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Jeanne de Mauguet

Le château de Mauguet, situé en plein Limousin, près de Beliac, et non loin de la grande route dé Limoges à Poitiers, n'est pas un manoir aux légères tourelles, aux ogives brodées de fines sculptures. C'est un assemblage de bâtiments irréguliers, lourdement coiffés de hauts toits de briques, et percés çà et là d'ouvertures inégales. On n'y arrive pas par de splendides avenues, ni à travers un parc anglais, niais par une montée tortueuse qui part du chemin vicinal pour aboutir à un portail en bois, symétriquement parsemé de têtes de clous.

Trois tours, de hauteurs différentes, soutiennent le corps de logis et l'étayent sur un sol montueux, brusquement coupé en pente, entre deux étangs qui for-

ment comme des fossés naturels autour du manoir. Des arbres touffus entourent les étangs, montent le long- des rampes escarpées, et se massent derrière les tours.

Ces bâtiments, demi-rustiques et demi-féodaux, sont situés au milieu d'un des paysages les plus accidentés du Limousin. Des montagnes, aux sommets couverts de landes et de bois, des vallées profondes, des roches d'un gris bleuâtre, entre lesquelles s'élancent de maigres bouleaux et de sombres touffes de gênât, des ravins qui serpentent, tantôt en cascade sur les roches, tantôt en méandres verdoyants au milieu des prés, qui creusent leur lit dans les châtaigneraies, entre deux rebords de mousse, ou se divisent en rigoles pour arroser les champs de seigle et de blé noir, les entourent de toutes parts.

Au mois d'octobre de l'année 1803, Mauguet était loin d'offrir l'aspect prospère qu'il a aujourd'hui. Au conlrairc, le manoir semblait tomber en ruines, tant les murailles étaient noires, les toitures effondrées, les fenêtres di.-îjointes et privées de vitres. Les grands arbres, ébranchés par les cognées insouciantes ou maladroites, secouaient leurs feuilles jaunies sur les terrasses à demi éboulées; les étangs, encombrés de nénuphars et de joncs, s'étendaient dans la vallée et y formaient des flaques d'eau noirâtre : les landes déployaient, jusqu'aux murs du château, leurs tapis d'ajoncs et de bruyères.

C'est que, dès les premiers jours de la révolution.

Raoul (le NieuUe, seigneur et vicomte de Mauguet, avait émigré, laissant à la nation son donjon patrimonial et les douze métairies qui l'environnaient à deux lieues à la ronde.

Les métairies dépecées avaient été vendues aux paysans patriotes des villages voisins comme biens nationaux; mais le château, faute d'acquéreur peut-être, était resté abandonné avec ses réserves, quelques parties de bols, les trois métairies les moins productives, et une grande étendue de landes qui servait de pâturai comnmn aux propriétaires riverains.

Au moment où commence ce récit, les fenêtres et les portes de Mauguet se rouvrent, et quatre persomies observent, du haut de la principale terrasse, les ravages du temps et de l'abandon.

11 est six heures du soir; le jour commence à baisser, et, malgré les rayons empourprés d'un beau soleil couchant, l'humidité des étangs se fait sentir. Cependant les hôtes de Mauguet ne songent point à rentrer. Ils regardent le paysage qui entoure le château, et se communiquent leurs pensées.

Tous, en elïét, retrouvent des souvenirs éparsà chaque détour des chemins, à chaque pierre des terrasses.

Une femme , surtout , enveloppée dans une large pelisse et penchée sur le rebord de la terrasse, interrompt sa conversation par de fréquents silences, et promène longuement ses regards sur les jardins dévastés, les étangs et les grands chênes qui entourent le château.

C'est mademoiselle Jeanne de Mauguet, la sœur du dernier châtelain, et la seule, de sa famille, qui n'ait point émigré. Un arrêt récent de la Cour d'appel de Limoges vint de lui assigner, pour sa part d'héritage, le château de Mauguet et les biens non vendus que nous avons cités plus haut.

Près d'elle se tient un jeune prêtre. C'est le curé de Saint-Jouvent qui vient de s'installer dans la paroisse voisine et d'y ramener la prière. Neveu de l'ancien curé que la révolution a chassé, le jeune prêtre a passé son enfance dans le presbytère modeste où il vient de rentrer après bien des orages. Souvent, jadis, il accompagnait son oncle au château de Mauguet, quand le vieillard allait le soir y faire sa partie de cartes. Il avait appris à lire dans le même abécédaire que mademoiselle de Mauguet, et tous deux étaient amis d'enfance. Ils se quittèrent à treize ans, et se retrouvèrent à trente : elle, femme raisonnable, éprouvée par les revers; lui, prêtre chargé de replanter les croix abattues et de rallumer la foi dans les cœurs indifférents ou attiédis.

Un homme de quarante ans environ, au costume demi -bourgeois, demi -rustique, à la physionomie bienveillante et ouverte, cause avec mademoiselle de Mauguet et lui désigne du doigt plusieurs points du paysage. C'est le docteur Margerie, médecin de la commune de Saint-Jouvent, qui a , lui aussi , passé bien des heures de sa vie dans la grande salle du châ'teau de Mauguet, et qui a vu grandir Jeanne au milieu

d'une famille opulente, aujourd'hui éteinte ou dispersée.

Ces trois personnages , qui semblent sur la terrasse de ce château en ruines comme les débris d'un naufrage sur le pont d'un navire démâté , se retrouvent avec une vraie joie après la tourmente. Ils oublient un instant les décombres et les morts pour ne penser qu'à l'avenir. Les plus jeunes, surtout, ouvrent leurs âmes à l'espérance. Us se savent riches d'avenir , tandis que les épreuves les ont faits, avant l'âge, riches d'expérience; deux fortunes qui se trouvent bien rarement réunies.

Le quatrième hôte de mademoiselle de Mauguet est un jeune homme qui semble prendre un vif intérêt aux souvenirs évoqués à chaque minute par le curé et le médecin.

Il s'appelle Louis Thonnerel, et vient d'avoir vingtsix ans. Après avoir fait son droit à Poitiers, et son stage à Paris^ il est revenu à Limoges, dans sa famille. Quoique bien jeune, il a déjà acquis une certaine notoriété comme avocat consultant; son esprit vif, juste, précis, l'a fait distinguer à Paris par quelques jurisconsultes influents. Il connaît tous les textes et toutes les coutumes , et nul ne sait, comme lui, élucider une question et découvrir le bon droit au milieu du fatras des procédures et de la poussière des parchemins. Il vient de contribuera faire rendre à Jeanne de Mauguet le château paternel et quelques lambeaux de sa fortune; aussi, contemple-t-il avec une satisfac-

JEANNE DR MAUGUET.

tion vraie ce castel en ruino et celte noble fille qui a eu tant de j)eine à reconquérir son foyer désert.

Lui aussi, pondant ses années d'enfmcc, il a couru le long des rampes escarpées qui descendent du manoir aux étanjïs. Son père, ami de l'ancien curé de Saint- Jouvent, l'amenait quelquefois avec lui au presbytère ; il venait i\ Mauguet avec le curé et son neveu. Mais il avait douze ans quand Jeanne en avait seize. A ces âges, quaire ou cinq années mettent une grande distance entre deux jeunes gens. Louis était un enfant, Jeanne une jeune fille. Tandis qu'elle préludait par de sérieuses pensées, par de pieuses rêveries, à son entrée au couvent, car elle devait être religieuse, Louis jouait avec les chiens de chasse, ou jetait de la mie de pain aux carpes des étangs.

Jeanne n'avait conservé de cette première connaissance qu'un bien vague souvenir. Dans ce temps, elle causait avec le docteur Margerie, avec le vieux curé, avec Sylvain Aubert, son neveu, qui se préparait aussi à un austère avenir, et elle faisait peu d'attention à l'enfant espiègle et tapageur. Elle l'aimait pourtant, car Louis manifestait déjà une vive intelligence et un cœur d'une sensibilité extrême; mais, c'était d'une amitié protectrice et quasi maternelle. Quand elle le retrouva, quinze ans après, Louis était devenu un homme. Cependant elle continua de considérer l'avocat comme beaucoup |)lus jeune qu'elle. Il lui semblait que la distance demeurait la môme, et qu'ils n'appartenaient point à la même génération.

Les souvenirs de Louis étaient plus précis, et ces rapports enfantins avaient laissé dans son jeune esprit une empreinte plus profonde.

— Mademoiselle, s'écria-t-il après l'avoir lonj^temps observée en silence, après avoir écouté avidement la conversation du prêtre et du médecin , mademoiselle, je ne sais quelles paroles trouver pour vous exprimer la joie que je ressens à cette heure. Je vous vois enfin chez vous; je vous retrouve sous ces vieux arbres, où je vous ai connue enfant. Désormais vous êtes libre , vous êtes délivrée des oppressions étrangères. Ces tours s'écroulent maintenant,... mais elles sont encore votre meilleur, votre plus doux abri. J'aime à vous entendre éveiller les échos du passé... Ah ! Dieu a été bon de permettre que je puisse contribuer un peu à vous ramener à Mauguet. .. Jamais, jamais, je n'ai été heureux comme aujourd'hui...

La nuit tombait. Cependant le médecin et le curé purent voir briller un éclair dans les yeux de Jeanne, quand elle se tourna vers Louis Thonnerel,

— Merci, dit-elle d'une voix émue, merci! Vous avez un bon et brave cœur, Louis !

— Oui, reprit le docteur, c'est bien à notre jeune ami que nous devons tous de nous trouver réunis sur cette terrasse; car, en vérité, les procédures étaient si embrouillées , les dettes tellement grossies, et vos reprises légales si minimes, que, sans son dévouement et sa rare intelligence, vos droits eussent été méconnus ou réduits h des proportions dérisoires.

— Grâce à Louis, dit l'abbé Aiibert , vous avez reconquis, non pas la fortune, mais la paix et la liberté. Ne vous semble-t-il pas que vous revenez d'exil? Quelle vie isolée vous avez dû mener ch'ez ces républicains, adorateurs de la déesse Raison, vous, fidèle royaliste et pieuse catholique !

— Il y a eu des jours cruels, mon ami, mais je mè renfermais en moi-même. Je vivais dans le monde présent, comme une spectatrice désintéressée; et puis, quand mon élève accompagnait son père dans les bals ou les assemblées, je pouvais rester seule. Alors, mon imagination retournait en arrière... Je revoyais le couvent de Beaulieu, ma cellule , mes compagnes,.... puis Mauguet et ses profonds étangs qui reflètent le ciel... Mauguet vivant, animé, plein de parents et d'amis... le Mauguet d'autrefois, que nous avons connu ensemble...

— A pareille époque et à pareille heure, les cours du château étaient moins silencieuses, dit le docteur Margerie en regardant les feuilles jaunes que le vent d'automne avait secouées sur les étangs à la surface ridée par une brise déjà piquante, et le ciel rouge à l'horizon, çà et là moucheté dé nuages pourpres et gris de fer. Votre oncle, le chevalier, revenait de la chasse avec votre frère : j'entends encore les aboiements des chiens et le cor du piqueur; je vois les apprêts du souper que surveillaient votre mère et la jeune vicomtesse. 11 me semble que c'était hier, et que nous allons nous réunir en cercle autour du foyer.

puis déployer la table de jeu, tandis que vos mains courent sur le piano-forte ou agitent les aiguilles d'un tricot à jours. Mais, pardon!... je m'égare à travers le passé, et j'ai tort... car, depuis ce temps, la mort a fauché bien des têtes aimées... Votre mère, votre oncle, votre jeune belle-sœur, notre bon vieux curé... et votre frère est encore en exil.

— Ne craignez pas d'évoquer les souvenirs, cher docteur ; cela fait du bien au cœur de revoir ces temps heureux et paisibles après tant de déchirements. Prions pour les morts, et recommandons h Dieu leurs âmes chéries. Mais songeons aussi aux vivants qui prendront leur place. Mon frère a un fils que je ne connais pas encore, et tous deux vont revenir. Mauguet retrouvera ses châtelains. Aujourd'hui, vous et moi, notre jeune pasteur, à cette heure notre plus vieil ami, Louis Thonnerel, auquel son dévouement a ftiit pour toujours une place à noire foyer, nous allons réveiller les échos de la grande salle, secouer les tapisseries poudreuses, nettoyer les vieux portraits des aïeux, et reprendre notre simple et bonne vie.

— Oui, Mauguet retrouvera ses beaux jours, s'écria Louis d'une voix vibrante et sonore qui fit tressaillir Jeanne et ses hôtes, comme si l'affirmation du jeune avocat eût été un présage d'avenir. Oui, ajouta-t-il, ses murailles écroulées se relèveront, ses tours imprimeront encore sur le ciel le profil de leurs girouettes neuves... on entendra la chasse aux chiens courants

rentrer dans les cours...

— Nous serons pauvres, mon cher Louis, interrompit Jeanne avec un accent doux et. mélancolique. Les jours de fêtes, s'ils reviennent, sont encore loin de nous. Nos neveux seront peut-être des irrands seigneurs... mais nous, tristes arbres ébranchés par l'orage, déracinés par les torrents, toute notre énergie s'usera à nous maintenir debout. Les vicomtes de Mauguet ne sont plus aujourd'hui que d'humbles propriétaires campagnards. Il faut peu à peu s'identifier avec la nouvelle organisation sociale, reboiser ses domaines, remettre ses terres en valeur, reconstruire ses tours qui penchent et ses granges dévastées... Il faut vivre surtout, avant toute chose, et vivre honorablement avec ce que la révolution nous rend. J'ai déjà vu des cultivateurs qui me proposent de prendre à bail Mauguet et les trois domaines ' qui l'accompagnent. Savez-vous combien ils m'otïient de ferme? Dix-huit cents francs par an, mon ami!

— Mais c'est la misère ! s'écria vivement M. Margerie; n'acceptez jamais de pareilles conditions, chère mademoiselle, vous ruineriez votre famille!

— Que faire pourtant?... Vous savez docteur combien l'argent est rare, et combien mes terres sont en mauvais état... D'ailleurs, si les deux fermiers que j'ai vus s'arrêtent à ce prix, vous devez bien pen-

i. Eli Limousin, on appelle une métairie un domaine. Ainsi, telle propriété se compose de quatre ou cinq domaines commQ de quatre ou cinq métairies.

ser que les autres ne monteront guère au-dessus.

— Oui, que faire?... reprit l'abbé Aubert.

— Tout, excepté cela.

— Sans doute, si notre amie était une femme d'expérience au lieu d'être une jeune fille, si elle entendait l'agriculture, ou si le vicomte, en revenant à Mauguet. voulait entreprendre la restauration de sa fortune, il vaudrait mieux essayer de faire valoir Mauguet, et d'améliorer la propriété par un sage gouvernement, que de le mettre en ferme. Mais que peut mademoiselle Jeanne maintenant? Et que pourra le vicomte à son retour? Il sera plus accoutumé àconmander un bataillon qu'à diriger un défrichement. D'ailleurs, la vie d'agriculteur est une vie à part, et qu'il faut avoir menée dés les premières années de la jeunesse.

— Jamais Raoul de Mauguet ne fera et surtout n'achèvera une pareille entreprise, cela est sûr, dit vivement le docteur. Le vicomte était, à vingt-six ans, un brave et hardi gentilhomme, chassant à merveille le loup et le renard, maniant bien l'épée, spirituel, instruit, tout à fait digne de faire un charmant capitaine. Aujourd'hui le vicomte Raoul a quarante-deu^ ans; il a été battu par toutes les tempêtes politiques, sans avoir pu comme nous juger de près les homme et les choses; au contraire, éloigné du théâtre de 1;. lutte, attaché à la suite des princes, il a dû conservai ses goûts et ses opinions immuables. Tous les genti hommes émigrés n'en sont-ils pas là?

— - Kh bien, cher docteur, reprit l'abbé, c'est juste-

ment pour cela qu'il faut se soumettre aux circonstances, puisqu'on ne peut les diriger. Certainement il est dur d'affermer Mauguet pour dix-huit cents francs, mais...

— C'est impossible, voilà tout!

— Une seule personne est capable de relever la fortune de sa maison à force de dévouement et d'énergie, s'écria le jeune avocat avec enthousiasme ; c'est, la noble fille qui, rejetée du cloître par la Révolution, lancée dans le monde et dans la vie, seule, sans appui, sans patrimoine, mais avec un brevet de proscription, a osé affronter et le travail et la misère ! C'est la novice aux voiles blancs, la patricienne à l'écusson séculaire qui a su, pour gagner dignement son pain, se faire l'institutrice de la fille d'un conventionnel sans renier sa foi, sans pactiser un seul instant avec la Révolution, accomplissant maternellement ses devoirs envers son élève et restant, au milieu de ce monde impie et régicide, comme Daniel au milieu des lions...

— Oh! mon cher Louis, votre esprit poétise en moi les actions les plus simples... J'ai fait ce que j'ai pu... j'ai essayé de le faire honorablement. A ma place vous eussiez agi de même... Ne me drapez pag en héroïne... ne me placez pas trop haut...

— Trop haut-!... Jamais, dit le jeune homme d'une voix émue et entrecoupée; jamais, jamais trop haut!... Mon cher abbé, vous souvenez-vous de ce que votre oncle disait de mademoiselle de Mauguet, alors qu'elle était enfant ?

— Il disait, sans doute, qu'elle serait une digne et sainte religieuse...

— Il disait, en la voyant déjà sérieuse et recueillie au récit des grandes choses, en écoutant les cris de son cœur, alors qu'on lui parlait des nobles actions de ses pères, en observant le courage viril qu'elle déployait dans ses souffrances enfantines, son calme en présence du danger, son ardeur à l'étude et toutes ses aspirations passionnées vers les beaux dévouements, il disait : Si mademoiselle Jeanne était un homme, elle aurait l'héroïsme du chevalier d'Assas; femme, elle pourra être mère comme Cornélie, ou abbesse comme Angélique Ârnauld !

Un éclat de rire bien franc répondit au jeune avocat.

— Mon cher Louis, devenez-vous fou? s'écria-t-elle. Je n'ai pas souvenir que notre bon curé se soit tant occupé de mes aptitudes,, . votre jeune imagination aura rêvé toutes ces grandeurs. Et voyez, avec tant de facuhés sublimes, voici que je ne suis seulement pas capable de faire valoir mes trois domaines!... Mais rentrons, messieurs ; on ne tardera pas à servir le souper. D'ailleurs, la nuit est tout à fait tombée, et il fait frais. Docteur, voulez-vous me donner le bras ?

M. Margerie, qui depuis un moment réfléchissait profondément en s'appuyantà la balustrade de la terrasse, releva vivement la tête et tendit le bras à Jeanne. Tous deux remontèrent en silence vers le château, Louis Thonnerel marcha près d'eux et le curé les suivit.

M JEANNE DE MAUGUET.

Tandis qu'ils montaient, Louis, continuant sa rêverie, murmurait à demi-vôix :

— Oui... il disait tout cela. Et, quand à d'autres heures il la voyait si bienfaisante aux pauvres gens, si attentive près de sa mère déjà souflfrante du mal qui devait l'emporter, si active aux soins du ménage, si adroite aux ouvrages de femme, il disait encore : Ce sera une bonne créature qui fera l'honneur et la gloire de sa maison !

— Ainsi soit-il î dit-elle en s'élançant d'un bond dans la grande salle du château qui ouvrait par une porte vitrée sur la terrasse. Ah ! mes amis, qu'il y alonglemps que ce salon poudreux n'a vu la lumière des lampes !

C'était une haute et vaste pièce occupant toute la largeur du château, et dont les murs étaient entièrement recouverts de boiseries peinles en gris. Des portraits de dirtérentes dimensions, suspendus aux larges panneaux, représentaient les principaux vicomtes de Mauguet et quelques-uns de leurs alliés. Les meubles en chcne,.aux formes contournées, étaient recouverts de tapisseries ù sujets, exécutées par les châtelaines. Des rideaux de vieux perse avaient été posés aux portes vitrées qui se faisaient vis-à-vis, et ouvraient sur les deux façades du château. La vaste cheminée, revêtue de boiseries comme le reste de la salle, supportait une énorme pendule incrustée d'écaillé et de cuivre , et deux potiches ventrues de faïence limousine. Des écrans de soie peinte ou de tapisserie

s'arrang:eaient en faisceaux de chaque côté. Une table de trictrac en marqueterie, un clavecin, une travailleuse en bois de rose et deux consoles garnissaient les parois des murs.

Au milieu de ce salon s'étendait une grande table oblonguo. Une lampe de cuivre, surmontée de son abat-jour, occupait le milieu de. cette table. Çà et là, . tout autour, des journaux et des livres étaient dispersés. C'éîait le Journal des Débats, le Mercure, Delphine, par madame de Staël, et le Génie du christianisme, qui venaient de paraître.

— Comme cette bonne Myoïi a bien arrangé tout cela! s'écria mademoiselle de iMauguct en voyant l'aspect déjà vivant de cette vieille salle que, depuis la veille, deux servantes avaient eu grand'peine à débarrasser de sa poussière et à regarnir de ses anciens meubles. Elle a retrouvé les rideaux dans les armoires, et les meubles dans les greniers; elle a apporté sur la table mes livres, mes journaux, mou ouvrage! Elle a allumé dans la cheminée un grand feu- de brandes qui renouvelle l'air, encore épais et humide ce matin! Mes amis, nous voilà chez nous, ajoutât-elle en s'asseyant dans une vaste bergère, au coin de la cheminée.

A peine entré, ral)]»é Aubert, qui aimait passionnément la musique, courut au clavecin; mais ce malheureux instrument était dans un pitoyable état. Louis Thonnerel traversa le salon, d'une extrémité à l'autre, pour reconnaître les portraits et les meubles.

Quant au docteur, il saisit deux ou trois poignées de brandcs et les lança dans le foyer.

— Illuminons les armes de Mauguet qui, depuis de longs hivers, avaient froid au fond de l'âtre, dit-il, en montrant la grande plaque de fonte qui occupait le centre du foyer, Brr les soirées sont

fraîches.

Une flamme large et claire s'échappa en pétillant de la cheminée et lécha les contours de l'écusson, rayé de gueules à la croix tréflée d'or : les chenets et le garde-cendres, en cuivre fraîchement fourbi, brillèrent au reflet de la flamme qui éclaira subitement le salon de lueurs éclatantes.

Les ajoncs lançaient en brûlant des nuées d'étincelles. La bruyère avait des flammes rouges qui surgissaient au milieu d'une fumée noire. Le genévrier jetait avec bruit ses graines enflammées, presque au milieu de la salle.

Tantôt les portraits, illuminés d'un rapide éclair, semblaient s'animer dans leurs cadres ; tantôt les silhouettes- des personnages et des meubles s'allongeaient et se raccourcissaient sur les murs, dessinant des formes bizarres. Les visages, éclairés aussi par des reflets intermittents, avaient des expressions d'une vivacité et d'upe mol)ilité singulières. On eût dit que les pensées les plus différentes passaient dans ces quatre têtes et s'y succédaient avec une rapidité fiévreuse.

Au reste, personne ne parlait. Chacun restait livré

à ses préoccupations intérieures en s'abandonnant à quelque occupation machinale. Le docteur continuait à jeter des bourrées dans la cheminée. Mademoiselle de Mauguet, les mains jointes sur ses genoux, regardait flamber le feu. L'abbé Aubert feuilletait le Génie du christianisme. Louis Thonnerel parcourait vaguement des yeux un article de Fontanes dans le Journal des Débats, tandis que ses rêves chevauchaient à travers .l'espace.

Bientôt le feu, sans cesse alimenté, répandit une chaleur réparatrice dans le salon. Mademoiselle de Mauguet rejeta sa pelisse sur le dossier de sa bergère et se leva, pour éviter la trop vive impression de la flamme.

Elle était grande, et sa taille avait une singulière élégance. Elle portait une robe de soie puce très-simple, et un fichu de tulle blanc croisé sur la poitrine, à la façon de Marie- Antoinette. Ses cheveux châtains et abondants étaient sans poudre et se massaient en boucles sur le front. Elle avait les sourcils noirs très-purement dessinés, ce qui est un signe de volonté et de commandement. Ses yeux bruns exprimaient l'intelligence et la bonté. Son nez, aux narines bien ouvertes, aux fins contours, était légèrement busqué. Sa bouche, un peu grande, montrait les plus belles dents du monde. Mais le trait le plus expressif de la physionomie de mademoiselle de Mauguet, c'étaient les lèvres. Ces lèvres, rouges et grassement modelées, avaient une indéfinissable expression de noblesse et de bonté.

Peut être, au premier aspect, n'eùL-on pas deviné toute la force de caractère et toute la grandeur d'âme de Jeanne de Mauguet. Mais en voyant sourire cette bouche si bienveillante et si bonne, en entendant cette voix douce et sonore en même temps, on ne pouvait douter des richesses de son cœur.

Elle comptait alors trente ans. C'était une femme dans toute la force de l'âge, et pourtant elle conservait une expression de candeur juvénile et charmante. Destinée dès l'enfance à la vie religieuse, et l'esprit naturellement porté vers les hautes aspirations, elle avait consacré à l'étude et à la réflexion les premières années de sa jeunesse. A seize ans, elle quitta Mauguet pour aller au couvent de Beaulieu d'Angoulême. Klle devait y terminer d'abord les études ébauchées près de sa mère, sous la direction du curé de Saint-Jouvent, puis faire profession et prendre le voile.

Le couvent de Beaulieu était célèbre dans l'Angoumois et les provinces limitrophes. Toutes les filles nobles y venaient faire leur éducation de trente lieues à la ronde. Aujourd'hui encore, les maisons d'éducation d'Angoulême reçoivent des pensionnaires du Bordelais et du Limousin. On y vient apprendre à parler un bon français, et perdre l'accent méridional.

En 93, le couvent fut dispersé. La supérieure périt, je crois, sur l'échafaud; f[uclques-unes des religieuses l'y suivirent , d'autres parvinrent à se cacher. Les pensionnaires rejoignirent leurs familles. Jeanne de

Mauguet était novice. Ello s'échappa avec une de ses compagnes, et trouva un asile dans une famille d'artisans.

Mais, depuis trois ans déjà, tous les hôtes de Mauguet avaient émigré. Partis d'abord pour quelques mois, pour quelques jours peut-être, ils s'apercevaient, au dek\ du Rhin, que le serment du Jeu de Paume n'était pas une simple révolte de parlement. Jeanne, qu'on avait laissée à Beaulieu, comme en un asile sûr et sacré, ignorait jusqu'au lieu de refuge de sa famille. Elle ne possédait, d'ailleurs, point de ressources pour-la rejoindre, quand même toutes les communications n'eussent pas été interrompues. Il fallut donc rester à Angoulême, et tâcher d'y vivre sans être à la charge de pauvres ouvriers.

Pendant près de deux années, la noble fille s'ingénia de mille façons pour gagner sa vie. Elle fut tour à tour couturière, brodeuse, copiste. Mais ces menus travaux étaient peu rétribués, et pouvaient manquer d'un jour à l'autre ; il fallait se faire une position moins précaire.

Vers le milieu de l'année suivante, elle apprit par hasard que le représentant envoyé en mission dans un département voisin était veuf, et avait une tille de douze ans qu'il cherchait à faire élever par une personne recommandable.

M. de Drives, le représentant dont il est question, n'était point un jacobin grossier comme quelques-uns de ses collègues. C'était un gentilhomme corrézien

que les passions républicaines avaient entraîné, mais qui savait reconnaître et respecter, au milieu des divergences politiques, le sentiment de la vraie grandeur.

Son nom n'était point inconnu à Jeanne. Elle se souvenait de l'avoir entendu prononcer, dans son enfance, par son père et par son oncle. Elle osa donc aller voir M. de Brives, et se proposer à lui pour devenir l'institutrice de sa fdle.

— Monsieur, lui dit-elle, nos opinions sont aujourd'hui bien différentes , nos routes s'écartent chaque jour davantage; cependant, nous avons un point de départ commun. Je ne ferai jamais de votre fdle une républicaine, mais j'en ferai une bonne et honnête femme, si Dieu veut m'y aider.

L'étrangeté de la proposition n'offensa pas M. de Brives. Il comprit la noblesse réelle de cette démarche et la grandeur de ce caractère qui ne s'abaissait point au mensonge.

Sans cesse appelé d'un point de la France à l'autre, obligé de prendre part à toutes les luttes politiques, il ne pouvait pas veiller sur l'éducation de sa fdle. Il lui fallait donc, d'abord et surtout , avoir près d'elle une personne respectable et sûre ; c'est pourquoi il accepta l'offre de Jeanne.

Mademoiselle de Mauguet était bien jeune encore, mais le malheur mûrit. Elle avait acquis pendant le temps qu'elle venait de passer dans le monde, en butte à la misère et aux persécutions , une rapide expérience des choses de la vie. En môme temps, elle

avait cruellement senti le vide autour d'elle. Depuis longtemps son cœur affectueux ne trouvait plus où se reposer. Elle prit pour Éléonore de Brives une tendresse presque maternelle, et sut admirablement conduire cette jeune intelligence dans les bonnes voies.

Elle resta sept ans près de son élève. M, de Brives les emmena avec lui dans ses voyages. C'est ainsi que Jeanne vit Paris [tendant les derniers jours de la terreur, puis sous le règne des thermidoriens et du Directoire.

Les événements et les hommes passèrent devant elle. Une multitude d'idées neuves se firent jour dans son esprit. Elle comprit le véritable sens des bouleversements politi(iues qui avaient changé la face de la France. Sans entamer un seul instant ses convictions et ses sympathies, les faits accomplis furent pour elle d'un haut enseignement.

Peu à peu les orages s'apaisaient, et tout rentrait dans l'ordre. La France respirait et demandait surtout à être gouvernée. Le Directoire tombait et Bonaparte devenait premier consul.

Vers cette époque , mademoiselle de Brives se maria. Jeanne qui voyait quelques biens retourner à leurs légitimes possesseurs , après des réclamations légales et puissamment appuyées , se souvint de ses droits d'héritière, non émigrée, sur une partie des terres de Mauguet.

Elle quitta Paris et la maison de son élève pour retourner à Limoges. De l'avis de M. de Brives, elle in-

troduisit une demande reconventionnelle de partage avec l'État. Au premier abord , son bon droit paraissait évident; d'après la loi républicaine même , sa causa semblait toute gagnée. Cependant, mille dilîicultés la compliquaient. Ainsi , la plupart des terres étaient vendues. De plus, la fortune des vicomtes de Mauguet était grevée de dettes considérables. En émigrant, le vicomte actuel^ frère aîné de Jeanne, avait encore augmenté les dettes en empruntant sur ses biens. Les droits de mademoiselle de Mauguet étaient donc devenus, en fait, presque illusoires.

Dès son arrivée à Limoges, elle reçut la visite de Louis Thonnerel. Comme nous l'avons dit, l'enfant de douze ans, qu'elle avait perdu de vue depuis son entrée au couvent de Beaulieu, ne tenait pas grande place dans ses souvenirs. Elle le reconnut à peine.

Louis, au contraire, éprouva une émotion inexprimable en la revoyant. Le cbangement de la jeune fille à la femme était moins grand que celui de l'enfant à l'homme. Pour lui, Jeanne semblait la même qu'autrefois. C'était celte même taille élancée et noble, ce môme sourire de bonté, ce même regard limpide et profond. Seulement, le malheur et le courage la plaçaient comme sur un piédestal. Elle avait grandi.

Dans la mémoire de l'écolier , l'image de mademoiselle de Mauguet resta comme une poétique vision. Mais, au lieu de s'cftacer avec les années, et de devenir indécise et vague en s'enfonçant dans le brouillard du passé, elle s'était avivée, tous les ans,

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de plus brillantes couleurs. Elle avait pris un corps, elle s'était faite vivante.

Louis ne trouva pas absolument en elle l'idéal de cette image. Cependant, étrange combinaison des mirages de l'imagination et des sympathies du cœur!... il la trouva cent fois plus belle, cent fois plus imposante qu'il ne l'avait rêvée.

Quant à lui, c'était un beau jeune homme, au visage noble et lier, à la taille élevée, au front intelligent. Les sourcils étaient un peu proéminents , selon le type limousin , et la tête élevée vers le sommet. Ses cheveux noirs, épais , bien plantés et taillés court, se tenaient presque droits sur son front. Ses lèvres, mobiles et frémissantes, semblaient faites pour les luttes de la parole.

Il venait mettre au service de mademoiselle de Mauguet son habileté de légiste et son dévouement d'ami. Jeanne accepta ses oHres, qu'elle senlit faites d'un cœur sincère et plein d'affection. Aussitôt, le jeune avocat se mit à l'œuvre avec ardeur. Il feuilleta les parchemins, H compulsa les titres et les textes. Un an après, le procès était gagné.

C'est alors que nous les voyons réunis au vieux château de Mauguet, dans ce grand salon où tous les souvenirs du passé semblent s'être donné rendez-vous. Tandis que Jeanne, en présence du nouvel avenir qui s'ouvre devant elle, sent s'éveiller toute son énergie, Louis s'enivre du bonheur d'être près d'elle, de vivre de sa vie, de se sentir aimé, au moins d'amitié, par cette femme si longtemps admirée de loin, si passionnément adorée depuis une année.

Le curé restait absorbé dans la lecture du Génie du christianisme. Tantôt ses sourcils se contractaient en présence d'une déduction qui ne lui paraissait pas logique ou d'un argument sans valeur ;■ tantôt ses yeux lançaient des éclairs. Son cœur battait de joie en voyant cette religion, foulée aux pieds par la Révolution, se relever grande et fière, et renaître de ses propres ruines.

A voir ces trois jeunes têtes, plongées chacune dans des méditations différentes, mais toutes illuminées du feu de l'intelligence, on sentait qu'il y avait là une force réelle, une puissance qui accomplirait de nobles choses

JEANNE DE MAUGUET. S5

dans le cercle restreint où elle était appelée à s'exercer.

Le docteur Margerie allait et venait en tous sens, jetant à chaque instant au feu de nouvelles poignées de fagots, et avivant la flamme des tisons de toute la force des pincettes. Pourtant, depuis longtemps déjà, la température du salon était excellente. Mais ceux qui connaissaient le caractère inquiet et actif du docteur auraient compris, à ce manège, qu'il s'en prenait au feu de ses préoccupations intérieures. Évidemment il cherchait la solution de quelque problème ou s'eflbrçait de combiner quelque plan dillicile.

De ~temps en temps il quittait le foyer et allait se planter devant l'un des portraits accrochés à la muraille, comme s'il eût consulté, sur l'objet de ses pensées, ce muet spectateur. Puis, il revenait à la table et froissait les journaux avec une expression d'impatience. Sans doute, il allait se décider à rompre le silence, quand la porte du salon s'ouvrit.

Une grosse servante, carrée par le faîte et par la base, la tête solidement campée sur les épaules et coitïee d'un bonnet rond garni de longs tuyaux empesés, qui ressemblait à une couronne de créneaux, apparut sur le seuil.

— Mademoiselle est servie, dit-elle d'un ton majestueux qui allait à son air important.

Le curé ferma son livre, Jeanne marcha vers la porte, le docteur lui présenta le bras, et Louis les suivit.

Une soupe aux choux fumante, des boudins grillés,

des galettes de blé noir au beurre, un pâté de gibier froid et des châtaignes nouvelles décoraient la table de chêne que les servantes avaient disposée de leur mieux.

Mademoiselle de Mauguet trouva un grand fauteuil de cuir aux bras tors à sa place, et, tout autour de la table, des chaises de paille. Elle voulut faire les honneurs du fauteuil au curé qui refusa.

La servante au bonnet crénelé approuva ce refus par un geste et s'écria :

— C'était le fauteuil de votre père, mademoiselle, et il vous appartient de droit, jusqu'à ce que M. le vicomle soit revenu d'exil.

Jeanne sourit et s'assit de bonne grâce.

— Comme tu as retrouvé et réparé notre pauvre mobilier, ma bonne M von, dit-elle en servant le potage. En vérité, on jurerait que depuis quinze ans le château s'est consarvé comme celui de la Belle au bois dormant ! Je revois toutes choses à leur même place. Les meubles semblent à peine avoir été dérangés. Cependant, le temps n'a guère respecté nos vitres et nos murailles, étales patriotes du voisinage ont dû visiter nos greniers comme nos caves et nos bois...

— Mademoiselle sait bien que je n'étais pas loin, et, du moulin, je venais souvent ici entretenir les choses le mieux que je pouvais. J'avais barricadé les^reniers et caché le linge. Mademoiselle devait être certaine que, du moment oli je restais aux environs, son bien

serait défendu convenablement, reprit Myon avec dignité.

— J'étais bien sûre de l'intention, ma l)onne Myon ; mais votre seule volonté n'aurait pas safti pour arrêter les malfaiteurs, si le château avait été sérieusement attac(ué.

— Oh ! oh ! fit la servante en hochant la tète, on no me méprise pas si fort dans le pays! On sait que je suis bien avec les charmeurs et les remégeuses, .et si je voulais du mal à quelqu'un... pas vrai, Nicou?

Nicou, en français Nicole, était une grande fille dégingandée et mal bâtie, qui se tenait sur le seuil de la salle, et dont l'aspect contrastait absolument avec celui de Myon. Elle portait le jupon court en droguet, le tablier de cotonnade, le fichu à Qeurs et la coiffe à grandes ailes que les paysannes appellent un hnrbkhè. Son visage plat, irrégulier, couvert de taches de rousseur, ses yeux ronds et inquiets avaient l'expression de la crainte et de l'idiotisme.

A l'interpellition de Myon, elle jeta un regard de côté, baissa la tête et répondit en frémissant :

— Ah ! c'est bien sûr !

Myon, ou Marie, posa ses poings sur ses hanches avec un air de satisfaction et de puissance calme qui pouvait se traduire ainsi :

— Vous voyez, mademoiselle, que mon autorité est bien établie, que je règne aux environs, que j'ai un ascendant reconnu sur Nicou et, en général, sur toute la maison.

— Mais, demanda le jeune avocat en regardant le docteur Margerie, est-ce que les patriotes de Nieulle, Saint-Jouvent, Conore et autres lieux, étaient de bien fougueux démolisseurs?

Le docteur continuait à être absorbé dans des réflexions profondes. Il ne prit pas la question pour lui et garda le silence.

— Pas précisément, si vous voulez, monsieur, dit Myon, qui se vit avec joie, pour le moment, le seul orateur en état de répondre, et sans cet infâme Maillot, ce brigand, cet assassin, ce damné!...

— Chut! Myon, interrompit avec autorité l'abbé Aubert. Si Maillot a péché, c'est à Dieu de le juger, et non point à vous.

— D'ailleurs, les lois républicaines le protègent, ma bonne Myon; elles en ont fait un magistrat... il est votre maire et...

— Alors, si mademoiselle elle-même trouve que Maillot a bien fait de faire déclarer le propre château de ses pères un bien national, si elle trouve qu'il est le légitime propriétaire des quatre domaines dont il l'a spoliée, volée...

— Myon, Myon, encore une fois, silence! Ne comprcndrcz-vous pas qu'il pourrait être pour notre famille un ennemi d'autant plus dangereux que sa conscience doit lui faire plus de reproches? Mais, malheureuse! il pourrait à cette heure vous faire mettre en prison, et moi je ne pourrais pas vous en tirer.

— Me faire mettre en prison ! moi ! Myon Miroux !

Oh! non! mademoiselle. Monsieur Maillot, comme disent ceux qui veulent avoir ses grâces, n'est pas encore assez puissant pour ça... C'est des idées de Paris que vous avez là.

— Assez là-dessus, Myon, nous avons à parler d'autre chose avec ces messieurs.

— Nicou! reprit la redoutable Myon sans tenir compte de la défense de sa maîtresse, Nicou !

La paysanne, qui tenait la tête baissée, la releva par un mouvement machinal et fixa ses yeux ronds sur son interlocutrice.

— Nicou, penses-tu que le maire de Saint-Jouvent, Monsieur Maillot, comme on dit à présent, oserait bien me faire mettre en prison, moi?

— Ça n'est pas possible ! répondit Nicou avec l'accent d'une conviction si solide que mademoiselle de Mauguet ne put retenir un sourire.

Rien au monde ne donnerait une idée de l'expression de respect craintif et d'obéissance aveugle qui se peignait sur les traits de Nicou à la voix de Myon. Les séides du Vieux de la Montagne ne devaient point être soumis à une fascination si grande.

— Allez souper à votre tour, mes bonnes filles, dit Jeanne, quand les plats chauds furent enlevés et qu'il ne resta plus sur la table que les châtaignes et quelques fruits secs.

Myon sortit d'un pas solennel et à reculons; Nicou suivit en emportant de la vaisselle et en faisant claquer ses sabots.

Quand la porte fut refermée, mademoiselle de Mauguet se mit à éclater de rire,

— Bon Dieu! mon cher monsieur Margerie, quelle suprême importance a donc acquis Myon pendant notre absence? s'écria-t-elle. Ne dirait on pas qu'elle est aussi redoutable qu'un membre du conseil des Dix?

Mais le docteur, qui n'avait semblé prêter aucune attention aux scènes précédentes, et qui mangeait des châtaignes avec acharnement, comme, un moment auparavant, il jetait des bourrées dans la cheminée du salon, ne sortit point encore de sa rêverie.

— Décidément notre voisin est trop loin de nous dit Louis Thonnerel, en le tirant par la manche de son habit.

— Hein? fit le docteur, comme éveillé en sursaut... Oui , vous avez raison , c'est le meilleur parti à prendre...

— Quoi? s'écrièrent d'une seule voix le curé, Jeanne et Louis.

— C'est un singulier effet des révolutions, reprit le docteur, de doimer à la jeunesse le vrai sens pratique des choses. Qui se fût avisé, autrefois, de prendre l'avis d'un jeune homme, d'un avocat arrivant de Paris, pour tirer parti d'un bien?... Aujourd'hui...

— Mais, docteur, interrompit Jeanne, sérieusement consternée de cette étrange rentrée, mais docteur, nous parlions de nos servantes...

— II faut décidément refuser d'affermer Mauguet à ces prix dérisoires. Il fout trouver et prendre de bons métayers et s'associer avec eux pour améliorer vos domaines. II faut vous faire fermière de votre bien, enfin, ma chère mademoiselle, et vous y donner tout entière. Sans cela, vous, votre frère et son fils, toute votre famille enfin, vous resterez dans une triste misère et dans une misère sans fin.

— Excellent docteur! Vous pensiez à mes affaires, à ma fortune en péril, et aux moyens de sauvetage, tandis que nous rêvions au passé ou que nous nous amusions du babil de Myon!

— Ah ! c'est vrai. Je n'ai pas entendu tout cela. Je suis toujours distrait comme autrefois, vous savez? Plus qu'autrefois même.

^- Mais vous pensez à vos amis ou à leur bonheur, et, pendant qu'ils accrochent leur attention à mille détails futiles, vous suivez un raisonnement ou une délibération intérieure... Au bout d'une heure, vous avez pesé le pour et le contre de toutes choses et résolu le problème; les autres ont oublié môme leur point de départ, pour aborder vingt sujets ou tourner à tous les vents de la conversation, comme de vraies girouettes. Voilà ce que vous appelez être distrait!... Nous autres nous ne sommes point distraits. Oh ! non ! '

— Vous êtes bonne, dit M. Margerie avec un regard heureux. Vous arrangez toujours bien les choses. Au fait, voici ce que j'ai pensé : vos trois domaines

rapportent peu en ce moment : d'abord parce qu'ils sont mal cultivés, ensuite parce qu'ils contiennent beaucoup de landes; mais ils sont vastes. Défrichés ou mis en valeur, qui sait ce qu'ils pourraient devenir? Les bâtiments d'exploitation ne vous manquent point non plus; seulement ils sont délabrés. Vous avez un moulin, des granges, plusieurs logements de colons. Tout cela est en mauvais état, c'est vrai, mais peut être réparé. Si vous aviez une dizaine de mille francs à mettre en réparations, Mauguet changerait entièrement de face et on en offrirait plus de dix-huit cents francs de ferme.

— Oui, njais, docteur, je n'ai pas dix mille francs et ne saurais où les trouver.

— Peut-être... Des fermiers, en prenant aujourd'hui Mauguet à bail, tel qu'il est, ne peuvent guère en donner plus de dix-huit cents francs à deux mille francs. Je conçois cela. 11 faut qu'ils vivent sur le bien, eux, leur famille et leurs gens. Or, la moitié des terres est en friche ; les métayers actuels, qui sont les mêmes que jadis, ont tiré ce qu'ils ont pu d'un sol dont la propriété était incertaine et discutée. Ils savaient que leur domaine pouvait être vendu d'un moment à Tautre, et que le nouveau propriétaire aurait le droit de les chasser. De plus, comme usufruitiers de biens nationaux, les percepteurs d'impôts les rançonnaient. Ils n'avaient aucun intérêt à améliorer la propriété; au contraire. C'est pourquoi ils n'ont ni réparé leurs murailles, ni ensemencé les terres ingrates, ni entre-

tenu les prairies trop éloignées de l'habitation. Aujourd'hui les métairies ne rendent plus guère que de quoi nourrir les colons et le bétail.

— Alors, selon vous, docteur, Mauguet ne vaut que deux mille francs de ferme ?

— Oui, actuellement. Mais si les terres sont remises en valeur, il en vaudra rapidement le double. Seulement, un fermier force de récolter et de jouir ne peut entreprendre des réparations et des travaux qui dureraient plusieurs années et nécessiteraient des dépenses considérables. Il s'arrangera pour faire rapporter à ses terres le plus qu'il pourra, sans bourse délier. Vous pensez bien qu'avec un bail de neuf ans un fermier ne songera point à planter des arbres, à diriger des eaux et à défricher des landes. 11 ne s'occupera avec ardeur que de la récolte des céréales. Or, en Limousin, et à Mauguet surtout, les principales richesses des propriétés consistent en prairies et en bois : le fermage ne sera donc jamais favorable au développement des fortunes territoriales...

— Mais, mon excellent ami, vous êtes un agriculteur, vous; en théorie au moins. Vous savez le fort et le faible de toutes les méthodes de culture ; vous êtes capable d'apprécier la qualité d'un terrain et la valeur d'un bois. Moi, que ferai-je, en présence de mes deux cents hectares de terre dont les trois quarts sont en landes, châtaigneraies, halliers, pâturaux, taillis, etc. ?

— Eh bien ! vous vous ferez agriculteur, comme le

disait tout à l'heure notre jeune ami ; vous relèverez votre maison et reconstituerez sa fortune... Au moins voilà ce que vous pouvez faire avec du courage et de la patience, chère mademoiselle.

— Est-ce vrai, docteur IMargerie? Êtes- vous sûr de ce que vous dites-là? demanda Jeanne d'une voix vibrante et fortement émue.

— Oui, j^en suis certain, répondit M. Margerie avec conviction. Toute la soirée j'ai réfléchi à ce parti. Il est grand, noble, digne de vous.

— Après tout, pourquoi la science rurale ne s'étudierait-elle pas comme une autre et serait-elle plus inaccessible ou plus méprisée? ajoula Louis Thonnerel. Pourquoi ne deviendrait-on pas fermier comme on devient helléniste ou mathématicien, si l'on juge la science agricole digne d'autant d'attention et d'étude que la langue de Périclès ou les formules d'Euclide?

— Vous avez trop de volonté et de persévérance pour ne pas réussir, reprit M. Margerie. Dans vingt ou vingt-cinq ans, vous pouvez ainsi avoir refait la fortune de votre maison. Et puis, vous aimerez bientôt vos travaux, vos terres ensemencées, votre ouvrage enfui, vous verrez! Pour mon compte, je sais que je me passionnerais pour une œuvre semblable !

— C'est une grave résolution à prendre, dit l'abbé Aubert. Pour essaver de refaire une fortune territoriale avec les débris que la révolution rend à' mademoiselle de Mauguet, il faut une longue patience et

beaucoup de dévouement. Ces fortunes-là ne se font pas en dix ans, comme celle des traitants et des fournisseurs. Si mademoiselle Jeanne veut entreprendre de refaire la fortune de sa maison, il faut qu'elle s'y donne tout entière, qu'elle y consacre toute sa vie...

. — Oli ! mais, interrompit vivement Louis, ce sera au vicomte à continuer l'œuvre de sa sœur, quand il sera de retour; une fois le domaine en état et la marche donnée...

— Le vicomte est incapable de s'occuper de son bien, même en j^rand seigneur; comment s'en occuperait-il en simple fermier? Non. Au point de vue de ses intérêts, le vicomte Raoul aurait besoin d'être mis en tutelle. Vous avez raison, mon cher abbé : si mademoiselle de Mauguet se mettait à fiire de l'agriculture, il faudrait qu'elle prît la résolution de s'y consacrer uniquement.

C'était au tour de Jeanne de rester rêveuse. Les yeux baissés vers son assiette, et le front pensif, elle jouait du bout de son couteau avec les reliefs du dessert.

Louis semblait préoccupé aussi de la tournure que prenait la conversation. Sans doute l'importance de l'entreprise l'effrayait. 11 promenait des regards troublés autour de la vieille salle à manger de Mauguet.

Cette salle à manger était d'une simplicité monacale. Des solives de chêne entre-croisées, que le temps avait brunies, formaient le plafond. Les murs

étaient blanchis à la chaux, du haut en bas. Mais pendant le long- abandon du manoir, la mousse et le salpêtre les avaient marbrés de taches grises et verdâtres. Deux hauts dressoirs de chêne, uni et noir comme celui des poutres, une armoire pareille, se rangeaient autour des murs. Sur les dressoirs on voyait, çà et là, quelques pots d'étain damasquinés et quelques plats de faïence à fleurs. La cheminée, au vaste maflteau, ouvrait un large foyer au-devant des convives. Elle était en pierre et peinte en blanc comme les murailles. Au-dessus du manteau, des bois de cerfs, cloués symétriquement , soutenaient de vieilles armes de chasse rouillées; et, plus haut que les armes, au sommet du cône qui terminait l'auvent de la cheminée, un Christ d'ivoire sur une croix d'ébène semblait présider comme un vieil ami aux repas de la famille.

On reconnaissait bien là l'intérieur austère de cette vieille noblesse de province qui n'avait jamais quitté son castel pour aller chercher fortune à la cour; qui ne savait rien du luxe de Versailles , mais qui ne croyait point encore, lorsque 93 vint l'éveiller en sursaut, que les gentilshommes français pussent courber l'échiné devant les financiers et les favorites ; cette noblesse dont on ne parlait pas sur les gazettes enfin, mais dont les parchemins authentiques auraient facilement fourni les preuves de 1399, s'il s'était agi de monter dans les carrosses du roi.

Après quelques instants d'un silence gros de pcn-

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sées tumultueuses, qui s'étaient succédé rapides et vives comme une suite de mirages aux brillantes couleurs et aux scènes changeantes, Jeanne releva la tête et regarda le docteur Margerie en face.

— Ainsi, dit-elle, vous croyez, mon ami, qu'avec le temps, et en y donnant tous ses soins, on pourrait refaire une propriété de quelque valeur avec les trois domaines que l'État m'a rendus? Vous croyez que la maison de Mauguet pourrait, peu à peu, sortir de ses ruines et reconquérir une modeste fortune, rien que par les efforts persévérants d'un de ses membres, et sans attendre le retour et les grâces du roi de France,

— Sans doute, reprit M, Margerie, dont les petits yeux brillaient sous ses épais sourcils, et dont toute l'intelligente physionomie s'animait. Oui, j'en suis sûr. Savez-vous que vos trois métairies occupent, après tout, une des meilleures positions de la province? Car, vraiment, il faut que ce Maillot ait été stupide, pour ne pas les préférer aux autres, quand il s'est mis à acheter vos terres sous le titre de propriété nationale. Mais tous ces paysans, enrichis et avides, sont aveuglés par l'amour du lucre immédiat et de l'argent sec et liquide, comme ils disent. Il n'a songé qu'à la fertilité du sol le plus cultivé , au nombre des bestiaux attachés au domaine, à l'étendue des prairies toutes faites, au bon état des bâtiments d'exploitation, et il a oublié, l'imprudent! qu'il laissait, dans les trois métairies abandonnées, les sources

des deux cours d'eau qui arrosent ses prés, et un moulin, en ruine, il est vrai, mais qui peut facilement être réparé, et qui moudra le blé de trois villages et de cinq ou six hameaux ; car les habitants delNieulIe, Saint-Jouvent, Périllac, etc., n'iront point porter leur grain aux moulins de la Glayeule, à quatre lieues d'ici, quand le vôtre marchera. Le chemin vicinal passe à votre porte et au milieu de vos terres; vos halliers contiennent des carrières de pierres; vous avez un bois de chênes haute futaie forts beaux , des châtaigneraies magnifiques, des étangs qui peuvent déverser leurs eaux sur une immense étendue de prairies; et puis, presque toutes vos landes produisent de la fougère...

— Oui, mais la fougère est bonne pour chauffer les fours, ou pour faire des brûlis sur les terres en jachères.

— La fougère indique la qualité de la terre. Tous les terrains qui produisent de la fougère peuvent produire le froment. Ainsi , la plupart de vos landes défrichées seront propres à la culture des céréales; et si, sur les cent trente hectares incultes que vous avez, les deux tiers étaient cultivés.... Mais je ne veux pas que l'envie que j'ai de vous voir riche me fasse envisager la position trop favorablement; demain, s'il fait beau, voulez-vous que nous hasardions une excursion sur les terres de Mauguet? Nous ferons une reconnaissance ; nous verrons ce (|uil a d'actuellement possible, et vous prciidroz votre décision.

J K A N N K U K M A X: G U K 1'. aO

— Volontiers. Cher et excellent docteur, tout ce que vous venez de dire me plonge dans des réflexions sans fin. Jamais, je l'avoue, dans mes rêves, qui toujours ont eu la même direction , je n'avais entrevu ce moyen simple et pratique d'être utile à ma famille. Mais... vous me connaissez, M. Margerie, et vous aussi, mon cher abbé ;... vous savez quelles aspirations font battre mon cœur... quelle ambition exalte mon courage... Ah! vous aviez raison tout à l'heure, Louis;... si j'étais née aux temps héroïques, j'eusse peut-être illustré ma maison!... Mais ne croyez pas, mes amis, que je sois poussée par l'orgueil personnel; non. Aujourd'hui que le dévouement d'une femme s'exerce dans l'ombre, et que le retentissement de ses plus belles actions ne doit {>as dépasser son foyer, je me sens prête à tous les sacrifices, à tous les travaux, à toutes les patiences, pour refaire un héritage au fils de mon frère...

— Bien ! mademoiselle , s'écria l'abbé Aubert. Vous êtes une noble fille, et une fille noble !

Mademoiselle de Mauguet se leva en le remerciant d'un regard. On récita les grâces, puis on reprit le chemin du salon.

Jeanne rayonnait. Elle semblait inspirée. Jamais, peut-être, elle n'avait été aussi belle qu'en ce moment. C'est que jamais, ou depuis bien longtemps au moins, elle ne s'était trouvée dans un milieu si sympathique. C'est que jamais elle n'avait trouvé l'occasion de crier si haut les vrais sentiments de son cœur.

Ni le docteur, ni Louis, ne songèrent à lui offrir le bras pour rentrer au salon. M. Margerie était retombé dans ses réflexions, et Louis devenait presque triste. Il semblait trouver dans l'enthousiasme de Jeanne comme le pressentiment d'un malheur.

Le silence régna pendant quelques instants. Mais l'abbé Aubert ne put s'empêcher de retourner au clavecin et de faire courir ses doigts sur les touches. II sortit un son si discordant, que tout le monde fut comme réveillé en sursaut.

— Allons, prenez un peu de patience, mon ami , s'écria Jeanne, avec un éclat de rire qui rappela Louis et le docteur au sentiment des choses présentes. Vous pouvez être sûr que les réparations de Mauguet commenceront par celles de votre clavecin!

— Avez-vous travaillé la musique pendant ces années d'épreuves? demanda l'abbé; moi, je me suis consolé dans mes plus cruelles douleurs avec un vieil orgue , oublié dans un couvent des faubourgs de Poitiers. Le couvent était désert et séparé par de vastes jardins des dernières maisons de la ville. J'y allais le soir en longeant, les bords du Clain. De peur d'attirer l'attention des passants, je me privais de lumière et je mettais toutes les sourdines. Moi seul je jouissais de mes concerts. J'ai passé quelquefois des nuits entières devant cet orgue. Tantôt je me jouais et je me chantais à moi-même, et du mieux, que je pouvais, des oratorios complets avec toutes leurs parties. Tantôt je répétais pendant des heures la même

antienne ; quelquefois c'étaient des airs de Lulli ou de Rameau, que nous avons chantés ensemble. Je revenais à deux ou trois heures du matin, m'orientant à travers les corridors noirs et suivant, dans les prés humides, les méandres du Clain sous l'ombre des grands saules. Quand il faisait clair de lune c'était une charmante promenade ; mais, par les nuits sombres, ce vieux couvent ruiné avait quelque chose de sinistre. Cependant j'y allais par tous les temps, et l'hiver comme 1 été. Souvent je me suis surpris au milieu de la nuit, et les pieds dans la neige, à l'entrée du faubourg. Je ne sentais pas le froid. La musique m'avait enlevé au delà de ce monde. Mon imagination habi- . tait des contrées aux vagues horizons, baignées de soleil et saturées de parfums. Était-ce un sommeil? élait-ce une ivresse? Je ne sais. Seulement les souffrances de mon âme étaient apaisées; les cordes douloureuses ne vibraient plus : j'oubliais la vie présente.

— Comme vous aimez la musique! s'écria Jeanne.

— Je l'aime trop, reprit l'abbé avec un accent de regret; un prêtre ne devrait pas tant attacher son cœur à des joies terrestres. Quelquefois j'essaye de vaincre ce goût passionné. Mais que voulez-vous? je prie mieux en chantant, et, quand je récite mes prières à voix basse, il me semble qu'elles montent moins vite jusqu'au ciel.

— Mais, mon cher curé, vous n'avez pas d'orgue à Saint-Jouvent, dit M. Murgerie j et malheureusement

lî .T K A X X E D E M .VU GUET.

la pauvreté de votre paroisse ne vous permet pas d'en espérer un avant de longues années.

— Je chanterai, j'apprendrai à chanter à mes enfants de chœur... et puis, si mademoiselle Jeanne veut bien faire restaurer son clavecin... ici... quelquefois... je jouerai avec elle.

Le jeune prêtre, ordinairement dun caractère ferme et énergique, devenait d'une timidité singulière dès (ju'il parlait musique. Sa parole si nette s'embarrassait, il devenait rouge et baissait les yeux. Il éprouvait comme le remords et la honte d'une passion coupable. Mademoiselle de Mauguet ne put s'empêcher de sourire en lui promettant de faire mettre le vieux clavecin dans le meilleur état possible.

— Quelles impressions m'ont laissées certains airs que vous chantiez autrefois ensemble! s'écria Louis Thonnerel, auquel la conversation venait de rappeler de radieux jours d'enfance, bien souvent évoqués depuis quinze ans. Je me souviens comme si c'était d'hier..;

Louis ferma les yeux et se passa la main sur le front.

— Votre mère est là, dit-il d'une voix saccadée, brève, interrompue par des silences rapides; je la vois, avec ses cheveux déjà blancs et ses yeux bleus et doux. Elle tisonne le feu, assise dans cette même bergère que vous occupez à cette heure. Le chevalier *et le vicomte jouent aux dames. Sylvain Aubert est au clavecin. Vous chantez un air (VArmldc que

JEANNE DE MAUGUET. i'^

j'écoute... que j'entends... Ah! comme je vivais alors!... Que de pensées tumultueuses dans ma tête! que d'émotions violentes dans mon cœur d'enfant!

— Mais vous aviez douze ans à peine !

— Oui... et pourtant j'ai senti à cette époque des émotions si vives qu'elles ont dominé toute mon existence. Nous oublions, d'ordinaire, en prenant des années, nos passions enfantines; mais si nous pouvions nous en souvenir, nous serions étonnés de leur développement et de leurs ravages. Il me semble, parfois, que l'homme dépense plus de forces dans sa première enfance que dans tout le reste de sa vie. Avez-vous songé au nombre d'opérations intellectuelles qu'il faut faire pour apprendre à lire? Moi, j'en suis eftVayé. Que de facultés mises en œuvre, qui se cherchent, se joignent,' s'accordent, se combinent et agissent avec une précision merveilleuse! A dix ans, je savais, comme presque tous les enfants de cet âge, lire, compter, écrire et déchiffrer la musique. J'avais appris tout cela. C'est-à-dire j'avais créé en moi des forces immenses en cinq années; juste le temps que nous mettons plus tard à nous bourrer la mémoire d'axiomes de droit et de textes barbares. S'il se présentait aujourd'hui pour mon esprit pareil travail à entreprendre, certainement je reculerais. Je sens que je n'aurais plus la puissance de l'accomplir... Et comme nos désirs sont vifs aussi pendant les années d'enfance! Comme nos antipathies sont franches et nos amitiés violentes!

Voyez quels tremblements, quelles agitations bouleversent un bambin de huit ou dix ans, si on lui refuse un objet envié, ou si on s'attaque à la personne qu'il aime entre toutes!... Vous parliez musique, n'est-ce pas? eh bien! quelques phrases des airs que vous chantiez alors m'exaltaient à me faire pleurer. 11 y a des motifs du Déserteur et du Devin de village auxquels j'ai attaché tant d'émotions qu'ils éveillent encore les fibres les plus intimes de mon cœur. Je puis dire, sans mensonge, que je n'ai jamais entendu de musique qui les valût pour moi. Cependant, à Paris, j'ai écouté les opéras de Grétry, de Gluck, de Lesueur, etc., mais les échos de mon cœur n'ont répété que ces romances et ces duos, chantés ici par vous deux... Et vous êtes là, aujourd'hui ! Et si le clavecin n'était pas brisé, vous pourriez les redire!... Où est le passé? Qu'est-ce que le présent?... Y a-t-il quinze années entre ces deux temps ? En vérité, ces années n'existent pas pour moi... Ce sont des ombres,... des fantômes qui ont traversé une nuit de sommeil!...

— On ne se méfie pas assez des enfants de douze ans, dit Jeanne en souriant. Allons, Louis! j'espère que vous passerez encore quelques bonnes heures dans ce salon et près de nous ! ajouta-t-elle en lui tendant la main.

Louis prit cette main, la serra longtemps et doucement ; ses yeux s'obscurcirent comme voilés paï des larmes : — Si vous le voulez bien, murmura-t-il d'une voix émue.

Jeanne ne répondit pas cette fois. Elle se sentit embarrassée. Mais le curé, qui rêvait toujours à sa musique, reprit :

— Que dit-on de la musique allemande, maintenant, à Paris? On ne s'occupe guère des opéras et des oratorios de Haendel et de Haydn, n'est-ce pas? Les Parisiens ne doivent pas aimer cela. Mais qu'est-ce donc que Mozart? Dans nos provinces arriérées, on connaît à peine son nom. Vous, mademoiselle, qui arrivez de Paris et qui avez vécu dans un monde intelligent, instruit, artiste, vous devez avoir entendu de sa musique. Est-ce bien beau?

— Mon cher abbé, vous allez me traiter de barbare, et vous aurez tort. Je ne connais pas la musique de Mozart. A peine en ai-je entendu quelques motifs, et je n'ai pas eu le temps de la juger. Voyez -vous, Paris, pendant ces dernières années, offrait à l'esprit de si singuliers spectacles que les beaux-arts ne l'occupaient guère. J'ai entendu des opéras de Lesueur, de Méhul, de Chérubini , mais comme en courant. Je regardais passer la révolution, et j'avais assez à faire.

— Je comprends cela ! s'écria le docteur Margerie ; pour mon compte, j'aurais fait comme vous. Au milieu du sang et des ruines, que d'idées ont été remuées, pendant ces huit années! Que d'horizons nouveaux se sont ouverts ! Que de personnalités remarquables ont surgi de la foule ! Vous avez vu Robespierre et Danton, Tallien et Barras; vous avez vu Bonaparte s'élever et grandir. Vous avez entendu

passer, h côté de vous, le peuple en furie, acclamant ' tour à tour le 9 thermidor, le 21 prairial, le 18 brumaire. Ce devait être beau et terrible.

— J'ai vécu double, mes amis, dit-elle. Aujourd'hui, docteur, je suis plus vieille que vous. C'est une étrange chose, en effet, qu'un peuple en révolution! A côté des grands événements, il y a les petites comédies. Près des statues colossales qui s'élèvent sur des ruines de granit, il y a les statuettes d'argile qui trébuchent sur la poussière. En regardant autour de soi seulement, et rien que la société qui s'agite dans un salon, on voit les mélanges les plus singuliers et les jeux plus intéressants. Je sais bien des choses. En révolution, comme il faut vivre vite, les artistes en palinodies prennent peu de ménagements ; aussi ai-je compris, jeune, ce qu'on ne sait d'ordinaire que tard. Mon esprit a mûri rapidement. J'ai perdu des illusions et des préjugés en gardant mes convictions : chose rare! En bien des points, vous trouverez peut-être que je n'agis point selon ce que vous auriez attendu de moi. C'est que les luttes politiques, vues de près, enseignent l'indulgence. Vous auriez ri, malgré votre colère contre les démagogues, en voyant les terroristes de la veille, thermidoriens le lendemain. Je sais de fougueux jacobins qui sont devenus les humbles valets de Bonaparte, et dont Bonaparte no voudra bientôt plus pour valets. Savez-vous, maintenant, quelle est la plus jolie prétention de ces messieurs les citoyens à bonnets rouges de 93 ? C'est d'être gen-

tilslionimes. Oui, vraiment! Dans les salons, ils s'a[)pliquent av^ec fureiu' à copier les façons de la bonne compagnie; lem' plus cher désir est d'être admis dans la société des ci-devant qui ont, pour un peu, goûté au brouet révolutionnaire. M. de Brives était un des représentants les plus entourés depuis quelques années. Pour mon compte, je recevais chez lui les adulations de tout un petit monde de regratticrs, enrichis à vendre les dépouilles de l'aristocratie , qui aspiraient à devenir aristocrates li leur tour. Jamais la noblesse n'a valu si cher qu'à présent. Il y a des fournisseurs qui payeraient des millions l'alliance d'une tille noble, fùt-elle laide et bossue. En vérité, ces gens et ces choses ne valent pas la haine. Ne confessent-ils pas leurs crimes, puisqu'ils nous adorent? Rions, monsieur le marquis, disais-je à M. de Brives, qui s'indignait de la lâcheté humaine, en regrettant au fond du cœur son castel en Périgord, son habit de chasse et ses illusions.

La conversation, mise par Jeanne et le docteur sur le terrain de la politique et de la nouvelle organisation sociale, continua longtemps. On effleura tous les sujets, on discuta toutes les idées en cours. Louis, qui avait aussi vu de près toutes les orgies révolutionnaires et touché à toutes les questions brûlantes du moment, sortit de ses rêves pour se mêler à la discussion et y jeter ses mots vifs, ses aperçus profonds, nouveaux, pittoresques ou railleurs.

A onze heures seulement, heure indue jadis au

château, mademoiselle de Mauguet donna le signal de la retraite. Ce soir-là, tout le monde couchait à Mauguet. Jeanne l'avait exigé. C'était une sorte de consécration d'hospitalité.

Ce vieux manoir qui depuis si longtemps semblait une tombe se ranimait tout à coup d'une extrémité à l'autre. Au milieu de la nuit, les fenêtres, percées çà et là dans les murs épais, s'illuminèrent et reflétèrent leurs feux dans les étangs noirs. Les chauvessouris, étonnées, sortirent de leurs trous et voletèrent en se heurtant aux vitres et aux volets. Quelques chouettes s'enfuirent en jetant un cri plaintif. Les portes rouillées se refermèrent dans les corridors, et chacun pria devant son alcôve avant de s'endormir.

Beau temps! beau pays! beau soleil! Sur les bruyères à fleurs roses s'étendent des toiles d'araignée couvertes de rosée, qui scintillent comme des rivières de diamants. Les champs de blé noir secouent leurs pétales blancs sur leurs feuilles rougies par les premières gelées blanches. Le soleil n'a pas encore bu la vapeur qui se condense en larges nuages audessus des vallées. Il fait un petit vent piquant qui fouette le visage et effeuille les arbres. Çà et là, les laboureurs apparaissent, au détour des champs, menant leurs bœufs rejoindre la charrue qui les attend, le soc profondément enterré dans un sillon commencé la veille. Quelques rares voyageurs s'échelonnent le long du chemin vicinal, chassant devant eux les bestiaux qu'ils mènent à la foire voisine. Il est six heures du matin.

Sur une hauteur couverte de landes, qui fait vis-àvis au château, madoiiioiselle de Mauguet, enveloppée de sa pelisse et la tête couverte d'un large capuchon, regarde ses propriétés en écoutant les explications du docteur Margerie. Louis l'honnerel est à

ôO JEANNE DE MAUGUET.

cùîé d'eux; le curé est reparti, déjà depuis une heure, pour Saint-Jouvent, où sonne le troisième coup de la messe.

— Le fait est, docteur, dit Jeanne en regardant un massif d'arbres qui bordait vers la gauche du château un chemin défoncé, le fait est que voici de beaux acacias I L'acacia pousse vite. Vous souvenez-vous, Louis , qu'ils étaient encore jeunes quand vous y grimpiez? Les voilà, maintenant, presque aussi gros que les chênes du bois de haute futaie.

— Savez-vous que vous devez vous estimer heureuse de retrouver ce bois-là aussi intact, s'écria le docteur. J'ai vu des paysans patriotes se chautïér avec des arbres dignes de faire des mâts de navire, et ils ont ici oublié des chênes centenaires et des pins du Nord gigantesques.

— Voyez un peu la fière mine de votre manoir, entre ces deux étangs et ce magnifique bois, reprit Louis. En vérité, d'un peu loin, les ravages disparaissent. Il ne reste plus que l'ensemble majestueux et pittoresque.

— • Oui, mais que de ruines cache cette apparence! Dans vos terres en friche, l'ajonc et la fougère ont pris leur libre essor. Il faudrait presque défricher à nouveau une partie des champs des colons, et, quant à la réserve, elle est devenue un vrai hallier.

— Tout cela reverra do meilleurs jours. D'îc[ à trois ou quatre ans, si vous le vouiez bien, mademoiselle Jeanne, les anciennes terres labourées vous auront

JEANNE DE MAUGUET. ôl

toutes rendu au moins une ivcolte. Les p^raup^es pourront, si l'on y met de l'activité, être réparées pentlant la belle saison prochaine. On devrait, dt'S à présent, se mettre aux travaux intérieurs du château, rétahhr les fenêtres et les portes... Au printemps, on s'occuperait de la toiture qui est à reprendre de tous côtés. En attendant, on peut protéger Ics endroits effondrés par des nattes de paille. Cet hiver, vous camperez encore dans une sorte de bivouac; mais, l'année prochaine, vous serez convenablement installée,

— Hélas! mon excellent ami, où voulez-vous, encore une fois, que je trouve de l'arguent pour toutes ces réparations? 11 en faudrait beaucoup. Je n'en ai pas , et on ne m'en prêtera guère. D'abord , vous savez que les capitaux sont rares : je payerais des intérêts énormes, je grèverais ma propriété, c'est-à-dire celle de mon frère et de son fils, d'une lourde hypothèque. Et qui sait quand nous pourrions rendîourser? Avec nos revenus, ce serait bien assez de payer l'intérêt. D'ailleurs, est-il sûr que je trouverais des })rêteurs?

— Aussi ne vous conseillé-je point d'emprunter, chère mademoiselle. Je sais dans quelle suite d'ennuis et de difficultés vous vous engageriez. Comme vous le comprenez fort bien, les charges seraient énormes, et d'autant plus lourdes que vous seriez forcée de les subir pendant plusieurs années. Payer des intérêts qui sont toujours les mêmes, en dépit des inondations, des grêles et des gelées, mais c'est la ruine

des cultivateurs! Won! Il faut tirer vos ressources de votre propriété même!

— Cela me paraît difficile, mon cher docteur, répondit Jeanne en souriant, et en jetant sur ses domaines dévastés un regard moitié triste et moitié railleur.

— Je sais que cela vous coûtera,... que Mauguet découronné de ses beaux arbres aura un aspect bien plus désolé encore... Mais il le faut, et... vous y viendrez.

— Que voulez-vous dire, docteur?

— Je veux dire que le bois d'acacia est un bois dur, excellent pour faire des chevilles de navire, et qu'à cette heure il se vendrait cher.

— Couper ces beaux arbres! jeter bas, pour les vendre, ces acacias magnifiques qui se massent le long du chemin de Saint-Jouvent? Y pensez-vous, monsieur Margerie? s'écria Louis avec véhémence. Mais, mademoiselle, vous êtes née sous leurs ombrages, vous avez fait vos premiers pas dans ce chemin ! \'otre père, votre mère, votre oncle, vos ancêtres, depuis des siècles, y ont marqué leur passage...

— Oui, dit M. Margerie; mais le bois de chêne...

— Les uns, reprit Louis, les uns l'ont parcouru cent fois à la suite de leur meute lancée dans les taillis; les autres ont veillé à son aménagement, à sa conservation. Combien de fois n'y ai-je point rencontré -votre oncle, un livre à la main ! Combien de fois ne vous y Hi-je j)as vue, assise à côté de votre belle-sœur, cou-

sant pour les petites filles du village, ou leur enseignant à lire! Et les acacias!... Ne vous souvenezvous pas comme leurs fleurs blanches tombaient en neige odorante au mois de juin, comme l'air s'embaumait de leur senteur? Je cueillais des grappes pour les mettre dans les vases du salon. Une fois même j'en enfilai des fleurs ; je vous en fls un collier et des bracelets... Oh! ne vous souvenez-vous pas? ne vous souvenez-vous plus de rien?...

. Jeanne ne répondit pas. Elle s'était assise sur le gazon, et, la tête appuyée sur sa main, elle regardait, en rêvant, son château aux murailles grises, aux toits couverts de mousse, et ce grand bois séculaire qui jetait ses feuilles au vent. Plus bas, vers la gauche, elle regarda aussi les acacias qui cachaient à demi le clocher de Saint-Jouvent. Chacun de ces arbres était pour elle un vieil ami, et les paroles de Louis ne trouvaient que trop d'écho dans son cœur. Mais, en même temps, son esprit juste et ferme appréciait le conseil du docteur Margerie. Elle savait qu'un avis de lui ne venait qu'après de longues réflexions. Évidemment, ces magnifiques arbres représentaient une grande valeur. Jusqu'alors, elle les avait admirés ; de ce moment, elle les évalua ; mais ce fut avec un serrement de cœur. Louis s'attrista de voir que Jeanne ne se révoltait pas, dès l'abord, contre la proposition du docteur. 11 s'éloigna de quelques pas, fronça les sourcils, et revint en face d'elle.

— Est-ce que vous donnerez l'ordre d'abattre ces

arbres? lui deinanda-t-il. Est-ce que vous aurez le courage crentendre, l'un après l'autre, tous les coups de hache qui les jetteront à terre?

— Docteur, demanda Jeanne sans répondre directement à la question de Louis, n'y a-t-il pas d'autre moyen ?

— Je ne vois que l'emprunt, si vous voulez vous engager dans cette voie ; mais elle est absurde et onéreuse. 11 faut prendre un grand parti et agir avec énergie, dit \L Margerie d'un ton un peu brusque. Ma chère mademoiselle, croyez-moi, songez à l'avenir de votre maison et à sa fortune compromise, et non point seulement aux poétiques souvenirs de votre enfance. Avec ces vagues rêveries, vous arriveriez à vous entourer de reliques et à mourir dans des ruines, au milieu des landes. Ce n'est pas ce qu'il faut. Voyezvous, d'ici, Mauguct plus dévasté encore, ayant ses tours décoiftees de leurs toits, et ses terrasses éboulées dans les étangs? L'eau se répand au hasard dans la vallée, noyant les prés, effondrant les chemins, creusant, çà et là, des fondrières. Les chênes épaississent encore leur masse imposante, les pins entre-croisent leurs branchages, les pierres moussues des créneaux se dressent sur l'herbe, comme des dolmens celtiques. Ce serait pittoresrpic, à coup sur, et les peintres viendraient de loin prendre des vues de votre manoir. Mais vous n'auriez pas un sac de grains et pas un écu de six livres; mais, vous et votre frère, vous seriez absolument ruinés !

— Docteur, docteur, ne vous emportez pas; ne raillez pas si durement un moment d'hésitation bien naturelle. Je céderai à vos avis, vous le savez bien! Vous me disiez hier que j'avais de la volonté et du courage. Croyez-vous donc que ce matin je n'en aie plus? iMais vous les aimez aussi, vous, ces vieux arbres. Et voulez-vous que je vous dise d'où vient votre irritation ? C'est que vous ne pouvez vous défendre d'être ému vous-même : vous vous prêchez en me grondant, voilà tout.

Le docteur sourit et essuya une larme. Louis s'était éloigné. Jeanne se leva et prit le bras du docteur.

— Eh bien! parlons affaires, dit-elle.

— Savez-vous, reprit-il, qu'avec vos arbres vous pouvez facilement faire une dizaine de mille francs? On ne trouve pas partout des bois de construction pareils à ceux-là! On ménagera, près du château, sur le talus qui s'élève entre les deux étangs, deux ou trois beaux chênes, autant de pins sur le versant, et tous ces jeunes ormeaux qui étaient jadis des buissons; avec les peupliers et les saules qui bordent Jes étangs, cela vous fera encore un bel ombrage. Dix mille francs, sagement employés, changeront bien la face de vos domaines, croyez-moi.

— Qui achètera mes chênes à leur valeur, dans co pays?

— Je connais à Limoges un ingénieur distingué, un honmie savant et modeste, qui me renseignera làdessus. Mais j'y pense! Si M. Maurel voulait bien

s'occuper un peu de vos affaires, voilà qui transformerait Mauguet ! C'est un des collaborateurs de Cassini, un des auteurs de cette belle carte de France qui mériterait une récompense nationale. Il nous apprendrait à diriger les eaux, à trouver leurs niveaux. Permettez-vous que j'essaye de l'amener ici?

— Mais sans doute, mon cher docteur. Et je serais bien heureuse que vous pussiez réussir; car j'ai grand besoin des conseils des gens d'expérience.

Mademoiselle de Mauguet et le docteur rejoignirent Louis, qui était descendu de la lande dans un pré plein de joncs et de roseaux.

— Est-ce un rhume que vous cherchez les pieds dans ce marécage? lui cria M. Margerie dès qu'il fut à portée de la voix. Allons, Louis! venez avec nous. Profilons de cette belle matinée pour faire un tour de promenade dans les environs.

Louis parut réveillé par la voix du docteur. 11 fit volte-face et revint près de Jeanne. Comme elle se trouvait seule en ce moment, il lui offrit le bras. Tous trois descendirent le long des petits sentiers tracés par les pas des bergers ou l'eau des ravins.

Ils gagnèrent à pied les limites de la propriété, et fh'ent le tour des métairies. L'excursion fut longue, et Jeanne s'étonna de l'élendue de ses domaines. Elle ne s'était pas rendu compte, jusqu'alors, de la superficie de deux cents hectares de terrain. Du côtti de Sainl-Jouvent, ses terres atteignaient presque les premières maisons du village; du côté de NieuUe, elles

longeaient le chemin vicinal, et la métairie la plus éloignée avait une partie de leurs dépendances dans la commune de Périllac.

Malheureusement, les châtaigneraies et les landes couvraient la plus grande partie de ce territoire. Il y avait peu de terres arables et de prairies bien entretenues; les halliers ne manquaient point. Parfois, des masses de roches grises, couvertes de mousses et de genêts, occupaient un long espace nourrissant à peine des bouleaux chétifs.

Les pâturaux étaient vastes, mais pleins d'ajoncs. Pour arriver à en faire de grasses prairies, il fallait des travaux considérables. Quelques-uns, dans les terres basses, étaient marécageux. Certains champs de blé noir, aussi, retenaient les eaux pluviales dans leurs sillons comme si le sol eût renfermé, en dessous, des couches de glaise. D'autres terres paraissaient d'excellente qualité, mais épuisées.

— Il y aura beaucoup à faire, dit le docteur, après avoir observé l'état des champs. Avec les années et du courage on peut reconstituer ici une des belles terres de France.

— Je crains d'avoir en Maillot un rude ennemi, reprit mademoiselle de Mauguet. On ne pardonne guère aux gens le mal qu'on leur a fait, et, d'après ce principe, Maillot doit avoir contre nous de fortes rancunes.

— Maillot voit nécessairement votre retour à Mauguet avec déplaisir. Cela ne peut être autrement. Il

espérait, avec le temps, se faire adjuger la totalité. du domaine; et puis, il est toujours désagréable de se trouver en face des gens qu'on a volés. Évidemment, la jiremière fois que vous serez en présence, monsieur Maillot éprouvera un moment de gêne ; sa belle écharpe tricolore ne l'empêchera pas de se souvenir qu'il a été le domestique de votre père. Cependant si vous m'en croyez... Aii ! ce sera dur, je le sais...

— Mon ami, je comprends ce que vous allez me dire, interrompit Jeanne avec un sourire mélancolique... Mais rassurez-vous. J'ai été l'institutrice de mademoiselle de Brives, et j'ai vu Paris de 1794 à 1800. Je sais où en est le monde, et à quoi il faut se

resigner!...

— Vous serez bien habile et vous aurez remporté une belle victoire, pour vous et pour les vôtres, si vous avez la force de ne pas lui témoigner votre mépris, reprit le docteur ; mais, en vérité, le pourrezvous ?

— Je- recevrai Maillot quand j'aurai affaire au maire de Saint-Jouvent, comme si je le voyais pour la première fois; je l'appellerai Monsieui' et n'aurai pas l'air de me souvenir du passé.

— Si vous agissez ainsi, monsieur le maire ne vous sera point hostile. Il gardera celles de vos terres qu'il a achetées à l'État, et ne vous empêchera point de cultiver paisiblement les autres... Je ne crains plus que. votre frère ; comment,*^ son retour, s'arrangera-t-il de

eut cela?

Lu nuage passa sui' le iront de Jeanne. Déjà celte idée s'était présentée à son esprit, et y avait jeté l'inquiétude.

— J'espère, dit-elle, que mon frère comprendra...

— Votre frère ! s'écria Louis avec une véhémence étrange, votre frère!...

— Eh bien ! qu'avez-vous, mon cher Louis? depuis une heure, je vous croyais à cent lieues de nous ! Vous sembliez plus absorbé que le docteur ne l'était hier au soir, et voilà que vous rentrez dans la conversation comme un coup de tonnerre.

— Pardon, reprit Louis, mais... mais pouvez-vous espérer que le vicomte Raoul admettra jamais les nouvelles lois et les nouveaux usages? Ne connaissezvous plus le caractère entier et intraitable de votre frère ?

— Les années donnent de l'expérience, mon ami , surtout lorsqu'elles s'écoulent en exil.

— Vous croyez? Mais non! la souffrance aigrit, au contraire, ces caractères violents. Et comment voulez-vous que le vicomte Raoul ne traite pas Maillot de voleur, en lui voyant ensemencer vos terres ou chasser dans vos garennes ?

— Nous ferons tout ce qu'il sera possible, ses amis et moi, pour lui apprendre la résignation et la modération, et après... Que voulez-vous, mon cher Louis, à la grâce de Dieu!

— A quoi bon mettre l'avenir au pis? reprit le docteur. Louis, vous chagrinez inutilement notre amie!

— Pardon... mais c'est que je me souviens, voyezvous, je me souviens, comme d'hier, de l'orgueil du vicomte! hélas!... Croyez-vous, par exemple, qu'il donnerait la main de sa sœur à un honnête et brave bourgeois comme moi , quand bien même le pauvre garçon apporterait en dot des trésors de dévouement ?

Louis avait dit cette dernière phrase d'une voix brève et émue. Jeanne devint extrêmement rouge, et le docteur balbutia péniblement quelques mots embarrassés.

Heureusement qu'on était arrivé à la porte du château. Jeanne courut en avant et disparut un instant. M. Margerie et Louis ïhonnerel allèrent l'attendre dans la salle à manger, car midi sonnait et le dîner était servi.

Le repas fut silencieux. Chacun paraissait plongé dans des pensées graves.

Louis sentait qu'il venait, par un mot, de changer sa position vis-à-vis de Jeanne ; son cœur battait violemment. D'une part il éprouvait une sorte de soulagement, en se disant qu'il avait enfin osé parler ; de l'autre, une crainte douloureuse, en songeant au résultat possible de sa démarche. La passion profonde qui s'était lentement enracinée en lui anéantissait, à cette heure, toutes ses facultés. II avait peur devant Jeanne. Ne venait-il pas, en effet, de jouer le tout pour le tout? Car, si mademoiselle de Mauguet ne l'accueillait pas. comme prétendant, sans doute elle allait le tenir à distance et lui reprendre, peu à peu,

cette intimité d'ami qui, depuis un an, le rendait si heureux.

Jeanne, elle, se sentait agitée d'émotions inconnues. Elle avait besoin de toute sa volonté pour cacher son trouble. Depuis quelques jours, elle ne pouvait manquer de s'apercevoir que Louis l'aimait avec un enthousiasme qui touchait de près à la passion ; mais la différence d'âge, dont elle s'exagérait beaucoup les etîets, mais la distance que mettaient entre eux mille choses et mille idées, l'avaient empêchée de croire à im amour sérieusement affermi par l'espoir du mariage.

Et puis, jamais elle n'avait songé au mariage. Dès l'enfance, elle s'était destinée à la vie religieuse. Plus fard, lorsque, après la dispersion de son couvent et pendant son séjour à Paris chez mademoiselle de Brives, elle trouva des prétendants enrichis qui ambitionnaient l'alliance d'une fille noble, elle ne fit que rire de leurs prétentions. Jusqu'alors, elle s'était regardée comme engagée par le vœu de sa famille, par son noviciat au couvent de Beaulieu, par la force même des choses. Pour la première fois, elle se dit qu'elle était libre et maîtresse d'elle-même, qu'elle était aimée et qu'elle allait être forcée de répondre : oui ou non.

Elle avait peur aussi... peur de répondre et peur de se taire. Elle s'effrayait des mouvements intérieurs qui l'agitaient et qu'elle ne pouvait contenir. Elle n'osait ni regarder Louis, ni lui adresser la parole sur les choses les plus indifférentes. Il devait retourner à Limoges le soir même. A cette heure, elle désirait

Ci JEANNE DE MAUGUET.

vivement le voir partir, pour se trouver seule avec elle-même et se rendre compte de ses sentiments.

M. Margerie comprenait parfaitement l'embarras réciproque des deux jeunes gens, mais sa situation de tiers n'était pas moins gênante. 11 cherchait en vain à relever la conversation, à attirer l'attention sur les travaux à entreprendre, sur l'état du pays, etc. : rien ne réussissait. Lui-même, d'ailleurs, savait trop à quoi s'en tenir sur les idées du vicomte de Mauguet et sur l'amour profond et inguérissable de Louis, pour ne pas être inquiet de l'avenir.

11 aurait voulu hâter le moment de la séparation. Les heures lui semblaient longues à passer entre trois personnes agitées par la même pensée, et décidées à fuir toute explication, il pouvait facilement partir avant le soir, en prétextant une visite à faire à quelque malade ; mais Louis et Jeanne, en tête à tête, ne seraient-il pas plus embarrassés encore ?

Heureusement que chacun éprouvait le même besoin dé solitude : Louis, par peur de compromettre sa jjosition d'ami en s'avançant davantage soit auprès de Jeanne, soit même auprès de M. Margerie ; Jeanne, pour avoir le temps de se rendre compte de son trouble et de ses émotions, pour prendre un parti visà-vis d'elle-même.

Aussi, dès que le repas fut fini, le docteur et Louis s'occupèrent-ils de leur départ. M. Margerie" dit que le temps paraissait à la pluie, et Louis s'empressa d'accepter ce prétexte.

En toute autre circonstance il aurait reçu avec joie la pluie sur le dos pendant deux heures, pour rester quelques instants de plus auprès de mademoiselle de Mauguet. Ce jour-là, il parut avoir une terrible frayeur des rhumes, et demanda son cheval sans retard.

Les chevaux furent bientôt sellés; mademoiselle de Mauguet accompagna ses hôtes jusque dans la cour. Elle tendit, la première , la main au docteur en lui souhaitant une bonne tournée. Louis s'agita beaucoup autour de son cheval avant de monter en selle. Il arrangea sa bride, rajusta ses étriers , fit le tour de la jument du docteur , et critiqua l'allure et le port de cette bonne bête, qui s'appelait Lolotte et n'avait jamais désarçonné son cavalier. Tout cela prit dix minutes environ, et, au bout de ces dix minutes, il n'était pas plus décidé qu'auparavant à offrir à mademoiselle de Mauguet la poignée de main habituelle.

— Allons donc, Louis! laissez en paix Lolotte, qui ne voudrait peut-être pas plus de vous pour cavalier que vous ne voudriez d'elle pour monture, et ne tenez pas plus longtemps mademoiselle Jeanne debout à nous attendre. Est-ce que vous avez peur que votre fier étalon ne vous jette en bas, la tête la première, à la descente du Petit-Limoges^ ?

Louis rougit , et, par un brusque mouvement, tendit la main à Jeanne. Le cœur lui battait violemment, car, i\ cette heure, il attachait à cet adieu une signifi-

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