‹ Jeanne de FranceChapitre 3 sur 3 · J E A IS N E · texte numérisé non relu

J E A IS N E

fierté j c'est la seule dignité' qui reste aux coupables. Il traita avec hauteur ceux qui le Iraitoient froidement , il cessa avec tous d'être affable. Par cette conduite il réprima quelques malveillans; il choqua tous les autres et se fît haïr. Ce prince si digne d être aimé , et qui le fut tant par la suite, eut besoin de toute la force de son caractère pour supporter cette situation ; et il se disoit souvent en secret que , sans l'amour, toutes les injustices et ]es persécutions qu'il auroitpu souffrir en France , eussent été mille fois préférables aux dégoûts et aux humiliations qu'il éprouvoit en Bretagne.

Mais un regard de la princesse le consoloit de tout. Anne , encouragée par son père et par la lettre de Jeanne, qu'elle avoit lue , ne contraignoit plus son penchant pour Louis; sa. bouche n'en avoit point encore fait l'aveu , et Louis ne le demandoit pas, il l'avoit

reçu de tant d'autres manières ! Anne le lui couGrmoit chaque jour avec tatit de charme et de délicatesse ! Enivré d'amour, il oublioit tout auprès d'elle, et tant qu'il la voyolt ou qu'il l'ecoutoit il se crojoit heureux. Un éve'nement, aussi triste qu'inattendu, bouleversa tout à coup cette félicité fragile et trompeuse , et porta dans son âme toutle trouble affreux que peuvent causeries remords et la passion la plus violente combattue par la reconnoissance et par la générosité.

La comtesse de Dunois tomba subitement malade d'une fluxion de poitrine; tous les soins de la plus tendre affection et l'art de la médecine furent inutiles; elle succomba à la violence de la maladie; et, au bout de cinq jours de souffrance, cette femme intéressante expira dans les bras de son inconsolable époux. Le duc d'Orléans vola au secours de son ami ; il

l'arracha de cette fatale maison , et le conduisit chez lui. Le surlendemain, une des femmes de la comtesse apporta à Dunois une cassette sur laquelle étoient gravés ces mots : Lettres de madame la duchesse d'Orléans. Dunois aussitôt la remit à Louis. La serrure de la cassette étoit à secret , et l'on n'avoit point la clef : Louis la fît ouvrir de force, ensuite il s'enferma dans son cabinet, avec le projet de brûler toutes ces lettres. Elles étoient déployées et rangées de manière que les dernières se trouvoient à l'ouverture de la cassette. Louis , en enlevant tout le paquet , en laissa échapper une; et ses yeux tombant sur une ligne du milieu de la première page , il lut ces paroles : rSoîigez combien ce funeste secret est important et sacré ! quil meure avec vous. Ces mots excitèrent la curiosité de Louis ; il s'imagina rapidement qu'il s'agissoit de

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quelque noir complot tramé contre lui par la régente , que Jeanne avoit découvert et fait échouer , et «qu'elle vouloit qu'il ignorât , afin de ne pas aigrir ses ressentimens. Ce qui lui donna sur-le-champ cette idée, c'est qu'en plusieurs autres occasions Jeanne s'étoit conduite ainsi. Enfin, il étoitsùr que ce secret le regardoit personnellement , puisque Jeanne y attachoit une si grande importance. Il voulut donc approfondir ce mystère ) et il ee mit à lire cette lettre , après avoir remarqué qu^elle étoit datée du jour même où Jeanne lui avoit écrit celle qu'il avoit montrée au duc de Bretagne. Qui pourroit exprimer son saisissement et l'excès de sa surprise, lorsqu'en lisant cette lettre , adressée à la comtesse de Dunois , il découvrit le véritable secret de Jeanne, cette passion si tendre et si exaltée par la contrainte , le silence et tant de généreux sacri-

fices ! Après avoir achevé cette

lecture Louis , saisi à la fois d'admiration et de douleur , demeura pendant quelques minutes véritablement anéanti. Ses artères et son cœur battoient avec violence ; son âme étoit si oppressée^ qu'il respiroit à peine ; il entrevojoit avec efifroi un avenir orageux , qui ne lui présentoit plus que des périls sans gloire et sans but , un amour sans espérance et des remords superflus !.... II reprit les lettres, et machinalement il recommença à les lire ; bientôt, entraîné par l'attrait de cette lecture et soulagé par les larmes qu'elle lui faisoit répandre, il continua, et les lut toutes. Durant ce temps , oubliant, comme par une espèce d'enchantement, sa situation et ses peines, il ne senlit que l'admirai ion que lui inspiroient tant de délicatesse , de grandeur dame , et un attachement si pur ; si constant et si pasiioané» Au

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milieu de sa douleur et de ses remords , il trouvoit du charme à penser qu'il e'toit l'objet d'un sentiment si héroïque; en même temps son cœur étoit déchiré en lisant la peinture naïve de tout ce que Jeanne avoit soufTert. Etre incomparable ! s'écria-t-il , dans la crainte de m'aflliger , tu ne m'as donc jamais montré qi^ la moitié de ta tendresse , de tes vertus , et tu me cachois toutes tes soufTrances ! — Honneur de ton sexe, et modèle sublime de patience , d'indulgence et de magnanimité, c'est en silence qu'il faut t'admirer : qui pourroit te louer dignement!.... Et moi , qui t'ai fait verser tant de pleurs, moi, qui viens d'accepter le sacrifice de ton bonheur,et peut-êtredetavie...

moi , qui ai conçu le dessein de t'ôter mon nom et de te répudier; que suis-

je donc, grand Dieu ! un iiionstre

d'ingratitude et de cruauté Non ,

non , le premier de mes devoirs est II. 3

de te rendre heureuse , de re'parer tant d'injustices. Mais le puis-je , ô ciel ! sans trahir l'honneur et l'amour , et sans devenir le vil se'ducteur de la plus touchante innocence ! Jesuis forcé de sacrifier une de ces deux femmes angéliques ; il faut choisir entre elles une victime !... Choix alTreux , impos-

si])le, et pourtant nécessalr^! Oh?

comment sortir de cet abime !

Ces réflexions plongèrent ce malheureux prince dans un profond désespoir ,* il resta toute la matinée renfermé seul dans son cabinet, relisant les lettres de Jeanne, et les inondant de larmes. Enfin il envoya chercher Dunois ; il étoit bien sûr de trouver de la compassion dans ce cœur désolé, dont il partageoit si sincèrement la douleur. Il lui fit lire les lettres de Jeanne ; l'étounement de Dunois fut extrême, et prouva combien la comtesse avoit fidèlement gardé le secret

• DE FRANCE. 5l

de la princesse. 11 satïllgea du fond de Fàme avec Louis , mais en soutenant la cause de Jeanne. Louis convint que la reconnoissance et une admiration si fondée dévoient l'emporter sur l'amour : mais il étoit ainié d'Anne , il avoit fait naître ce sentiment , en prenant des engagemens solennels : il Tadoroit !... Malgré les instances de Dunois, il resta dans la plus pénible irrésolution. La guerre le; tira de cette perplexité, il fallut partir promptement pour se rendre à l'armée ; Louis en alla prendre le commandement, et Dunois le suivit.

Le prince se rendit à Saint-Aubin-du- Cormier'^'j il y trouva l'armée bretonne fort mal disposée pour lai ; on sait quel fut le résultat de cette malveillance. La Trémouille com-

' Ville de Bretagne , à quatre lieues de Rennes.

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niaiidoit les troupes royales; il s'avança vers Saint-Aubin ; la bataille fut livrée près de cette ville ; le duc d'Orléans y montra de grands talens militaires , et la plus brillante valeur ; mais il ne fut ni secondé , ni même obéi. Ne pouvant se faire entendre ni rallier les troupes en désordi'e , et voyant la bataille perdue , il s'élança dans les rangs ennemis avec toute l'intrépidité du désespoir. 11 fut enveloppé et fait prisonnier par La Trémouille ; Dunois , qui n'avoit pas uu seul instant quitté son malheureux prince, subit le même sort '*'.

La nouvelle de cette victoire des Français, portée sur-le-champ à Paris, combla de joie la régente , dont cet événement assuroit la vengeance , et affermissoit le pouvoir. Mais Jeanne eut besoin de tout son courage pour

* Historique.

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résister à tant de chagrins réunis; elle venoit d'apprendre la mort de la comtesse de Dunois; elle éloit dans lus premiers momens de la plus vive douleur , lorsqu'on lui annonça la défaite de l'armée bretonne , et la captivité du duc d'Orléans. Néanmoins, lapeine qu'elle éprouva fut moins déchirante que celle qu'elle avoit ressentie dans l'attente de la bataille, lorsqu'ellecraignoit pour les jours de Louis. Du moins il existoit , il n'étoit point blessé , et la guerre étoit finie ! . . . . Son premier mouvement fut d'aller se jeter aux pieds roi , pour implorer le pardon du duc d'Orléans, et pour obtenir l'exil au lieu de la prison ; mais, parles ordres de sa cruelle sœur, elle trouva toutes les avenues du palais fermée. Le roi fut inaccessible pour elle ; cette princesse n'eut même pas la possibilité de lui faire parvenir im Ijillet. Elle rentra dése^^pérée da.^s

son palais ; cependant , sachant que le roi se rendroit le lendemain à l'église de Notre - Dame , pour y entendre le Te Deum chanté en actions de grâces de la victoire , elle résolut de se trouver sur son passage, et de lui parler publiquement ; et cette idée la calma un peu. Mais, au point du jour , quel fut son étonnement lorsqu'on lui déclara , à son réveil , quelle étoit prisonnière dans son palais , qu'elle n'en pouvoit sortir , et qu elle avoit des gardes pour la surveiller ! En vain elle voulut écrire au roi ; on lui dit que ce prince ne recevroit aucune lettre d'elle. Ah!

s'écria Jeanne, en fondant en larmes, ce n'est pas lui que j'accuse de ces traitemens barbares , la main qui me porte des coups si sensibles est trop inhumaine pour qu on puisse la niécoinioltre.

Ta régente ne s'en tint pas là; elle

exila toutes les dames attachées a Jeanne , et les remplaça par ses créatures et elle fît la même chose pour ses domestiques. Jeanne , privée de ses amies , de ses fidèles serviteurs , et de tous les moyens de se plaindre et d'obtenir quelque adoucissement à ses maux , captive dans son propre palais, livrée aux plus mortelles inquiétudes, ne fut plus entourée que d epnemis , d'espions et de dénonciateurs. Dans cette affreuse situation, Jeanne montra toute la force et toute la grandeur de son àme et de son caractère ; elle confondit ses persécuteurs par sa pieuse résignation et par une douceur pleine de dignité. Après la plainte que lui arracha la douleur dans les premiers momeus, elle ne se permit lii reproches , ni murmures ; elle laissa voir une affliction constante sans foiblesse, un courage toujours égal sans ostentation : elle ne parla plus que

pour répondra brièvement ; mais son silence n'eut rien de dédaigneux , et ses paroles n'eurent jamais d'aigreur et d'amertume. Elle avoit remis sa cause et son sort entre les mains de l'arbitre suprême; et, réfugiée dans le sein de la religion , elle pria , se soumit , et fut soutenue par une espérance subiime. Sa plus grande peine étoit de pe pouvoir correspondre avec le duc d'Orléans ; elle ne craignit pas qu'il put soupçonner qu'elle l'abandonnoit, mais elle pensa que ce profond silence lui persuaderoit peut-être qu'elle avoit succombé à ses maux, et qu'elle n'existoit plus ; et son cœur se déchiroit en songeant à la douleur que devoit lui causer cette triste siip-» position. La duchesge de Beau] eu , sachant combien Jeanne étoit universellement aimée , avoit pris toutes les précautions possibles pour cacher une grande partie des persécutions dont

cette innocente et vertueuse princesse étoit Tobjet ; mais cette justice divine qui, lorsqu'elle ne dévoile pas encore les mauvaises actions , les fait du moins soupçonner , cette providence des opprime's veilJoit sur Jeanne , et , malgré l'exil oi> Temprisonnement de tous ceux qui lui étoient dévoués , malgré l'autorité sans bornes d'une tyrannie sans pudeur, le public connut promptement toutes les souffrances de Jeanne.

On vit bientôt un spectacle étonnant, inattendu, qui fit pâlir la haine, et qui déconcerta la puissance malfaisante : une multitude de pauvres, de vieillards , de jeunes femmes portant des petits enfansdans leurs bras, vint tout à coup entourer le palais de Jeanne , en demandant à grands cris leur mère et leur bienfaitrice. On voulut en vain les repousser, leurs pleurs et leurs gémissemens émurent le peuple qui se joignit à eux , les défendit , et

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dispersa les gardes du palais. Ce tumulte , et les cris mille fois répétés de i>we la duchesse d'Orléans 1 devinrent si violens , que la duchesse fut obligée de se montrer sur un balcon. Sa présence excita cet enthousiasme si sincère parmi Je peuple , et qu»il porte si facilement jusqu'à l'ivresse. La duchesse demanda un moment de silence, et l'obtint ; elle prit la parole , et conjura le peuple de se calmer. Vous n'avez rien à craindre, dit elle , pour la sœur de votre souverain ; la justice et la bonté du roi font ma sûreté; j'en attends tout , et j'en dois tout espérer avec de la soumission , et un peu de temps et de patience. Je suis touchée jusqu'au fond du cœur des preuves de votre attachement; mais, «n restant ainsi rassemblés , vous m'affligeriez et vous me nuiriez ; ne me causez pas l'effroi mortel de vous voir disperser par une force armée, à laquelle vous

ne pourriez re'sister ! Allez , mes amis ; que ma voix suffise pour vous faire rentrer dans vos foyers; faites -y des vœux pour moi , le ciel les exaucera ; il protège l'innocence , il punit la révolte. Mon vrai triomphe sera de vous persuader ; songez que le roi m'en saura gré... A ces mots, quatre ou cinq mille voix s'écrièrent en même temps:

Eh bien ! nous voulons vous obéir; et le peuple aussitôt s'éloigna à pas précipités, en comblant la princesse de

louanges et de bénédictions Les

pauvres restoient encore ; Jeanne les assura qu'elle veilleroit sur eux , qu'ils jouiroient toujours de ses bienfaits ; ils ne lui répondirent que par des larmes , et en élevant vers elle leurs mains jointes. Jeanne pleura avec eux , leurs sanglots redoublèrent ; ils se mirent à genoux, en criant : Bénissez-nous!... — Allez en paix, dit Jeanne d'une voix entrecoupée, je ne

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VOUS oublierai jamais ; allez , mes enfans!... Ils s'éloignèrent lentement en tournant la tête pour la regarder , jusqu'au moment où Jeanne quitla le balcon , et disparut.

Cette scène touchante apprit à Madame qu'il y a aussi dans la vertu et dans la bonté une puissance que les médians doivent ménager.

Vers le milieu de la nuit, par les Ordres de la régente , on réveilla Jeanne , et on la fît partir avec une escorte pour la terre , à trente lieues de Paris , qu'elle avoit habitée avec le duc d'Orléans. En saisissant les biens de ce dernier , le roi avoit voulu laisser cette terre -à Jeanne.

Afin de ne point produire d'effet et de ne rencontrer personne , on passa par des chemins de traverse qui allongèrent prodigieusement la route. Il n'étoit pas encore jour , lorsqu'on s'arrêta dans un village pour changer

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de relais. Jeanne tressaillit en entendant nommer ce village : elle se rappeloit que. c'etoit une terre que possëdoit le comte de Duuois, et elle savoit que le cercueil de la comtesse , envoyé de Bretagne par les ordres de Dunois , étoit déposé dans la chapelle du château. Jeanne demanda avec instance, et obtint la permission de s'arrêter quelques instans dans le château , afin d'aller prier sur la tombe de sa malheureuse amie Ce château gothique étoit situé à l'extrémité du village , le vieux concierge fut réveillé; il se hâta d'accourir au nom de la princesse , qui lui demanda où étoit son maître , se flattant que peut-être il étoit prisonnier avec le duc d'Orléans. Hélas I madame , répondit le concierge, si je le savois, je ne serois pas ici , j'aurois été le re-* joindre ; je le regarderai toujours comme mon maître ; mais ce chà-

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teau ne lui appartient plus : il est confisqué, ainsi que tous ses autres biens — Je n'y reste que pour veiller sur le cercueil de ma maîtresse ; on ne veut pas qu'elle soit enterre'e dans le caveau , et l'on m'a permis d'être le gardien de son cercueil jusqu'à ce qu'on ait décidé dans quel lieu elle recevra la sépulture..... Fidèle serviteur de vos malheureux maîtres, dit Jeanne, je vous charge de demander en mon nom que ce soit dans la terre où l'on me conduit ; peut-être me permettra-t-on de donner à celle qui fut ma meilleure amie, cette triste et dernière hospitalité ! . . . Et vous, quand je pourrai disposer d'un asile , venez me rejoindre ; je trouverai une douce consolation à soigner yos vieux jours! Aces mots , deux larmes coulèrent doucement sur les joues sillonnées du vieillard ; il s'inclina profondément, et il conduisit Jeanne dans la chapelle.

. Jeanne voulut entrer seule dans le caveau; ses gardes et le concierge restèrent à la porte. Jeanne tremblante, oppressée et pénétrée de douleur , descendit dans l'obscurité une trentaine de marches, et se trouva dans le caveau, qui n'étoit éclairé que par une petite lampe suspendue à la voûte, et par un cierge prêt à finir, posé près du cercueil, et que la main du vénérable concierge avoit allumé : pieuse offrande que le vieillard renouveloit

tous les soirs ! Jeanne avance avec

saisissement, elle se met à genoux à côté du cercueil; et joignant les mains : O mon amie, dit-elle, c'est sur moi que je pleure! Eh ! qui doit envier plus que moi 1 inaltérable paix dont tu jouis? Du moins ton rapide passage sur la terre fut un jour serein et sans orages; tu n'as point connu l'amour!...

Ta vie paisible et pure n'a jamais été troublée par les passions; sensible à

la pilie, à ramitié, la sagesse t'a préservée d'une dangereuse et funeste exaltation ! Ce n'est que dégagée de ses liens terrestres, ce n'est qu'aux pieds de l'Eternel et à la vue de la suprême perfection , que ton âme angélique s'est livrée aux transports de l'admiration , de l'enthousiasme , et

d'un ardent amour ! Tu n'as point

profané la puissance divine d'aimer sans mesure , tu laréservois pour l'immortalité ; tu n'as point eu d'idole dans ce triste séjour, tu as offert au Créateur un hommage dignede lui ! Et

moi , malheureuse ! dévouée au

tourment d'aimer sans espérance, je suis entraînée vers la tombe par une passion aussi vive qu'insensée ! — Hélas! c'est une,paille fragile qu'un

feu violent consume ! Il n'en falloit pas tant pour détruire ma fréleexistence!...

O ma chère Agnès! tu n'es plus!

ïa main secourahle ne soutiendra

point ton amie mourante et de'lais-

sée ! Tu n ecou leras pi us mes ge'-

missemens ; mes pleurs ne couleront plus en liberté que dans l'asile de la

mort et sur ton cercueil î Ah!

s'il pouvoit nous réunir! Comme

elle disoit ces paroles, le cierge s'éteignit. Elle frissonne; il lui semble qu'elle va exhaler son dernier soupir. . . Aussitôt l'image de Louis se retrace à sa pensée. C'en est fait, dit-elle, je succombe !...,.. Du moins, je meurs son épouse!... A ces mots, elle tombe anéantie sur le cercueil, mais sans perdre entièrement l'usage de ses sens.

Ses gardes inquiets de ne pas la voir revenir , descendireut dans le caveau :

elle se ranima en entendant du bruit ; elle s'appuya sur le bras d'un des gardes, et sortit de ce triste lieu. Elle remonta en voiture , et continua sa route.

Elle éprouva des sensations aussi II. 3*

douloureuses en entrant dans le château qu'elle avoit habite' pendant trois mois avec Louis. Là , au milieu d'une société charmante , s'étoient écoulés quelques beaux jours de sa vie. Là,- Louis avoit pris pour elle une véritable et vive affection ; elle avoit parcouru ces vastes appartemens et ces beaux jardins accompagnée de son époux et suivie de son amie ! Et maintenant , elle n'avoit plus d'époux, et son amie n'existoit

plus! Ce séjour , jadis si brillant ^

étoit devenu la plus triste prison ; elle y avoit commandé, et , forcée d'obéir et de ployer sous un joug odieux, elle n'y étoit plus qu'une infoitunée

captive ! Avec quel serrement de

eœur elle revit sur le tertre de gazon la caisse de fleurs sur laquelle Louis avoit tracé une inscription si touchante pour elle ! Les vers y étoient toujours, mais le rosier étoit mortî...

et Louis Tavoit plante de sa main î... et il avoit fait faire un cachet qui le repre'sentoit dans sa fraîcheur !.^„ . ..c Hélas î dit-elle, privé de soins, il a été desséché par l'orage! Ainsi, Je vent glacial de l'adversité a flétri les

jours de ma jeunesse î . p

Jeanne ne trouva pas dans cetfè solitude un seul des domestiques qu'elle y avoit laissés; en vain s'adressant aux satellites qui Tentouroient, elle renouvela ses questions sur le duc d Orléans , elle n'obtint aucune réponse , et l'on refusa constamment de se charger de lettres qu'elle écrivoit au roi. Pour remplacer les dames qu'on lui avoit enlevées, on ne lui en avoit donné qu'une seule, la baronne de C'*^**, entièrement dévouée à la régente, ou pour mieux dire , à la faveur. La baronne, avec une âme sèche et dure , un caractère plein de cupidité ; n avoit jamais fait de réflexions

sur les qualités bonnes ou mauvaises des princes; elle ne s'occupoit que du soiri dp calculer les avantages que l'on pouvoit liici de leur bienveillance.

Elle s'enflammoit si naturellement pour le crédit et pour la puissance y qu'elle croyoit de bonne foi aimer véritablement tous les dispensateurs des grandes places, et surtout l'autorité souveraine. En même temps, tous les gens disgraciés étoie nt à ses yeux des coupables qui ne méritoient ni compassion ni miséricorde, et, dans son opinion , les plaindre étoit une foiblesse , et les détendre , un crime.

Elle appeloit attachement et fidélité des sentimens si bas; aussi s'en enorgueillissoit-clle, et les professoit-elle hautement. Pour ^e débarrasser autant qu'il étoit possible de sa présence et de son entretien , Jeanne déclara que puisqu'elle ne sortoit pas du château elle Youloit du moins se pro-

DE FRANCE. 6g

mener seule dans les jardins , et n'avoir pour suite que ses gardes , qui ne gênoient pas ses rêveries, puisqu'ils ne la suivoient qu'en marcliant derrière elle à cinquante pas de distance. La baronne fît avec aigreur beaucoup d'objections , Jeanne répondit parfaitement à toutes, et elle obtint enfin cette liberté.

Jeanne , dès le commencement et durant le temps de sa captivité, eut plus d'une fois la tentation d'essayer de gagner ses gardes , ou lun des domestiques ; mais elle n avoit point d'argent à sa dispo^^ition ; et , sans ce moyen, comment espérer le succès?

Jeanne sentit qu'une tentative infructueuse rendi oit sa situation plus malheureuse encore, et elle résolut de n'en point faire. Ses seules consolations étoient de prier Dieu , de lire, et d'écrire tous les jours au duc d'Orléans, quoiqu'elle n'eût aucun espoir

yO JEAiNNE

de lui faire parvenir ses lettres. Elle ëtoit si étroitement gardée, que ses gardes la su i voient même dans les jardins, seule promenade qui lui fût permise.

Un matin , escortée comme à l'ordinaire , elle s^assit sur un banc placé contre une haute charmille ;. ses gardes se tinrent de bout à cinquante pas vis-à-vis délie, sous des arbres fruitiers; au bout d'un quart d'heure, des jardiniers survinrent pour cueillir les fruits de ces arbres; les gardes s'amusèrent à les aider , et , tandis qu'ils étoient occupés à ce travail , en tournant le dos à la princesse , cette dernière entend distinctement, derrière elle, une voix qui lui dit tout bas à travers la charmille, : Ecoutez et ne faites aucun signe. Jeanne reste immobile , en prêtant une oreille attentive ; et la voix, reprenant la parole, lui dit rapidement , toujours tout

DE FRANCE. yi

bas : Passez la main derrière vous sur le banc , vous trouverez une lettre

importante Demain, à la même

heure f apportez la rcponse , glisseZ' la sur le banc , on la prendra.

Jeanne , les yeux fixés sur les gardes qui ne la regardoient pas, saisit la lettre, la cache avec soin , appelle ses gardes, et rentre sur-le-champ dans le château. Aussitôt qu'elle fut seule, elle ouvre cette lettre mystérieuse avec la plus vive émotion, et elle y trouve ces mots :

« Après trois mois de soins, de )) courses et de stratagèmes , Julien n est parvenu , sous un nom supposé, )) à se faire recevoir garçon Jardinier >} dans ce château, oii l'on retient » prisonnière celle qui , en le retirant » du fond d'un cachot, lui a rendu la M liberté et le bonheur. Il adore la » Providence qui le place ici pour de- » mander et pour exécuter les ordres

» de sa bienfaitrice ; qu'elle parle, elle » seraobéie, le zèle d'une telle re- » connoissancefera tout entreprendre )) et ne trouvera i4en d'impossible. »

Cette lettre causa à Jeanne le premier mouvement de joie qu'elle eût éprouvé depuis long-temps ; elle remercia le ciel et bénit mille fois le fidèle Julien, et elle attendit le lendemain avec une vive impatience.

Elle écrivit une longue lettre à Louis, et une au roi pour solliciter la permission d'aller s'enfermer avec le duc d'Orléans dans sa prison. Enfin , elle écrivit à Julien pour le conjurer de faire parvenir ces deux lettres, et surtout de revenir le plus tôt possible, pour lui donner des nouvelles de Louis. Le lendemain , à midi , elle retourna dans le jardin ; elle entra dans l'allée de charmille ; elle s'assit sur le banc, et, au bout de quelques minutes, elle glissa la main derrière

elle ; on saisit à travers le feuillage le paquet de lettres quelle tenoit. Un instant après, elle reprit sa promenade, heureuse de penser qu'au moins une correspondance alloit enfin s établir entre elle et le duc d'Orle'ans. En effet , Julien , après avoir lu le billet de Jeanne , alla trouver le maître jardinier; en il obtint, sous prétexte d'affaires de famille , un congé' de deyx mois , et il partit sur-le-champ pour Paris. Là, il trouva le moyen de faire remettre au roi la lettre de Jeanne ; mais ce prince etoit trop pre'venu contre elle , pour y répondre favorablement. Il ètoit persuadé que Jeanne avoit voulu exciter une sédition et une révolte parmi le peuple; c'est ainsi qu'on lui avoit conté la scène dans laquelle , au contraire , cette princesse avoit apaisé l'émotion de la multitude rassemblée autour de son palais ; et c'est ainsi que les rois II. 4

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sont trompes , et que leurs injustices apparentes ne sont souvent que des erreurs. Le roi re'pondit sèchement et brièvement à Jeanne ; il lui . refusoit la permission d'aller rejoindre le duc d'Orléans ; il ajoutoit qu'avant de demander des grâces, elle devoit s'occuper du soin de les me'riter par sa conduite. Cette lettre fut envoye'e directement à Jearme, qui connut par là que du moins Julien avoit pu faire parvenir la sienne.

Julien , ayant pris toutes les informations relatives au duc d'Orléans , apprit qu'il ëtoit prisonnier dans un château fort , à soixante lieues de Paris ; et il s'y rendit sans délai. Le gouverneur de cette forteresse ëtoit une liomme humain et vertueux , qui gardoit avec soin son illustre prisonnier , mais qui en même temps le traitoit avec tout le respect et tous les

DE F RANG E. j5

éizards dus à son raiif^ et au malheur. Julien , plein d'esprit et d'intelligence , jugea que, d'après ce caractère, il devoît se confier à lui ; il en obtint une audience particulière , lui rendit compte de sa mission , et lui remit la lettre de Jeanne. Le gojiverneur, touché de sa franchise , promit de donner la lettre , si Louis consentoit à lui en communiquer le contenu. Le lendemain , Julien fut appelé par le gouverneur, qui , lui-même, le conduisit secrètement dans l'appartenfent du prince , qui , n'ayant pu obtenir la permission de répondre par écrit , avoil demandé avec instance la faveur de s'entretenir du moins pendant quelques instans, en présence du gouverneur, avec le messager de Jeanne. La conversation fut longue ; les questions de Louis sur la princesse se multiplioient rapidement, et chaque réponse causoità Louis autant de recon-

y6 JE Aïs NE

noissance pour Jeanne, que d'indignation, contre la régente. Julien , interrogé sur lui-même, saisit avec empressement l'occasion de conter Thistoire de sa délivrance des prisons.

Ce récit, qui achevoit de faire connoitre l'âme angélique de Jeanne, arracha des larmes au duc d'Orléans, et attendrit vivement le gouverneur , qui ne voulut cependant pas permettre que ce .prince répondit par écrit ; car l'oj^dre du roi le défendoit expressément. Mais Louis, demandant avec instance la permission de donner à Julien un gage qui , du moins, pût pjTOuver à Jeanne qu'il avoit rempli sa mission , le gouverneur y consentit; alors Louis lui donna l'empreinte du cachet qui représentoit le rosier si cher à la princesse.

..; Au bout de six semaines d'absence, Julien revint au château de la princesse; il étoit sûr qu elle ne manquoit

DE F RAIS" CE. ^y

pas d'aller s'asseoir tous les matins sur le banc de l'allée de charmille; il y courut à l'heure convenue, elle y étoit ; il lui remit avec le mystère accoutumé, une longue lettre qu'il avoit écrite , et qui contenoit le compte le plus détaillé de tout ce qu'il avoit fait, particulièrement de tout ce que lui avoit dit le prince, et de la manière pleine de respect dont il étoit traité. Il n'oublioit pas d'assurer la princesse que, le roi étant majeur, et commençant à régner par lui-même , on étoit généralement persuadé que le duc d'Orléans recouvreroit bientôt sa liberté ; et c'étoit l'opinion du gouverneur. Enfin , la lettre de Julien renfermoit la précieuse empreinte du cachet que Jeanne revit avec ravissement : Louis ne l'avoit donc ni perdu , ni sacrifié ; il le conservoit avec soin ,• le souvenir qu'il rappeloit lui étoit donc cher encore? F.t il

yS , JEANINE

avoit montré à Julien la plus vive sensibilité !.... Ah! que j'élois injuste! s'écrioit - elle , puisqu'il a toujours pour moi la même amitié ; je dois être satisfaite , et je ne puis m'afili-

ger que de sa captivité Ces idées

occupèrent délicieusement Jeanne tout le reste du jour ; car dans les grands malheurs on saisit avec tant d'avidité la première consolation , qu'on parvient à la regarder comme le présage et l'annonce du terme de toutes ses peines.

Le soir, Jeanne voulut se promener dans le parterre pour y contempler la caisse du rosier desséché : elle n'avoit pas fait arracher cet arbuste mort, par respect pour la main chérie qui l'avoit planté. Il lui sembloit que nulle autre main ne devoit toucher à celte caisse sacrée pour elle. Mais , en y jetant les yeux, elle tressaille; l'ar^ buste étoit couvert des pi us belles ro§es

épanouies! Un garçon jardinier, qui lui tournoitledos, y travailloit encore.

Qu'est devenu le rosier desséché.'' dit Jeanne d'un ton chagrin , et qui donc a transplanté celui-ci ? — C'est moi, madame , et par l'ordre de mon maître, répondit en se retournant le garçon jardinier ; et Jeanne reconnut le fidèle |

Julien ... La manière dont il prononça ces mots , par V ordre de mon maître , lui fit deviner dans l'instant qu'il

parloit du duc d'Orléans 11 ne

pouvoit s'expliquer mieux devant les

deux gardes qui étoient à trente i

pas de Jeanne. Ah ! s'écria-t-elle, je

veux seule soigner ce rosier ; et tous

les soirs , à cette même heure , vous

m'apporterez un arrosoir.. Julien ,

après avoir reçu cet ordre , s'éloigna

aussitôt. Jeanne resta long - temps

encore près de l'arbuste , qu'elle ne

se lassoit pas de regarder. En s'en

allant , elle tira de ses cheveux le

3o JEANNE

poinçon d'or qui les rattachoit , et sur l'autre côté de la caisse , elle traça ces paroles : L'amitié me rend

T existence

La culture de ce rosier donna à Jeanne un double moyen de correspondre arec Julien; elle auroit bien voulu qu il fît encore et promptement un second voyage ; mais Julien lui écrivit que cela n'étoit possible qu'en demandant son congé absolu , et en ne revenant plus, parce que le maître jardinier ne lui accorderoit plus de permission particulière. Jeanne attendit encore trois mois , pendant lesquels elle reprit toutes ses inquiétudes, en voyant que le roi s'obstinoit à refuser toujours ses lettres , et qu'elle étoit gardée avec la même rigueur.

Enfin elle fît partir Julien, qui, ne devant plus revenir , lui promit de trouver quelque moyen de lui faire parvenir des nouvelles du duc d'Or-

léans. En même temps , il la conjura de s'armer de patience, et, lorsque le moment de recevoir une réponse seroit arrivé , de s'attendre chaque jour à quelque stratagème singulier , afin de n'en point paroitre surprise , et de ne pas se trahir aux yeux de ses surveillans.

Julien partit ; et Jeanne , prive'e de ce confident si fidèle , éprouva du moins une grande consolation en pensant que le duc dOrléans alloit recevoir bientôt un énorme paquet écrit de sa main. Au bout d'un mois, elle commença à compter les jours et les heures^ et à regarder avec attention autour d'elle , dans les jardins et dans les cours , qu'elle traversoit quelquefois pour aller déjeuner à la laiterie du château. Elle espéroit toujours rencontrer un messager déguisé, envoyé par Julien. A l'aspect d'un visage nouveau , son cœur bat-

toit avec violence; elle le regardoit fixement , et plus d'une fois elle crut apercevoir de légers signes d'intelligence , et elle ne sortoit d'erreur qu'avec un profond chagrin. L'automne et l'hiver s'écoulèrent ainsi ; Jeanne tomba dans une sombre mélancolie : son imagination lui représenta , comme d'affreuses réalités , tous les maux qu elle craignoit ; elle perdit le sommeil , et elle passoit dans les larmes et les jours et les nuits.

Cependant un foible rayon d'espoir lui restoit encore, et donnoit toujours de l'intérêt à ses promenades.

Un matin , en traversant la cour pour se rendre à la laiterie , Jeanne aperçut à une petite porte entr'ouverte , qui donnoit dans la campagne, une femme couverte de haillons qui demandoit l'aumône , et dont la taille et la figure la frappèrent. Jeanne avoit obtenu que, lorsqu'elle passoit dans la

DE fHance. 85

cour , cette porte seroit entrouverte^ pour les pauvres , qui pouvoient tendre la main à travers l'ouverture , mais sans passer le seuil de la porte ; alors Jeanne leur envoyoit ses aumônes par ses gardes : mais la femme mendiante avoit franchi la limite prescrite, et les gardes la repoussèrent avec tant de brutalité qu'elle tomba dans la cour ; elle se blessa à la tête ; Jeanne, indignée, vole à son secours, elle paroissoit être évanouie ; et quelle fut l'émotion de Jeanne , lorsqu'en la voyant de près elle reconnut en elle Julie, la femme de Julien! Jeanne ne put retenir ses pleurs , que les gardes attribuèrent à la seule pitié.

Elle aide à relever cette femme qui avoit toujours les yeux fermés, mais qui lui serra fortement la main. L'un des gardes apporta une chaise sur laquelle on assit la feinte mendiante ; ensuite , Jeanne ordonna au même

^arde d'aller cherclier un verre d'eau.

Lorsqu'il fut parti , l'autre garde courut vers la petite porte pour la fermer. Aussitôt qu'il eut le dos tourné :

Nous sommes seules, lui dit Jeanne tout bas. A ces mots, Julie ouvre les yeux et tire de sa manche une lettre que Jeanne saisit et met dans son sein ; en même temps , la princesse ôte de son doigt un petit anneau de rubis, et le lui donne , en disant : Ceci prouvera que vous m'avez vue ; partez , fidèle amie. Pour éviter les soupçons, dit Julie, je ne reparoîtrai plus, — Et ma réponse? — Lisez la lettre..... Elle n'en put dire davantage , le garde se retournoit et revenoit. Jeanne pansa elle-même, avec la plus tendre reconnoissance , la tête de Julie , qui n'avoit qu'une simple écorcliure. Comme cette femme paroissoit être une mendiante , Jeanne lui fît donner une pièce d'or , en la

congédiant; et se hâtant de retourner dans sa chambre , elle s'y enferma , ouvrit précipitamment la lettre qui ëtoit de Julien, et qui contenoit ce qui suit :

« J'ai mis beaucoup de temps à » trouver ce que je cherchois. Depuis » huit mois , monseigneur est trans-- )) féré de prisons en prisons'*'. Je n'ai » pu, malgré mon zèle infatigable, » parvenir jusqu'à lui. Il est mainte- » nant dans la tourde la^ ville de Bour- » ges'*''*" , sous la garde d'un conciergç )) geôlier , maitre souverain de cette » prison, homme farouche et mé- » chant... Oiji sait que monseigneur i) éprouve les plus indignes traite-

)) mens'^'^'*'; on ignore les détails

» Il faut que madame écrive au roi

* Historique.

** Historique,

**■*' Historique.

» pour obtenir une audience; le mo- )) ment est favorable, le roi commence » à montrer des soupçons et de Tin- » quiétude, le crédit des ennemis » chancelé... Si madame peut desceii- » dre à minuit, sans bruit, par l'esca- » lier dérobe , dans la petite cour qui )) est derrière son appartement, et i) jeter par-dessus le mur, qui n'est }) pas haut , sa lettre au roi , cette » lettre tombera sur le chemin de » la forêt ; elle sera ramassée ; on a » un moyen sur de la faire parve- » nir directement au roi. On n'ose- » roit pas reparoitre le lendemain » pour la recevoir , mais on peut at- » tacher la lettre à un livre un peu « grand, qui ne soit pas trop lourd , )) afin qu'il ne puisse blesser en tom- » bant , la personne qui veillera par- » delà le mur. Puisse le ciel exaucer w les vœux de la reconnoissance , et » délivrer promptement celle qu'une

DE m AN CE. 87

» pitié généreuse a si souvent conjj duite dans le tond des cachots!... » Jeanne arrosa de pleurs cette lettre qui lui apprenoit la triste situation de Louis; mais, rassemblant toutes les forces de sa grande àme, IN on , dit-elle, je ne succomberai point à cette douleur déchirante plus cruelle mille fois quetout ce que j'ai éprouvé jusqu ici!

11 a besoin de moi et je vais tout tenter, tout entreprendre pour le servir.

En effet, elle ne songea plus qu a chei^ cher les moyens de suivre le conseil de Julien ; mais elle y trouva de grandes difficultés, qui auroient paru insurmontables à toute autre. D'abord elle écrivit au roi la lettre la plus forte, la plus touchante, pour le conjurer de lui accorder une demi-heure d'audience particulière. Elle attacha eette lettre à une brochure , et elle imagina bien qu'il lui seroit facile de la jeter par-dessus une muraille

peu élevée. Elle se procura une clef de la porte au bas de son escalier derobe' qui donnoit dans la cour; mais il falloit , pour arriver au haut de cet escalier , passer par une petite pièce , dans laquelle couchoit tout habillé un vieux garde âgé de soixante-dix ans, qui commandoit tous les autres , et qui avoit sur eux une entière autorité. C'étoit là un grand obstacle , et il ne la rebuta point. Tout le monde dans le château étoit couché à dix heures. Jeanne, avant onze heures, écoute attentivement à la porte de la chambre du garde ; sa joie fut extrême en l'entendant ronfler ; alors elle ouvre doucement la porte , elle entre sans bruit. . . . Une petite lampe brûloit a côté de la porte de l'escalier; Jeanne retenant sa respiration, et marchant nu -pieds, arrive heureusement auprès de cette seconde porte, quelle ouvre sans réveiller le garde ; elle

éteint la lampe, et dans une profonde obscurité , elle descend l'escalier , tenant d'une main la lettre, et de l'autre la clef qui doit la faire entrer dans la cour; mais, comme elle la mettolt dans la serrure , elle entend en frémissant les aboiemens de deux gros dogues, que l'on avoit, comme de coutume , lâchés dans la cour à dix heures... L'instinct de ces animaux leur faisant sentir l'approche de ceux même qu'ils ne peuvent entendre, ils s'étoient élancés avec fureur contre la porte , qu'on n'auroit pu ouvrir sans être dévoré!... Comme la chambre de Jeanne étoit située de manière à ne pouvoir entendre ces chiens, elle ignoroit entièrement que cette cour fût gardée d'une manière si redoutable. Son étonnement égala sa

douleur et son effroi Son dessein

étoit manqué ; . . . elle mit la lettre dans sa poche, et ne songea plus qu'à reu. 4*

go JEANNE

gagner sa chambre sans être aperçue, s'il etoit possible. Désespérée , elle se retourne , et , toujours dans les mêmes ténèbres , elle remonte rapidement le petit escalier ; elle retrouve la porte ouverte, elle entre en frissonnant dans la chambre du vieux garde , et malheureusement au moment où cet homme, se réveillant au bruit des aboiemens, s'élançoit hors de son lit en criant : à moi , camarades , apportez de la lumière! et en saisissant son êpêe nue, posée à côté de lui. Dans ce mouvement , qui fut aussi brusque qu'inattendu , et au milieu de l'obscurité , il atteint Jeanne qui passoit près de lui, et lui perce le bras avec la pointe de son épée : Jeanne tombe, en disant ; O mon Dieu!... Le-garde épouvanté recounoît sa voix , son épée s échappe de sa main, il reste pétrifié, croyant avoir tué la princesse.... Dans cet instant on entend ungrand tumulte dans

le château , tout le monde se lève à la hâte , les gardes et les domestiques accourent en foule avec des flambeaux ; on vit avec horreur Jeanne étendue sur le plancher, et couverte de sang... .Elle n étoit point évanouie; elle tenoit son mouchoir sur son bras. Deux femmes de chambre coururent à elle et la relevèrent ; et Jeanne s'appuyant sur leurs bras et restant à la même place: J'ai voulu, dit-elle, descendre dans la cour ; ce garde , sans me reconnoitre, m'a blessée, il n'est pas coupable — Le garde, qui s'etoit cru perdu sans ressource , éprouva un tel enthousiasme de reconnoissance en voyant que le premier mouvement de la princesse étoit de le Justifier, qu'il se jeta à genoux en fondant en larmes, et s'écriant : Ah!

madame , disposez de moi , que puisje faire?,... — Me délivrer, répondit Jeanne, ranimée par son action. A

g2 JEANNE

ces paroles on garda le silence, mais avec un air attentif et vivement ëmu ; et quand le peuple écoute ainsi, il est à moitié gagné. Je ne vous demande point , poursuivit Jeanne , de favoriser une fuite : je ne veux que voir le roi mon frère, que Ton trompe , et qui seroit indigné s'il savoit tout ce qu'on m'a fait souffrir ici depuis un an. Il m'aime, il me regrette , je le sais ; quand je lui aurai parlé un quart d'heure, il récompensera tous ceux qui m'auront obéi... — Mes camarades , interrompit le vieux garde, obéissons à la sœur de notre roi , à cette princesse qui a toujours été si bonne , si charitable... — Nous le voulons , s'écrièrent les autres gardes — Et nous^aussi , dirent les domestiques. — Je me charge de votre fortune à tous , reprit Jeanne. Faitesmoi partir sur-le-champ pour Paris, conduisez-moi dans le palais du roi.

DE FRANGE. qS

Allez faire mettre des chevaux à ma voiture, ne perdons point de temps...

— Oui, oui, cria-t-on de toutes parts, vous êtes notre maîtresse; nous exécuterons toutes vos volontés : vive la duchesse d'Orléans!... A ce cris mille fois répété, la baronne de C'*^'*''*' accourut. Sa vue excita une huée générale ; en même temps on se hâta de lui apprendre que la princesse étoit libre , et qu'elle alloit partir. Effrayée , confondue, elle offrit humblement à Jeanne de la suivre. Non, madame, répondit Jeanne; je n'ai nul besoin de vos services. Mais rassurez-vous , je méprise et je hais la vengeance , je ne me plaindrai point de vous; et , si le roi apprend par d'autres avec quelle dureté vous m'avez traitée , j'adoucirai son indignation , et vous n'en ressentirez point les effets. En disant ces paroles , Jeanne , toujours appujée sur ses femmes, passa dans sa chambré.

On pansa son bras , dont la blessure étoit légère ; mais , comme il étoit fort enflé , on le soutint par une écharpe.

Elle changea de robe. Pendant ce temps , on enchaînoit par son ordre les deux dogues lâchés dans la cour ; et dans le moment où l'horloge du château sonnoit minuit, elle descendit dans cette cour, et, pour cette fois, avec assurance, escortée de ses femmes et de ses gardes, qui portoient des flambeaux. Elle étoit certaine que la femme de Julien attendoit sur le chemin de la forêt. Elle fît ouvrir la porte , et , se plaçant sur le seuil , elle appela Julie à haute voix. Julie étoit à dix pas, et une surprise mêlée de crainte la rendoit immobile. Venez , ma chère Julie, s'écria la princesse; venez, je suis libre, nous allons partir A ces paroles, Julie, transportée de joie, s élance vers la princesse , en disant : Avancez- vous , Ju-

lien ! vous pouvez vous montrer.

Julien accourut déguisé aussi en pauvre. Il avoit suivi sa femme pour veiller sur elle. Jeanne lui dit qu'elle va à Paris. Eh bien ! madame, répond Julien, j ai un cheval : je vous devancerai ; donnez-moi votre lettre pour le roi ; il la recevra quelques heures avant votre arrivée , et vous serez reçue sur-le-champ. Jeanne conte en peu de mots à Julien sa dernière aventure ; ensuite Julien la quitta précipitamment pour aller prendre son cheval dans une ferme voisine , où il étoit caché depuis trois jours.

Ce fut un étrange spectacle pour tout le château que cette femme coaverte de haillons , que l'on reconnut pour la mendiante qui avoit reçu l'aumône le matin, qui étoit si caressée par la princesse, et qu'on vit monter en voiture avec elle. Jeanne partit à minuit et demi. Durant la route,

96 JEANIVE

Jeanne questionna Julie sur le moyeci que Julien avoit de faire parvenir sa lettre au roi. C'est un moyen trèssubalterne y répondit Julie ; mais il est sûr, et vous le devez encore, madame , à votre bonté. Parmi les valets de garde-robe du roi , il en est un que madame a placé, et que le roi, par cette raison , distingue de tous les autres. Julien s'est adressé à lui, et l'a trouvé plein de reconnoissance et de zèle. 11 a consenti avec joie à se charger dune lettre , en assurant qu'il lui seroit très-facile de la remettre en main propre au roi. — Belle leçon , dit Jeanne , pour ceux qui , parmi les princes, dédaignent les classes inférieures, dans lesquelles cependant on trouve des vertus si pures , parce que l'orgueil, le luxe et l'ambition ne les ont point corrompues ! C'est aux personnes de cette classe que je dois ma délivrance , et la possiljiiité

d'adoucir et d'abréger la captivité' de celui qui m'est mille fois plus cher que ma vie !

La princesse arriva à dix heures du matin à une lieue de Paris. Elle s'arrêta dans une petite maison de campagne très-isolée, qui apparlenoit à Julien. Il étoit convenu avec ce dernier qu'elle attendroit là de ses nouvelles. Pour être incognito , elle avoit ordonné à ses gens de ne pas porter leurs habits de livrée : ils étoient vêtus de gris , et ses gardes la quittèrent à quelque distance de la maison : ils allèrent se loger dans un village voisin ; elle ne retint auprès d'elle que le vieux gkrde qui l'avoit blessée. Elle se coucha , et l'excès de la fatigue la fît dormir quelques heures.

A deux heures, Julien arriva plein d'allégresse. On réveilla la princesse , et on lui remit un billet du roi , qui contenoit ces mots ; , i(. 5

qS JEANNE

(( Venez , ma clièie sœur; je gémis )) de tout ce que vous avez soufl'ert : » on m'a cruellement trompé !.... Ve- » nez, ma sœur, je meurs d'impatience )) de vous serrer dans mes bras !.., ))

Ce billet combla de joie la princesse , car elle y voyoit l'assurance que la persécution contre Louis alloit enfin a^^oir un terme. Elle s'habilla à la bâte, et partit précipitamment. Ses gens, qui avoient emporté leurs habits de livrée, les reprirent. Elle entra triomphante à Paris , suivie de aon escorte , qui n etoit plus qu'une garde d honneur. Julie, vêtue décemment , étoit sur le devant de la voiture ; Julien à cheval couroit en avant. Tout le peuple, s'attroupant sur le passage de Jeanne, exprimoit son étonnement et sa joie de la revoir , en suivant sa voiture , et en criant avec- transport :

p~we notre bo7i roi ! vive la duchesse (V Orléans ICe fut au mil V eu d'un cor-

le^e immense et d'une ivresse universelle qu'elle arriva au palais. Dans ce moment la duchesse de Beau jeu entroit dans le cabinet du roi , qui , ne l'ayant prévenue de rien, se faisoit un plaisir secret. de voir l^fFet que produiroit sur elle l'apparition de Jeainie. La duchesse de Beau jeu trouva cinq ou six personnes avec le roi , et 1 accueil froid et sévère qu'elle reçut de ce prince , lui causa la plus pénible émotion : elle imagina qu'on venoit de faire au roi un rapport désavantageux contre elle , et elle exaniinoit avec inquiétude les courtisans rassemblés autour de Charles , pour tâcher de deviner sur qui de voit tomber son ressentiment, lorsque le bruit du dehors, parvenant jusqu'à la pièce où 16n étoit , acheva de la troubler. Sa mauvaise conscie'îce et la haine publique lui faisoient craindre mortellement tout ce qui ressembloit à une émeute

populaire ; elle ne put s'empêcher de manifester son effroi. Ce bruit, lui dit Charles avec un sourire amer, ne doit point effrayer les âmes droites et pures ; car il n'exprime que l'admiration et l'amour.... Comme le roi disoit ces paroles , on entend un grand mouvement dans la pièce voisine, et tout à coup les deux battans de la porte du cabinet s'ouvrent, et l'on voit paroitre Jeanne foible, abattue, languissante et avec un bras en écharpe. La duchesse de Beau] eu pâlit ; elle ne peut ni parler ni se mouvoir ; ses forces et sa fierté l'abandonnent , elle est prête à se

trouver mal Le roi s'élance vers

Jeanne en s'ëcriant : O ms. sœur bienaimée !... Il la prend dans ses bras, la presse contre son cœur, leurs pleurs

coulent et se confondent Après

quelques minutes , Charles , se retournant vers Madame , lui lance un regard pleiu d'indignation ; fit donnant le

DE FRANCE. ÏOI

bras à Jeanne , il sort du cabinet , et conduit Jeanne dans une autre pièce. Là, une longue et franche explication justifie c*galenienl le frère et la sœur. Jeanne apprend qu'on l'avoit accusée d'avoir excite des séditions pour détrôner le roi , et pour mettre à sa place le duc d Orléans; que le roi lui a voit écrit plusieurs fois , que par conséquent on avoit intercepté ses lettres. Charles lui rendit compte d'une infinité d'autres calomnies ; enfin il lui protesta que , malgré sa colère contre le duc d'Orléans , il n'avoit jamais voulu souffrir qu'on lui fit son procès , et qu'il avoit constamment ordonné qu'on le traitât dans sa prison avec tout le respect et tous les égards possibles. Jeanne , en versant un torrent de pleurs , lui dit qu'il gémissoit dans la tour de Bourges

sous la plus odieuse oppression —

Eh bien! ma sœur, repartit Charles

102 JEAIVIVE

si VOUS n'êtes point abusée, si ce rapport est fidèle , j'abrégerai le temps que j Wois fixé pour sa captivité, et je punirai avec la dernière rigueur les cruels auteurs de ces indignités. — Ah ! mon frère , reprit Jeanne , je ne vous demanderai jamais de punii" :

une femme ne peut solliciter que le pardon; et ne l'obtiendrai-je pas tout entier pour l'époux de votre sœur ?...

— Ce que vous avez souffert , et l'état où je vous vois, me déchirent le cœur. Vous aurez toujours sur ce cœur fraternel un pouvoir que rien ne vous ôtera désormais. Je vous promets d'abréger dans tous les cas la captivité du duc d'Orléans ; je l'avois fixée à vingt ans.... Ne frémissez point : il est en prison depuis deux années : je vous donne ma parole qu'il sera libre avant trois. Mais, après sa révolte, ce reste de rigueur est nécessaire , et, quand vous y réfléchirez , vous trouverez

DE FRANCE. lOJ

vous-même que je ne puis porter la clémence plus loin. A ces mots , Jeanne poussa un profond soupir. Je vous propose , poursuivit le roi , daller avec vous à Bourges * , aussitôt que vous aurez pris un peu de repos. ..

— Ah ! s'écria Jeanne, je ne suis point fatiguée, je suis prête à partir : cet infortuné souffre , pourrois-je différer?

— Eh bien , partons sans délai , dit le roi. A ces paroles, Jeanne jeta ses deux bras autour du cou de son frère.

Il fut convenu que Jeanne le quitteroit seulement pour trois heures, et qu'ensuite on partiroit. Elle n'oublia pas, dans cet entretien, de parler au roi de ses trois libérateurs: Julien, sa femme et le valet de garde-robe. Le roi, vivement touché de ce récit, la chargea d'annoncer à chacune de ces personnes une pension sur sa cassette,

* Historique.

3 04 JEAN i\ E

et qu'en outre il doiineroit à Julien une place honorable et lucrative.

Jeanne , de son côté , récompensa libéralement ses gardes et les domestiques du cliàteau,

La duchesse de Bcaujeu e'crivit au roi , qui ne fît aucune réponse à sa lettre et qui refusa de la voir. Le bruit de sa disgrâce , qui se répandit dès ces premiers momens avec celui du retour et de la faveur de Jeanne , lui ota.

toutes ses créatures (car elle n'avoit point d'amis); toute la cour se présenta au palais de Jeanne, tandis que Madame , renfermée dans le sien , livrée aux plus mortelles inqu études , et craignant tout de Fanimosilé du peuple , n'osoit ni sortir , ni se montrer.

Charles, n'étant quitte des affaires qu'à dix heures du soir , voulut donner cette nuit de repos à Jeanne. Il lui écrivit qu'il ne parliroit qu à six heures

du matin. Le secret sur ce départ précipité fut parfaitement gardé, personne au monde ne s'en doutoit , et le roi et Jeanne montèrent seuls dans une même voiture, sans qu'on eut à la cour le moindre soupçon de ce voyage , qui alloit dévoiler tant de choses *. Quelle fut l'agitation de Jeanne durant toute la route I Comme elle trouvoit qu'on alloit lentement î comme elle prcssoit les postillons, et comme elle calculoit le chemin qu'on avoit parcouru , et les lieues qui res-

toient encore à faire ! A mesure

qu'on approchoit de Bourges, son impatience croissoit avec son émotion.

Elle alloit donc revoir l'objet d'un attachement si fidèle et si passionné.'...

et après trois mortelles années de la

plus douloureuse absence! Mais

dans quel état alloit-elle le trouver!

* Historique.

ïo6 JEANNE

prisonnier et perse'cute' ! et ne pouvant encore qu'alléger ses souffrances , et non le délivrer! — Elleétoitsi attendrie, si oppressée, qu'il ne lui étoit plus possible de parler et de répondre au roi ; elle ne pouvoit que presser sa main qu'elle tenoit dans les siennes , et que l'inonder de pleurs... Charles, naturellement sensible , étoit luimême vivement ému.

On n'arriva à Bourges que vers le milieu de la nuit ; on alla droit a la tour , dont les portes s'ouvrirent à l'instant au nom du roi. Ce prince y entre aussitôt , tenant le bras tremblant de Jeanne sous le sien.... Le concierge de cette prison, qui en étoit en même temps le geôlier, l'inflexible et cruel Guérin*, accourut à moitié vêtu ; son trouble affreux et sa pâleur firent frissonner Jeanne. Où est le duc

* Hislorique. ^

d'Orléans? demanda-t-elle. Conduiseznous dans son appartement , dit le roi. — Sire , répond en balbutiant le geôlier, je vais aller prévenir son altesse. — Non , interrompit brusquement le roi, je vous ordonne de rester ; conduisez-nous, vous dis-je

— Sire , les ordres que j'ai reçus

au nom de Votre Majesté — Eh

bien ?.... — Ces ordres étoient rigoureux — Vous deviez penser quils

n'étoient pas de moi , je n'en pouvois donner de tels pour un prince de mon sang, et surtout pour mon beau-frère. — ^ladame la régente...

— Depuis deux ans , il n'y a plus de régente ; je règne , et je punirai les méchans... — Enfui , s'écria Jeanne avec la plus douloureuse terreur , où est-il .^.. — ^ïadame, par l'ordre exprès de madame la duchesse de Beaiijeu , il est — mais seulement durant les nuits.... — Eh bien? — Il est....

io8 JÉAi<r.\E

dans la prison souterraine.. . — Dans

un cachot! juste ciel! — En disant

ces paroles entrecoupées de sanglots, Jeanne se penche sur le sein de Charles, qui crut qu'elle alloit expirer; mais Jeanne se ranima aussitôt : Ah !

mon frère , dit-elle , courons le délivrer. A ces mots, Charles, s'adressant au geôlier , lui ordonna d'un ton terrible de le conduire sans délai dans ce cachot.... Ce misérable , succombant à son effroi, se jeta aux pieds de Jeanne , en répétant qu'il n'avoit agi que d'après les ordres réitérés de la duchesse de Beau jeu *. On fut obligé de lui promettre la vie pour lui redonner la force de se soutenir sur ses jambes et de marcher. Deux yalels de pied, portant des flambeaux, le prirent sous les bras, et l'entraînèrent en suivant le chemin qu'il indiquoit d'une voix dé-

"* Historique.

faillante. Jeanne et le roi, escortés de tous ceux qui les avoient suivis à che^val , descendirent dans un profond souterrain... On entre dans une espèce de caverne humide et sombre, et le spectacle le plus horrible et le plus inattendu frappe les regards et rend tout le monde immobile. On voit une cage de fer, placée à l'extrémité de la caverne; et, à travers les barreaux, on aperçoit Louis endormi sur une chaise de paille^. Réveillé par le bruit et par la clarté des flambeaux : Vient-on , cii^'

il , me délivrer de la vie? — O

mon ami!... s'écrie Jeanne éperdue , en se précipitant vers la cage que 1 on venoit d'ouvrir. — Ange libérateur!...

dit Louis en tressaillant , est-ce ta voix céleste que j'entends!.... En prononçant ces paroles, il lui tendoit les bras. Jeanne s élance dans la cage, Louis se

•^ Historique,

IlO JEANNE

jette à genoux pour la recevoir !.,...

Le roi est là , dit- elle ; il vient lui-même vous retirer de cet horrible lieu : ah ! que n'y ai-Je été tout le temps que vous y avez passe ! Elle n'en put dire davantage , elle tomba évanouie sur le sein de Louis... Alors on ne vit plus qu'elle , on ne s'occupa que d'elle ; l'indignation , le ressentiment , tous les autres sentimens furent suspendus ; le roi et le duc la portèrent dans le grand appartement de la tour ; on la posa sur un canapé. Elle reprit aussitôt Tusage de ses sens , et ce fut avec délice-, en se trouvant entre les

bras de son époux et de son frère

Louis, sans songer d'abord à remercier le roi, fit éclater tous les sentimens que lui i nspiioient la vue et la tendresse de Jeanne; ensuite mettant un ^enou en terre devant le roi : Sire , dit-il , j'atteste le ciel que j'ai toujours eu pour Votre Majesté les sentimens

DE FRANCE. \j III

d'un sujet fidèle ; je n'ai fait la guerre qu'à la régente !.. mais c'étoit toujours donner un pernicieux exemple, et j'ai été coupable; ainsi, je n'ai pas le droit de me plaindre. Je ne sens plus que la bonté de Votre Majesté; sa présence et celle d'une épouse si parfaite et si chère, me dédomma£]jent de tout ce que j'ai souffert. — Mon frère, répondit le roi en lui tendant la main, vous avez fait une grande faute ; mais elle n'est que trop expiée!... J'espère que vous ne m'avez point attribué des traitemens si barbares!.... Je ne puis encore vous permettre de revenir à la cour ; mais vous serez prisonnier sur votre parole. Ma sœur partagera sa vie entre vous et moi ; et vous pouvez choisir la forteresse que vous voulez habiter. — Sire, reprit Louis, je resterai ici tant qu'il plaira à Votre Majesté ; mais je lui demande avec la plus vive instance de faire ^rkce à

il2 JEANNE

Dunois, qui a tout fait, tout tenté pour m'empêcher de prendre part à la guerre , et qui ne m'a suivi que pour ^e perdre arec moi... — Je vous accorde son pardon , dit Charles ; et remerciez-'en ma sœur... — Angélique amie , s'écria Louis , comment pourrois-je me plaindre , quand il est dans

ma destinée de vous tout devoir!

Hélas! poursuivit-il, en me séparant de vous , j'ai tout perdu ! mais je bénis des malheurs qui servent à mettre dans tout leur jour vos vertus sublimes ! Eh ! qu'importe d'habiter un cachot, quand vous y apparoissez ! N'apportez-vous pas avec vous des joies célestes ! Ah ! vous ne saurez jamais quelle est la douceur et le charme de l'attachement que vous m'inspirez.

Oui , ce sentiment a quelque chose de divin , puisque , sans doute , c'est une i'econnoissance ardente et passionnée ,qui forme la véritable béatitude des

DE FRANCE.' I l3

anges et des élus... Aces mots, Jeanne saisit la main de Louis et celle du roi, qu'elle unit ensemble , en les serrant dans les siennes. Sire , dit-elle , en l'écoutant parler ainsi , votre cœur lui pardonne , j'en suis sûre ? — Oui , répondit Charles ; de tels sentimens réparent tout. Mais sachons de lui le détail dt tout ce qu'il a souflert. Alors Louis c-jnta que, depuis huit mois qu'il étoit dans le château, il avoit toujours passé les journées dans un appartement convenable ; mais que tous les soirs Guérin, à la tète de douze hommes armés, venoit le prendre pour le conduire dans la cage de fer du souterrain'*', he misérable! s'écria le roi, il passera dans cette horrible prison le reste de ses jours. — Sire, reprit Louis, il n'a fait qu'obéir à des ordres positifs, dont j'ai lu les signatures — La véritable barbarie n'est pas la sienne !... —

''' lîisloiiquc.

1 l4 JEANINE

Ah ! mon frère, dit Jeanne, que ce jonr, qui formera dans ma vie une époque à la fois et douloureuse et chère ; que ce jour, qui nous à réunis tous les trois , ne fasse couler que les pleurs du repentir et de la reconnoissance , qu'il n'en arrache point au désespoir!... Le roi chargea Louis du châtiment de Guérin, le prince se contenta de le chasser sur-le-champ de la J)rison. Louis voulut passer dans cette même tour le reste de sa détention , c'est-à-dire de son exil ; car , ainsi que le roi l'avoit promis, il n'y fut prisonnier que sur sa parole ; il eut la permission d'y faiie venir ses anciens serviteurs, et tous ceux qui lui étoient attachés. Le roi resta plus de cinq heures dans la prison ; il voulut conter à Louis tous les détails de la conduite admirable de Jeanne. Ensuite il partit pour retourner sur-le-champ à Paris. Aussitôt

DE FRANCE. Il6

que Louis se trouva seul avec Jeanne:

Enfin , s'écria-t-il , je puis donc vous parler et vous ouvrir entièrement ce cœur désormais tout avons, et qui, depuis cinq heures , contient avec tant de peine les sentimens dont il est pénétré !... Ah ! repartit Jeanne, déjà ne m'avez-vous pas dit tout ce qui pouvoit satisfaire ma tendresse, et me faire oublier mes peines !... — Non, interrompit Louis en tombant

à ses pieds, je ne vous ai rien dit

— Comment? — Quel secret vous

me cachiez !... Je vous chérissois, je vous admirois comme un être tiui-; que sur la terre , et je ne connoissois qu'une partie de votre héroïque gé-?

nérosité ! de quel bonheur m'a privé \otre délicatesse , et durant tant d'années ! J'ignorois jusqu'où peut aller, le désintéressement d'une profonde- senr sibilité ! Oh ! combien de fois j'ai pt C' fané le nom de l'amour! 11 uest pur.

il n'est parfait que dans votre âme..... Enfin je possède les lettres que vous avez écrites à la comtesse de Dunois , et je les ai lues toutes,..

Pendant ce discours, Jeanne immobile éprouvoit une si violente émotion qu'elle étoit hors d'état de proférer une seule parole. Louis connoissoit ses sentimens , et il lui parloit avec une expression passionnée î Ce n'étoitplus un ami, mais un armant qu'elle croyoit voir à ses genoux ; et , si dans cet instant elle eût pu lire dans son cœur, elle n'en auroit pas douté, car la reconnoissance , ainsi que l'amour, a son ivresse : mais la source en est si pure que , même en se dissipant , loin d'épuiser l'âme , elle y laisse une impression délicieuse qui ressemble au témoignage d'une bonne conscience. Jeanne ne resta pas longtemps dans cet enchantement — Sa pensée dominante vient tout à coup

DE FRANCE. Iiy

dissiper une si douce illusion. Elle se rappelle la passion violente de Louis

pour Anne de Bretagne Cette idée

fixe son sort. La reconiioissance de Louis peut l'adoucir et non le changer. Quoique entièrement privée d'espérance , elle sentoit au fond de son cœur une joie secrète de n'avoir plus rien à dissimuler à l'objet de toutes ses affections ; il alloit donc la plaindre avec toute la sensibilité de son àme ! L'amour même qu'il avoit pour une autre ^ serviroit à lui faire connoître la grandeur , l'étendue de ses sacrifices , et tout le prix du consentement généreux qu'elle avoit donné au projet de son divorce. En même temps, craignant de se livrer au cliarme d'exprimer des sentimens si long^temps contenus, qui ne pouvoient être partages , et que par cette raison elle regardoit comme une fbibicsse, elle étoit presque aussi embarrassée

I l8 JEANINE

que si son amour eût ëtë répréhensi^ ble. I.a rougeur sur le front et les yeux baisses , elle convint d'une passion qu'elle ne pouvoit plus nier ; mais ce fut avec un langage timide et contraint, mille fois moins tendre que celui qu'elle avoit employé jusqu'alors pour n'exprimer que l'amitié. Louis , qui l'écoutoit , et qui la regardoit avec un attendrissement inexprimable, au lieu de lui répondre , se lève , s'éloigne de quelques pas, s'approche d'un secrétaire, l'ouvre , en tire une petite boite , et se rapprochant d'elle :

Cette boîte , dit-il , que je n'ai pas ouverte depuis que j'ai lu vos lettres , renferme un portrait qui m'a été donné par le duc de Bretagne, et à l'insu de celle qu'îl représente; je ne l'ai gardé que pour vous le sacrifier; recevez-le , et croyez que le souvenir de tout ce que vous avez fait pour moi sulfit pour effacer cette imsge de

DE FRANCHE. 1 ig

ma mémoire — — Je l'accepte comme un dépôt, dit Jeanne... — Ah! reprit vivement Louis , ne parlez point ainsi ou je la briserois à,vos yeux. — Eh bien , repartit Jeanne eu tendant

une main trembJante, j'y consens

Aces mots un trouble subit, inattendu, saisit Louis tout à coup ; en voulant le dissimuler, il l'augmente.... 11 lui remet la boite , et Jeanne le voit pâlir ! Qu'ils sont vrais et déchirans

les remords de l'amour ! . . . Louis vient de sacrifier Anne dans 1 enthou.^iasme de l'amitié , il a cru faire une action généreuse ; et maintenant il ne voit qu'Anne avec tous ses charmes, il ne pense qu'à elle , et il se trouve le plus coupable et le plus infortuné de tous

les hommes ! Abattu, coMSterné,

le cœur oppressé , les larmes dans les yeux, il tombe dans un fauti nil, sans avoir la force d articuler u.te seule parole. La malheureuse Jeanne ne pé-

nètre que trop tout ce qui se passe dans son ânie., et elle en souffre encore plus que lui ! Pour ne pas mettre le comble à son cruel embarras , elle affecte un air calme; elle ne prétend pas lui cacher qu'elle voit ses regrets et sa douleur , il ne le croiroit p as ; mais elle pense avec raison qu il lui saura gré de ne lui en point parler. Telle est la foiblesse que donnent les passions , elles veulent qu'on les ménage alors même qu'on n'a pas l'espoir de tromper !

Après quelques intans de silence , Jeanne , élevant doucement une voix timide et foible : Vous avez lu mes lettres , dit-elle ; si vous y avez découvert un sentiment involontaire , vous y avez vu aussi une décision ferme , un dessein inébranlable, et que votre bonheur est tout pour moi. Je ne me démentirai jamais, rien ne me fera renoncer à des résolutions qui me

DE FKArfCE. I2t

rendent digne de votre estime. Je suis satisfaite de la place que j'ai dans votre cœur, et je la préfère à toute autre quand je pense qu'il est impossible de me l'enlever. Maintenant que vous savez tous mes secrets , vous serez le confident de toutes mes pensées ; vous connoîtrez que je suis infiniment moins à plaindre que vous ne l'imaginez ; votre âme si noble et si généreuse concevra facilement que la gloire d'un dévouement extraordinaire doit adoucir toute l'amertume des plus grands sacrifices. A ces mots, Jeanne se leva, et , sans attendre de réponse, elle se retira dans l'appartement qui lui étoit destiné. Louis anéanti n'eut pas la force de la retenir. Grand Dieu ! s'écria-t-il lorsqu'elle fut partie , quelle est ma destinée ! Oh î que je l'envie cette femme incomparable , qui n'a nourri, conservé un amour si pur et si légitime, que pour H. G

lui tout immoler, et qui tronvoit son unique récompense dans un dévouement secret et sans exemple !... Elle a gémi sans doute , mais dans le sein consolateur de la religion ; chaque douleur a redoublé sa force et son courage ! Elle a pleuré ; mais elle n'a jamais versé les larmes amères et brûlantes du remords !... Toujours ferme dans la route heureuse du devoir , tous ses sacrifices sont sublimes , et du moins d'accord avec elle-même, elle jouit du calme délicieux d'une conscience pure !.. Et moi, quedeviendrai-je, placé entre deux devoirs et deux sentlmens également chers , également sacrés , dont la fatale opposition anéantit pour moi toutes les vertus !.... 11 ne m'est plus possible de prendre un parti généreux, je n'ai plus à choisir qu'entre l'ingratitude et le parjure ! —

Ces réflexions plongèrent Louis

dans un tel accablement que , malgré tous les évënemens heureux de cette journée, il se trouvoit plus à plaindre encore que lorsqu'il étoit renfermé dans la ca^e de fer. Mais il avoit fait le sacrifice du portrait d'Anne; c'étoit prendre l'engagement le plus formel de renoncer à elle. Jeanne , il est vrai, annonçoit le dessein de persister dans sa conduite ; cependant , pour lui prouver sa bonne foi, Louis devoit la presser avec instance de ratifier le nœud qu'il avoit voulu rompre ; et comment pourroit-elle s'en défendre, quand son secret étoit connu?

Jeanne , de son côte , étoit dans

la plus violente agitation

Aussitôt qu'elle fut renfermée dans sa chambre , elle ouvrit la boîte fatale, et jeta les yeux en tremblant sur le portrait qui représentoit la plus parfaite et la plus ravissante figure

dont l'imagination puisse se former l'idée Elle le regarde avec saisissement , et bientôt ses pleurs lui ea dérobent la vue !.... Et son âme, ditelle , est aussi pure , aussi belle que

ce visage est enchanteur! Qui,

moi! j'accepterois le saciifîce du sentiment qu'elle inspire ! Non , non , me cacher , m'ensevelir dans une profonde solitude , pleurer en silence , élever vers le ciel mes regards et mes

vœux prier pour leur bonheur!

voilà ma destine'e. Je m'y soumets, non-seulement sans désespoir , mais sans murmure. De quoi pourrois-je me plaindre ! il m'a sacrifié ce portrait!— Il sera heureux, il me devra sa félicité !... Eh! n'est-il donc sur la terre que celle que peut procurer l'amour? N'ai-je pas éprouvé ces divines consolations qui répandent un baume si salutaire sur les plus douloureuses blessures de l'àiiie ? Ah ! que rhuiua*

tiîté peut rendre heureuse encore , surtout dans le rang où la Providence

m'a placée ! Etr parlant ainsi , les

bras croises sur sa poitrine et les regards fixes vers le ciel , ses 1 amies conloicnt toujours , mais sans amertume. Elle tomba dans une profonde et longue rêverie ; elle sy retraça le passé sans y trouver une seule action condamnable, elle s'y rappela les souvenirs délicieux d'une constante bonté , elle vit dans l'avenir tout le bien qu'elle pouvoit faire, et elle cessa de gémir sur son sort.

Louis craignoit de la revoir; mais la sérénité parfaite de sa physionomie et de son maintien lui rendit à luimême un peu de calme. Il voulut lui renouveler les mêmes protestations ; elle se hâta de l'interrompre : Ecoutez, lui dit-elle, votre reconnoissance et votre amitié m'ont rendue l'arbitre de votre destinée, c'est un bienfait

que je recois avec ravissement , et dont vous ne pourriez maintenant me priver sans injustice. Laissezmoi donc disposer de vous. Je n'accepte ni ne refuse les sacrifices que vous voulez me faire. Mais tant que vous aurez pour l'objet le plus digne d'être aimé une passion que j'ai moi-même autorisée , et qu'elle à partagée , parce qu'elle a cru à ma parole, je ne serai pour vous qu'une so'ur et qu'une amie , toujours prête h. tenir mes promesses; et je veux, dlirant tout ce temps , vous conserver votre liberté toute entière. Ainsi , n'en parlons plus. Je vous le demande , je l'exige , et j'ose dire que j'en ai le droit. Si je pensois et si j'agissois autrement, je serois méprisable à mes propres yeux ; ce mot doit vous suffire ; il vous convaincra, j'en suis sûre , que ma résolution est inébranlable. Ce langage si ferme,

DE FRA i\C E. Ja»;'

si noble , et en même temps si sage ^ soulaeeoit à la fois la conscience et le cœur de Louis ; en conservant tout le mérite de sa générosité , Louis restoit libre , sans avoir l'embarras d'accepter un grand sacrifice ou d'en combattre le dessein. 11 cessoit d'être coupable : le temps seul et non sa "volonté devoit décider de son sort.

11 adora l'ingénieuse bonté de Jeanne, qui avoit trouvé le moyen de i'abeoudre sans riiumllier et sans l'engager. De ce moment, leurs entretiens reprirent tout le charme qu'ils avoient autrefois, avec un intérêt de plus, celui de se raconter mutuellement les traits les plus remarquables de leurs aventures durant une si longue absence.

Au milieu de cette même journée, Jeanne et Louis voulurent descendre dans le cachot pour y faire briser, eu leur présence, les portes de la cage de

fer, que Charles avoit donné Tordre de détruire. Louis fit assembler les prisonniers de la tour pour les rendre témoins de cette aclion qui les intéressoit tous. Leurs acclamations exprimèrent avec véhémence la joie qu'ils éprouvoient de voir anéantir cet affreux monument de la cruauté du despotisme. Jeanne regarda ces prisonniers avec attendrissement , ea pensant qu'ils avoient été les compagnons d'infortune du duc d'Orléans, Elle les interrogea , et reçut d'eux plusieurs placets ; elle écrivit à la cour en leur faveur , et elle obtint par la suite la liberté du plus grand nombre.

Le duc d'Orléans éprouva une vive satisfaction en envoyant un courrier à Dunois pour lui annoncer que le roi lui accordoit son pardon , sa liberté , et la restitution de ses biens.

Jeanne passa six semaines avec

Louis; ensuite, d'après les ordres du roi , elle retourna à la cour ; et ce fut le jour où Dunois vint rejoindre le prince auquel il vouloit consacrer la libelle qui lui étoit rendue. Jeanne ne trouva point à la cour la duchesse de Beaujeu ; cette dernière s'étoit précipitamment retirée dans sa terre de Chantelle '*', lorsqu'elle avoit appris , avec un effroi inexprimable , que Charles et Jeanne étoient partis ensemble pour Bourges. Elle écrivit au roi les lettres les plus soumises, en rejetant tout ce qu'elle avoit fait sur son zèle pour lui. Le roi répondit que rien n'excuse la barbarie , et que le véritable attachement pour les souverains ne peut porter qu à tâcher de les faire aimer. 11 aj ou toit qu'il ne pou voit se résoudre à exiler de sa cour celle qui avoit présidé à son

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* Hisloiique.

l50 JEAN?îE

éducation ; qu'elle ctoit maîtresse d'y revenir ; mais qu'il exigeoit qu à Tavenir elle ne prît aucune part au gouvernement , et qu'elle ne se mêlât plus des affaires *. Tant que les ambitieux peuvent approcher les rois, ils conservent l'espérance. Madame revint : elle etoit en disgrâce ; Jeanne alla chez elle , ne lui fit aucun reproche , et se montra en public avec elle. JMadame, lumiiliéc par ces bons procédés mêmes, abandonnée de tous ses partisan- , sans considération personnelle ainsi que sans crédit, abhorrée universellement dos Français, dissimula sa rage et ses ressentimens, affecta une parfaite insouciance , une grande sérénité , altii'a du monde chez elle par des fêtes , fit assidûment sa cour au roi, et se consola par la possibilité d'insinuer encore adroitement

* Historique.

DE FRANCE. 1 5l

à ce prince ce qu'elle n'avoit plus 1^ droit de lui conseiller.

Cependant Jeanne, désirant depuis long - temps se préparer un dernier asile, avoit obtenu du pape les permissions nécessaires pour fonder un couvent de religieuses sous le nom des Annonciades ^. Elle établit ce monastère à Bourges , ville qui lui étoit chère à plus d'un titre : le feu roi son père y étoit né , il Tavolt comblée de bienfaits, et l'on y révéroit sa mémoire; enfin Louis Ihabitoit encore. Jeanne , consacrant à la religion la modeste couleur qu'elle portoit toujours , donna à ses religieuses un babit gris ; et , déclarée supérieure générale de cet ordre nouveau , cWq promit aux religieuses d'aller tous les ans passer quelques scaiaines avec

* Historique.

iSî JEANltE

elles ^. Au milieu de ces soins religieux et bieufaisans, Jeanne n'oublia pas le fidèle Julien ; elle obtint pour lui un emploi considérable qui fit sa fortune ; Louis en outre le combla de marques de disliuciion, et, pour une âme comme la sienne , c'étoient encore des bienfaits.

L'exil de Louis dura encore près d'un an , et Jeanne , en diverses fois , passa plus de la moitié de ce temps ayec lui. Elle devenoit chaque jour si nécessaire h ce prince que , lorsqu'elle le quittoit, il lui sembloit qu'elle emportoit avec elle toute la paix de son âme et tout le charme de sa vie. Louis croyoit alors que son attachement pour elle ne pouvoit se comparer à nulle autre affection. Oui, disoit-il h Dunois , il est impossible , sans folie , de balancer entre deux sentimens dont

* Historique.

DE FRANCE. l35

l'un n'embellit qu'une seule saison de la vie, et dont l'autre peut durer sans affoiblissement jusqu'au tombeau .

Quelle compagne que cette femme héroïque dans l'infortune ; si courageuse au milieu des plus e'tonnans revers ; si ingénieuse , si active pour faire le bien ! Cette femme enfin toujours remplie d'indulgence pour toutes les foiblesse dont elle est exempte, et en même temps d'un commerce si doux dans les situations paisibles, par les grâces de son esprit , sa délicatesse , sa sensibilité , et par l'égalité de son caractère , qui pourroit la remplacer auprès de moi , et qui m'aimera jamais comme elle!...

Louis parloit et pensoit ainsi dans les premiers jours de chaque absence de Jeanne; mais ensuite, dans une profonde solitude et dans le désœuvrement , d'autres pensées s'offroient souvent à son imagination égarée. Le

souvenir d'Anne et l'amour venoient le troubler et le replonger dans une irre'solution d'autant plus pénible que, n'étant point dans son caractère , elle n étoit produite que par les combats qu'excitoient dans son cœur deux sentimens qui ne pouvoient s'accorder ensemble. Les nouvelles qu'il reçut de Bretagne , deux mois avant son départ de Bourges, augmentèrent encore son indécision, 11 avoit laissé à cette cour une amie , dame de la princesse et sa confidente. Une lettre de cette amie lui parvint enfin : il vit, par ce qu'elle contenoit, qu'on en avoit intercepté plusieurs. On lui mandoit que la princesse ëtoit toujours livrée à la plus profonde mélancolie , et que rien ne pouvoit afiorbllr les senlimens qu'elle conservoit au fond de son cœur. Cette dernière phrase se grava inefTaçablement dans celui de Louis.

Elle y ranima toute sa passion , et lui

rendit tout le malheur de sa bizarre et désolante situation.

Louis sortit enfin de la tour ; il quitta Bourges et partit avec Jeanne et Dunois pour Paris, où il n'arriva que la nuit, afin d'éviter les scènes publiques d'enthousiasme que sa présence inopinée n'auroit pas manqué de produire. Les hommes en petit nombre sont communément égoïstes; mais en grandes masses ils se plaisent à s'enivrer d'admiration et d'amour; il ont besoin d'un culte :

voilà partout le fond de la nature humaine , que représente toujours la multitude. L'homme est donc créé pour aimer et pour reconnoître et révérer une puissance suprême. Heureux quand il ne profane ni ses hommages ni l'enthousiasme !

Le duc d'Orléans , malgré les précautions de la prudence et de la riîodestie , ne put se dérober à l'em-

l36 JEANNE

pressement des Parisiens. Aussitôt qu'on apprit son retour , le peuple entoura son palais , en investit les portes, l'attendit avec une impatience tumultueuse , et l'accueillit avec transport lorsqu'il le vit paroi Ire.

Le roi reçut Louis avec cette affabilité si touchante dans les princes, cette bonté délicate et généreuse qui n'a pas l'air d'accorder un pardon , mais qui semble avoir entièrement oublié la faute. La duchesse de Beaujeu comprit que dans cette occasion , l'artifice n'en imposeroit à personne, et que le meilleur maintien qu'elle pût avoir avec le duc d'Orléans, étoit celui de la sécheresse et de la fierté : c'est ainsi que les méchans spirituels ge donnent quelquefois l'air de la franchise, quand la fausseté , loin de eurêtre utile, ne paroîtroit à tous les yeux que de la bassesse. La duchesse, sans avoir regagné du crédit, avoit

repris quelque chose de son ancien ascendant sur le roi. Charles n'ëtoit plus embarrassé avec elle : il la voyoit tous les jours , et avec les princes l'aisance et Tassiduité dans le commerce intime entraînent toujours une sorte de confiance ; la ténacité qu'ils autorisent est une espèce de faveur, et peut-être auprès d'eux la plus utile.

Depuis long-temps la duchesse , seulement par insinuation, avoit inspiré à Charles le désir d'épouser Anne de Bretagne : le prince , qui ne se doutoit pas qu'elle le lui eût conseillé mille fois, lui confia un jour qu'il éloit décidé à préférer celte princesse a toutes celles qu'on lui proposoit d'ailleurs pour épouse. A ces mots, Madame affecta la plus grande surprise ; en même temps, elle parut interdite et garda le silence. Charles la pressant de répondre : Eh quoi ! ditelle, ignorez-vous que le duc d'Or- II. 6*

l58 JEAi\i\E

lëans, séduit par les artifices du duc de Bretagne , n'a persisté dans sa re'volte que par l'espoir d'épouser Anne en répudiant ma sœur ?... — Eh I que m'importe? répliqua le roi. — Mais, reprit Madame , cette passion dure encore, et la princesse Ta partagée...

— Partagée î.... Je n'en crois rien. — J'en ai les preuves. — Où sont-elles?

— Dans les lettres interceptées, adressées au duc — Des lettres de la

princesse ? — Non , mais d'une de ses dames, confidente de tous deux; et voilà , poursuivit-elle , la principale cause de ma haine irréconciliable contre cet homme odieux qui, dans le même temps, se révoltant contre mon souverain , mon élève et mon

frère, vouloit répudier ma sœur!

Je me suis laissé accuser d'injustice et de barbarie; j'ai eu la modération, par égard pour ma sœur, de ne jamais parler de ces lettres : mais je les

DE FRANCE. I DQ.

ai gardées ; je les de'poserai dans vos mains, car c'est un devoir sacré pour moi de vous instruire de tout ce qui a rapport à la princesse que vous voulez épouser. Au reste, vous ne verrez rien dans ces lettres qui puisse donner mauvaise opinion d elle. Son inclination étoit en secret autorisée par son père ; elle étoit persuadée que plusieurs circonstances rendoient le mariage du duc absolument nul , et que ma sœur elle-même en désiroit la cassation; enfin je sais que, depuis quelques mois , cette princesse mieux informée a triomphé d'un penchant malheureux, et elle est si pieuse et si bien née que vous n'en devez rien craindre pour l'avenir, si, comme je n'en doute pas , vous avez la prudence détenir le duc d'Orléans constamment éloigné de la cour. Sans doute , s'il y restoit , il échoueroit dans l'infàme projet de séduire votre épouse ; mais

il pouiToit faire tort à sa réputation. Ce discours plein de noirceur ne fît que trop d'impression sur l'esprit du roi ; il demanda les lettres. Madame alla les chercher et les lui remit; et elle acheva , en les commentant, de jeter dans le cœur de Charles tous les germes de la jalousie. Mais le roi avoit une véritable tendresse pour Jeanne, et sa confiance en elle étoit entière.

Madame avoit bien pensé qu'il lui ouvriroit son cœur, et, comme elle ignoroit la conduite secrète de Jeanne, et qu'il lui étoit impossible de deviner un dévouement généreux , elle étoit persuadée que si la confidence du roi ne la brouilloit pas entièrement avec le duc d Orléans , du moins elle établiroit entre eux une grande mésintelligence, et qu'alors, le duc n'étant plus servi auprès du roi avec le zèle ardent delamour, il seroit facile de le perdre. En effet, Charles, incapa-

DE FRANCE. I^t

h\e de dissimuler sa tristesse , fut vivement questionné par Jeanne , et lui avoua tout. Jeanne n'apprit pas avec indiffërenceque son frère alloit épouser sa rivale : c étoit un grand événement dans sa vie. Elle ne put se défendre d'une joie secrète, qui fut bientôt réprimée par mille pensées inquiétantes pour Tavenir... Ne pouvant justifier le duc d'Orléans quen révélant tous ses secrets , elle n'en cacha aucun , du moins de ceux qui lui étoient personnels , et conta naïvement son histoire, en s'attachant surtout à faire valoir le caractère du duc d'Orléans. Seulement elle ne parla point du portrait d Anne ; elle rejeta sur le duc de Bretaj^ie toutes les fausses espérances données à Louis , et elle tâcha de persuader au roi que la princesse n'avoit eu pour Louis que le simple sentiment de préférence qu'une jeune princesse feien née prend facilement pour celui

qu'on lui destine pour ëpoux. Enfin , elle n'oublia pas d'insister sur le sacrifice que le duc d'Orléans lui avoit fait d'une passion dont elle assura que la raison l'a voit guéri. Elle ne fit aucune réflexion sur la conduite de Madame , se rappelant toujours qu'elle étoit sa sœur , et remettant au ciel le soin déclairerleroi sur son affreux caractère.

Cette explication , qui dura près de quatre heures, toucha sensiblement le roi et redoubla son affection pour une sœur si digne d'être aimée. Jeanne , dans ce long entretien, justifia le duc d'Orléans , et calma la jalousie du roi , mais sans la lui ôter entièrement.

Tandis que Charles et Jeanne se livroient aux doux épanchemens d'une confiance réciproque , Madame étoit seule renferméedansson appartement.

Depuis qu'elle avoit perdu le pouvoir souverain , il ne lui rcstoit pas un ami véritable ; mais elle avoit conservé un

DE FRANCE. l45

grand nombre d'espions , elle s'e'toit formé un petit conseil secret de délateurs , et , lorsqu'elle en étoit entourée , et qu'elle les^écoutoit , elle croyoit gouverner encore. Elle savoit que le roi étoit eafermé avec Jeanne; en calculant les heures écoulées depuis le commencement de cette conférence, elle imagina facilement que Charles révéloit tout , et elle brùloit d'impatience de connoître le résultat de cet entretien. Dans cette attente, les deux battans de sa porte s'ouvrent , et l'on annonce la duchesse d'Orléans.

Madame , charmée , ne douta point qu'elle ne vînt lui confier son ressentiment contre le duc d Orléans, et se rallier à elle. Dans cette pensée elle se leva , et courut vers elle les bras ouverts; mais Jeanne , se reculant : Laissez , Madame, lui dit-elle, laissez ces perfides démonstrations ! vous qui n'avez usé d'une autorité sans bornes

l44 JEANNE

que pour intercepter des lettres, et pour plonger dans des cachots et des cages de fer les objets infortunés de vos injustes et barbares inimitiés î Je TOUS avois pardonné tout ce que le duc d'Orléans a souffert, vous n'aviez plus de part au gouvernement , et vous étiez dans la disgrâce ; mais je vois que vous avez toujours le dessein de persécuter, et que vous croyez en avoir conservé le pouvoir : à cet égard , détrompez-vous. Le roi est équitable et bon , il m'aime , il m'écoute , je ferai toujours échouer vos complots ; je viens déjà de justifier le duc d'Orléans , et de lui rendre toute l'estime du roi. J'ignore l'art d'intriguer; mais je sais défendre ce que j'aime , et je vous prouverai que , sous le gouvernement d'un souverain humain et généreux, il y a dans le courage et la droiture une puissance que les méchans doivent redouter. A ces mots,

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la princesse se retourna et disparut, laissant Madame dans un ctoiiiiement égal à sa colère.

Jeanne, par une délicatesse fort naturelle, ne voulut point annoncer à Louis le mariage projeté du roi.

Mais cette nouvelle devint bientôt publique , et Louis en éprouva un chagrin et un dépit qu'il ne fut pas en son pouvoir de dissimuler. Loin d'ouvrir son âme à Jeanne , il eut l'injustice <^e lui montrer du refroidissement et de l'humeur. Il connoissoit toute sa bonté; mais li savoit aussi que , dans les persormes les plus parfaites, les procédés sont souvent plus généreux que les sentimens, et c'est ce qui fait le mérite de la plupart de nos actions. 11 n'y auroit point de sacrifice, si le cœur étoit toujours d'accord avec notre manière d'agir. Ainsi Jeanne avoit été capable de donner d'elle-même im plein consentement u. 7

à son divorce , et en même temps elle voyoit avec une satisfaction intérieure sa rivale s'enchaîner par un autre lien. Dans les grandes peines , nous supportons difficilement la présence de ceux qui trouvent quelque avantage dans ce qui nous afflige.

Louis fuyoit Jeanne ; et cette malheureuse princesse , qui lisoit dans son cœur , voyoit avec un douloureux etonnement que sa passion pour Anne, quelle avoit crtfe presque éteinte , étoit toujours aussi violente.

Six mois après , les négociations avec la Bretagne étant terminées , le mariage du roi fut solennellement déclaré, et la princesse arriva à Paris.

Quel moment pour Jeanne que celui où elle parut pour la première fois en présence de cette princesse qui depuis si long-temps occupoit sa pensée !

Qu'elle la trouva belle! et que son émotion s'accrut encore eu vovant

Louis , observé par le roi et par Madame , se troubler et pâlir en jetant

les yeux sur elle! Anne rougit;

mais son maintien fut parfait , parce qu il fut simple et naturel ; elle reçut tous les princes avec grâce , mais elle employa avec Louis une nuance de plus de politesse et de bienveillance , pour n'avoir pas l'air de vouloi#dissimuler qu'il n etoit point un étranger pour elle : un accueil plus froid eût décelé la crainte de rappeler d'anciens souvenirs, et de donner lieu à de malignes interprétations. Ensuite , elle s'occupa des autres personnes qui lentouroient, et elle montra une grande liberté d'esprit. Etoit- ce sans eftbrts et sans calcul qu'elle se conduisit ainsi?

rson, sans doute; mais ce fut sans fausseté. C'étoit du tact, de la délicatesse, sans artifice. Lesferames, accoutumées dès l'enfance à contraindre les senlimenset les émotions de ce genre.

ont naturellement à cet e'gard un empire sur elles-mêmes que les hommes ne peuvent avoir: la pudeur , qui les rend si timides , fait alors leur force ; ainsi que toutes les vertus elle élève lame , et les rend capables de reprimer ou de déguiser les mouvemens secrets de leur cœur qui ne s'accordent pasa\^c leurs devoirs. Le malheureux duc dOrléans sortit de cette première entrevue éperdu d'amour et accablé de douleur. Il ne pouvoit se guérir en voyant presque tous les jours l'objet d'un sentiment si funeste, et il n'osoit s'éloigner dansia crainte qu'on ne prît son absence pour un exil. Embarrassé avec Jeanne, mécontent de lui-même, suljjugué par une passion sans espérance , ii tomba dans une mélancolie qui ne fut que trop remarquée. Le roi n'estimoit plus la duchesse de Beau-»

jeu ; sa haine pour le duc d'Orléans lui rendoit suspectes ses délations contre

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ce prince : mais cette aniraosité même donnoit au roi l'assurance qu il seroit averti de tout ce qui pourroit lui déplaire. Il se promit de ne rien croire légèrement de ce qu'elle lui diroit, et se persuada qu'il sauroit toujours distinguer la vérité de la calomnie. C'est une grande erreur, et c'est celle de beaucoup de princes. Quand ils ont assez de lumières pour être bien convaincus que leur auguste caractère et leur dignité leur imposent la loi de ne jamais écouter les délateurs ou les ennemis de ceux qu'ils veulent connoitre , ils sont rarement injustes , parce qu'alors ils ne sont plus abusés. L'extrême jeunesse de Charles étoit en ceci son excuse ; d'ailleiirs il étoit amoureux, inquiet et jaloux : il eut la foiblesse de prêter l'oreille auxpeifides insinuations de la duchesse de Beaujeu , et le malheur de recevoir toutes les impressions qu'elle voulut

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lui donner. La duchesse tâcha d'abord de s'emparer de la confiance de la reine , qui ne connoissoit encore personne danscettecour; mais ses avances furent fêçaes avec une extrême froideur, et elle perdit tout espoir en voyant que cette princesse se lioit intimement avec la duchesse d'Orléans.

De ce moment elle regarda la reine comme son ennemie, et elle employa pour lui nuire tous les artifices et toute la méchanceté de son caractère.

Sous prétexte de rendre compte au roi de ce qui se disoit, elle prétendit que la tristesse du duc d'Orléans , remplie d'affectation , n'étoit , au fond , qu'une continuelle déclaration d'amour faite publiquement à la reine ; que cette princesse devoit en être choquée, et le traiter avec un dédain marqué ; que l'on assuroit que Jeanne, par une fausse générosité à la fois romanesque et criminelle, étoit la con-

PE FRANCE. j5i

fîdente du duc d'Orlëaiis ; et que l'on trouvoit géaeralement que sa liaison avec la reine étoit au moins ridicule et de'placee. Tous ces discours, et beaucoup d'autres du même genre , envenimèrent l'esprit d'un jeune prince sans expérience ; il devint sombre et rêveur avec la reine et avec Jeanne; il montra au duc d'Orléans une humeur qu'on ne lui avoit jamais vue ; et enfin il alla jusqu'à témoigner à Jeauiic que soii iiitimitë avec la reine lui dêplaisoit. Ces deux princesses avoient pris l'une pour l'autre cette amitié solide qu'établissent si facilement, et d'une manière si durable, la conformité des sentimens et des goûts et la sympathie de la vertu. Par une espèce de convention tacite entre elles, jamais le nom du duc d'Orléans ne fut prononcé dans leurs entretiens; jamais elles ne dirent un mot qui pût se rapporter à lui. Des projets de bien-

iS^ JEANNE

faisance formoient les sujets de tontes leurs conversations. Anne fît plusieurs dons aux églises , plûi* le conseil de Jeanne ; elle conçut le dessein de la réforme des hôpitaux , dont il fut décidé qu elle partageroit l'inspection et îa suTTeillance avec Jeanne; et elle rédigea dès lors le plan de l'institution des Dames de la Cordelière , qu'elle établit peu de temps après dans sa cour^. «

Jeanne , également malheureuse par son frère et par son époux , résolut d'aller passer quelque temps à Bourges avec ses religieuses; elle pensa que peut- être Louis s'apercevroit de son absence, qu'elle lui écriroit souvent , et qu'elle pourroit exprimer dans des lettres beaucoup de choses qu'elle n'osoit lui dire dans la conversation , et qu'enfin elle goùteroit mieux

* Historienne.

DE FRANCE. l53

dans cette pieuse solitude les consolations de la religion, qui lui ëtoient devenues plus nécessaires que jamais.

Louis parut surpris et péniblement aflecté quand elle lui demanda la permis-ion de faire ce voyage; et , lorsqu'elle fut partie, il lui sembla qu elle l'abandonnoit. Cette pensée acheva de l'accabler.

Duiioisvenoit aussi de lui annoncer qu'il alloit passer quinze jours dans son château , aÛn d'y faire placer dans sa chapelle uq superbe tombeau en marbre que Jeanne avoit fait faire par les plus habiles artistes de ce temps, pour renfermer les cendres de la comtesse de Dunois. Ce départ de Dunois parut aussi à Louis une espèce d'abandon :

lorsï]ue le cœur est profondément affligé , tout le blesse et redouble sa peine ; et Louis, en se représentant Jeanne devenue indifférente sur sou sort, se trouvoit seul dans l'univers...

Je ne la rappellerai point, dit-il; elle a cessé de m'aimer , je le mérite : l'une a perdu jusqu'au souvenir de l'amour, malheureux qu'elle a trahi , et j'ai

lassé enfin la constance de l'autre

11 n'est plus un cœur sur lequel je puisse compter !.... la vie ne sera plus pour moi désormais qu'une insipide végétation ! Ces pensées déchiroient

son âme, et le jetèrent dans une misanthropie qui lui fît prendre la résolution daller s'enfermer dans une ae ses maisons de campagne, à douze lieues de Paris.

Tandis que , dans son humeur et son mécontentement , il accusoit un cœur incapable de changer, Jeanne continuoit tristement sa route , en ne pensant qu'à lui. Elle n'arriva à Bourges qu'au déclin du jour , et sur la fin du mois de juin. Les religieuses, privées depuis plus d'un an de sa présence, la reçurent avec une grande joie. On

ÉÊÊDE FRANCE. l55

lui conta , dans la même soirée, que, peu de jours après son départ de Bourses , on avoit admis au noviciat «ne inconnue d'une beauté extraordinaire , recommandée par Tarchevêque ; on ajouta que cette personne , qui taisoit au monastère des dons considérables , cachoit son nom et sa naissance ; qu'elle édifioit tout le couvent par sa fervente piété , et que son noviciat cUr.t f.;;!, Ç^^e devoit prononcer ses vœux le lendemain.

Elle n'étoit entrée dans ce couvent que souslhumble nom de Madeleine.

Comme elle étoit en retraite pour se préparer à la cérémonie de sa profession , Jeanne ne voulut pas la voir ; mais il fut décidé qu'elle lui donneroit Je lendemain le voile noir. Lorsque tout le monde fut couché , Jeanne sortit de son appartement pour aller se promener seule dans le cloître. Au bout d'une demi-heure, se trouvant

1^6 JEANNE Iff^

contre une des portes de l'église et la voyant entr'ou verte , elle entra dans cette église gothique , qui n'étoit éclairée que paria foible lueur d'une lampe qui , placée dans une petite chapelle , laissoit presque toutes les autres parties de l'église dans l'obscurité. Jeanne marchoit lentement : à mesure qu'elle avancoit dans ce sanctuaire de la religion , elle sentoit se calmer la douloureuse afv'/^-tiori ds Son âme ; les souvenirs , comme des songes légers , s'effaçoient de son imagination : un avenir vague , mais immense et majestueux , sembloit se dérouler devant elle. Cette sublime contemplation jette un voile heureux sur le passé, quand nul remords ne s'y oppose.

Tout ce qu'on entrevoit et tout ce qu'on espère , dissipe et fait évanouir les illusions , les peines et les promesses trompeuses de la vie Jeanne

entre dans le chœur , se met à genoux.

et, levantses mains innocentes et pures vers le ciel : O Dieu ! dit-elle , délivrezmoi des tourniens d'un attachement passionné ; laissez-moi toute la générosité d'une amitié vcritalde, et le zèle et l'activité que peut donner une piété profonde; laissez-moi toutes les vertus de la sensibilité; daignez m'en ôter l'exaltation, qui se porte et se fixe sur un seul objet ! que ce feu sacré , déposé pour i éternité dans l'âmç immortelle, que cette flamme divine s'épure chaque jour dans mon cœnr ; qu'elle i»e s'y conserve désormais que pour s élever jusqu'à vous, ô source intarissable de perfection et de lumière!.. Alors jeretrouverai la paix intérieure et le repos dans l'ombre delà nuit!

alors 1 ingratitude et l'iniustice ne me feront plus gémii- '.M secret!... Comme elle di oit CCS paroles, elle s'arrête en tressailîanl : t'iie entend h côte d elle pousser uu profond soupir EUp

100 JEANIVE

tourne la tête, et, ses yeux ëtanl accoutume's à l'obscurité , elle voit distinctement une religieuse prosternée à deux pas d'elle. Jeanne devine dans l'instant que c'est la novice qui doit faire ses vœux le lendemain , et qui veut passer une partie de la nuit en prières. Jeanne se lève, et s'approchant de la novice : Ame pieuse et désabusée des chimères de la vie, lui dit-elle, priez

pour moi! A ces mots, la novice

se soulève ; elle saisit le bas de la robe de la princesse, et le baise en sanglotant. Jeanne attendrie se penche vers elle , et prend une de ses mains , qu'elle serre affectueusement dans les siennes; ensuite, craignant de la troubler , elle s'éloigne, sort de l'église, et regagne son appartement.

Le lendemain , l'heure de la cérémonie religieuse étant arrivée, Jeanne se rend à l'église , et se placée au milieu du chœur : On amène la novice, dont

DE FRANCE. iSc)

Je voile blanc ëtoit baisse. Jeanne , à laquelle on a voit tant vanté sa beauté, l'attendoit avec une curiosité mêlée d'émotion. La novice avança d'un pas chancelant; Jeanne rémarqua qu'elle

trembloit La princesse reçoit des

mains de la supérieure un voile noir:

la novice se met à genoux : on détache son voile, on découvre son visage ; et Jeanne, avec un trouble inexprimable , reconnoit cette belle Athénaïs que le duc d'Orléans aima jadis... Le dépit, la fierté, la honte, lui avoient fait quitter le monde; le repentir la retint dans la solitude et l'y sanctifia ; et elle venoit achever d'expier ses fautes , en s'ensevelissant pour jamais dans le monastère qu'elle savoit que Jeanne avoit fondé. La rivale de la duchesse d'Orléans devoit en efî'ct , en se consacrant à la pénitence , préférer cet ordre religieux à tous les autres.

Les yeux baissés et les mains jointes.

file reçut le voile noir que la duchesse posa sur sa tète, et elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée :

Pardonnez, et purijîez-nioi ! — Ah !

reprit Jeanne, je dois vous envier, vous admirer et vous chérir! — Après avoir reçu le voile des mains de la princesse , la novice se relève, et , jetant sur Jeanne un timide regard , elle

vit son visage couvert de pleurs.

Athénaïs joignit les mains avec l'expression la plus touchante , et en s'inclinant profondément. Après la cérémonie , Jeanne s'enferma dans sa chambre avec elle , et elle vit avec joie, par son entretien, que la religion, qui peut faire expier les plus coupables foibles'^es, peut aussi guérir les plus profondes blessures du ,ca'ur.

Jeanne, qui avoit écrit au duc d'Orléans en arrivant à Bourges, n'obtint pour toute réponse qu'un billet froid

DE F RAIS CE. l6l

et laconique , qui mit le comble à ses chagrins et à son mécontentement.

Le mariage du roi l'avoit délivrée de la rivalité la plus dangereuse , et elle avoit éprouvé une joie secrète , quoiqu'elle eût renoncé sincèrement à tous ses droits d'épouse ; mais Louis ai moi t toujours passionnément la reine; et il paroissoit avoir oublié tous les sacrifices de Jeanne ; cette malheureuse princesse n'en avoit plus à faire , et depuis cette époque elle n'étoit plus une victime intéressante , une héroïne toujours prête à se dévouer , et elle ne pouvoit supporter l'idée de ne plus être aux yeux de Louis qu'une femme ordinaire ; elle savoit que l'admiratioA et la reconnoissance se nourrissent bien rarement de souvenirs!.,... Le seul retour qu'elle pût attendre de Louis lui manquoit ; elle résolut enfin d'employer, pour se guérir du sentiment qu'elle avoit pour

lui , toute sa pieté , et toute la force de son caractère, en conservant toujours fous les procédés de l'amitié la plus généreuse. Elle se rappela tout ce qu'elle avoit fait , tout ce qu'elle avoit souffert ; et elle comniençoit à sentir pour la première fois que , si elle pouvoit parvenir à modérer l'excès d'un attachement si passionné , ce seroit pour elle un véritable bonheur , lorsqu'elle reçut une lettre de Dunois qui lui peignoit la sombre tristesse du duc, et qui la conjuroit de revenir.

Hélas ! dit-elle, ce n'est pas mon absence qui l'attriste; mais qu importe?

puisqu'il souffre, je dois être auprès de

lui et elle partit sans délai. Elle

fut etfrayée de l'état oùi^lle trouva Louis. 11 étoit toujours seul à la campagne ; il y recevoit cependant Dunois , mais sa présence paroissoit Vimportnner. Ce n'étoitplus ce prince sensible et confiant sur lequel l'amitié

DE FRANCE. lGî>

avoit tant de droits et tant d'empire.

Pâle, abattu, farouche et silencieux, il n'espéroit plus ni pitié ni consolation. Consumé par une passion deveime insensée autant que criminelle , il se jugeoit lui-même avec une extrême rigueur. Cet amour n'étoit plus partagé; nulle illusion ne l'empèchoit de sentir et de connoître toute l'étendue de sa foiblesse. Cependant il ne fut pas insensible au retour inopiné de Jeanne : il auroit mille fois mieux aimé des reproches que l'abandon qu'il supposoit; mais, par une de ces bizarreries que donne si souvent l'humeur causée par de grands chagrins , il cacha le plaisir qu'il éprouvoit en revoyant Jeanne , et même il affecta d'être fâché qu'elle vînt troubler sa solitude. Jeanne fut si profondément blessée , qu'elle eût tâché de montrer de 1 insouciance , si elle n'eût pas été aussi fi-appce du changement

l64 JEA.\NE

de sa figure ; mais , inquiète de sa santé , elle pardonna tout , et elle ne songea qu'à chercher les moyens d'adoucir ses peines. Elle employa tout son esprit, toute sa sagacité à pénétrer ce qui se passoit dans ce cœur aigri et désolé; et bientôt, par sa douceur et sa tendresse , elle vint à bout de relever son courage , et de le raccommoder peu à peu avec luimême. Touché de tant de soins et de persévérance, Louis rouvrit à la confiance son àme abattue ; l'amitié le rattacha la vie ; il crut qu'il pouvoit surmonter un penchant coupable , puisque Jeanne l'estimoit encore , et qu'elle laimoit toujours. 11 resta trois miois à la campagne dans cette retraite, où Dunois seul fut admis. Ce dernier alloit quelquefois à Paris , il en rapportoit les nouvelles, et, dans son dernier voyage , il apprit la disgrâce complète de la duchesse de Beaujeu.

DE FRANCE. l65

La reine , plus âgée de trois ans que Charles , et reunissant un grand caractère à ua esprit supérieur, s'aperçut facilement que Madame n'étoit occupée qu'à lui nuire , et que Charles recevoit d'elle les plus fâcheuses impressions. Anne eut avec ce prince une longue explication. La conduite de la reine étoit si pure , qu'elle n auroit pas eu besoin pour se justifier de l'ascendant que lui donnoit sur l'esprit de Charles , lamour qu'il avoit pour elle. Le jour même de cet entretien , la duchesse de Beaujeu partit précipitamment pour Chantelle , et n'en revint jamais *. Sa subite disgrâce fut pour elle un malheur sans espoir et sans dédommagement , et qui n'eut même pas l'éclat qui console toujours un peu l'orgueil. On y applaudit sans étonnement , on ne daigna pas s'en

* Historique.

î66 JEANNE

occiiper. Cette femme altière , dont toutes les passions ëtoientsi violentes, passa dans un exil éternel les restes flétris d une vie consacre'e jusqu'alors à l'ambition. Après avoir mérité la haine , par l'abus d'une autorité sans bornes, elle s'étoit attiré le mépris en se réduisant , malgré son rang , au rôle subalterne d'une intrigante : la Providence la condamna sans retour à l'obscurité ; ses ennemis même l'oublièrent , c'étoit assez se venger d'elle.

Le duc d'Orléans reparut à la cour dans le moment où l'on faisoit de grands préparatifs de guerre contre l'Italie. Charles annonça quHl se mettroit à la tête de ses troupes : Louis sollicita vivement la permission de le suivre ; il obtint un commandement considérable. Tous les autres princes du sang partirent aussi à la suite du roi pour l'Italie ; avec l'élite de la jeu-

nesse et de la noblesse française. On remarquoit surtout dans cette brillante troupe , après le duc d'Orléans, le vertueux et jeune comte de Montpensier , dont les regrets sublimes de la piété filiale pouvoient seuls borner les exploits ; héros que sa valeur eût pu rendre victime de la guerre, et qui ne le fut que de sa profonde sensibilité et de rattachement le plus touchant et le plus sacré '*'.

La reine fut déclarée régente durant l'absence de Charles , et l'armée se mit en marche dans les premiers jours du printemps *'*'. Je ne dépeindrai poiut les douleurs de Jeanne en recevant les adieux de Louis, revêtu

* A Pouzzols, il voiiliil aller voii- la sépulture de son père ; il se précipita sur son tombcviu , et il y fut saisi d'une si violente douleur qu'il y expira.

■''* Historique.

r68 JEANNE

de son armure guerrière : quelles sont les femmes parmi nous qui depuis vingt-cinq ans n'ont pas éprouvé , pour un des objets de leur afïection , cet affreux déchirement de cœur?....

Les femmes sont toujours les plus touchantes victimes d'une longue guerre : l'ambition et la gloire familiarisent promptement avec la fatigue et les dangers ; mais comment s'accoutumer à craindre chaque année pour ce qu'on aime , tout ce qu'une imagination épouvantée peut se représenter de plus terrible et de plus tragique ! —

Jeanne savoit que Louis, en allant combattre sous les ordres de son roi , brùloit du désir de piirilier les talens et la valeur qu'il ayoit montrés à la bataille de Saint-Aubiu. Ainsi , elle étoit certaine que, non-.^eulement il s'exposeroit à tous les périls , mais quilles recbercheroit a>ec ardeur. Au

DE FRANCE. l6f)

milieu des mortelles inquiétudes qui l'agitoient, Jeanne connut mieux que jamaistoute l'énergie du sentiment qui attachoit son existence h celle de Louis. Elle voulut aller s'enfermer dans son monastère de Bourges ; mais la reine la retint; elle avoit besoin de pleurer

avec elle Ces deux princesses , si

dignes de s'apprécier mutuellement , passoient ensemble , tête à tête , presque toutes leurs soirées. Il n'y fut Jamais question du duc d'Orléans : ou y parla peu ; mais on s'afïligeoit ensemble. Jeanne parlageoit sincèrement les inquiétudes de la reine sur un frère qu'elle chérissoit ; et sans manquer à ses devoirs, Anne, dans ces momeus d'alarmes, pouvoit s'attendrir sur les dangers où se trouvoit exposé l'objet de ses premiers sentimens : le péril ne ranime pas l'amour éteint par la vertu , mais il en retrace toujours quelques souvenirs; et pouvoit-elle ne pas se II. 8

rappeler les inquiétudes de'chirantes qu'elle avoit éprouvées à 1 époque de la bataille de Saint-Aubin? Souvent, pendant des heures entières enfermée avec Jeanne , pressant ses mains dans les siennes , elle gardoit le silence ; mais leurs larmes couloient , et elles s'eutendoient !...

Anne montra pendant sa régence la fermeté, l'économie, la justice, la bonté , la vigilance, qui font révérer le suprême pouvoir ; car les véritables talens des grands souverains sont des vertus. En s'occupant avec activité des affaires , Anne se forma une cour digne d'elle ; on y vit régner avec elle la piété sans rigorisme , et la gaieté unie aux bonnes mœurs et à la décence. Ce fiit elle qui établit les filles d'honneur ^ , dont la jeunesse et les grâces furent l'ornement de la

* Historirjiie.

DE. F RA.NCE. I '7 I

cour. Comme on pouvoit prétendre à leur main, il ëtoit permis de chercher à leur plaire , et dans cette cour , à la fois austère et brillante, la galanterie pouvoit s'allier avec les principes les plus sévères. Anne institua pour les femmes Tordre de la Cordelière *; elle ne l'accorda qu'aux femmes distinguées par toutes les vertus dont elle-i^ièmeoffroitle modèle. Cetordre s'étendit prodigieusement sous son règne ; mais il ne survécut pas à soa V illustre fondatrice.

Cependant Charles , en Italie , se montroit digne de commander une armée française; sa marche et ses progrès furent également rapides. Dans cette brillante expédition , dont le résultat fut la conquête du royaume de Naples ^^'f le duc d'Orléans se signala

* Historique.

** Ilislorique.

par d'ëclatans exploits. Charles triomphant revînt en France avec ses braves guerriers : quel retour que celui d'une àrmee victorieuse qui rapporte la paix!

que de pleurs sont eséujés! Et, quand on ne craint plus la guerre , quel enthousiasme on a pour la gloire, lorsqu'on la voit couronner ce qu'on aime ! Jeanne reçut Louis avec des transports de joie qui le pëne'trèrent d'attendrissement ; il la serra dans ses bras , en lui disant tout ce que la reconnoissance et l'amitié' peuvent inspirer de plus tendre et de plus touchant. Le jour même il revit la reine, et ce fut avec plus de trouble que jamais. Qu'il la trouva embellie , en songeant au mérite supérieur qu'elle

avoit montré durant sa régence!

Le lendemain , sous prétexte d'aller se reposer des fatigues de la campagne, il quitta Paris , mais avec Jeanne , Punois , et une partie de sa cour,

m F RANG E. I7D

Combien Jeanne sy trouva heureuse !

Louis y fut si tendre et si cpnfîant pour eile ! II lui savoit tant de grë de Jn justice éclatante qu'elle rendoit aux grandes qualités de la reine , et de sou amitié pour elle ! Jeanne se livra toute entière à des espérances quelle repoussoit depuis long-temps. Elle pensa qu'elle lui étoit devenue si nécessaire , qu'il ne pourroit jamais se passer d'elle ; et, dans la disposition où elle étoit de voir tout en beau , elle se persuada même que la passion qu'il a voit pour la reine n'étoit pas un malheur, parce que ce sentiment le préserveroit de tout autre attachement de ce genre. Enfin elle se répétoit avec délices , que rien ne pourroit rompre désormais le lien qui les unissoit.

Après avoir passé quelque temps à la campagne , Louis et Jeanne allèrent rejoindre la cour, qui était alors établie au château d'AmboIse «

OÙ Charles et Jeanne avoient reçu le jour. En arrivant au château , on y trouva tout en rumeur ; on couroit de tous côtes vers les appartemens , on ne répondoit point aux questions , on entendoit seidement quelques personnes s'écrier : En reviendra-t-il ?

est-il mort? O mon Dieu! dit

Jeanne avec effroi , qu'est-il arrivé ! . . . Ah ! courons chez le roi! On descend de voiture , on entre dans le château , tout e'toit désert dans les vestibules ; on monte l'escalier et l'on trouve les gardes consternés et une foule de courtisans qui se précipitent vers Louis , l'entourent , le pressent et le proclament roi de France. Charles VIII n'existoit plus ; en se promenant dans la -galei'ie du château , il venoit de tomber mort dans la fleur de sa jeunesse et au milieu de sa cour. Une attaque d'apoplexie avoit , en moins de quelques minutes , mis uu

DE FRANCE. l']B

terme à sa vie * Jeanne , à ce récit , pàiit , chancelle , et croit qu'elle va rejoindre son malheureux frère ; elle penche sa tète défaillante sur l'épaule de Louis sans avoir la force de proférer une seule parole. Louis la conjure d aller dans son appartement, et charge Dunois de l'y conduire , en l'assurant qu'il ira bientôt la rejoindre; mais qu'auparavant il veut voir par lui-même s'il ne seroit pas possible de rappeler le roi à la vie. Tous les secours furent inutiles , et Louis , après avoir rempli ce devoir, se hâta de quitter la chambre du roi pour aller retrouver Jeanne. En passant dans les appartemens , il aperçut le duc de la Trémouille, celui qui l'avoit fait prisonnier à la bataille de Saint- Aubin , et qui depuis avoit toujours été son ennemi ; aussi fijit-il le seul

* Historique.

Jj6 JEANNE

des courtisans qui ne lui eut pas déjà rendu ses hommages. A l'approche de Louis , il recula , et parut vouloir retourner sur ses pas ; le roi l'appela , et lui tendant la main : Approchez , lui dit-il, et avec confiance j car le roi de France ne vengera point les injures diL duc d'Orléans *. De ce moment , La Trëmouille jura à son nouveau souverain la fidélité qu'il avoit eue pour son prédécesseur; et il tint parole.

Louis , en traversant presque tout le Aâteau , fut suivi d'une multitude de personnes de tout rang et de tous les états ; car , dans le désordre que causoit un événement si imprévu , ceux même du dehors entroient librement dans le 'palais ', une foule de gens du peuple se joignit à celle des courtisans. Louis, avec un mainr-

* Ses propres paroles.

tien plein de décence et par conse'quent qui exprimoit rattendrissemeut et la tristesse , trouva le moyen de les. accueillir tous par l'expression de ses regards, et par quelques mots qui s'échappoieut du • fond de sou cœur.

On avoit aimé Charles ; mais on n'a pas le temps de regretter les meilleurs rois dans les premiers momens d'un nouveau règne ; on forme alors tant de projets! L'espérance et l'ambition occupent si vivement tous les esprits l On attendoit beaucoup de Louis ; d'heureux pressentiraens annonçoient un roi paternel ^ et l'amour du peuple pajoit d'avance les bienfaits de l'avenir. Enfin , Louis se sépara de son nombreux cortège à la porte de l'appartement de Jeanne. Il entre avec la plus vive émotion qu'il eût jamais éprouvée. Il va remplir un grand devoir ^ mais qui lui coûte le plus douloureux de tous les sacrifices! Et cependant

il se plaît a en mesurer l'étendue ; il sait apprécier ce bonheur si rare dans la vie , de pouvoir montrer par une seule action toute la bonté , toute la force de l'âme la plus sensible et

la plus élevée Il croyoit trouver

Jeanne dans sa chambre avec Dunois :

on lui dit qu'elle a voulu être seule et qu'elle est dans son cabinet ; il y va, ouvre la porte, et voit Jeanne à genoux , implorant la puissance suprême qui soutient son courage. En entendant du bruit, elle se relève et se retourne ; elle voit Louis venant à elle les bras ouverts , elle tombe asise sur son prie- dieu. Louis s'approche , se jette à ses pieds, en disant d'une voix tremblante : je puis enfin vous prouver ma tendresse et ma reconnoissance !... O vous! diijne de niorjter sur le trône de l'univers, si cet empire existoit, vous, que mon ccLur préfère à tout , recevez de

votre époux le serment d'une inviolable fidélité !.... Qu'il m'est doux de le renouveler, quand je puis vous offrir une couronne!..... A ces mots, il s'arrête , et baisse des yeux remplis de larmes.... Jeanne presse une de ses mains contre son cœur ; Je vous reconnois, dit-elle; la grandeur de votre àme fera toujours ma félicité, et

ne m'étonnera jamais Laissez-moi

consacrer un jour de deuil à la retraite , aux pleurs , à la prière !

Demain... je vous répondrai iMille

soins importans doivent vous occuper aujourd'hui.,.. Allez...., ce jour pour moi appartient tout entier à la religion et au souvenir de mon malheureux frère !... A ces mots, Louis baise à plusieurs reprises ses deux

mains, et lui obéit en silence

Lorsqu'il fut à la porte du cabinet, Jeaiuie s'élance vers lui : Je ne vous ai point remercié, dit -elle en je-

tant ses deux bras autour de son cou ; embrassez-moi... Adieu! Ce dernier mot fut prononcé avec un accent

déchirant Louis tressaille ; mais

aussitôt Jeanne se dégage de ses bras.

Louis s'éloigna et disparut, et Tinfortunée Jeanne , désormais seule dans l'univers , retombe à genoux, et, sans avoir la force de prier, ne pouvant que souffrir, elle reste plus de deux heures dans cet état d'accablement Enfin, rappelant tout son

courage : Allons ! dit-elle , maintenant il faut agir!.... Du moins , il m'a laissé jusqu'à la fin un rôle digne de

moi Oui , j'en suis sûre , dans

l'illusion de sa généreuse amitié , il a pu penser un moment que j'accepterois ses offres ^séduisantes ; mais quelques instans de réflexion sur ma conduite passée suffiront pour l'éclairer.... Allons, remplissons ma triste destinée!... A ces mots, elle

D E FRANC E. lOl

appelle ses femmes, et donne tous les ordres ne'cessaires pour son prompt départ, fixe' vers le milieu de la nuit ; et, après avoir prescrit le plus profond secret, elle renvoie ses femmes, prend un écritoire, et fait un espèce de testament en faveur des personnes qui lui étoient attachées, de ses domestiques et de ses pauvres. Ensuite elle tire d'une boite le portrait d'Anne que Louis lui âvoit sacrifié dans la prison ; elle veut le joindre à son testament avec la réponse qu'elle a promise pour le lendemain. Quand Louis à son réveil recevra ce paquet , elle sera déjà loin de lui sur la route de Bourses!... A six heures du soir, elle entendit distinctement un peuple immense rassemblé dans les cours , crier à plusieurs reprises : P^ive Louis XI 1 !.. Ces cris bii percèrent le cœur : Infortuné Charles ! dit-elle en versant un torrent delarnies; notre sortàl'uu et àl'aulre

fut de n'être pas aimes! — Hëlas! il n'est vivement regretté que par sa malheureuse sœur! 11 vient d'emporter dans la tombe toutes mes espérances! Je n'ai même pas celle de laisser plus de regrets que n'en cause sa perte... Un trône et l'amour permettront-ils de s'affliger de mon absence!.... Eh ! comment gémiroit-on d'un sacrifice qui comblera tous les vœux secrets d'une passion si violente!

En allant m'ensevelir pour jamais dans un monastère, en m'y fixant par des vœux irrévocables , coîiterai-je seulement quelques larmes ! Dans Tivresse de leur bonheur , au milieu de l'éclat qui va les environner , arrêteront-ils leur pensée sur cette infortunée fille des rois , rejetée , répudiée , revêtue d'un ciliceet cachée dans l'ombre d'un cloître!.... Sans doute la douleur mêloit trop d'amertume à ces cruelles réflexions , et Jeanne le sentoit au fond

de l'âme ; mais elle n'eu étoit que plus à plaindre : on n'est jamais injuste pour ce qu'on aime, que lorsqu'on est livré au plus profond désespoir.

A dix heures, on annonce un message du roi. Ce titre fait frissonner Jeanne; on entre, et on lui remet, de la part de Louis, les pierreries appartenant à la couronne qu'Anne venoit de renvoyer. Sur l'écrin ces mots étoient écrits de la main de Louis :

A la reine de France. Le cœur magnanime de Jeanne sentit vivement le prix de cette action. Anne, comme princesse devenue étrangère à la France, avoit renvoyé ces pierreries; Louis les avoit acceptées, et, en les donnant à Jeanne, il la proclamoit publiquement reine de France... , et après un jour entier de réflexions.... Toutes ces idées , en s'ofFrant à la fois à l'imagination de Jeanne, ne changèrent rien à ses résolutions; mais cette malheureuse

f 84 JEAN >' C

princesse y trouvoitune digne récompense de son he'roïque dévouement.

Cette nouvelle preuve de l'attachement de Louis, ce triomphe éclatant de l'amitié sur l'amour, vei^oit un baume bienfaisant sur toutes les plaies si douloureuses de son cœur ! Avec quelle satisfaction elle reconnut son injustice, et elle s'accusa d'ingratitude!..,. Oui, dit-elle, j'emporterai son admiration , c'est m'assurer de ses regrets....

A minuit, tout étant calme dans le palais, on vint l'avertir que sa voiture

et ses chevaux étoient prêts Elle

se trouble et reste immobile pendant

quelques minutes Tout à coup

elle se rappelle qu'une des pièces de son appaitement donne sur la grande cour, et que les fenêtres se trouvent vis-à-vis celles de la chambre de son

infortuné frère Elle se lève, se

j^end dans cette pièce , ouvre la fené-

DE FRArvCE. l85

tre , passe sur le balcon , et demeure glacée de douleur et de saisissement à l'aspect du triste tableau qui s'oflVe à ses regards... Le chaud étoit excessif et la nuit sombre ; les fenêtres de la chambre de Charles étoient ouvertes , et la chambre tout, illuminée par une infinité de cierges posés autour d'un lit de parade sur lequel on avoit mis son corps revêtu des habits royaux; Jeanne , à la clarté des flambeaux funéraires, vit distinctement sur sa tête la couronne éclatante d'or et de pierreries que prêtoit le respect à sa dépouille mortelle , fragile et vain ornement que la mort venoit de lui ravir!.... et le sceptre de la puissance dans ses mains immobiles , prêtes à tomber en poussière ! Jeanne frémit, et , s'appuyant sur la rampe de fer du balcon : O mon frère ! s'écriet-elle d'une voix entrecoupée de sanlotS; quelle funeste conformité dans»

l86 JEANNE

nos destins ! ... Ce fut dans cette même chambre que nous reçûmes l'un et

l'autre le triste présent de la vie!

"Je t'y vois sur ton lit de mort, et ce jour termine aussi ma pénible existence ; mais je dois souffrir une longue

agonie Toute la pompe hutnaine

s'est évanouie pour toi , et déjà j'ai renoncé à toutes les grandeurs de la terre! Quand on portera ton cercueil dans l'asile où reposera pour jamais ta cendre , j'entrerai aussi dans

la tombe que je me suis préparée

En disant ces paroles , elle lève vers le ciel ses paupières appesanties : dans ce moment les nuages se dissipent , s'écartent et découvrent un azur éclatant , parsemé d'étoiles brillantes ; Jeanne se raniriie, il lui semble que le ciel s'ouvre pour a recevoii' I Son âme si pure s'y élance... Elle écoute avec ravissement.... Une voix célest ia console tt lui rend tout son coi

rage O quel bonheur, dît-elle,

dechanijer tant d'agitatio!! et dés sciitimens si tumultueux contre une paix profonde , contre une admiration sans mesure, et dès cette vie orageuse d'entrer ainsi dans l'éternité par l'amour divin qui doit en faire la suprême félicité ! A ces mots, croisant ses deux mains sur sa poitrine, elle reste en extase , les yeux attachés

sur le ciel ! Elle garde le silence :

il n'est plus de langage humain qiù

puisse exprimer ce qu'elle sent !.

Un avenir sans voiles et sans bornes se déroule à ses yeux ; elle ne voit dans son incomnréhensible étendue qu'amour et reconnoissance C'étoit y voir à découvert les mystères si sublimes de la religion, toutes les joies célestes, et rétoniité des élus toute entière !.... Après avoir joui pendant quelques instans de cette délicieuse contemplation, Jeanne, fortifiée, éle-

l8S JEANNE

au-dessus d'elle-même , se hâte de retourner dans son cabinet ; là , elle prend la cassette qui doit renfermer tout ce qu'on remettra de sa part à Louis; elle y dépose les pierreries de la couronne , son testament , le portrait d'Anne , les superbes bracelets qu'elle reçut jadis de Louis , seule parure qu'elle ait portée ;.elle les enveloppe dans un papier sur lequel elle écrit ces mots : J ojfre à la reine ce que je possédois de plus précieux...., elle coupe ses longues tresses de cheveux blonds, qu'elle destine à Louis , dernier don d'un amaur malheureux! Il ne manquoit plus que sa

réponse à Louis ; elle reprend sa plume , et, d'une main mal assurée , elle écrit ce qui suit :

« Celle qui a montré sur le trône » tant de talens et de vertus , ne doit )) point en descendre... Vous serez )) le meilleur des rois,, elle sera le

» modèle des reines... Puis-je être à

)) plaindre en emportant de telles pen-

h sées ! Je pars pénétrée de recon-

» noissance pour vous ! . .. Votre géné-

» rosi té a formé un lien sacré qui nous

» unira toujours tous les trois, puis-

» qu'elle ma rendue l'arbitre de votre

» destinée, et que votre Ijonheur sera

» mon ouvraoe. Votre félicité vous

» rappellera mon souvenir , et j'en

» jouirai comme du seul bien et de

» la seule gloiie qui puisse désormais

w me toucher. . . Adieu ! ... Je n'ai vécu

>) que pour vous aimer ! Je n'ai désiré

w des grandeurs humaines que celles

» qui pouvoient vous élever; je n'ai

n goùtc que les an/asemen'-- qui vous

» plaisoient; ma vie entière n'a été

n qu'un sentiment et qu'une seule

)) pensée dont vous avez étél'unique

» objet... Ce n'e-t point la cour et le

>j monde que je quitte , je n'y ai vu

igo JEANNE DE FRANCE.

» que vous ... Je n'emporte qu'un )) souvenir !... Adieu ! mou dernier » soupir et mes derniers vœux seront h pour vous!... D

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