité à sa nouvelle passion»
-^ Jeanne , qui avait confié sa j|oie à son amie , ne put lui cacher ses douleurs.
Ah ! madame^ dit la comtesse , si l'auteur de vos peines connaissait tout ce qu'il vous £Etit souffrir ^ il en serait sensiblement touché ! Et ne iaudrait-il pas l'en instruire > si c'était un moyen de le retenir? — Won ^ non , j'y ai bien
DE FRANCE. 5r
penâé , reptit Jeaane. II me connaît tous les sentimens qui font la gloire d'une épouse, un^ affection tendre , fidèle et généreuse ; il sait que , dans tous les instans , jeserais prête à me sacrifier pour lui , si Tintérêt de son bonheur l'exigeait. Mais l'amour n'est jamais un devoir; rien ne me prescrit, de lui en faire l'humiliant aveu , de lui dévoiler ma jalousie, mes craintes, mes souffrances , et toutesles faiblesses d'une passion malheureuse. Je dois , au contraire , lui cacher un sentiment dont la raison devrait me guérir , un^ sentiment qu'il ne partagerait jamais et qui le retiendrait naoins que les conseils désintéressés de l'amitié ^ un sentîmenf qui ne pourrait que me rendre importune a ses yeux , et l'engager à me fuir. Quand je recevrai ses cruelles confidences, je n-'aurai point la lâcheté de flatter ses passions , ou de
lui montrer jamais une indulgence condamnable. Ei^ lui parlant de ses égaremens javec tou|;e la douceur de la tendresse > je Jui ferai toujours entendre la voix courageuse de la vé-r rite ; et la morale n'a-t-elle pas mille fois plus d'autorité dans la bouche d'une amie , que dans celle d'une épouse jalouse et p^sionnée? Ainsi ^ pour l'intérêt même de la vertu, je dois cacher à jamais les tristes secrets de mon cœur. Jeanne avait raison j par cette conduite, si sage et si extraordinaire à son âge , elle prit en ej9et un grand ascendant sur l'esprit du duc d'Orléans* Une sorte d'embarras vague Tempècha , pendant quelque temps , de lui parler avec franchise , ce tif;re d'épouse le gênait; mais , ne' voyant pas en elle la moindre apparence de
Î'alousie ou de mécontentement , il ui accorda bientôt toute sa confiance :
DE FRANCE. ^é
il lui avoua qu^il était amoureux , éi qu'il était aimé. Jeaiine lui parla sùi' )e danger des passions avec une éloquence qui le surprit : elle avait tant d'intérêt à le persuader ! Jamais pré-^ dicateur né mit dans ses sermons plus d'onction et plus d'énergie' ; sa morale était austère , mais elle là présentait avec toute là douceur et toute la délicatesse d^une femme qui sait aimer ^ Louis se plaisait à l'enitendre ; alorii ménie qu^elle le condamnait^ il trou^ vait dû charme à l'admirer.
Jeanne âe forma uiie société pàrtî^ Cùlièrè des personnes ]es plusàimableà et 1^ plus spirituelles de là cour : Louis y venait souvent pàsseï* des soirées entières ; non-seùlement Lôuîs savait apprécier l'agrément de là conversa-»
tiod de Jeanne , mais il jouissait dé VeflFet qu'elle produisait sûr lés àû* treSi II s'hoûorait deâ louanges si md^
ritées que l'on donnait à celle qui portait son nonÎT Quoiqu'il voulût se réserver sa liberté , et qu'il vécût seu-
lement avec elle comme son frère,
îl avait au fond pour elle tous les.sentîmens qui forment l'afTection conjugale d'un mari qui n'a point d'àmourj et chaque jour cette tendresse prenait sur. lui plus d'empire. Mais elle n'avait pas le pouvoir* de le dégager des liens de la brillante et danjgerep^ Athenj^s. L'unique consolation de Jefinne , dans ses chagrins secrets, était de fairç du bien. Elle avait loue une jolie maison à Paris pour y établir 4ouze pa.uyres yeuves et douze jeunes filles privées 4e toute ressource. Jeanne allait souvent incognitp visiter cettÇ maison, suivie
■ "'i .1,." ..iw- .'1,11 , ' . » ^ .' .
^eiJement de la comtesse de Dunois.
l^es infortid nées auxquelles ejlepro* 4igTfiî^t leç plus tendres soias , igno-
ment son nom et son rang ^ et ne voyaient en elle qu'une simple particulière, chargée avec la comtesse de Dunois, par le duc d'Orléans, de fiaire cette bonne action^
" Le jour de la St,-Louis, fête du roi et du duc d'Orléans, la ville fut illuminée comme de coutume; le duc alla voiries illuminations avec quelques femmes de la cour, et dans ce nombre se trouvait Athénaïs. Le temps était couvert, une grosse pluie survint tout-à-coup ; on était dans ce moment vis-a-vis une maison , dont on avait admire Téiégaute décoration , qui représentait un portique illuminé , orné de guirlandes de lis et de roses , et portant le chiffre de Louis , avec cette inscription , en lettres de feu , Re^ connaissance. Pour se mettre à l'abri de la pluie , on frappe à cette maison , et Ton y demande un asile en
nommant le duc d'Orléans : aussitôt on ouvre précipitamment j toute la maison est en rumeur ; trois ou quatre servantes^ après avoir ouvert et fermé la porte , laissent le duc et toute 4Ba suite dans la cour , et s'enfuient 'en courant j et en répétant à haute voix le nom du duc. On ne fut pas fort étonné de cette réception ; car les princes sont accoutumés à produire nne grande sensation sur ceux qui , n'ayant jamais été à la cour , les voient pour la première fois. On rit , on entre dans l'intérieur de la maison ^ et là on commence à s'étpnner j en entendant des cris de joie ^ des exclamations > et un mouvement extraordinaire ; en sortant d'un vestibule on se trouve au pied d'un escalier , et l'on voit descendre douze femmes âgées et douze jeunes filles portant une corbeille de fleurs entourée d'un
DE FRAJNCE. 5y
papier sur lequel ces mots étaient écrits : -^ notre bienfaiteur. La troupe s'élance vers le duc d'Orléans , et lui présente cette corbeille ; il lit l'inscription et dit : ,Vous êtes dans l'erreur^ je n'ai rien fait pour vous....
A ces mots on se récrie , on s'explique rapidement ; on apprend au duc que deux jeunes dames ont^ en son nom , formé cet établissement , qui
subsiste depuis dix mois Louis
fait quelques questions , les réponses ne lui laissent aucun doute sur là vérité ; les plusdouceslarmes s'échappent de ses yeux , et il s'écrie : J'ignorais cette action touchante ; c'est un ange , c'est madame la duchesse d'Orléans qui seule est votre bienfaitrice. Ces paroles excitèrent autant d'admiration que de surprise > toutes les personnes qui accompagnaient le duc montrèrent le plus sincère enthou-
siaisme pour cette vertu m( se cachait ainsi avec tant de soin. Une seule femme gardait un morne silence ; c'était Athénaïs^ qui apprenait dans ce moment qu'il est d^l^uan* ges mille fois au-dessus de celles qui sont données à l'esprit, aux talens, aux grâces €t à la beauté. Inouïs vou« lut parcourir toute la maison; on le conduisit dans des ateliers où le»
veuves et les jeunes filles travaillaient à différens petits ouvragés , qui tous les mois étaient vendus au profit des ^pauvres de 1^ paroisse. Ainsi, dit Louis, vous ne travaillez que pour les infortunés ! En vous rassemblant ici , tne bonté céleste* vous a tout donné ; elle a partagé avec vous la plus douce de toutes ses jouissances , celle de faire le bien ! Et voilà , poursuivit-il, les seuls mystères de 'sa vie ! . • . Ce dernier mot lut recueilli
DE FRANCE. 5g
avec UDfB profonde amertume par celte qjui ne cherchaît à cacher qu'une intrigue criminelle!... Louis, qui né se lassait pas de faire des questions > apprît, en partant, que Jeanne ne reviendrait dans cette maison que le surlendemain. Il vit Jeanne le soir; il fut plus aimable que jamais pour elle , mais il ne lui parla point de la découverte qui lui causait tant d'admiration. Le lendemain matin Louis envoya dans la maison des veuves , de la part de la duchesse d'Orléans , et à son insu , une vingtaine de caisses de fleurs, une grande quantité de corbeilles remplies des plus beaux finiits , et vingt-quatre, jolis petits cofires renfermant des ciseaux y des étuis , des aiguilles, et tout ce qu'il faut pour travailler : ce n'était point un bienfait ; Louis ne voulait pas usurper un droit ^ qui , là , n'apparu
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tenait qu'à Jeanne ; d'étaît ùiié simple galanterie , une attention délicate , dont Jeanne seule était l'objet.
Ces présens catisèi'ênt la joie là plus vive. On attendit la princesse avec une impatience inexprimable ^ et , lorsqu'elle arriva , sa surprise fut extrême en voyant qu'on la Connaissait, et quon la remerciait d'une infinité de dons qu'elle n'avait pas Éiits.
Elle questionne , on conte l'aventure de la surveille ^ On nomme le duO d'Orléans , elle deviiie facilement l6 reste; des pleurs inondent son visage^ et jamais on n'en versa de plus délicieux. Soyez contentes , disait la comtesse de Dunois aux bonnet veuves et aux jeunes filles qui les entou-»
raient ; votre bienfaitrice, qui n'attendait sa récompense que du ciel et de votre bonheur , en reçoit encore une dans ce moment qui surpasse toutes
DE FRANCE. Gi
les joies terrestres que Ton goùt^ jamais ! C'est la Providence qui a trahi son incognito^ et qui me délivre di^ .
Êirdeau d'un secret qui me pesai( cruellement.
Jeanne se fit conter mille fois tout ce que Louis avait dit; elle ne se lassait point d'entendre répéter qu'oij. avait yu couler ses larmes. Avec quelle attention et quel délice ellç examina tout ce qu'il avait envoyé !
comme elle fît valoir ses dons et sa bonté ! avec quelle effusion de cœur elle en loua la ^râce ! Elle prétendit i^ême toujours que le duc aOrléaui?
était le véritable fondateur de cette m^isoqi ; car elle l'avait établie avec unjS somme considérable qu'il avait mise dans éa corbeille de mariage : U étaîj; certain , ajouta-t-elle , qu'avec une figure telle que la mienne , je ne sentis pas tentée d'employer une
partie dô cette somme à ma parure , €t que je la consacrerais toute entière ^ux infortunés; ainsi ^ Tusage que jen ai fait était conforme à Tintention que je lui connaissais ; le seul mérite ^e cette action est dans sa libéralité.
Cette explication fit sourire la comtesse de Dunois. Vous voyez, dit-elle , que vous ne devez rien du tout a ma- <lame. • . A ces mots , une exclamation générale exprima la profonde reconnaissance dont on était pénétré. Aimez-moi , dit Jeanne attendrie, mais aimez surtout le duc d^Orléàns j et priez Dieu pour lui tous les jours de votre vie.
D#retour chez elle, Jeanne trouva le duc qui l'attendait ; il alla au-devant d'elle les bras ouverts , et , pour la première fois depuis qu'elle habitait ce palais , il l'embrassa : il avait souvent baisé sa main; mais ses démonstra-
tions d'amitîé n'avaient jamais été plus ldin« Il Tembrassa !.... Ce jour Élit une époque dans la vie de Jeanne, elle neToublia jamais. En vérité, lui dit-elle > si j'ai eu quelque mérite re^ligieux dians ce que j'ai fait , vous m^ J'ôtez entièrement. Louis , par sa réponse et tout cet entretien, charma' Jeanne , et li^ fît oubUer tout ce qu'efte avait souffert; et lorsqu'elle fît part de son bonheur à son amie ; Ah! ma chère Agnès, lui dit-elle, combien j'étais ingrate quand je me plaignais de moi), sort ! Eh ! que m'importe cette beauté qui me mani> que , puisque ce qu'elle inspire ne va pas jusqu'à l'âme , et ne cause jamais cet attendrissement , cette sensibilité dont il m'a donné des témoignages si touchans ! Que m'importe cet amour sans estime et sans amitié
qu'il a pour ses maîtresses, quand
je le VOIS se plaire, s'attendrir avec nioi , quand je l'entends m'approuver et me louer !..,. Gomme son affection pour moi exagère le bien que je fais, sans songer que la laideur est pour une femme le préservatif certain de tous les vices, et le gage d'une infinité de vertus! — Mon Dieu, madame, interrompit la comtesse, ce n'est donc pas assez de parler toujours de votre personne, comme si vous aviez une figure monstrueuse !
maintenant vous prétendez c[ue toutes les femmes qui ne sont pas belles , doivent être naturellement bonnes et vertueuses comme vous. J'aurai
l'honneur de vous présenter une femme de ma connaissance, qui est rousse et borgne , qui a une tache de vin sur la moitié du visage ^ et qui , malgré toute sa difformité , est d'une méchanceté peu commune , et
DÉ FftAÎSCE. 65
à* Une avarice sordide , quoiqu'elle ]Ouisse d'une très-grande fortune. — Je vous dispense de cette présentatation , reprit Jeanne en souriant : au reste, poursuivit-elle, je ne croîs pas avoir une figure monstrueuse ; msis je connais toute ma laideur, surtout
quand je regarde Athe'nais — Si
une femme semblable pouvait se rendre justice, combien elle se trouverait inférieure à vous , madame ; quand elle vous écoute ! — Elle ne manque pasd^esprit, et on dit qu'elle a de l'élévation dans l'âme. — Oui, de l'orgueil. On m'a conté que le jour de l'illumination elle fut bien humiliée , et qu'elle eut un bien mauvais maintien dans cette maison où l'on admira la vertu avec un enthousiasme si naturel et si vrai. — Il faut la plaindre ! Je suis jalouse d'elle, et néanmoins on ne me plait pas en I. 3*
cherchant k la rabaisser: elle l'aime !...
Et ne dois-je pas excuser une femme séduite par lui !...•
Tels étaient les sentiipens de cette âme incapable de haïr, et aussi indulgente dans sa jalousie même que sublime dans son amour. Jeanne s'attacha avec passion à son établissement de charité, et, ,au bout de quelques mois, voulant augmenter le nombre des jeunes filles, elle demanda à Louis la pei^mission de vendre deux beaux .saphirs parfaitement semblables^ et entourés de brillans, qu'elle avait dans son écrin avec ses autres pierreries qu'elle ne portait jamais. Elle conclut sur-le-champ ce marché ; et six jeunes filles de plus furent placées dans sa maison. Louis avait fait faire un superbe Livre d'Heures orné de vignettes et de miniatures, qu'il comptait donnera Jeanne le jour de sa fête : il
imagina de racheter ces saphirs, et de 4es faire monter sur le fermoir de ce livre. On ne put trouver le joaillier quan bout de deux jours , et il avait déjà vendu l'un des saphirs. Louis acheta celui qui restait , dont il enrichit le Livre d'Heures , qu'il posa dans l'oratoire de Jeanne la veille de sa fête. Jeanne enchantée le remercia avec toute Feffusion de la plus tendre reconnaissance. Louis lui conta com«« ment il n'avait pu avoir l'autre saphir.
Mai s du moins, ajouta-t-il, j'ai trouvé un moyen certain de vous faire porter et conserver celui-<:i. Le lendemain, jour de la fête de Jeanne^ il y eut à la COUP une grand'messe en musique où se trouvèrent toutes les dames magnifiquement parées. La seule parure de Jeanne fut son beau livre , qu'elle se faisait un si grand plaisir de montrer, en se vantant de l'avoir reçu de
es JEANNE
Louis. Elle arriva à la cour avant que la messe fut commencée , et l'on en attendit Theure dans un vaste salon où toute la cour était rassemblée. Le livre de prières de la princesse' passa dans toutes les mains ^ et fît le sujet de la conversation. Le saphir était connu; on savait qu'il avait un pendant^ et que ces deux pierres appartenaient au duc d'Orléans; plusieurs personnes se rappelèrent les avoir vu porter à la princesse sa mère. On demanda ce qu'était devenu l'autre saphir : Jeanne^ qui ne voulait pas conter l'usage qu'elle en avait fait , répondit seulement qu'elle l'ignorait : en efi'et^ elle ne savait pas dans quelles mains il avait passé. Au bout d'un quart d'heure^ Athénaïs arriva ^ et , . voyant tout le monde en groupe occupé à regarder ce livre , elle s'approche : on lui dit que c€s belles Heures sont un présent
t>E FRANGÉ. 69
^e Louis vient de faire à la princesse; mais à peine Athénaïs a-t^elle jeté les yeux sur le fermoir du livre, et aperçu le saphir, qu'elle pâlit et se recule avec le trouble le plus visible : elle portait l'autre saphir dans ses cheveupc; c'était elle qui l'avait acheté , et elle n'avait pu l'avoir monté en aigrette que la veille au soir Elle
sentit à l'instant même quel rapprochement injurieux pour elle on pouvait faire, quelles interprétations malignes et de tout genre on pouvait donner à cette singulière rencontre de ces deux belles pierres si semblables : l'une consacrée à la piété et donnée par le duc d'Orléans à son épouse, l'autre portée fastueusement en parure par celle qu'on accusait d'être la maitresse de ce même prince.
Athénaïs se trouvait entourée de femmes jalouses de ses grâces et de sa
beauté ; elle voyait vis-à*-vîs d'elle la duchesse de Beaujeu^ qui la détes* tait.... Bientôt sa confusion fut portée au comble; tous les yeux se fixent sur elle; on aperçoit le saphir; on se parle bas; un murmure général s'élève; la duchesse de Beaujeu affecte la plus vive indignation.... La malheureuse Athénaïs ne put supporter cette humiliation accablante; elle chancelle^ ses yeux se ferment, elle s'évanouit»..
La seule comtesse de Dunois , qui se trouvait auprès d'elle , la soutient; toutes les autres femmes s'écartent et s'éloignent ; les hoanmes se rapprochent, la prennent sous les bras, et l'entrainent dans un cabinet voisin.
Le duc d'Orléans n'était pas encore arrivé ; Jeanne , assise assez loin de ce groupe, ne vit point cette scène, qui fut très-rapide; mais ^lorsqu'on emmena Athénaïs évanouie ; elle fit quel-
DE FRANGE. ^i
que& questions. Madame- prit lapa-, rôle , et , en peu de mots , expliqua la chose de la manière la plus outrageante pour Athénaïs, et la plus fâcheuse, ppur le duc d'Orléans. Jeanne irritéç. justifie sa rivale avec claiiié, en contant brièvement le fait; ensuite, demandant quelle femme l'avait suivie : Aucune, répondit sèchement Madame. A ce mot, Jeanne se lève précipitampient, et se fait conduire dans le cabinet où était Athénaïs: ellerenvoie les hommes qui venaient de la poser dans un fauteuil y et, avec l'aide de la comtesse de Dunois, elle lui donne les secours dont elle a besoin.
Atbénaï^ reprend l'usage de ses sens, tressaille en sç trouvant dans les bras de Jeanne ; dans ce moment la porte s'ouvre, et le duc d'Orléans paraît :
on lui avait dit sei^ement que Jeanne élait.daiis ce; mémç cabinet; il ne $<^
vait rien d'ailleUrs ; il reste immobile.
Après un moment de silence , Athénaïs, le visage couvert de pleurs, se lève ; elle arrache de ses cheveux le fatal saphir. Que la vertu , dit-elle, pour en faire un emploi charitable , daîgiié recevoir cette pierre , qui ne peut désormais me parer, et qui m'e'crase!.., A ces mots, ellie met un genou en terre , dépose le saphir aux pieds de la princesse, presse contre son cœur la main qu'elle lui tend , se relève , et sort brusquement. Louis confondu demande une explication , que la comtesse donne rapidement ; car Jeanne e'tait si tremblante et si émue , qu'elle ne pouvait proférer une parole. Louis écouta ce récit avec un trouble inexprimable. Votre bonté ne se dément jamais, dit-il affectueusement à Jeanne; mais la haine et la méchanceté ne s'en tiendront pasTlà; on va persécuter
cette malheureuse femme^ et la perdre de réputation, -r- Je serai son appui ^ répi^ndit Jeanae^ et ce matin même le roi sera prévenu par moi. En eflfety aussitôt après la messe ^ elle eut un entretien particulier avec ie roi, et elle plaida si bien la cause d'Athénaïsy qu elle obtint la parole du roi qu'il ne donnerait aucun ordre âcheux contre elle.
Louis, en sortant du palais, vola chez Athénaïs; il ne fut pas reçu, et on lui remit de sa part un billet qui contenait ces mots :
(i Mes yeux sont dessillés ! Puissent >i les vôtres s'ouvrir ! Puissiez-vous » retourper a la vertu que vous devez n adorer ! • . . . Adieu pour jamais ! »
Louis fit de vains efforts pour chan-* ger une résolution qui le touchait et l'affligeait également. Athénaïs fîit inébranlable ; elle ne put supporter
„A JEANPIE
de se Toir l'objet de rhîstoîre scandaleuse de la cour et de la ville ; car on conta généralement qu'elle avait reçu en don ce saphir de Louis méme^ sous la condition de ne lé point porter à la cour , et qu'elle s'en était parée dans le seul dessein de braver Jeanne : cette dernière était adorée du public > et la juste vénération qu'on avait pour elle inspira contre sa rivale une animosité universelle. Tout ce que la justice et la vérité firent dire, en cette occasion , à Jeanne > ne fut attribué qu'à sa bonté, et ne servit qu'à rendre plus inexcusable encore celle qu'elle voulait justifier. Athénaïs, pour se dérober auit poursuites du duc d'Or-^ léans , quitta Paris , et elle alla se retirer dans un couvent, au fond des.
provinces méridionales. Là , sans engager sa liberté , elle se voua sans re-
tour à la solitude et à la pénitence!
La retraite de cette belle et fiera Athénaïs plongea Louis dans une profonde mélancolie ; il ne trouvait de consolation que dans la tendresse et dans Fentretien de Jeanne , qui soufirait beaucoup plus de sa douleur qu'il ne pouvait Timaginer. La du« cbesse de Beaujeu lui était devenue odietise depuis qu'elle avait montré toute sa baine pour la malheureuse Athénaïs. Il prit le parti de s'éloigner de la cour pour le reste de la belle saison ; d'ailleurs , il n'y avait plus de cour que celle que tenait encore avec magnificence Madame. Le roi , accarblé d'infirmités^ et surtout de terreurs^ n'osait plus , depuis long-temps , pa^ raltré en public qu'à la dérobée ; il voulait cacher un corps exténué , un visage Hvide , qui ne pouvaient plus inspirer que l'espoir d'être bientôt dé-
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Kvré dun despotisme odieux. Ce prince , qui avait toujours afTecté le mépris du faste , s!eatourait maintenant de toute la pompe royale, comme pour rappeler la puissance suprême qui allait lui échapper. Revêtu de robes éclatantes , de longs manteaux <îe pourpre, et -couvert -de pierreries, il se montrait de loin , en passant comme un fantôme , sur les galeries extérieures et sur les balcons du palais, et il disparaissait aussitôt ^.
En(în , il alla tout à coup Renfermer au Plessis-les-Tours ; il fit venir le vénérable François de Paule. Le saint ermite priait en vain à côté de lui ; il ne pouvait calmer ses frayeurs. Ce roi , sur le bord de la tombe , opprimait toujours ses sujets ; il faisait encore verser du sang sur les écha-
. ^ Historique.
&uds y commençanp les procès par inexécution ^. Cambien le spectacle affreux de ces cruautés était révoltant pour le prince qui devait être un jour surnommé le Père du peuple /....Le duc d'Orléans respira , en se trouvant à la campagne avec Jeanne et un trèspetit nombre de personnes , dans une de ses maisons de plaisance y à douze lieues de Paris. Jeanne fut enchantée d'un voyage qui séparait Louis du monde , et qui le rapprochait intimement d'elle. Les personnes de la suite du duc et de la duchesse y ras* semblées dans cette maison^ formaient la société la pluLS agréable; Dunois surtout , par ses saillies et sa gaieté , répandait un charme particulier dans la conversation ; sa gaieté n'avait rien de bruyant , elle était beaucoup plus
* Oq jugçait easqite la inçmoirc. P. Malhleu,
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dans ié tour de son esprit que dans son caractère. Il savait être sérieux lorsqu'il le fallait y mérite que n'ont presque jamais^ en général^ ceux qui> ayant une grande réputation de gaieté^ ont la prétention , souvent déplacée , de la soutenir toujours. Un soir^ que tout le monde était rassemblé dans le salon > on parla des aventures de Du-* nois et de la singularité de son xnzr riage ; le duc d'Orléans ne savait son histoire que confusément, il voulut en connaitre tous les détails ; Jeanne montra le même désir , et Dunois ^ cédant aux>instances réitérées de Louis et de la princesse, fit ce récit dans ces termes i