Jeanne de France
JL'E secret de la fuite de Louis fut gardé avec une telle fidélité , et ce mystère conduit avec tant de prudence , qu'il étoit encore entièrement ignoré lorsque Jeanne reçut le courrier de Louis j qui lui annonça qu'il avoit laisse^ ce prince' hors des frontières de France. Jeanne se rendit sur-le-champ chez le roi ; il étoit seul avec la régente : Jeanne , après un court préambule, informa le roi de la fuite du duc d'Orléans. A cette
nouvelle , la régente témoigna la plus vive indignation ; et Jeanne reprenant la parole : Le roi, dit-elle, le jugera un jour avec moins de rigueur, quand il saura par combien de persécutions on a lassé sa patience ; en attendant , madame , il peut l'entrevoir par l'animosité qui , depuis si longtemps , vous fait oublier que je suis votre sœur!.... Au reste, c'est moi qui seule ai préparé et conseillé sa fuite... — Est-ce vous, interrompit la régente avec le ton de l'ironie la plus amère , est-ce vous qui l'avez engagé h choisir la Bretagne pour asile?... — C'étoit , répondit Jeanne , le pays étranger le plus près de la frontière : cette seule raison a dû diriger sa route dans le premier moment. — Il ne restera donc point à la cour de Bretagne l • — Son projet , en partant , n'étoit pas d'y séjourner. — Je suis mieux informée que vous; je savois, mais
j'iiesilois encore à le croire , que l'envoyé de Bretagne lui a fait entendre que , s'il faisoit casser son mariage , il pourroit aspirer à la main de la plus belle princesse de l'Europe , Anne de Bretagne. Ce trait de la méchanceté la plus noire produisit tout l'effet qu'en altendoit la haine; il perça l'âme de Jeanne. Je serai toujours prête, ditelle, à m'immoler pour lui, et jamais il. ne me sacrifiera. Vous ne pouvez désormais , madame , ni m'étonner , ni m'inquiéter par une calomnie. En disant ces paroles , elle se leva , prit congé du roi , et sortit.
La véritable sensibilité se ménage elle-même beaucoup plus qu'on ne le croit communément ; sans doute elle s'exagère sans cesse tous les chagrins supportables, mais elle jette un voile épais sur les peines déchirantes et sans remède. C'est alors qu'elle appelle l'espérance , et que naturellement elle
s'entoure d'illusions. Non-seulement Jeanne n'avoit jamais arrêté sa pensée stir la funeste réflexion que nul mariage ne pouvoit être aussi facile à dissoitdre que le sien ; mais elle n'avoit fait qu'entrevoir confusément cette idée , et elle Favoit toujours repous- &ée avec horreur. Enlîn , elle venoit d'entendie articuler ces terribles paroles qui se gravèrent dans son imagination , ne s'en effacèrent plus , et qui furent pour elle un arrêt irrévocable; elle envisagea en frémissant l'avenir , et elle y vit distinctement une partie d,e ce qui devoit lui arriver. Anéantie par cette prévoyance , elle n'osa même pas concevoir le projet de lutter contre les événemens , et elle fixa sa destinée par le découragement de la douleur.
Tandis que cette infortunée pnncesse s'abandonnoit toute entière aux réflexions les plus désespérantes ,
Louis , parvenu au terme de sou voyage , arrivoit à la cour de Bretagne i Les souverains reçoivent toujours avec autant de grâce que de générosité les princes fugitifs qu'ils ont appelés à leur cour; caries vicissitudes de la fortune ne leur paroissent frappantes et ne les touchent que lorsqu'elles bouleversent ces grandes destinées; ainsi cet accueil bienveillant et ces premières démonstrations sont presque toujours sincères. Le lendemain de l'arrivée de IjOuis , il y eut à la cour uiie fêle très-brillante : mais un seul objet attira l'attention de Louis ; il voyoit Aime de Bretagne pour la premièro fois. Ébloui , saisi d'admiration , il trouva cette princesse mille fois audessus de sa renommée. En effet , eUe joignoit le charme dune physionomie céleste à la régularité d'une beauté parfaite , et la grâce et l'élégance à la taille la plus majestueuse.
Son maintien avoit quelque chose d'imposant ; mais celte noble réserve , produite par la pudeur, tempére'e par la douceur de son regard , n' avoit rien de hautain et d'impérieux ; elle l'éprimoit sans repousser.
Louis, de son côté, fixa sur lui tous les yeux , et le trouble que lui causa la vue de la princesse fut si visible , que tout le monde le remarqua.
Les jours suivans, il revit Anne, passa des soirées avec elle ; il admira son esprit, ses talens, ses sentiraens; il entendit conter raille traits touchans de sa bouté, et il devint éperdument amoureux. Cette nouvelle passion , la seule véritable qu'il eût jamais ressentie , bouleversa toutes ses idées et tous ses. projets. Pour s'y livrer sans contrainte et sans remords , il se répéta que Jeanne n'avoit point d'amour pour lui ; que , par sa volonté même , il n'avoit jamais prolité des
droits d'un époux ; que la chaîne qui les unissoit n'étoit qu'appafente , et que le simple récit de la vérité porté a la cour de Rome leur rendroit à l'un et à l'autre leur entière liberté. Sous le prétexte de la reconnoissance , Louis s'empressa , dans ses entretiens particuliers avec le duc de Bretagne , de lui conter toute cette partie de son histoire. François II l'écouta avec un intérêt qui n'échappa point à Louis , et dont il tira le plus heureux augure. Néanmoins , malgré tous ses efforts pour écarter de son imagination d'importuns scrupules , sa conscience étoit violemment agitée, et lesouvenir de Jeanne le tourmentoit et l'afïîigeoit. Elle ne m'aime que comme une tendre sœur, se disoit-il, et J'amitié parfaite qui nous attache à jamais l'un à l'autre a-t-elle besoin du lien simulé qui semble nous unir? Et quand Jeanne elle-même a refusé de réaliser cet
hymen imposteur, n'e'toit-ce pas avec l'intention de me conserver ïna liberté? Je vais lui confier le secret de cet amour qui prend sur moi tant d'empire ; si j'entrevois par sa réponse, et j'en pèserai chaque mot, que cette passion ( dont il est facile de prévoir les conséquences), l'inquiète et l'afflige , j'y renoncerai sans retour. Je n'hésiterai jamais à sacrifier mon bonheur à sa tranquillité. En effet , Louis voulut écrire cette lettre : mais il n'en eut jamais le courage, car il sçntoit bien que c'étoit en même temps déclarer le projet, ou du moins le désir de faire casser son mariage. Il écrivit à Jeanne , et ne lui parla ni de son amour, ni d'Anne de Bretagne. Cependant la cour de France envoya à Louis l'ordre de revenir sans délai , sous peine d'être déclaré rebelle à son roi , et traité comme tel. Louis fit, à cette occasion, une espèce demani-
feste qu'il répandit dans toute l'Europe , et qui contenoit le détail des perse'cutions qu'il avoit essuyées. En s'y plaignant avec énergie de la régence, il y protestoit que sa fidélité et son attachement pour le roi seroient toujours inébranlables. A cette époque , Louis étoit depuis deux mois en Bretagne. Peu de temps après il y vit arriver un écuyer de Jeanne , qui lui apportoit des lettres , parlesquelles il apprit que tous ses biens étoient saisis, et que l'on procédoit contre lui avec la dernière rigueur. Cet écuyer étoit chargé par Jeanne d'une double commission, celle d'observer ce qui se passoit a la cour de Bretagne , et particulièrement tout ce qui avoit rapport au duc d'Orléans, afin de lui efti^endre un compte fidèle. L'homme qui de voit remplir cette mission ne pouvoit être mieux choisi. C'étoit un de ces vieux serviteurs comme on en
lO JEANNE
voyoit Souvent jadis chez les priiices, et comme on en chercheroit vainement aujourd'hui j il n'en existe plus depuis que toutes les idées de respect et de stricte subordination sont anéanties.
Celui-ci , entièrement dovoué à sa maîtresse , faisoit con9i-<ter toutes les preuves d'attachement 4^ns la plus parfaite obéissance et dans la ponctualité la plus scrupuleuse. Son profond respt-ct ne lui permettait pas de réfléchir sur les ordres qu'il recevoit , et d'en prévoiries conséquences; jamais il ne les commentoit, jamais il n'eit adoucissoit le rapport ; il ne savoit que ce qu'on lui prescrivoit , le reste n'étoit pas son affaire; dans ce cas, sa respectueuse discrétion lui interdisoit l'usage de toute espèce de pénétration et de sagacité.
Lorsque cet écuyer revint à Paris , Jeanne l'interrogea en tremblant , sachant bien qu'elle alloit savoir la vé-
DE FRANCE. It
rite toute entière. Eh bien? dit^elle. — • Votre altesse royale, répondi tTëcu jer, m'ordonne -t -elle de ne lui rien cacher? — Je l'exige positivement. — Eh bien ! madame , tout le monde assure que monseigneur est passionnémentamoureux de la princesse de Bretagne. — Quelles preuves en a-t-on ?
— Dans le dernier tournoi monseigneur portoit ses couleurs. — Ce n'est là que de la galanterie Quelles sont ces couleurs? — L'aurore et le gris de lin. Dans ce même tournoi monseigneur fut légèrement blessé, et la princesse s'évanouit... — Grand Dieu !
la blessure étoit donc considérable !
Vous me le cachez.... — J'en suis incapable, madame, je le répète", ce n'étoit rien du tout ; mais, quand la
princesse vit couler le sang — Du
sang!... — Ce n'étoit qu'une forte écorchure; j eus 1 honneur le lendemain dç faire ma conr à moiisei^neurj il
n'y paroissoit déjà plus. — Vous ête§ sur que cet accident n'a point eu de suites? — Aucune , madame ; je ne suis parti que dix jours après, et j'ai laissé monseigneur en parfaite santé.
— Continuez votre récit. — Monseigneur a quitté sa devise des abeilles* ; au tournoi ces mots étoient écrits sur son bouclier : espérance et mj stère.
«— Une devise de tournoi ne signifie rien. — Pardonnez-moi , madame ; on l'expliquoit ainsi : Monseigneur a dit au duc de Bretagne ( et ceci est sur ) que votre altesse royale donneroit facilement son consentement pour la dissolution de son mariage , et qu'alors il épouseroit la princesse , dont il est aimé. Cependant il est certain que
* Ce prince avcit en effet pour devise des abeilles, et depuis, lorsqu'il fut sur lerône.ja bonté fit appliquer à cette devise ces mois touchans : Le roi n a point d'aiguillon.
D E FRANC E. l3
monseigneur a beaucoup de scrupules, et qu'il n'a point fait de déclaration à la princesse , qui , de son côté , mais inutilement , fait tous ses efforts pour cacher ses sentimens; car elle est trèsvertueuse, et... — Il suffit, interrompit Jeanne , qui ne pouvoit plus dissimuler sa douloureuse émotion : allez ; je vous remercie de votre zèle et de votre sincérité. L'écuyer se retira. Jeanne étoit assise dans un fauteuil , vis-à-vis un grand portrait du duc d'Orléans; et levant sur ce tableau des yeux baignés de larmes : C'en est donc fait ! ditelle , tu m'abandonnes , tu renonces à moi!... Et cependant ton cœur avoit renoué le nœud fiineste que tu veux rompre aujourd'hui ! . . . Elles retentissent encore à mon oreille, ces paroles enchanteresses : Reviens ; cest moi , eest ton époux qui {appelle! ... Je des-cendois paisiblement dans la tombe ^ je ne revins à la vie que pour te con-»
ï 4 JEANNE
sacrer mon existence. Tu nie trompois ! Que veux-tu que je devienne maintenant, seule, rejetëe, oubliée!... Oh î que J€ me trouverai déchue, abaissée , quand tu cesseras d'être mon tnaître , quand je ne porterai plus ce nom chéri qui faisoit tout mon orgueil , toute ma gloire! Tu m'as
tout ôté , tout, jusqu'à ta confiance!
C'est par la voix publique que j'apprends tes nouveaux sentimens , tes espérances et mon sort !... 11 me reste un seul dédommagement ; du moins , jepuis encore te servir!... A ces mots Jeanne essuie les pleurs dont elle est inondée; elle se lève, prend son écritoire, et elle écrit au duc d'Orléans la lettre suivante :
(( Quoi ! ce n'est plus vous qui » m'apprenez vos secrets? je suis ré- )) duite à les découvrir ! Quecraignez- )i vous d'une amie qui ne veut que » votre bonheur ?Je ne suis point
DE FRANCE. l5
n votre épouse ; vous êtes libre ; et je >j le déclarerai de toutes les manières
» qui pourront vous être utiles Il
i) me seroit permis peut-être de mé- » priser l'amour , que je ne connois » pas , et dont je n'ai vu pendant si » long-temps que les égaremens et M les erreurs ; mais vous n'avez pas le » droit de mépriser l'amitié : vousr >j vous êtes livré vous-même à ses » élans généreux , et vous savez que » tout ce qu'elle i aspire est pur et » désintéressé. Parlez- moi donc avec » une entière franchise, et surtout ne )) doutez jamais de mon zèle quand il » s'agira d'exécuter vos volontés; son- » gez combien ce respect est invio- )) lable , puisque je ne puis vous prou- » ver ma tendresse désormais que par » ma profonde soumission.
}) Je vous autorise à montrer cette » lettre à toutes les personnes aux- V quelles le nom que je porte encore
l6 JEANNE
i> pourroit causer quelque ombrage. »
Jeanne employa plus de deux heures à écrire cette lettre si péniblement composée, et dont elle avoit pesé toutes les expressions. Après l'avoir ployée et cachetée , elle la posa sur sa table et elle regarda avec une espèce de terreur cet écrit qui achevoit de décider son sort. Mille idées différentes s'ofFroient confusément à son imagination. L'amour lui conseilloit de ne point précipiter une si funeste décision ; elle entendoit sans la croire cette voix timide et gémissante ; mais u^ie pensée dont rien ne pouvoit la distraire, effaçoit de son esprit toutes les autres ; elle se répétoit : il adore Anne de Bretagne , il en est aimé , cette union peut être utile à la France , je dois me sacrifier; et de ce moment elle en fît le vœu.
La comtesse de Dunois , appelée en Bretagne par son mari , devoit partir
DE FRANC E. ij
incessamment ; Jeanne la chargea de cet écrit. La comtesse n'étoit pas eu état de consoler Jeanne : elle savolt elle-même par les lettres de Dunois , que Louis étoit éperdument amoureux , et que chaque jour sembloit ajouter à la violence de sa passion.
Jeanne , en se séparant de la comtesse, éprouva un abattement inexprimable. Adieu, chère Agnès, lui dit-elle, adieu ; votre absence va m'en-t lever mon unique et dernière consolation. Ce Iriste cœur ne pourra plus désormais s'épancher. La douleur et le silence , voilà tout mon avenir. — Ah ! madame , reprit la comtesse, qui peut lire dans l'impénétrable avenir , et qui pourvoit ne pas espérer que vous recevrez le prix de tant de peines, de constance et de vertus ? — Eh ! ne sais- je pas moi-même qu'on ne guérit point d'une véritable passion , quand elle n'a rien de criminel .*.... Un seul II. 1*
iS JEANÎS'E
mot, conforme à la vérité , pourra dissoudre ce malheureux hjmen... — Ah ! quand il vous vit mourante , il promit solennellement de le ratifier; et si, loin d'autoriser une odieuse rupture , vous lui rappeliez cette promesse sacrée, en lui déclarant vos sentimens secrets , Thonneur , la reconnoissance , et la plus tendre, la plus sainte amitié, l'emporteroient facilement dans son âme sur une passion
si nouvelle — Je n'en doute pas;
mais ce seroit lui demander le sacrifice de son botiheur, et celui d'un intérêt important pour la France. Il aime une jeune princesse sage, vertueuse , et brillante de fraîcheur et de santé; il peut en attendre des enfans aussi beaux que leur heureuse mère, bonheur que l'héritier présomptif du trône doit désirer vivement; une princesse enfin dont l'alliance pourroit , par la suite, assurer à la France la
dans ce cachot , reprit Jeanne. — Allons , dit le geôlier , et souvenez-vous de vos promesses ! A ces mots , il ouvrit la petite porte ; il tenoit une lanterne : il entra; Jeanne et sa femme de chambre le suivirent: on descendit trente marches , on ouvrit encore une porte , et l'on se trouva dans le cachot. Jeanne alors aperçul le prisonnier assis sur une escabelle de bois , la tête penchée , les yeux baissés et les mains croisées sur sa poitrine. Jeanne, pénétrée de compassion , resta un moment immobile ; ensuite, prenant la parole : Jeune infortuné, dit-elle, on vient à votre
secours; vous sortirez bientôt d'ici
— Oh ! quelle voix interrompit le prisonnier en tressaillant , et des
femmes! Ahî je le crois , mes
maux vont finir.... — Oui Je vais
vous quitter ; mais dans quatre heures, lorsqu'il sera nuit, je reviendrai
3^4 JEANXE
moi-même vous chercher. — Ge'nle tutëlaire des prisons, s'ëcria le jeune homme en mettant un genou en terre , où est ma femme ? — Vous êtes marié ?. . . — Je l'ëtois depuis huit mois , lorsqu'on me plongea dans ce cachot...
et peut-être suis-je père, car je laissai ma femme grosse de six mois
Où est-elle.'^ dites-le-moi, vous, envoyé du ciel, qui devez tout savoir.
• — Nous la chercherons et nous la trouverons. — En pourrois-je douter, quand vous le promettez !... Oh ! que Dieu vous conserve à jamais ce don céleste d'adoucir et de gagner les geôliers les plus sévères, de pénétrer dans les cachots inaccessibles , et de rendre la joie aux cœurs désespérés !
Tandis qu'il parloit , Jeanne cherchoit en vain sur son visage les traits de la jeunesse : en regardant son front sillonné de rides, ses cheveux blancs, sa taille voûtée ; elle croyoit voir un
vieillard accablé d'infirmités, et elle maiidissoit intérieurement la tyrannie et la cruauté, également homicides dans leurs vengeances , alors même qu'elles ne font pas couler le sang , puisque , en laissant la vie , elles en retranchent les plus belles années , et qu'elles en empoisonnent le triste reste. Cependant le geôlier, fort inquiet de la promesse que venoit de faire cette dame inconnue , alloit s'y opposer, lorsque Jeanne , se penchant vers son oreille , lui dit tout bas son véritable nom. A ce nom révéré , le geôlier s'inclina profondément , en disant : J'auroisdù le deviner ! Jeanne, comblée des saintes bénédictions du malheur, sortit du cachot. Elle alla sur-le-champ chez le roi, qu'elle étoit sûre de trouver seul. Elle en obtint un ordre qui l'autorisoit à visiter dans les prisons les malheureux détenus au secret , avec le pouvoir
de délivrer ceux qui ny seroient ni pour homicide, ni pour crime d'état.
Munie de cet ordre, Jeanne vola à la prison , où elle étoit attendue avec toutes les angoisses de l'inquiétude et toute l'ardeur de la plus douce espérance. Elle portoit des vêtemens au prisonnier , qui s'appeloit Julien.
On le lui amena dans le logement du geôlier ; il pouvoit à peine se soutenir ; il se prosterna à ses pieds.
Jeanne, dont la bonté n'oublioit rien, lui fit prendre , mais avec mesure , de bons alimens ; ensuite elle le fit conduire en voiture dans une chambre de son palais ; et elle envoya un médecin pour examiner son état et le soigner. Une idée singulière attachoit particulièrement Jeanne à ce jeune homme , qui lui avoit demandé sa femme ; elle se rappeloit que dans le nombre des pauvres veuves qu'elle avoit recueillies dans
DE F il AN CE. '21
sa maison de charité , il en e'toll une seule , très-jeune encore , et qui , par sa profonde mélancolie , Tintéressoit plus que les autres. Jeanne s'étoit fait la loi de ne jamais questionner les infortunées auxquelles elle donnoit un asile ; il lui suffîsoit qu'elles produisissent des preuves d'une conduite irréprochable. Ainsi , elle ignoroit l'histoire de cette jeune veuve :
elle savoit seulement que la perte de son mari l'avoit plongée dans la misère , et qu'elle étoit mère d'un enfant de sept ans , que Jeanne avoit placé dans un collège. Jeanne , sans perdre un moment , alla interroger cette femme , qui lui avoua qu elle n'avoit aucune certitude de la mort de son mari. Ces premiers mots firent palpiter de joie le cœur sensible de Jeanne. Et pourquoi , lui dit-elle , vous êtes-vous présentée ici comme veuve? — Hélas ! parce que je puis
aS JEANNE
rétre, et qu'il n'est que trop vraisem- })labie que je le suis , et enfin parce que votre altesse royale n'admet dans cette maison que des veuves et des jeunes filles. — Et sur quel fondement croyez-vous que votre mari n'existe plus? — Il y a sept ans qu'il disparut tout à coup , sans que depuis ce temps j'aie reçu de lui la moindre nouvelle ; il me laissa grosse de six mois. — Achevez ; comment s'appeloit-il ? — Julien. — O Dieu ! s'ëcria Jeanne avec le sentiment de la plus pure satisfaction, ô suprême consolateur ! je vous
remercie î Alors Jeanne, après
quelques préparations , annonce à Julie ( c'étoit le nom de cette femme ) l'événement extraordinaire qui va lui rendre le bonheur. > — Les transports de joie de cette jeune personne furent inexprimables ; et Jeanne en jouit doublement , en pensant que Julien alloit bientôt les éprouver tous. Crai-
gnant que , dans l'ëtat d'affoiblissement où il etoit, de si violentes émotions ne lui devinssent funestes , elle retarda cette touchante réunion ; enfin , quand il eut repris un peu plus de force , elle alla remettre dans ses bras sa femme et son enfant , en lui donnant en même temps une bourse pleine d'or , et le brevet d'une pension viagère. Avec quel délice Jeanne contempla ce couple intéressant , qui ne se rappeloit son infortune passée et ses souffrances que pour la bénir ! Avec quel ravissement elle voyoit Julien presser contre son sein cet enfant déjà en âge de lui rendre ses tendres caresses , cet enfant sensible , d'une figure charmante , et qu'il n'a-
voit jamais vu! O mon enfant!
disoit cet heureux père, mon cher fils, comme je t'aimerai , comme je m'occuperai de toi pour regagner les années de paternité qu'on m'a ravies !...
Durant cette scène attendrissante, les pleurs de Jeanne coulèrent délicieusement , et , en sortant de cette chambre , elle se disoit inte'rieurement que , malgré les chagrins les plus amers , les bons cœurs ne doivent jamais trouver la vie un pesant fardeau , puisque le ciel n'a créé que pour eux de si douces jouissances. Eh! dans tous les états, qui n'a pas le pouvoir céleste de faire le bien ! Pour adoucir des maux déplorables , une seule
larme souvent a suffi Les êtres
sensibles et compatissans sont des sentinelles bienfaisantes placées sur la terre pour veiller sur le malheur.
Quelle que soit leur situation particulière, ils ne murmureront point, s'ils remplissent avec zèle leur mission divine.
IjCS jours suivans, Jeanne acheva la visite des prisons , et elle rendit à la lumière et à leurs familles un gi'and
DEFISANCE. 5l
nombre de victimes du despotisme , oubliées depuis long-temps dans ces affreux souterrains. Cependant d^ nouvelles alarmes alloient bientôt mettre le comble aux peines de Jeanne. L'envoyé de Bretagne se disposoit à partir, et tout annonçoitavec cette cour une rupture éclatante et prochaine.
La comtesse de Dunois, arrivée en Bretagne , remit aussitôt à Louis la lettre de la princesse. Louis la reçut avec une vive émotion , et, sans faire de questions , il alla sur-le-champ s'enfermer pour la lire. Cette lecture lui causa un profond attendrissement ; mais il aimoit Anne avec idolâtrie, et , au bout de quelques minutes , il ne resta de cette lettre dans son imagination que cette phrase décisive : (( Je ne suis point votre épouse , » vous êtes libre , et je le déclarerai M de toutes les manières qui pourront
» VOUS être utiles » En effet,
se disoit-il, jamais elle n'a eu pour moi qu'une amitié sublime comme son caractère ; je ne suis pour elle qu'un frère chéri : eh ! ne sera-t-elle pas toujours ma sœur et Tamie la plus révére'e ! La douce et vertueuse Anne, loin d'en être "jalouse , partagera ma tendresse et mon admiration pour elle. Fille de roi, en quittant mon nom , elle ne perdra rien de son rang , et je ne dénoue nos liens apparens que lorsque je suis fugitif, proscrit , et qu'on m'a ravi toute ma fortune.
Ainsi , pourquoi aurois-je des scrupules?— Il raisonnoit ainsi ; et néanmoins une voix , qu'il ne pouvoit étouffer , murmuroit au fond de son cœur ; malgré les sopliismes de la passion , elle se faisoit entendre et lui répétoit que volontairement, et même avec enthousiasme , depuis la mort de Louis XI, il avoit donné sa foi à
cette princesse qu'il vouloit maintenant répudier, et qu'elle avoit reçu ses sermens avec ravissement.... Il est vrai qu'il e'toit persuadé qu'elle n'avoit point de passion pour lui ; mais il ne pouvoit jse dissimuler qu'elle attachoit un grand prix au titre de son épouse , et qu'elle chérissoit les liens qui rendoient leurs destinées inséparables ; enfin elle le dégageoit , et il n'eut pas la force de refuser ce sacrifice. 11 montra sa lettre au duc de Bretagne, qui en parut très-satisfait , et qui lui demanda de la garder quelques jours. Louis y consentit, certain que le duc vouloit la communiquer à la princesse sa fille.
François entendoit dire généralement que la santé de Charles VIII devenoit chaque jour plus mauvaise , et que ce jeune prince li'avoit que peu de temps à vivre : dans ce cas , le duc d'Orléans devoit monter sur le
trône , et François vojoit avec plaisir sa passion pour sa fille. L'hymen forcé de Louis pouvoit être promptement dissous , et sans difficulté , puisque Jeanne n'y niettoit aucun obstacle.
Mais François avoit quelques ménagemens à garder avec plusieurs princes étrangers qui deraandoient la main d'Anne. Dans l'intention de déclarer la guerre à la France , il ne vouloit pas dans ce moment s'attirer de nouveaux ennemis; ainsi il résolut de suspendre l'union d'Anne et de Louis, et de laisser aux princes étrangers l'espoir d'une alliance qu'ils désiroient passionnément. En même temps, pour s'assurer du duc d'Orléans , et le fixer en Bretagne jusqu'à la mort du roi , il falloit le brouiller sans retour avec la cour de France ; et , pour y parvenir , François entreprit de le décider à se mettre à la tête de l'armée qui alloit attaquer la France. Louis rejeta d'à-
bord cette proposition révoltante ; mais François ne se rebuta point, il comptoit sur l'amour et sur le ressentiment d'un jeune prince bouillant , sensible et justement irrite par la plus violente et la plus odieuse persécution. François lui répéta qu'il seroit expressément dit dans le manifeste qu'il ne faisoit point la guerre au roi , qu'il la déclaroit uniquement à la régente, que le duc d'Orléans ne s'y engageoit qu'à cette condition , pour délivrer la France d'un gouvernement oppresseur , pour reprendre les droits qu'on n'auroit jamais du lui ravir, droits dont il n'useroit que pour se montrer le sujet le plus fidèle , le plus dévoué , et pour affermir le roi sur le trône en faisant chérir son autorité, que les violences et la tyrannie de la régente faisoient haïr. Ces discours et la promesse de la main d'Anne déterminèrent Louis ; il donna sa parole ,
et il signa le traité peu de Jours après* Il fat convenu que le mariage projeté de la princesse resteroit au nombre des articles secrets jusqu'à fin de la campagne.
Tandis qu'on rédigeoit ce traité , Dunois, auquel le duc d Orléans n'avoit osé en parler , apprit cette nouvelle d'un des ministres de François, et ce fut avec autant de douleur que d'étonnement. Cet ami si fidèle et si dévoué ne dissimula point ses sentimens : Eh quoi ! monseigneur , dit-il à Louis, vous allez prendre les armes contre le roi? — Dites contre la régente ; je veux tirer le roi d'une odieuse tutelle , et rendre à son trône la majesté qu'il doit avoir , en y faisant siéger avec lui la justice et la clémence.... — Ce n'est point en se rendant coupable du crime de rébellion , ce n'est point en se révoltant contre son souverain qu'on peut l'éclairer. —
DE FRANCE. Sj
Je veux punir mon implacable persécutrice. ... — Et vous allez j ustifier ses fureurs! Ah! monseigneur, songez combien il est affreux de manquer sa destinée, et, lorsqu'on est né pour la vertu , pour la véritable gloire , de se jeter en aveugle dans les sentiers du crime ! . . . Vous n'y entrerez qu'en vous mettant vous-même un bandeau sur les yeux ; mais ce bandeau tombera dès vos premiers pas dans cette route tortueuse , et vous ne verrez autour de vous et en perspective , que des précipices et des humiliations!... — Dunois! des humiliations!.... — Oui, monseigneur ; elles sont inévitables pour les rebelles livrés aux étrangers, et surtout pour les princes. Aujourd'hui , la politique vous séduit par des promesses artificieuses , et bientôt cette même politique ne cherchera qu'à vous rabaisser — Quel rang peut avoir chez une nation étrangère le
prince qui a combattu contre son roi et son pays ? Quels droits osera-t-il réclamer? Ceux de la sainte hospitalité ? il les a perdus tous , en prenant lesarmes contre sa patrie. — Epargnezmoi des discours superflus , j'ai donné ma parole , elle est inviolable. — Votre parole , grand Dieu ! Non , monseigneur , vous n'avez pu la donner , le roi avoit reçu votre serment ; ce serment sacré annulle tout ce qui l'enfreindroit , et seul il est inviolable. — Ainsi donc je devrois courber la tête sous la main despotique et barbare de la femme qui m'opprime ! lui céder lâchement la victoire ! me laisser dépouiller! — Dépouiller! et de quoi?
de votre apanage? que le roi vous auroit rendu. Mais il falloit n'opposer à un acharnement qui indignoit l'Europe , que la fermeté , la patience
et la modération Il en est temps
encore , monseigneur, l'odieux traité
DE FRANCE. SiQ
n'est point signé ; fuyez cette cour dangereuse , allez chercher un autre asile; vivez-y dans une obscurité volontaire jusqu'à la fin de la régence, et n'en sortez avant que si la guerre est malheureuse; alors montrez-vous pour voler au secours de votre souveverain et des Français. Voilà le rôle fait pour vous , et l'exemple que vous devez donner aux princes de votre auguste race. Combien vous vous en applaudirez , si vous montez un jour sur le trône! car, si vous persistez dans la rébellion , comment pourriez-vous alors la punir, ou vous en plaindre?... Vos ennemis peuvent disposer de vos biens; mais votre réputation est dans vos mains, vous seul pouvez marquer votre rang dans l'histoire ! Là s'évanouit le prestige des dignités et des pompes royales , et la place la plus élevée n'est donnée qu'à la vertu. A ces mots, Dunois , voyant Louis ébranlé.
4o JEANNE
se jeta à ses pieds , et, en embrassant ses genoux , le conjura de céder, à la voix de l'amitié et de sa conscience.
Louis, vivement touché, fut un instant indécis ; mais le souvenir d'Anne étoufl'ant tousses remords : Non, non, dit-il, c'en est fait, il n'est plus temps, et,si jecommets une faute, j'emploierai ma vie à la réparer. — Plus vous aurez de vertus , plus l'exemple que vous allez donner sera dangereux ; il deviendra une autorité pour tous les princes mécontens... ^ — Je vous le répète, je conserverai toujours l'attachement et la fidélité que je dois au roi , et je n'entreprendrois rien contre ses ministres, s'il étoit en âge de les choisir ; mais je crois le servir en l'affi'anchissant de la, régence actuelle; ainsi , vous devez comprendre qu'il
* Par la suite peut-être pour le conne'taLle de Bourbon et le prince de Condé.
DEFRANCE. ^l
est impossible de me dissuader. Mais vous, mon cher Dunois , qui avez une opinion si différente , retournez en France, je vous y autorise , et je vous en prie... — Non, monseigneur,
je ne puis — Pourquoi? — Parce
que je suis fermement persuade' que le
parti que vous prenez vous perdra
— Ah ! du moins je reconnois et j admire votre générosité I je ne veux
point en abuser — Ne louez point
cette action, monseigneur ; loin de m'en enorgueillir, je ne sens que trop combien elle est coupable. Je sacrifie mon devoir à mon attachement pour vous ; c'est une foiblesse , c'est une grande faute ; mais il m'est impossible devons quitter, quand je prévois pour vous tous les malhf urs. A ces mots, Louis , profondément touché , prit la main de Dunois, et la serra dans les siennes ; raille sentimens divers agitoientsa grande âme , et la seule amitié