‹ Jeanne de MauguetChapitre 2 sur 4 · Nom d'au des fauhouriis de T.imopes · texte numérisé non relu

Nom d'au des fauhouriis de T.imopes

cation grave. Jeanne donna la sienne, mais avec embarras.

— Adieu ! adieu! dit-elle. J'espère que vous arriverez avant l'ondée.

A peine eurent-ils franchi le portail du château qu'ils se séparèrent. Au lieu de suivre le chemin communal avec le docteur, Louis prit la traverse pour gagner au grand trot la route de Limoges.

Jeanne rentra précipitamment, courut à sa chambre, et s'agenouilla devant le crucifix de son alcôve. Elle pria avec ardeur, mais non pas avec recueillement, car il lui était impossible de dominer son esprit agité. En vain elle cherchait à s'interroger elle-même et à sonder son cœur ; un bouleversement général obscurcissait toutes ses facultés. Elle resta longtemps agenouillée, sans pouvoir arrêter l'effervescence de son cerveau. — Aimerais-je Louis? se dit-elle avec une sorte de terreur.

Elle se leva et sortit dans l'espoir que l'air la calmerait. Quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Néanmoins, elle descendit le long des terrasses et gagna le bois.

En se promenant, elle apaisa un peu l'agitation de son sang, mais son esprit demeura aussi troublé. Elle se reprochait d'avoir encouragé l'amour de Louis, sans le vouloir , et de s'être laissé prendre le cœur naïvement, par les tendresses exaltées du jeune homme.

En cet instant, l'idée d'un mariage entre elle, qui se sentait déjà vieille d'expérience, et Louis, qu'elle con-

sidérait comme un adolescent, lui semblait un rêve fou, presque coupable.

Aussi, ne chercbait-elle que le moyen d'apaiser son cœur et de faire entendre raison à Louis. Elle se promit de s'attacher avec ardeur aux études agricoles qu'elle allait entreprendre, de chercher une distraction puissante dans la lecture. Elle se dit que Louis, prêché parle curé et maintenu par elle dans les bornes d'une sévère amitié, se calmerait et oublierait, après quelques mois, une chimère irréalisable.

A ces résolutions, il lui sembla que la paix rentrait dans son cœur, car elle se croyait surtout tourmentée du remords d'avoir laissé croître la passion du jeune homme. — Il oubliera l'impression que j'ai pu lui faire comme femme, se dit-elle encore, et bientôt ne verra plus en moi qu'une vieille amie, quelque chose comme une sœur aînée ou une jeune tante; puis , il s'attachera à une brave jeune fille et se mariera...

Mais, à cette pensée, elle se sentit tout à coup singulièrement émue. Elle chancela, s'appuya contre un arbre, et des larmes chaudes roulèrent sur ses joues.

— Oh mon Dieu! mon Dieu! je l'aime donc?... murmura-t-elle, en joignant les mains et en levant les yeux au ciel.

Depuis longtemps déjà la pluie tombait avec violence , mais Jeanne ne la sentait pas. L'eau ruisselait sur son front et sur ses vêtements sans qu'elle songeât à chercher un abri. Adossée à un chêne, et les yeux

fixés vers la terre, elle oubliait les réalités de la vie eu interrogeant avec épouvante l'abîme de son cœur.

Jamais Jeanne n'avait été aimée.

Tout à coup l'amour de Louis passa devant son 'maginalion comme un éblouissant mirage. Des horizons inconnus s'ouvrirent devant elle.

La vie lui apparut.

Jusfiu'alors elle s'était toujours vue derrière une grille, le front voilé et les mains jointes, ou, vieille fille, conduisant ses neveux à la messe de Saint-Jouvent ; elle venait de s'entrevoir un instant, jeune, belle, libre au grand soleil, appuyée sur le bras d'un mari aimé, berçant sur ses genoux des enfants '<i elle. . .

Et, depuis celte vision ra|)ide , elle ne pouvait retrouver la paix. Toutes ses résolutions étaient inutiles. Tous les raisonnements qu'elle employait pour se convaincre de folie n'arrêtaient pas une seconde les pulsations rapides de son cœur.

Elle serait restée jusqu'à la nuit, peut-être, à recevoir la pluie, si Myon, inquiète de sa disparition prolongée pendant l'orage, n'était venue la chercher avec un vaste parapluie.

l-a voix de la femme de charge rappela Jeanne au sentiment du présent.

— Bon Dieu! mademoiselle, que faites-vous là, par un temps pareil? s'écria-t-elle. En vérité, vous êtes toute trempée ! La pluie traverse les feuilles depuis longtemps-, d'autant plus qu'il n'en reste guère...

La présence d'esprit était soudainement revenue à Jeanne.

— Ma bonne Myon, dit-elle, il va falloir faire de l'argent pour réparer iMauguet! Hélas! je ne vois pas d'autre moyen que de faire abattre ces beaux arbres et de les vendre!

— Abattre le bois de haute futaie?.. Mademoiselle veut plaisanter, sans doute? reprit Myon.

— Je parle très-sérieusement, au contraire. Mais il est inutile de nous mouiller davantage, Myon : rentrons vite. A présent j'ai froid.

Myon se remit en marche, mais ne put contenir ses protestations.

— S'il s'agissait d'un bois situé loin du château et soumis à des coupes réglées, sans doute , mademoiselle aurait raison de s'en faire une ressource, ajouta doctoralement la servante. Mais abattre la haute futaie de Mauguet, autant vaudrait raser ses tours !

— Dans ma position, on fait ce qu'on peut et non pas ce qu'on veut, ma bonne fille.

— C'est bon pour un Maillot de faire argent de tout !

— Oh ! oh ! Myon, ceci me regarde ! Je sais ce que j'aurai à faire, et je ferai ce que je dois.

— Mais M. le vicomte...

— Assez, Myon. Parlons d'autre chose. Demain, je sortirai de bonne heure. J'irai voir les métayers. Faisles prévenir pour (ju'ils m'attendent.

— Savoir le temps qu'il fera demain ?

— N'importe! S'il y a trop de boue, j'irai à cheval. Auras-tu les harnais nécessaires?

— J'ai conservé ceux de mademoiselle.

— Bonne Myon! reprit Jeanne qui se repentit de son mouvement d'humeur envers la dévouée servante. N'est-il pas naturel, pensa-t-elle, que la pauvre fille se croie en droit de donner son avis pour le gouvernement des biens qu'elle a gai'dés avec tant de soins?

Cette distraction d'un instant tira Jeanne de l'état de prostration où l'aveu de Louis l'avait jetée. Elle s'efforça de s'occuper de mille soins d'intérieur, fit l'inspection complète du château, compta le linge et les meubles qui lui restaient, et donna des ordres pour faire boucher les trous des toitures.

Avec Myon et Nicou, elle avait sous ses ordres un domestique, loué par Myon dans le voisinage; plus un jeune gars de quinze ans, envoyé par un de ses métayers.

Dans l'écurie, où piaffaient autrefois les chevaux nombreux de son frère et de son oncle, elle trouva une pouliche de quatre ou cinq ans, élevée sur les terres de Mauguet.

A côté de la pouliche, assez belle iiête de pure race limousine, l'âne de Myon allongeait mélancoliquement son cou maigre pour atteindre au râtelier.

Deux chiens de garde avaient été attachés dans la cour d'entrée; quelques volailles, que Myon avait prises dans les fermes, voletaient dans la basse-cour.

Jeanne se rendit compte de tous ces détails. Elle força son esprit rebelle à s'occuper des soins du ménage, mais rien ne put empêcher la pensée de Louis de l'accompagner sans cesse. Tout en comptant son linge et en rangeant sa chambre, elle causait avec lui, pour lui persuader de renoncer à elle, pour lui énumérer tous les empêchements qui les séparaient.

Elle visita les greniers et les chambres abandonnées que Myon n'avait point encore fait mettre en ordre. Çà et là elle reconnut des ustensiles et des meubles qui étaient déjà mis au rebut au temps de son enfance. Dans une pièce autrefois habitée par son frère elle trouva de vieux papiers, des lettres, des fragments de journaux. Ces papiers, sans doute, avaient été jetés là au moment du départ. Jeanne les ramassa dans la poussière, et les lut avec un intérêt inexprimable : c'étaient des comptes rendus des séances de l'Assemblée constituante, des récits des premières émotions populaires; puis des lettres, insignifiantes alors qu'elles avaient été reçues, mais qui, maintenant, rappelaient les mille petits détails de la vie passée.

Elle retrouva une longue lettre d'elle, datée du couvent de Beaulieu, et une de Louis, datée de Paris. L'une était une homélie encore enfantine sur le malheur des tem})S; l'autre semblait comme un écho vivant des bruits delà rue, des tempêtes parlementaires, des déclamations des clubs qui s'ouvraient à chaque carrefour.

Par un aperçu rapide elle entrevit l'heure du départ

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(le sa famille pour rétraiigcr, les préparatifs faits à la hâte, les papiers inutiles jetés dans le foyer et qu'une main distraite oublie de brûler, les effets empaquetés au hasard, la fuite à travers les armées républicaines, tandis que tonnait à Paris le canon du 10 août. L'impression fut vive et profonde. Ce fut comme le mirage d'une heure fiévreuse de la révolution.

Le cours de ses pensées se tourna vers son frère, dont elle attendait impatiemment des nouvelles, car il ne lui avait pas répondu depuis qu'elle lui avait annoncé le gain de son procès. Elle pensa qu'il allait sans doute bientôt revenir avec son lils, né en exil.

— Je ferai préparer, à tout hasard , la chambre d'honneur, pensa-t-clle ; peut-être vont-ils arriver très-prochainement.

Le lendemain, Jeanne visita ses métayers, comme elle se l'était promis. Leurs observations, leurs demandes, leurs conseils, firent germer dans son esprit une foule d'idées pratiques. Elle vit en effet que son bois devait être sacrifié, et prit énergiquement son parti. En attendant cette ressource qui devait suffire amplement aux travaux urgents, elle disposa du peu d'argent qui lui restait pour faire fumer ses terres et pour louer des gens de journée qui aideraient les métayers dans leurs labours.

Partout elle trouva la bonne volonté et le dévouement. Les colons comprirent que leur intérêt marchait d'accord avec celui de mademoiselle de Mauguet.

Les bestiaux manquaient généralement, c'est-à-dire s'étaient peu à peu réduits à un Irès-petit nombre. Trois couples de vaches par domaine tiraient péniblement, à tour de rôle, l'araire de nos ancêtres, la charrue pi'imitive, formée d'un soc, d'un timon, au bout duquel vient s'attacher le joug des bœufs, et de deux branches à l'arrière, sur lesquelles s'appuie le bouvier. — Et, disaient les métavers, il n'v a jamais Iroi» df

bestiaux sur un domaine, et jamais assez de bras,

Jeanne apporta une activité fiévreuse à toutes ces informations et à toutes ces courses. Elle voulut que l'on se mît immédiatement à l'œuvre, et, trois ou quatre jours après sa visite aux colons, les travaux avaient pris une activité inaccoutumée.

Poussée par l'envie de voir son entreprise réussir, par l'espoir de triompher des obstacles et de montrer à son frère une propriété en meilleur état qu'elle ne l'avait trouvée, peut-être aussi par ce besoin d'activité qui dévore les riches natures, lorsqu'elles sont surexcitées par l'amour, Jeanne ne quittait pas les travaux. Toujours à cheval, elle allai^jjid'une métairie à l'autre, surveillant elle-même les mercenaires, tandis que les métayers travaillaient de leur côté.

Plusieurs jours se passèrent ainsi sans événements marquants. Jeanne croyait avoir pris son parti au sujet de l'amour de Louis. A force d'y penser sans cesse, le matin, le soir, et pendant ses courses, elle s'était de plus en plus convaincue qu'elle arriverait à calmer en même temps la passion du jeune homme et celle qui s'était éveillée dans son propre cœur. C'est pourquoi, se croyant sûre d'elle-même, 'elle s'accordait sans remords la permission de songer à Louis, de l'aimer en silence, et se donnait la joie de s'enfermer en ellemême , pour y goûter en secret le bonheur d'être aimée.

— Oui, se disait-elle, en cheminant seule à travers les landes, la tête inclinée vers la crinière de son che-

val, oui, je veux garder dans mon cœur ce rêve d'amour! Jamais je n'épouserai Louis... c'est impossible!... Je ne me marierai point... N'étais-je pas déjà , presque religieuse?... Mais, tandis que j'éteindrai en lui cette ardente et juvénile tendresse... tandis que je le verrai s'attacher à une autre... oui! je veux qu'il se marie et qu'il soit heureux; tandis que je vieillirai solitaire... je réchaufferai en moi cet amour généreux et pur : ce sera la consolation, la joie, la vie. Quand je me sentirai bien seule, bien triste, je regarderai au fond de ma pensée cette image chérie!... mon cœur battra de joie à la nouvelle de ses succès... car Louis sera célèbre un jour! 11 a devant lui un bel avenir! Il est appelé à briller à Paris, et non à s'enterrer ici dans un fond de province!

Dès le lendemain de son départ, Louis avait envoyé de Limoges un luthier qui examina le clavecin et entreprit de le réparer. Le curé, qui ne passait point de jour sans venir faire une visite à mademoiselle de Mauguet, surveillait avec amour cette réparation qu'. demandait beaucoup de temps. M. Margerie allait rejoindre Jeanne, souvent à travers champs, pour l'aider de ses conseils et voir comment se faisait l'ouvrage.

Ln soir, il amena sa femme que Jeanne ne connaissait pas encore. C'était une bonne personne, un peu grasse, un peu rouge, mais fort entendue aux soins du ménage et aux cultures potagères. Elle appartenait à une ancienne famille bourgeoise de Limoges, une

de ces familles dont le nom est resté célèbre dans les annales de l'art des émailleurs.

Il y avait alors une douzaine d'îfnnées qu'elle était mariée. N'ayant pas eu d'enfants, elle s'attacha passionnément à son ménage et à son jardin, aux mille détails de son intérieur. Aussi, aucune femme dans le pays n'avait une maison plus confortablement meublée, plus proprement tenue, du linge plus fin, plus blanc, mieux parfumé à la racine d'iris. On n'aurait pu trouver un brin d'herbe dans son jardin, ni un grain de poussière sur ses meubles. Quand elle donnait à dîner, sa table offrait les mets les plus succulents et les mieux accommodés. Elle avait su mettre dans les petites choses une incroyable perfection.

Mademoiselle de Mauguet lui fit la réception la plus cordiale et la plus affectueuse. C'était la seule femme du voisinage avec laquelle elle pût établir des relations vraiment amicales. Elle accepta l'invitation à dîner de madame Margerie, qui, pour la traiter, mit, connue on dit communément, les petits pots dans les grands.

Justement, ce jour-là, Jeanne reçut une lettre de son frère. Le vicomte ne songeait point à revenir, et laissait sa sœur absolument maîtresse de gérer Mauguet comme elle l'entendrait.

Elle arriva vers midi chez madame Margerie, et y trouva une société plus nombreuse qu'elle ne s'y attendait : au curé s'étaient joints Louis Thonnei'el et M. Maurel, collaborateur de Cassini et ami du docteur.

D'abord la présence de Louis intimida Jeanne. Malgré

ses résolutions, elle ne put s'empêcher de rougir en le voyant à l'improviste; mais, bientôt, elle réprima son émotion. Madame Margerie la tira d'embarras en lui présentant M. Mam-el. Bientôt la conversation devint générale.

— Je vous remercie, monsieur, dit-elle au savant collaborateur de Cassini , de vouloir bien me donner vos excellents conseils. J'en aurai d'autant plus besoin, que me voici seule à la tête de mon exploitation agricole. Mon frère ne revient pas encore en France.

— Vous avez reçu une lettre du vicomte? demanda

le curé.

— Ce matin, mon cher abbé. La voici ; lisez-la.

L'abbé Aubert la lut à haute voix, après l'avoir parcourue du regard. Elle ne contenait rien qui ne pût être entendu de tous.

« Ma chère sœur , disait en substance le vicomte Raoul je suis heureux de savoir que vous avez pu rentrer enfin dans notre château paternel. Après tant de vicissitudes un peu de repos vous était bien dû. J'espère que vous parviendrez promptement à le réparer et à recouvrer le reste de nos biens. Quant à moi, je ne retournerai point près de vous, malgré mon envie. Mon sort est attaché à celui de mon roi* Je reviendrai en France avec lui ; et cela ne peut manquer d'être bientôt. Votre neveu me charge pour vous de mille choses affectueuses. Il a le plus grand désir de vous connaître^ et, entre nous^ je crois qu'il

fera honneur à notre maison. Adieu. Dites, je vous prie, aux amis qui vous restent, combien j'ai gardé d'eux bon souvenir. Ce que vous m'apprenez du petit Thonnerel me fait particulièrement plaisir. Un garçon qui a sa fortune à faire pouvait se tourner à cette heure de tout autre côté que du nôtre. Adieu encore ou à bientôt, selon les décrets du Dieu des armées.

« Votre affectionné frère ,

« Raoul de Mauguet. »

Novembre IWJ.

La phrase qui le concernait fit monter le rouge au visage de Louis. 11 ferma les yeux pour voiler l'éclair qui en jaillissait.

— Eh bien! chère amie, voilà votre position bien changée, dit le docteur.

— En quoi, monsieur Margerie ?

— En ce que vous voilà absolument maîtresse de vos actions et de votre personne. Vous pouvez agir, de toutes façons, sans contrôle.

Cette réflexion jeta dans le cœur de Louis un germe d'espérance. Elle le vit, ou plutôt le pressentit, car ells ne le regardait pas.

— Je n'en agirai pas moins comme si mon frère était là pour approuver ou blâmer mes actions , répondit-elle; je me considère comme son intendante à Mauguet, et, quant à ce qui regarderait particulièrement la famille dont il est le chef, je ne prendrais au-

cune décision sans avoir non-seulement son consentement, mais encore son approbation.

Jeanne avait prononcé ces paroles d'une voix émue qu'elle essayait en vain d'affermir. Louis les entendit comme un arrêt de mort.

— Personne plus que moi, dit l'abbé Aubert, ne regrette la résolution du vicomte ; mais puisqu'elle est prise , autant vaut en voir le beau côté. Sa présence ici aurait bien compliqué les choses. Il aurait trouvé de tous côtés des oppositions qu'on vous épargnera.

— Maillot s'émeut déjà beaucoup de vos travaux sur les terres de Mauguet, et de votre activité, dit M. Margerie. Je l'ai vu l'autre jour qui cherchait à lier conversation avec un de vos colons. Avant peu, il s'étonnera bien davantage !

— Pourquoi cela, docteur?

— Ce matin nous sommes allés faire une petite reconnaissance avec M. Maurel. Savez-vous que les deux cours d'eau, dont vous avez les sources, peuvent fertiliser votre propriété au point de lui faire rendre le double ?

— Oui, mademoiselle, reprit M. Maurel ; en élevant le niveau du ruisseau qui vient des landes , du côté de NieuUe, vous pouvez lui faire arroser près de cinquante arpents. Gela vous donnerait le moyen de créer dans les parties basses de vos landes, et à la place de pàturaux incultes, des prairies magnifiques. 11 faudrait établir, de distance en distance, des pêcheries ou réservoirs pour retenir l'eau, faire creuser des rigoles, etc.

JEANNE DE MAUQUET.

Tout cela ne coûterait guère plus d'un billet de mille francs ; mais il faut traverser les terres du voisin, voilà la dirticulté.

— Je crains que la difficulté ne soit insurmontable alors; car je ne demanderai- certainement point à Maillot, comme un service, de faire passer mon eau à travers les terres qu'il a choisies parmi les miennes.

— La loi vous donne le droit de le faire, en payant une indenmité fixée par des experts, dit Louis Thonnerel. Tout ce que pourrait faire Maillot, ce serait de vous chercher chicane, et de demander une indemnité exorbitante.

— Et je ne crois pas qu'il le fasse, interrompit le docteur. A moins qu'on ne le blesse par quelque témoignage de mépris, il ne commencera point les hostilités.

— Ne pourrait-on faire passer cette eau d'un autre côté ? demanda Jeanne.

— Je n'en vois guère le moyen, mademoiselle, à moins de faire faire aux eaux un énorme circuit, dans un taillis où elles se perdraient. D'ailleurs ce moyen doublerait les frais.

— Laissez-moi me charger d'arranger cette affaire, dit madame Margerie, qui jusqu'alors n'avait point pris part à la conversation.

— Vous êtes trop bonne, ma chère madame ; mais nous vous rompons la tête de choses fort ennuyeuses ! s'écria Jeanne. Messieurs, nous causerons de tout ceci

à Mauguet, si vous le voulez bien, ajouta-t-eile, car vraiment on n'abuse point ainsi de l'hospitalité.

— Je vous en prie, continuez ! Je m'entends un peu aux exploitations rurales , et rien ne m'intéresse autant que ces détails, au contraire. Voulez-vous que je vous dise ce que j'ai pensé bien souvent en passant le long du Rupt... vous savez, l'autre ruisseau, celui qui sort de la Glane et qui vient faire tourner le moulin? Eh bien, il me semble qu'en multipliant les barrages, au-dessus de Nieulle, on pourrait presque doubler la force du courant. Ai -je tort, monsieur Maurel?

— Non certes !... Il y a d'immenses ressources dans votre propriété , mademoiselle , ajouta l'ingénieur. J'en lèverai le plali et... avec le temps, si Dieu le veut, nous ferons merveille ! Vos trois métairies, améliorées et exploitées, peuvent, avant quinze ans, vous donner un revenu égal à celui que rendaient jadis toutes les terres de Mauguet.

— iMais vendrai-je sûrement mon bois, et le vendrai-je assez cher pour entreprendre tout cela? dit Jeanne avec un accent de doute.

— Je m'en charge, répondit l'ingénieur; au besoin je l'achèterais.

M. Maurel était un de ces nobles et simples caractères pour lesquels faire le bien est un besoin. Du moment où il apprécia les ressources qui permettaient d'entreprendre, à Mauguet, des travaux utiles, l'amour de l'amélioration et du perfectionnement

le saisit. 11 fui heureux de devenir utile à mademoiselle de Mauguet, qu'il voyait aimée de tous, et que Louis lui avait dépeinte en amant enthousiaste et en ami respectueux ; mais, il se réjouissait aussi de renouveler la face d'une vaste propriété, de répandre la fertilité sur des terres incultes, de créer des prairies verdoyantes à la place de halliers inextricables.

— Voulez-vous venir attendre au jardin que le dîner soit servi? demanda madame Margerie. Aussi bien, vous n'avez vu encore ni mes légumes ni mes tleurs.

Le curé causait musique avec Louis; celui#ci ne répondait guère , tant la préoccupation de son cœur le possédait fortement. Jeanne ne voulait pas continuer plus longtemps avec le docteur et M. Maurel une conversation d'affaires. A la proposition de madame Margerie, tout le monde se leva et sortit.

Dieux! les belles plates-bandes et les plantureux carrés de légumes! Madame Margerie triomphait. Jamais Jeanne n'avait vu des allées si unies, si bien sablées, si régulièrement bordées de buis! Deux charmilles partageaient le jardin dans sa longueur, et deux tonnelles de vigne, alors chargées de muscats gris et de chasselas dorés, le coupaient transversalement. Sur le devant de la maison, le terrain se découpait en ronds, en losanges et en triangles, pour former un parterre et entourer un bassin, dont le jet d'eau lançait sur le gazon d'alentour ses plus riches cascades. Le reste du jardin, simplement divisé en carrés

réguliers, formait le jardin potager. Chaque carré était bordé d'une plate-bande plantée de fleurs et d'arbres fruitiers, dont la plupart portaient encore leurs fruits.

— La saison n'est plus guère favorable aux fleurs, s'écria madame Margerie, avec un accent de regret; c'est du 20 mai au 20 juin, qu'il faut voir mon parterre! J'ai les plus belles anémones du monde, j'ai des renoncules nuancées qui font des corbeilles éblouissantes! j'ai des tulipes qui sont venues de Hollande. Ma collection de rosiers est aussi la plus complète du pays. Voici la jenny qui m'a été envoyée de Paris ce printemps : c'est la dernière variété obtenue par M. Boursault. Je vous donnerai, pour vos parterres, des grifles, des oignons, des boutures et des greftes.

— Vous voulez me faire la vie trop belle, à Mauguet, dit Jeanne ; mais vous avez tort de déplorer ainsi la saison. Voici encore des fleurs magnifiques, et vos fruits me paraissent valoir les plus belles tulipes du monde.

— Oh! mais j'ai de beaux fruits comme j'ai de belles fleurs; je vais vous les montrer maintenant, et j'espère bien vous les faire goûter au dessert.

— Voulez-vous me permettre de cueillir, pour mademoiselle de Mauguet, un bouquet de vos reinesmarguerites? demanda vivement Louis. Elles sont doubles et larges comme on n'en voit guère. J'y joindrai des chrysanthèmes et des roses du Bengale.

— Cueiilez-les toutes! jamais elles ne pourront avoir une meilleure destination ; je n'aurais pas osé offrir à mademoiselle de Mauguet une poignée de ces fleurs sans parfum!

— Aussi n'est-ce point une poignée que je veux cueillir, mais bien une botte. Je les arrangerai dans les vases du salon du château en reconduisant ce soir mademoiselle Jeanne.

— Louis, je ne saurais consentir à vous laisser dépouiller pour moi le jardin de madame Margerie ! Ces fleurs font ici de magnifiques massifs. La terre sera bien vite nue et froide ; laissons-lui sa dernière jjarure.

Madame Margerie avait à peine entendu la proposition de Louis, que, sans attendre le refus de Jeanne, elle s'était mise à l'œuvre pour encourager le jeune homme par son exemple.

— Cueillez, cueillez, lui dit-elle ; cueillez encore, cueillez toujours. Je veux que le grand salon de Mauguet. soit gai et fleuri, comme pour un jour de noces! Allons! encore ces chrysanthèmes blancs! et ces rameaux de rosiers du Bengale ! Ajoutez des branches de laurier et des rameaux de giroflée violette ; coupez aussi des palmes de sorbier; leurs baies rouges feront bien dans la masse. Allons ! allons ! Ce n'est point assez d'une botte, et vous porterez bien un fagot !

Tandis que Jeanne se défendait, Louis coupait avec ardeur les tiges et les rameaux. Son cœur bondissait

de joie à l'idée de porter lui-même ces flem's, en accompagnant Jeanne, de les grouper, de les disposer dans les vases. Il aurait voulu en faire une jonchée sous ses pas le long de la route. Quand il eut fini de cueillir, il lia son butin avec une corde et le déposa sur le gazon ; puis, il se pencha de nouveau vers la terre, chercha sous les feuilles quelques violettes, prit une branche de réséda et un bouton de rose, et porta ce mignon bouquet à Jeanne.

Elle le prit en causant, le respira et le mit à sa ceinture.

En suivant les allées du jardin potager , madame Margerie s'arrêtait de minute en minute devant les arbres fruitiers, pesait ses fruits, les sentait, appuyait légèrement le doigt près de la queue pour en apprécier la maturité ; puis , quand elle en avait trouvé un qui remplissait toutes les apparences de la perfection, elle le détachait doucement et le mettait dans son tablier.

Sous la tonnelle, elle interrogea le raisin comme elle avait interrogé les poires et les pommes de Calville. Les grappes furent choisies avec soin et posées en pyramides sur les feuilles rougies. Le long des espaliers, elle glana encore quelques pêches tardives, dites perceys ou pêches de vignes. Jeanne porta les pêches et les raisins, et l'on rentra.

Le dmer fut gai. Tous les convives étaient heureux de se trouver réunis, et M. Maurel lui-même se mit bien vite à l'unisson de cette intimité charmante. Ace plaisir

commun, madame Margerie joignit la satisfaction d'oftVir à ses hôtes un dîner servi comme on n'en servait nulle part ailleurs dans le pays. Non que les plats fussent d'espèce rare ou de trop haut goût; mais la perfection se faisait sentir dans la moindre sauce , les daubes étaient exquises , les rôtis cuits à point, les hors -d'oeuvre délicats et savamment apprêtés, le potage aromatique et bien consommé, le dessert enrichi de confitures délicieuses, de pâtisseries réussies, de fruits savoureux. Au demeurant, on dîna fort bien et de bon appétit. Louis luimêine, malgré la joie qui lui gonflait le cœur, se laissa entraîner par l'exemple. Jeanne vanta tous les mets, leur trouva une saveur particulière. M. Margerie fut content du triomphe de sa femme, et le curé, de la joie de tout le monde. Quant à l'ingénieur, qui était gourmand, il mangea à tête reposée, et but à petits coups.

La soirée se passa presque entière à table ; le dessert, le café, les liqueurs et les ratafias furent dégustés avec la lenteur réfléchie de la province ; puis on causa amicalement de mille projets.

Ce fut une soirée intime pleine de charme.

Tous étaient associés dans un même but, et se rencontraient dans une même volonté. Nul ne gardait au cœur une arrière -pensée. De telles réunions sont rares; en fouillant bien dans ses souvenirs, combien en compte-t-on dans sa vie ?

Quand l'heure de la retraite fut venue, Louis alla

rechercher son bouquet, s'occupa des chevaux, et brida lui-même celui de Jeanne.

Jamais le cœur ne lui avait battu si fort; jamais le bonheur ne lui avait paru si proche.

Ramener Jeanne à Mauguet, chevaucher une heure à ses côtés, le long de ces chemins tant de fois parcourus jadis, rentrer avec elle un instant, arranger ces tleurs, lentement, dans les grands vases de la cheminée du salon, n'était-ce pas, pour lui, à cette heure, le dernier terme de la félicité terrestre ?

Comme les adieux lui semblèrent longs! Comme il trouva que les recommandations de madame Margerie, du docteur , du curé, de M. Maurel, ne Unissaient point!.. Et cependant, il n'aurait pas voulu presser le départ, de peur de hâter, en même temps, l'heure où la grand'porte de Mauguet se refermerait devant lui. L'attente du bonheur, c'était du bonheur encore !

Il sentait si bien le prix de cette occasion unique, qu'il souhaitait, en même temps, de dévorer les moments qui le séparaient du départ, et de prolonger ces petits incidents, pendant lesquels il tenait la bride du cheval de Jeanne, le flattait de la main, comme pour lui recommander son fardeau, et distribuait aussi, à tout le monde, les adieux et les bons souhaits.

— Allons! à bientôt, n'est-ce pas? — C'est convenu, monsieur Thonnerel ? répétait madame Margerie.

— Songez, mon cher Louis, que M. Maurel chassera, tout seul jusqu'à votre retour de Limoges; car,

moi, je ne suis bon qu'à aller visiter mes malades et à jouer aux cartes le soir.

— Je serai ici avant trois jours ; ma cause est appelée pour après-demain.

— Votre chambre est toute prête, là-haut, à côté de celle de M. Maurel.

— Partez! il est neuf heures, dit le curé.

— Adieu! A demain, mademoiselle Jeanne!

— Bonsoir, mademoiselle; demain, le docteur et moi, nous travaillerons pour vous.

— Louis, mon ami, ne vous attardez pas trop ! et surtout n'allez pas prendre la traverse, en sortant de Mauguet, pour rattraper la route. Ne craignez pas de vous allonger un peu, pour prendre le chemin le plus sûr.

— Merci.

— Bonsoir.

— Adieu ! adieu !... prenez garde à vos fleurs!

Ils partirent enfin. Le curé, qui regagnait son presbytère, fit quelques pas avec eux et les quitta au détour de l'église. Vers le milieu du village, ils virent, devant une maison d'assez belle apparence, aux murs blanchis, aux volets peints en vert , un homme de haute taille et de forte corpulence, vêtu de gros drap bleu et chaussé de bonnes guêtres, qui recevait les saints des passants, jouait avec ses breloques, et gourmandait autour de lui une petite femme maigre et un gamin d'une douzaine d'années.

C'était Maillot. Aussitôt qu'il avait vu mademoiselle de Mauguet et son cavalier, il s'était rangé le

long" de sa maison, en prenant sa pose la plus majestueuse. O^iand ils furent juste devant sa porte, il regarda Jeanne en face, et, après une seconde d'hésitation, porta la main à son bonnet. Mademoiselle de Mauguet éprouva au cœur un mouvement de violente antipathie. Cependant, devant ce salut direct , elle comprit qu'il fidlait prendre immédiatement l'attitude qu'elle s'était promis de garder. A son tour elle tit une inclination de tête et passa.

Dès qu'elle fut hors du village, elle respira, comme soulagée d'une oppression douloureuse. Ce salut échangé avec Maillot lui avait été cruellement pénible. — Je me serais crue plus forte, pensait-elle.

Néanmoins, elle sentit toute l'importance de cette première rencontre, et remercia la Providence qui ne l'avait point faite hostile.

D'ailleurs, ses pensées, un instant ramenées à la vie réelle par cet incident, reprirent bientôt leur cours vers les pays enchantés où elles erraient depuis plusieurs heures. Jeanne s'abandonnait au charme persistant de cette bonne soirée passée au milieu d'un cercle d'amis dévoués, et se reposait dans cette bienveillance infinie dont elle se sentait entourée. Pour un instant, elle oubliait les froides résolutions de la raison et les cruelles nécessités de la vie. Elle se laissait aller au bonheur, à l'amour, et partageait la joie pure et entière de Louis.

Tous deux allaient au petit pas, laissant leurs montures errer au hasard. Ils ne parlaient pas, tant ils crai-

gnaient de rompre le charme, et de compromettre leur bonheur par un mot vif ou imprudent.

Comment le cœur de Jeanne, si longtemps sevré de tendresse, aurait-il résisté à ces effluves d'amour? Elle aimait, à son tour, avec un enthousiasme et une violence dont elle ne se serait jamais crue capable.

Parfois, elle avait peur de cette passion qui lui donnait le vertige; mais elle l'enfermait en elle-même comme en une forteresse, et en savourait secrètement les délices.

Louis devinait le sens du silence prolongé de Jeanne. 11 se sentait aimé. Peu à peu son enthousiasme l'enlevait au delà de ce monde. 11 lui semblait voyager à travers des pays fantastiques dont il ne voulait pas prévoir les limites. Son cœur se dilatait dans la joie. 11 vivait comme jamais il n'avait vécu.

La nuit était belle, mais sombre, parce que la lune ne paraissait pas encore ; la lumière des étoiles aidait à peine à distinguer la route. Abandonnés à euxmêmes, les chevaux avaient pris, à travers les landes, un sentier moins direct que le chemin communal. Ils allaient au pas, la tête basse, mordant, çà et là, les branches qui barraient le sentier, ou les hautes touffes de genêts. Leurs pas, amortis par le gazon court et moelleux des landes, ne s'entendaient point. Le chant du grillon et la note mélancolique que la reinette lance à intervalles égaux troublaient seuls le silence. Jeanne et Louis cheminaient sans voir et en laissant llotter les rênes sur le cou des chevaux. Ils

s'endormaient dans le bonheur et tremblaient de se réveiller.

Cependant, peu à peu, Jeanne sentit que le silence devenait pour elle embarrassant et dangereux. Elle ne voulait pas que Louis pût deviner sa faiblesse, et cherchait quelque phrase indifférente pour rompre leur double émotion, 11 lui semblait aussi qu'une causerie douce et amicale calmerait le bouleversement de son cœur, mais la voix s'arrêtait dans sa gorge ; elle ne pouvait articuler un mot.

Louis, de son côté, aurait voulu, à cette heure d'abandon, heure unique peut-être, obtenir de Jeanne une parole qui ressemblât à un aveu, à une promesse, ou à une espérance. Il essayait de parler le premier, et ne pouvait réussir à entamer la question qui tenait sa vie suspendue. Les phrases qui lui venaient à l'esprit lui paraissaient ou banales ou gauches, ou niaises ou brutales.

Au milieu de la délicieuse harmonie de leurs cœurs et du silence enivrant qui laissait au bonheur présent sa plénitude sans engager l'avenir, toute parole était un bruit discordant, un brusque réveil, un douloureux rappel à la réalité.

Ils marchaient toujours, côtoyant les prés, les châtaigneraies, les champs en jachères. Tout à coup les chevaux s'arrêtèrent en hennissant, des chiens aboyèrent. Jeanne et Louis relevèrent la tête : la grand'porte de Mauguet était devant eux. Myon vint ouvrir ; le rêve était fini.

— Eh bien! mademoiselle, vous devez être gelée? vous n'aviez pas pris votre pelisse. Ah ! bonjour, monsieur Tlioiiiiercl !... Est-ce que vous venez coucher au château? Bon Dieu ! votre chambre qui n'est pas prête ! INicou!

— Je vais repartir tout à l'heure, Myon, ne vous agitez pas; tenez seulement un instant mon cheval. Non, meltez-le à l'écurie pour une demi-heure. Attendez d'abord (jue je détache mon bouquet qui est lié à la selle.

— Ça, un bouquet! Eh bien! mademoiselle, vous avez donc fauché toutes les Heurs de madame Margerie?

— Oui, Myon ; elle a voulu que j'emporte tout cela, l'excellente femme ! et je sens bien le prix de ce cadeau, car j'ai vu combien elle aimait son jardin, ses fruits et ses llcurs. Mets de l'eau dans les vases du salon et dans ceux do la salle à manger; nous allons lleurir tout Mauguot !

Une lampe brûlait dans le grand salon. Myon avait allumé à la hâte dans la cheminée (pieUpies branches sèches. Cinq ou six potiches, de diverses formes, étai(!nt posées sur la grande' table. Les Heurs, déliées, se répandaient alentour. Jeanne et Louis, les yeux baissés, les mains tremblantes, les arrangeaient lentement. De tenqis en temps ils échangeaient une l^arolc iiidilfércnte ([ui restnit sans écho. Ni l'un ni l'autre lie pouvait tiioiiiplicr de son trouble. El j)uis, qu'auraient-ils dit? Jeanne craignait par-dessus tout

de se trahir, et sentait en même temps fju'elle ne pouvait dominer les élans de son co'ur; Louis n'avait plus besoin de parler de son amour, il le voyait compris et partajifé peut-être.

A longs intervalles, il faisait quelques réflexions sur les fleurs qu'il tenait. Jeanne répondait. Quelquefois elle se piquait les doigts aux tiges des rosiers. Louis lui reprenait les roses, et lui donnait en échange des marguerites et des chrysanthèmes.

Les vases furent longs à se remplir de fleurs ; tant qu'on put en faire tenir, on en mit; enfin, la dernière potiche s'emplit, et il ne resta plus, sur la table, que les débris. Machinalement Louis les ramassait, les réunissait en bouquet, taillant les tiges avec son couteaH de chasse, enlevant les feuilles mortes et les fleurs flétries. Jeanne ramenait les débris en tas avec ses mains, comme pour nettoyer la table, et, poignée à poignée, elle les jetait au feu. Quand il n'y en eut plus par poignées, elle les jeta feuille à feuille, pétale à pétale.

Minuit sonna. Elle compta les coups.

— Minuit!... est-ce possible! s'écria-t-elle.

— Minuit!... répéta Louis en liant rapidement son bouquet. Adieu... bonsoir, Jeanne.

— Bonsoir, Louis... Bon voyage...

Il lui prit la main et y déposa un long baiser. Klle ne la retira pas; mais elle saisit vivement la lampe. — Allons, dit-elle, ne vous attardez pas davantage !

Elle le reconduisit jusqu'à la porte et appela Myon.

9a JEANNE DE MAUGUET.

Myon dormait dans la cuisine, étendue dans une vieille bergère. Louis alla détacher lui-même son cheval et

sauta en selle.

Au moment où il allait franchir la porte, Jeanne lui

cria d'une voix qui trahit toute sa tendresse :

— Prenez la grand'route, au moins, et dépêchezvous!

Louis toucha de ses lèvres les débris de fleurs qu'il emportait.

— Adieu ! adieu !... merci! répondit-il, le cœur débordant d'amour et de bonheur.

Il piqua des deux. Jeanne, aidée de Myon, que les aboiements des chiens avaient enfin réveillée, repoussa les battants de la porte, et l'on entendit, sur les cailloux de la route, le rapide galop du cheval de Louis.

Cette fois, il ne s'attardait pas le long des chemins, il ne laissait point flotter les rênes en rêvant ; mais, la tête haute, aspirant l'air à pleins poumons, serrant sa bride d'une main nerveuse et légère, et donnant de l'éperon," il dévora l'espace. Il aurait voulu enlever son cheval jusque dans les nuages, lui faire franchir des obstacles inouïs et danser des danses inconnues.

Le curé vint à Mauguet le surlendemain, dans la journée. Habituellement il n'y arrivait que le soir pour faire sa partie de boston. Mais, comme le clavecin avait été nouvellement remis en état, Jeanne pensa qu'il ne pouvait résister à l'envie de l'essayer.

— Venez, mon cher abi)é, dit-elle, venez voir notre instrument; il n'a point grand'mine, et surtout il n'a point grand son. Mais les notes sont justes, et ce sera tout ce qu'il faut pour nous distraire.

— Nous verrons cela ce soir, répondit Sylvain Aubert évidemment préoccupé. Voulez-vous que nous causions de choses plus graves?

— Causons, mon ami.

En disant ces mots, elle frissonna. Un pressentiment l'avertissait que l'excellent abbé venait lui parler des plus chers intérêts de son cœur. Depuis deux jours, seule, dans sa bergère, au coin du feu, ou à travers la campagne dépouillée, elle ne cessait de songer à Louis. Ses résolutions n'avaient point changé ; elle était bien décidée à repousser le jeune homme,

pour obéir aux devoirs qu'elle s'était tracés; mais elle ne se faisait plus d'illusions; elle savait bien qu'elle aimait de toute la force de son cœur; et que ce cœur, plein d'une tendresse folle, se briserait jour où elle se séparerait de son amant. Elle faisait mille rêves, sachant bien qu'ils ne se réaliseraient jamais, et ces rêves lui devenaient d'autant plus chers. C'était tout ce qu'elle devait prendre de bonheur en ce monde : après eux, après son refus, après le départ de Louis, plus rien! Le néant, la solitude, la vieillesse, la résignation!

Les paroles du curé furent un choc qui la ramena sur la terre.

— J'ai vu Louis hier, lui dit l'abbé Aubert, qui entra de suite dans le vif de la question.

Jeanne pâlit et le sang lui reflua vers le cœur.

— Eh bien? mon ami, reprit-elle, en levant sur le prêtre un regard à la fois affectueux et suppliant , comme pour lui dire : Je sais ce que vous allez me conseiller; j'obéirai au devoir, je me résignerai, mais ayez un peu de patience, un peu de pitié!

— Louis, en m'avouant qu'il vous aimait, ne m'a rien appris de nouveau, ma chère Jeanne. Et comment, vous connaissant, aurait-il pu ne pas vous aimer et ne pas souhaiter de tout son cœur vous iivoir pour épouse? Qui ne l'eût désiré comme lui? Mais mille raisons s'opposaient à ce mariage.

Jeanne fit un signe de tête affirmatif. Elle ne pouvait parler.

— Vous les connaissez aussi bien que moi ; je ne vous les exposerai point. Votre nom, votre position vous imposent des devoirs qui ne sont point ceux de tout le monde et que le mariage changerait...

— Oui, oui, je le sais, dit-elle d'une voix entrecoupée par l'émotion. Je ferai mon devoir, ajoutât-elle en essayant de mettre de la fermeté dans son accent.

Mais, malgré tous ses efforts, elle ne put retenir une larme, qui descendit lentement le long de sa joue.

— Non... reprit l'abbé Aubert en lui serrant affectueusement la main ; non , ma chère amie , ma chère sœur !

Elle le regarda avec une expression d'étonnement.

— J'ai bien réfléchi, continua le prêtre', et j'ai vu que vous pouviez, que vous deviez même accepter ce mariage.

Jeanne ne répondit pas, mais elle continua de regarder Sylvain Aubert avec des yeux fixes et interrogateurs.

— Oui... les positions et les temps sont changés. Autrefois, l'intérêt de votre famille exigeait que vous prissiez le voile. Dès le berceau, vous aviez été des^ tinée au cloître, et, dans l'organisation sociale qui existait alors, vous n'auriez pu résister à cette loi de famille sans manquer en quelque sorte à vos devoirs de fille et de sœur. Aujourd'hui, au contraire, l'intérêt de votre maison, qui est, je le sais, le premier

mobile de votre vie, se hâta de dire l'abbé Aubert pour répondre à un énergique regard de Jeanne; l'intérêt de votre maison, dis-je, est que vous vous en fassiez le chef, et que, par conséquent, vous viviez dans le monde.

— Mais, ne peut-on vivre dans le monde et garder le célibat? Si je me marie, je devrai me dévouer à mon mari, et non plus à mon frère et à ses enfants. Je puis avoir des enfants moi-même. De quel droit les déshériterais-je? D'ailleurs, mon mari y consentirait-il?... Et puis, je serais donc mauvaise épouse et mauvaise mère, si je ne voulais être mauvaise sœur?... Non, non, mon ami, repritelle héroïquement, je ne saurais chercher une famille nouvelle, si je veux être fidèle à cette loi de dévouement qui devait faire de moi jadis une religieuse et qui doit aujourd'hui en faire la douairière de Mauguet !

— Louis a compris tout cela, ma chère Jeanne... Il ne prétend point vous enlever à des devoirs qu'il estime. 11 connaît le but de votre vie, et il veut, non pas vous en détourner, mais y courir avec vous. — Dites bien à mademoiselle de' Mauguet, m'a-t-il répété plusieurs fois, que je me ferai l'homme d'affaires de son frère, comme elle s'en est faite l'intendante, et que, quant à mes enfants à moi, je saurai leur gagner un patrimoine à force de travail et d'énergie... .

— Cher Louis !

— Considérez, poursuivit l'abbé, que votre frère

persiste à ne pas revenir en France avant le roi. Or, nous qui voyons les choses de près, nous savons bien, hélas! que la majorité des Français ne songe guère au roi maintenant, tandis que Bonaparte, au contraire, se consolide chaque jour davantage. Vous resteriez donc seule dans la vie pendant toutes les années de la jeunesse? Vous supporteriez donc tout le faix de la gestion de Mauguet ? Et qui sait si cette entreprise ne serait pas au-dessus de vos forces? Qui sait si vous n'échoueriez pas, sans protection, sans guide, sans aide, dans cette lourde tâche?

Jeanne écoutait les conseils de Sylvain Aubert avec ravissement. Elle éprouvait à l'entendre soutenir par des raisons le vœu secret de son cœur une joie infinie. Pourtant, elle s'efforçait de résister encore en invoquant les derniers scrupules de sa conscience. Tandis que son cœur débordait, sa volonté demeurait ferme.

— Eh quoi! s'écria-t-elle après un moment de silence, vous venez me tenter, vous prêtre! Vous venez m'encourager à accepter ce dévouement de Louis, comme si, en acceptant, je ne commettais pas au profit de moi et des miens un acte de monstrueux égoïsme! Ainsi voilà un jeune homme, un enfant presque auprès de moi, qui m'oftVe sa vie dans le délire de la jeunesse et de l'amour, et vous voulez que je la prenne; que j'enferme, entre ces vieilles tours, tout son avenir plein de promesses , que je fasse de cet être, marqué pour de hautes destinées, le régis-

seur d'un obscur gentilhomme?... Non, non, c'est parce que j'apprécie Louis, parce que je l'aime... d'une amitié sincère, que je ne le sacrifierai point à mes affections de famille. Je ne puis pas, je ne dois pas accepter, ajouta-t-elle en retenant ses larmes prêtes à jaillir.

— Il faut donc que je lui porte votre refus ?

— Dites-lui, reprit-elle au comble de l'émotion, que je le refuse parce que je l'aime autant que mon frère et que l'avenir de notre maison !

Elle s'arrêta tout à coup, comme effrayée d'avoir trahi d'un mot toute sa passion. Puis, en s'efforçant de commander au trouble de son cœur, elle ajouta :

— Faites-lui comprendre que la différence d'âge sépare nos deux destinées. J'ai passé le temps d'inspirer... et de ressentir les folles ardeurs de la jeunesse.

L'abbé Aubert regardait Jeanne avec une expression de tendresse et de pitié profondes.

— Ma chère sœur! s'écria-t-il, Dieu vous saura gré de tant de courage ! mais cessez, je vous en prie, de vous torturer le cœur. Croyez-vous donc que je n'y ai pas lu? Vous aimez Louis de toute votre tendresse. Vous l'aime^, comme on aime alors qu'on éprouve en même temps les premières émotions de l'amour et toutes les appréhensions de l'âge mûr. Et puis vous sentez ce qu'il vaut , ce bon, ce brave Louis! Acceptez son dévouement. Lui aussi vous apprécie à votre valeur... Un cœur tel que le vôtre peut payer ce qu'il vous

donne ! Vous le ferez heureux , n'est-ce donc rien ? Et ce bonheur certain, ne compensera-t-il pas quelques stériles triomphes d'orgueil et de fortune? Je vous connais tous les deux, et je sais votre mesure. Eh bien ! croyez-moi , ne tentez pas Dieu en refusant pour quelques avantages mondains le solide bonheur qu'il vous envoie. Vous croyez-vous donc si sûre de votre fragile cœur que vous puissiez lui dire : Tu renonceras à toutes les joies et tu auras toutes les vertus? Et si le cloître lui-même, si l'habit du prêtre ou de la religieuse, si le sentiment d'un vrai devoir et d'un engagement sacré, sutlisent à peine à soumettre l'homme ii la loi de renoncement, espérez-vous vaincre toutes les révoltes de la jeunesse, éteindre toutes les flammes de la vie, avec une résolution fondée seulement sur des motifs humains, sur des délicatesses arbitraires?... Non, non, vous ne le pourriez pas. Vous enfermeriez en vous-même un foyer de tentations et de supplices... Et plus tard... quand les années auront blanchi vos cheveux et ride votre front. .. quand Louis, repoussé, porterait peut-être ailleurs ses affections, qui vous dit que votre âme, en proie aux tentations de l'enfer, ne maudirait pas son sacrifice et les vains scrupules auxquels elle l'aurait fait ?

Des larmes silencieuses coulaient sur les joues de Jeanne qui baissait la tête en écoutant les paroles du prêtre. Ces paroles ne trouvaient que trop d'écho dans son cœur, les dernières surtout. Elle sentait bien que la passion parlait en elle avec une violence chaque

jour plus grande; et déjà, parfois, il lui était arrivé de frémir d'épouvante en se demandant ce qu'elle deviendrait le jour où Louis cesserait de l'aimer,

— Ainsi, murmura-t-elle en relevant son front devenu rouge, je puis donc me laisser aller au bonheur!... Je puis aimer Louis... l'épouser... Mais mon frère consentira-t-il ?. . .

— Je me charge d'écrire au vicomte de Mauguet, qui, lui aussi, a des devoirs à remplir, interrompit le prêtre.

Pour la première fois, depuis qu'elle avait conscience de son individualité, Jeanne entrevoyait ses droits légitimes aux joies de ce monde. Pour la première fois, elle se dit qu'elle pouvait être épouse et mère. Cette terrible loi de renoncement, qui pesait sur elle depuis sa naissance, cessait enfin de dominer sa vie. Jusque alors elle ne l'avait pas raisonnée. Elle l'avait acceptée comme une nécessité, et religieusement observée comme un devoir. Tout à coup elle osa trouver que cette loi était bien cruelle, et douter de la justice de ces principes qui sacrifiaient partout l'individu à la famille.

Mais ces idées eurent à peine germé dans son cœur qu'elle les repoussa avec effroi. Son esprit viril et précis en jugea vite la portée et les conséquences. — Eh quoi! se dit-elle, je pactise par cette seule révolte avec la révolution ; je renie ma cause et ma foi : j'abandonne le devoir pour le droit, l'autorité de Dieu, représentée par celle du chef de famille, pour la liberté

individuelle... Mais, au bout de ce raisonnement, la logique me conduirait à la déclaration des droits de l'homme!...

Cette réflexion jeta Jeanne dans une perplexité singulière et dans une agitation fébrile, que le souvenir des paroles de Sylvain Aubert ne suflîsait point à calmer. Elle aimait à se les remémorer pour apaiser ses scrupules; mais je ne sais quoi restait à convaincre en elle. Cette créature austère, toute de dévouement et de vertu, s'efforçait encore de comprimer son cœur pour laisser parler les voix les plus intimes de sa conscience.

Que si, parfois, le voile de chair qui cache nos pensées pouvait s'entr'ouvrir, les âmes humaines se donneraient l'une à l'autre un magnifique spectacle ! Ainsi, ce soir-là, Jeanne, seule dans son vieux château ruiné , se promenant dans le salon au bruit du vent d'automne qui sifflait dans les grands arbres, et luttant à outrance contre June passion d'autant plus violente qu'elle était plus comprimée, n'était -elle pas un exemple de tout ce que peut la volonté contre la tentation?

Car, elle était tentée par tout ce que l'esprit peut suggérer de raisons déterminantes et par tout ce que le cœur peut déployer de séductions. Elle se sentait aimée d'un amour absolu par un cœur loyal, dévoué, courageux, en tout digne du sien, et elle aimait en même temps, avec toute la fraîcheur d'un premier amour et toute l'ardente énergie d'une passion su-

prême. Parfois même elle était effrayée de la puissance de ce sentiment qui soulevait tant de pensées et de résolutions opposées.

Cependant, peu à peu, les raisons de l'abbé Aubert triomphaient dans cette âme trc jblée. Elle se laissait aller vers l'amour, vers la paix, vers l'espoir avec une ivresse délicieuse. Les heures de la nuit s'écoulaient sans ({u'elle eût conscience du temps. La lampe, en s'éteij^nanf, vers le matin, la rappela au sentiment de la réalité. Elle courut à sa chambre et pria longtemps devant le crucifix d'ivoire qui gardait le chevet de son lit, puis elle s'endormit sans avoir pris une résolution définitive, mais pourtant l'âme apaisée.

Louis vint le lendemain. Il rejoignit Jeanne qui présidait elle-même aux premières trouées dans la haute futaie de Mauguet. Elle choisissait et marquait les arbres d'une main sûre, dévouant à la hache les chênes aux troncs les plus droits, les ormes sans nœuds et les acacias centenaires.

En la voyant si courageuse devant le devoir, si implacable en face de la nécessité, tandis que Myon se tourmentait au logis, Louis eut peur, comme si le coup de hache dont Jeanne faisait frapper, sans pâlir, ces arbres antiques, lui eût été un présage funeste. Il trembla que l'amour qui s'élevait si vivace dans son co'ur ne fût tranché de même par ce caractère "tout d'une pièce, (jui ne savait pas transiger avec les faiblesses humaines.

Mais lorsqu'il aborda Jeanne , elle rougit en le regardant et en lui tendant la main.

— 'Ah ! s'écria-l-il, vous ne me repoussez pas!

— Non, Louis... Mais, reprit-elle précipitamment et comme pour prévenir l'explosion de l'amour du jeune homme, mais, malgré les encouragements de notre ami Sylvain Aubert, je n'ai encore pu prendre ma résolution en conscience. Ne me parlez donc de rien. Ne cherchez pas à m'engager à vous. Je me délierais, je me défendrais... et, si vous le voulez, nous pouvons être si heureux aujourd'hui!...

Cette précaution et cette prière n'étaient-elles pas le plus sincère des aveux? Grande jusque dans sa faiblesse, Jeanne n'essaya même pas de dissimuler à Louis l'étendue de son amour. Elle lui livra son cœur dès le premier regard. Tout dans son passé, dans son présent, dans la loyauté même de cet aveu, disait si bien : Oui, je vous aime, Louis, je vous aime comme mes souvenirs d'enfance, mes" rêves de jeune fille, mes tendresses de femme, et pourtant, si le devoir commande de renoncer à vous, j'y renoncerai! Quoi que je fasse, je le ferai en conscience. Votre bonheur... ou mon supplice.

Cette journée fut belle entre toutes les journées heureuses qu'ils devaient passer ensemble. Louis comprenait trop bien l'état du cœur de Jeanne pour essayer de le violenter. Et puis, il avait un tel besoin de croire et d'espérer, qu'il craignait par-dessus tout d'effarouclier le bonheur. Tous deux étaient d'accord

104 JEANNE DE MAUGIIET.

pour mettre dans leur vie un relais de jeunesse et de joie, un souvenir d'amour pur et entier, quoi que dût leur garder l'avenir.

La nature, pourtant, semblait plutôt devoir inspirer la mélancolie que la joie. On était arrivé aux dernières journées de l'automne , le soleil ne perçait plus qu'à peine les brouillards du Limousin ; les dernières feuilles roulaient emportées par le vent; les landes s'étendaient comme de sombres tapis coupés, çà et là, de flaques d'eau qui reflétaient un ciel clair. Plus de fleurs roses ou jaunes à la bruyère ou aux ajoncs; rien que les teinles brunes de la terre et de la mousse autour des roches grises. La cime des arbres seulement recevait, par intermittences, de rouges reflets de soleil, tandis que les coups de cognée, qui abattaient la haute futaie, scandaient le silence d'intervalles inégaux.

Que leur importait?... Les fêtes du cœur ne revêtent-elles pas toujours les choses extérieures du plus splendide. manteau? Et, lorsque notre âme chante le cantique d'actions de grâces, ne nous semble-t-il pas que la nature est pleine de fleurs, de lumières et de parfums, comme un jour de Fête-Dieu? C'est ainsi que Jeanne et Louis trouvaient au brouillard des teintes d'opale, aux landes noires de chatoyants reflets, aux teintes lilas du ciel des lueurs dorées, à toute la campagne une poétique harmonie.

Ils s'aimaient et n'entendaient pas les coups de hache. Ils parcouraient les chemins défoncés et les

champs incultes, et ne songeaient qu'à la richesse qu'ils y sèmeraient. Jeanne éprouvait un plaisir singuher à faire, au hras de Louis, sa tournée quotidienne dans les domaines, et Louis i\ élaborer des projets de défrichement et de culture. Pendant que leurs cœurs s'enivraient d'amour, ils s'appliquaient à ne causer que de choses vulgaires et d'intérêts matériels. Ne mariaient-ils pas leurs deux existences, en associant ainsi leurs pensées dans un même dévouement? Et lorsqu'ils disaient : nous ferons creuser ici. des rigoles pour l'écoulement des eaux; nous ferons porter là du sable et des pierres pour ferrer la chaussée ; nous sèmerons du blé l'an prochain dans cette terre forte où l'on a mis du sarrasin, etc., n'était-ce pas comme s'ils avaient dit : nous habiterons ensemble le château de Mauguet; nous y partagerons une vie tranquille et heureuse après tant d'épreuves ; nous aurons les mêmes devoirs, les mêmes intérêts, la même famille... nous serons époux enfin?

Ils revinrent à Mauguet, vers le soir, après une longue course à travers les prés et les châtaigneraies. Cette journée avait passé comme un songe.

— Déjà quatre heures ! disait Jeanne, en écoutant sonner l'horloge de Saint-Jouvent. Louis, je vous garde à souper! Voulez-vous?

— Si je le veux!... Mais vous me donnez trop de bonheur aujourd'hui, Jeanne; vous ne pourrez plus me le reprendre !

Jeanne posa précipitamment la main sur la bouche

JOG JEANXE DE MAUGUEï.

de Louis pour l'empêcher de continuer. Il saisit cette main à son tour et la baisa longuement. Jeanne la lui abandonna sans trouble et sans coquetterie, mais après un silence , pendant lequel tous deux entendaient les battements de leur cœur, elle se dégagea et s'écria tout à coup, comme pour éviter de dangereuses pensées:

— Je vous invite à souper, et je ne sais seulement pas si je pourrai faire honneur à ma parole ! La chère n'est pas toujours abondante à Mauguet, et Myon ne compte point sur vous!... Je crois, mon ami, que nous ferons bien de songer un peu nous-mêmes à notre menu et de ramasser quelques champignons.

— Si j'avais pu prévoir la fortune de ce souper, reprit Louis, j'aurais apporté mon fusil. Voilà un temps tout à fait propice à la chasse, et, si je ne me trompe, il doit y avoir des bécasses sur l'étang des landes. Ah! quel plaisir j'aurais eu, Jeanne, à aller conquérir notre premier repas commun !

— Eh bien! la prochaine fois, je compterai sur votre adresse pour trouver le rôti !

— Demain ?

— ÎNon, dans huit jours... C'est trop, déjà, Louis, pour un engagement qui n'est pas irrévocable...

— Dans huit jours donc, puisque vous le voulez. Je ne chercherai point à violenter votre cœur, j' conqjte trop sur sa pitié... oserai-je dire sur sa tendresse ?

— Vous savez bien que je suis heur(!use de ce qui vous rend heureux, Louis !

— Vous êtes bonne, Jeanne, mais je ne suis pas un ingrat, je vous le prouverai par ma vie entière!...

— Ne dites pas cela, Louis! car si j'accepte votre main, c'est moi qui contracterai envers vous une éternelle reconnaissance !

— Ohl quel mot!... Laissez-vous aimer seulement, ma belle, ma noble, mon adorable fiancée... et je serai dix fois payé !

— Louis, reprit vivement mademoiselle de Mauguet, qui sentait le vertige d'amour la prendre au cœur, Louis, ne me parlez pas ainsi. J'aurais peur, vous dis-je, de nos tête-à-tête... et... je ne veux pas avoir peur! Vous me rendez trop heureuse !

Elle inclina la tête sur l'épaule de son amant, et ferma les yeux à demi, comme pour mieux savourer son bonheur. Louis soutenait doucement sa taille, sans l'étreindre, de peur de troubler cette chaste et bienheureuse ivresse. Tous deux marchaient lentement, le long d'un étroit sentier. Le jour baissait; le brouillard devenait plus dense ; les tours de Mauguet se dessinaient à peine derrière les arbres dépouillés ; mais, à travers cette brume, leurs yeux noyés de bonheur semblaient entrevoirie paradis, comme à travers un voile.

Ils atteignirent et traversèrent la haute futaie. Les bûcherons étaient partis, et leurs coups de cognée ne troublaient plus le silence. Louis, toujours attentif à ne point éveiller Jeanne de son extase, prit soin d'éviter les endroits où gisaient à terre les arbres abattus. C'est

ainsi qu'ils prolongèrent leur promenade, de détour en détour, jusqu'à la nuit close.

La lune était levée lorsqu'ils arrivèrent au pied de l'étang, et, malgré le brouillard, ses rayons jetaient sur l'eau de grandes nappes de lumière. Jeanne se redressa, rouvrit les yeux, et revint au sentiment des choses de ce monde. Un frisson parcourut ses veines ; elle se sentit rougir et trembler en même temps. C'est qu'il lui sembla tout à coup que ce moment d'oubli l'avait transformée. Tant d'émotions s'étaient succédé dans son cœur , tant de rêves rapides et brûlants y avaient passé depuis quelques instants, qu'elle ne savait plus à quoi se prendre pour se retenir sur la pente de la passion. Elle eut une minute de terreur et de honte, comme si elle s'était abandonnée.

Son trouble était si grand que, par un sentiment de pudeur, elle voulut cette fois le dérober à Louis; aussi ne se pressa-t-elle pas de gagner le château. Elle demeura un instant immobile, au bord de l'eau, les yeux fixés sur les silhouettes qui s'y miraient, et l'esprit perdu dans un chaos de pensées contradictoires. Enfin, quand le sang lui battit moins fort dans les artères, quand, par un puissant appel, elle eut réveillé sa volonté endormie, elle entraîna Louis vers la rampe qui montait à Mauguet.

Chez les natures vierges que nulle tentation n'a jamais effleurées, la passion fait parfois d'étranges ravages en une seconde. Jeanne venait de comprendre l'immensité du sacrifice qu'elle aurait à faire, s'il lui

JEANIS'E DE MAUGUET. 10;)

fallait retourner maintenant à la vie soîiîairc et lioido, au parti [iris de la résignation.

Louis ne soupçonnait pis l'orage ([ui grondait alors dans Tànie de sa compagne. 11 en était resté aux impressions tendres et douces du relourà travers le bois. Quand il se vit au sommet de la rampe et près d'atteindre la terrassp, il retint Jeanne, la força de se retourner et lui montra le paysage, ({ui, baigné en même temps dans la lumière et dans la brume, semblait un décor du pays des fées.

— Quelle bonne journée, quelle radieuse soirée à mellre dans nos souvenirs! dit-il.

— Oui, reprit Jeanne, qui ne put résister à laisser encore ses yeux errer sur cette campagne qu'elk; venait de traverser, en proie à de si délicieuses émotions.

Puis, tout à coup, pour vaincre une nouvelle tentation peut-être, une tentation fo'le de redescendre en courant, au bras de Louis, la rampe de l'c'lang, et de parcourir encore les bois, les prés et les landes, 1g cœur ouvert à toutes les ivresses, elle s'élança dans la grande salle de Mauguet.

Louis y entra après elle et la rejoigniL Le changement de milieu modifia soudain leurs impressions. Tous deux revinrent vile à la réalité. Cependant la fin de celte promenade avait trop ému Jeanne pour fiM'elle pût rester en face de L-ouis sans trouble. .Elle prélexta quelques soins à donner au souper, et sortit.

(juand , une demi-heure après, ils s'assirent à la même table , ils étaient plus inriuiets qu'heureux.

Leurs âmes débordaient, et ils sentaient bien que la première parole serait décisive et romj)rait le charme.

Par bonheur , au moment où Jeanne allait servir, la porte s'ouvrit, et l'abljé Aubert parut.

— Eh ! bonsoir, mes chers amis, s'écria-l-il. Je suis heureux de vous rencontrer tous les deux en si bonne disposition... Mais il paraît que j'arrive à temps.

— Vous arrivez toujours à propos, et vous êtes toujours le bienvenu, mon cher abbé! Myon ! Myon ! vite! un troisième couvert!

Ce fut d'une voix vraiment joyeuse que Jeanne répéta cet ordre. Et, d'un commun accord, Louis et elle s'empressèrent autour de Sylvain Aubert, pour le dé!)arrass3r de son manteau et lui avancer le grand fau'.cuil outre la table et le foyer.

— Mais vous me traitez non-seulement en pasteur, mais encore en vieillard, s'écria le jeune prêtre. Je saurai jjien me caser tout seul. Un tel accueil me confond, moiqui arrive ainsi, à l'improviste, dévorer votre souper... Heureusement j'ai apporté un jambon préparé par les mains expertes de madame Margerie...

— En vérité! mon ami, vous ne pouviez mieux faire que de venir... et d'apporter votre jambon! s'écria Jeanne en riant; car j'ai invité Louis par hasard, et nous allions faire un maigre souper!

— Oh! que ce souper vous préoccupait donc! reprit Louis... C'est à me faire honte d'avoir accepté... Eh 1 qu'importe le menu quand Icbonhe ir l'assaisonne !

— Qu'importe le menu? mais il importe beaucoup, quand depuis midi on court la campagne. J'ai une faim dévorante, moi!... Mais vous, il paraît que vous comptez vivre de l'air du temps? Allons, mettons tous de côté le respect humain. Mon cher abbé, dites le bénédicité, et faisons honneur au festin !

A dater de ce moment, toute gêne disparut entre les trois amis. Jeanne et Louis, se sentant hors de danger, triomphèrent de leur trouble et laissèrent leur bonheur intime s'échajiper en gaieté communicative. L'abbé Aubert aussi s'associa l)ien vite à cette joie dont il était le premier auteur. On mangea de bon appétit, on rit comme des enfants, et le repas se prolongea tard, entremêle de causeries et de projets d'avenir.

Pendant la veillée, l'abbé Aubert fit de la musique; les deux amants, assis en face l'un de l'autre, de chaque côté de la cheminée, semblaient écouter avec ravissement les sons grêles du pauvre clavecin. C'était pour tous deux un prétexte de s'abandonner à une rêverie délicieuse, sans la rompre par des phrases banales ou des paroles brûlantes. Aussi, par ce même accord tacite, où déjà leurs cœurs s'étaient rencontrés plus d'une fois, s'ab.indonnèrent-ils à leur muette extase. L'abbé, de son côté, se laissait aller au charme de recommencer ses vieux airs. On ne comptait les coups qui sonnaient à la pendule, ni de part, ni d'autre. Mademoiselle de Mauguet avait près d'elle un

U2 JEANNE DE MAUGUET.

tricoL commencé; mais ce soh'-là, cunlraircmcnt à ses habitudes, elle ne le prit point, de peur peutêtre de diminuer pur l'action l'inlensité de son bonheur intime, ou d'éveiller, pai' le bruit léyer d'une aij^uille ou d'un peloton yîissantà terre, l'attention de l'aijbé sur le temps ({ui s'écoulait.

Ce fut lui toutetois qui donna le siynal de la retraite;. Louis se leva en même temps, eî; tous deux [jriri'ut coni;é de Jeanne par les mêmes paroles et les mêmes souhaits; elle les accompagna jusqu'au portail, eL les regarda s'éloigner aussi longtemps que ses yeux pur^'iu distinguer leurs siîhouelles sur le ciel. Elle rentra lenlement, !)erdue tlans ses pensées, regagna le coin (lu L'U où la soHUide appela pou h peu la mélancolie, puis se coucha et ne dormit point.

Ue ce jour-là cependant, elle {irit le parti d'être lieu: euse. Mais elle voulait atteuiire, pour donner carrière à son bonheur et le l'aire pariager, l'autorisation du vicjmle son frère ; c'est pourquoi elle résolut de ne plus s'exposer aux dangereuses ivresses de la })assion. Cette journée, passée presque entière en tête-à-tête avec son amant, la rendait craintive-. Elle a\ait senti le vertige et ne voulait plus se pe:;c!:er sur laljîme.

Désormais elle arrangea sa vie de manière à ne plus ê:re seuJe les jours où Eouis devait venir. Tantôt c'était le curé de Saint-Jouvent (jui passiiL la veillée à Mauguel, tantôt c'était le docteur Margêrie et sa femnu;. D'autres fois elle chargeait Louis (h; lui amener M. Maure! {.our décider quelque entreprise

JKANNIî DE MAUGTTET. 113

d'après l'avis du savant ingénieur. Alors les longues promenades entièrement consacrées à des levées de plan el à des études agricoles n'étaient plus dangereuses; mais, au contraire, elles réconfortaient le courage et la vertu de Jeanne, qui trouvait dans chaque nouvelle entreprise un aliment pour son activité dévorante.

Les premiers mois de l'hiver devinrent ainsi les plus heureux de sa vie. D'une part, elle entrevoyait le rétablissement de la fortune de sa maison, non plus seulement connue un rêve, mais comme une réalité lointaine, à laquelle chaque jour f|ui s'écoulait donnait un gage de certitude; de l'autre, elle laissait son cœur s'ouvrir à toutes les espérances du bonheur intime. Et puis il .y avait pour elle, comme pour les amis qui l'entouraient, un charme étrange à cette vie tranquille et recueillie qui succédait à toutes les agitations. C'est après la lutte qu'on savoure bien les jouissances de la paix.

Peut-être les amateurs de romans tragiques trouveront-ils ce récit de la vie et de l'amour de Jeanne bien dénué de péripéties : mais qu'on se reporte, par la pensée, à celte époque encore tout émue des fièvres révolutionnaires ; qu'on se représente ces existences brusquement déclassées, longuement éprouvées par l'adversité, bouleversées par la terreur, se retrouvant enfin avec le calme pour le présent et l'espérance pour l'avenir. Alors les âmes tendres trouvaient sous les voûtes des églises ruinées une poésie {ileine d'attraits, et

dans les pages éloquentes de Bernardin de Saint-Pierre un charme enivrant. Quoi d'étonnant donc à ce que ces causeries du coin du feu, libres épanchements d'esprits d'élite et do cœurs sincères, parussent à Jeanne de Mauguet, à l'abbé Aubert, à Louis Thonnerel et à M. Margerie des plaisirs délicieux? Quoi d'étonnant encore ii ce que Louis et Jeanne savourassent les prémices de leur amour avec d'étranges voluptés?

La réponse du vicomte de Mauguet à la lettre de l'abbé Aubert se fiiisait attendre. Jeanne cependant n'éprouvait aucune impatience de ce retard. Peut-être avait-elle au fond du cœur une certaine appréhension qui l'empêchait de souhaiter une trop prompte certitude. D'une part, quand on touche au bonheur, on aime pour ainsi dire à en prolonger l'attente; de l'autre, on trouve dans l'espérance même de si douces joies qu'on voudrait souvent s'en contenter toujours plutôt que d'y renoncer jamais.

En attendant, Louis venait h. Mauguet deux ou trois fois la seinaine, et il y était accueilli par Jeanne en ami accepté, et parle curé, le docteur et madame Margerie, en futur mari de la chùlelaine. Il ne s"e passait pas de soirée où quelque alhision à son prochain mariage ne vînt remplir le cœur de mademoiselle de Mauguet de trouble et de joie. Elle ne les relevait pas, elle ne les acceptait pas en y répondant, mais elle les goûtait en silence et les recueillait intérieuremenlt.

Puis, ([uand elle se retrouvait seule, dans sa chambre austère, ou au milieu de la triste campagne d'hiver,

elle se les répétait. Que si l'on avait dit, par exemple, qu'ils habiteraient telle partie du château, elle la meublait et la disposait en rêve , et son imagination, courant d'un mirage à un autre, se représentait mille détails d'un riant et doux avenir.

Elle arriva, cependant, la réponse du vicomte de Maugiuît. Ce fut un triste jour pour Jeanne que celui-là ; un jour qui termina brusquement son bonheur naïf, pour rejeter sa conscience et son cœur dans de nouveaux orages.

« Mon cher curé, disait l'émigré, qui n'avait, comme tant d'autres, rien ajjp-ris ni rien oublié, votre lettre m'a étonné; c'est pourquoi j'ai tardé d'y répondre, atin de me familiariser l'esprit avec la singuhère proposition qu'elle contenait. La France est, à ce qu'il paraît, plus changée encore que je ne croyais. Le clergé, la noblesse, ne ressemblent plus à ce que j'ai connu il y a pourtant si peu d'années encore. Votre morale eût fort surpris votre oncle, et la résignation de ma sœur aurait confondu ma mère. 11 n'y a que fes hommes du tiers qui ne changent pas : c'eût été merveille que ce petit Thonnerel ait si bien avocassé gratis ! Je n'aurais point payé mon château à la républi(|uc avec la main de ma sd'ur. Mais si mademoiselle de Mauguct, (|ue sa présence au milieu de l'orgie révo-

lutionnaire rend l)ieii souple, a cru devoir faire un pareil marché, qu'elle paye! C'est le dernier point d'honneur de la noblesse !

« Quant à moi, malgré tout ce que vous dites pour m'y engager, je n'irai point assister à ces noces étranges. Je ne rentrerai en France qu'avec le roi , comme je n'attendrai que de lui la reconnaissance de mes droits et le rétablissement de ma fortune.

« Recevez, d'ailleurs, mon cher curé, l'assurance de tous mes bons sentiments pour vous.

c( \icomle Raoul de Mauglet. »

A la lecture de cette lettre, Jeanne pleura. Sa courageuse nature succomba sous le double poids du chagrin et de la colère. D'une part, elle sentait son âme tout entière se révolter contre le mépris que son frère osait marquer pour l'homme qu'elle avait choisi ; de l'autre, elle voyait toutes les espérances auxquelles son cœur s'était attaché depuis quelques mois s'écrouler comme d'irréalisables châteaux en Espagne.

L'abbé Aubert, toutefois, s'etïbrça de la réconforter.

— Le vicomte a tort, de toutes les manières, dit-il; ne vous laissez point abattre par une boutade de gentilhomme olïénsé. Allez droit devant vous, sans vous retourner : vous marchez dans votre devoir. Si le vicomte de Mauguet, aveuglé par des préjugés qu'il entretient dans l'exil, juge aujourd'hui défavorablement votre mariage, il l'absoudra demain, quand il sera re-

118 JEANNE DE MAUGUEÏ.

venu parmi nous. Qui connaît mieux que vous le cœur noble et loyal de Louis Thonnerel? Eh bien! ce cœur calomnié par votre frère se révélera bien vile à lui. Il verra que vous avez agi prudemment, eïi épousant un honnête homme, dévoué à votre famille, et un esprit d'élite qui pourrait arriver à tout, avec les nouvelles institutions de la France.

M. et madame Maryerie soutinrent le raisonnement de l'abbé Aubert, et le développèrent cent fois en tous les sens. Jeanne écoutait, mais ne prenait aucune décision. Désormais, pour el!e, le charme était rompu. Elle ne prenait point de parti, mais c'était, pour ainsi dire, par lassitude de la lutte.

Ce court relais de bonheur qui venait de couper sa vie austère lui rendait le renoncement bien cruel; et puis son cœur, ballotté entre tant de longues douleurs et de rapides joies, ne trouvait plus de point d'appui dans sa conscience. Elle ne voulait ni braver ces lois sacrées de la famille, auxquelles elle s'était dévouée, ni sacrifier sa vie à un scrupule exagéré ou à un faux point d'honneur.

C'est pourquoi elle ne ces.sa point de voir Louis, mais leurs rapports devinrent contraints comme ceux de gens dont la position est incertaine. Le bonheur ne reparut plus.

Tous deux souffraient cruellement. Jeanne sentait se réveiller en elle tous les scrupules que les paroles de l'abbé Aubert y avaient apaisés. Louis, bien ({u'il ignorât les termes de la lettre du vicomte, en devinait

l'esprit et se trouvait otiensé dans sa dignité autant que blessé dans son amour.

il aimait passionnément, et toute sa vie s'était attachée à cet amour; mais alors il se promit à lui-même de ne pas faire une démarche de plus pour obtenir la main de Jeanne, de ne pas chercher même à réveiller la tendresse de ce cœur ((ui hésitait encore après avoir * senti la profondeur de son dévouement.

Que cette fierté demandait de courage! Combien de fois le pauvre jeune homme sentit sa main trem- "bler, lorsque, le soir, il la tendait à 'Jeanne en présence des amis communs, tant il avait peur de se trahir par une pression interrogative ou suppliante.

Quelquefois il se surprit partant de Limoges à cheval, vers le milieu du jour, et galopant ventre à terre vers Mauguet, pour demander tout à coup à Jeanne une réponse décisive, ou plutôt, pour arracher ou surprendre son consentement. 11 s'arrêtait et tournait bride, aussitôt que sa volonté avait pu triompher, ou bien il ralentissait l'allure de son cheval, suivait la route, tout en rêvant silencieusement, et arrivait jusqu'au presbytère de Saint-Jouvent où il restait de longues heures, parlant i\ Sylvain Aubert de mille choses, excepté de celle qui lui tenait au cœur.

Les semaines s'écoulaient ainsi, pénibles pour tous. Un soir, Louis se sentit plus triste encore que de coutume. 11 avait l'âme affamée de bonheur et ne savait où trouver même une consolation. C'est en sortant

du presbytère que ce mal cruel le saisit. Précisément, ce soir-là, un manteau de neige couvrait la terre, et le ciel, noir et lourd, semblait de plomb. Malgré tout, le curé allait à Mauguet. Louis prit avec lui le chemin de traverse qui conduit jusqu'à la grande route, mais arrivé au carrefour, il lui dit bonsoir, lui tendit la main et se tourna du côté de Limoges.

— ■ Vous ne venez pas avec moi à Mauguet, Louis? demanda le prêtre étonné.

— Non, j'y ferais une triste ligure. A revoir, mon ami !

— Mais la solitude ne vous rendra ni le courage ni la gaieté ; venez. Si vous craignez "que ma malheureuse manie musicale ne vous expose au téte-à-tête avec mademoiselle Jeanne, nous pouvons passer prendre Margerie et sa femme...

— Merci, cher abbé; mais, en vérité, pour ce soir j'ai besoin de solilude. Il faut que je tâche de me former à la résignalion... et c'est diliicile.

— Allons! venez donc! reprit avec insistance le pauvre abbé qui n'entendait rien à la logique des passions ; logique étrange , absurde en apparence , parce qu'elle procède par déductions contraires, et pourtant si bien fondée sur les besoins du cœur humain. — Venez donc ! Je ne désespère pas de vous marier après Pâques,

— Dieu bénisse vos efïbrls et votre espérance, cher ami... mais... adieu pour co soir.

Et Louis mit son cheval au trot, puis au galop, comme s'il avait voulu allonger bien vite la distance

(jui le séparait du curé, de Mauguot et de Jeanne.

Toutefois, quand il eut fourni une bonne traite, il s'arrêta et se demanda s'il n'avait point eu tort de refuser d'aller à Mauguet. Le curé pouvait, dans les meillt'ures intentions du monde, parler de son refus. Oue penserait Jeanne alors? Qu'il était blessé peutêtre de tant de lenteurs ou qu'il était disposé à renoncer à sa main. Or, la fière fille pardonnerait-elle une bouderie? oublierait-elle un moment d'iiésitation?

11 rebroussa chemin avec le même empressement fiévreux qu'il avait mis à galoper vers Limoges; mais bientôt il modéra le pas de sa monture.

— Si j'y vais maintenant, se dit-il, par là même je trahirai ma faiblesse; je manquerai à ce ([ue je me suis juré. Si je n'y vais pas... j'offenserai peutêtre la. délicate susceptibilité de la personne c[ue j'aime le plus au monde...

Tout en rêvant, Louis gagna lentement le carrefour, prit la traverse et arriva devant la grand porte de Mauguet, Tandis qu'il hésitait encore, l'horloge de Saint-Jouvent sonna. 11 compta les coups : — Dix heures! se dit-il, il est trop tard pour me présenter...

Au même moment, il entendit les chiens jeter quckpies aboiements, et les portes s'ouvrir et se fermer. Il n'eut que le temps de traverser la route et de se cacher derrière l'angle d'une grange. C'était le curé qui sortait pour regagner son presbytère.

— Allons, se dit-il, je me serai tenu parole malgré moi-même !...

Il le regarda s'éloigner, en s'effaçant derrière son mur comme un malfoiteur aux aguets. Un moment il avait pensé à le rejoindre et à lui raconter ingénument ses faijjlesses et ses douleurs ; mais cette pensée naïve fut bien vite étouffée par la joie insensée de se trouver seul si près de Jeanne, et l'envie de prolonger cette sorte de mystique tête-à-téte. Au lieu de s'en retourner à Limoges, il se blottit donc de plus en plus dans l'ombre; et, jusqu'à ce que le curé fût disparu , il trembla de peur que son cheval ne hennit.

Quand il se vit bien seul et bien à l'abri de toute rencontre, il sortit de sa cachette et conduisit son cheval , avec mille précautions , à travers les troncs abattus de la haute futaie pour faire le tour du château et regarder les fenêtres s'illuminer tour à tour, puis rentrer dans l'ombre.

Jeanne , apparemment , restait au salon malgré l'heure avancée, car la lampe ne s'éteignait pas, et les lueurs rougeâtres qui faisaient briller les vitres par intermittences témoignaient que le foyer tlambait encore.

— Que fait-elle là seule? se demunduit-il ; les domesti([ues sont couchés ; pounjuoi veille-t-elle ?

Et son imagination lui fournit successivement les thèmes les plus divers.

— l'eut- être ([u'elle rêve connue moi... et à moi?... Peut-être qu'elle travaille?... ou qu'elle lit?...

Et il se la représenta dans une bergère, au coin du

feu, les yeux perdus dans la pénombre et les doigts manœuvrant distraitement les aiguilles d'un tricot; puis assise près de la grande table, une plume à la main, et supputant la valeur de ses cheptels, le rendement probable de ses terres, le chittVe approximatif des dépenses nécessaires; ou tournant fiévreusement les feuillets d'un livi'e nouveau...

Et il demeurait à la même place, regardant cette lumière qui se reflétait dans l'étang et projetait sur la neige des rayons roses. Il ne pouvait ni détourner les yeux, ni quitter son poste d'observation. Tout à coup, au milieu du calme de la campagne, il entendit résonner un accord, puis un autre... Jeanne était au clavecin et y essayait les vieux airs de l'abbé Aubert, mais sans suite, sans parti pris, et comme au hasard. Évidemment elle poursuivait, elle aussi, une pensée, car elle s'interrompait par intervalles inégaux, lançant quelques notes à travers le silence, abandonnant son motif inachevé, et recommençant tout à coup les premières mesures d'un autre air.

Louis attacha son cheval, qui piatiait d'impatience, au tronc d'un des arbres restés debout; puis il descendit jusqu'à l'étang pour entendre de plus près les sons du clavecin. Parfois Jeanne chantait une phrase entre deux accords. Louis, l'ail fixe, l'oreille tendue, demeurait connne fasciné. Quand il se vit si près d'elle, une tentation folle le prit de gravir la rampe de l'étang et de s'élancer jusqu'aux pieds de sa maîtresse. Sa conscience repoussait avec énergie

cette idée de surprise, comme indigne de tous deux; mais, malgré la voix de l'honneur qui le retenait, la tentation devenait plus forte de seconde en seconde. Il se disait qu'il devait s'y soustraire en ([uittanl la place et en s'enfnyant loin de Mauguet, et une force invincible le poussait vers le château.

— Oui, se disait-il, elle m'aime, comme je l'aime, et, à cette heure, elle lutte comme moi contre sa passion. L'abijé Aubert lui a parlé, mais il ne l'a pas encore convaincue. Peut-être qu'en cet instant même elle prend un parti (jui va décider de son avenir et du mien. Cette âme si ferme et si grande soutient son dernier combat... et moi, je reste là inaclif, laissant la fortune disposer de mon sort !

Il fit (juelques pas en avant.

— Et si ma démarche l'offense et décide son refus?...

Il s'arrêta à mi-chemin de la rampe, et se retint au tronc d'uiî acacia, comme pour s'attacher au rivage par une force matérielle.

Le sang lui montait au cerveau en fouettant ses tempes et en troublant ses -yeux. 11 entendait son cœur battre de pulsations désordonnées. Que devint-il, (juand il vit la porte vitrée s'ouvrir et Jeanne sortir du château?

Il crut un instant à une hallucination, ferma les yeux et rappela toute sa présence d'esprit, toute sa volonté ; puis il les rouvrit et regarda de nouveau en face de lui.

JEANNE DE MAUQUET. l-2"3

Jeanne, enveloppée de sa j)elisse, se promenail de long en large sur la terrasse. Évidemment elle était en proie à une obsession ou à une préoccupation puissante ; on le voyait à l'agitation de sa démarche, tantôt lenle, comme celle d'une personne qui médi'.e profondément, tantôt pressée, comme celle d'une personne qui s'eilbrce de tuer une idée fixe par la fatigue.

— C'est l'heure, se dit-il ; dans un instant peut-être elle aura résolu le problème entre les sollicitations de son cœur et les vains scrupules de sa conscience...

Quitter le tronc de l'acacia, franchir en couvant la distance qui le séparait encore de sa maîtresse, l'étreindre dans ses bras et en obtenir une promesse sacrée, devint alors pour Louis une tentation vertigineuse à laf|uellc il se sentit hors d'état de résister.

Sa volonté, vaincue par le désir, ne le dominait plus. Ses jambes quittaient malgré lui la place où il les avait fixées.

Tout à coup, par un dernier éclair de raison et par un suprême effort, il s'élança en arrière, et, sans crainte d'éveiller l'attention de Jeanne par le bruit de sa course, il regagna le bois, détacha son cheval, sauta en selle, tourna l'étang par le chemin vicinal en un temps de galop, gagna la grand'porte du château et frappa.

Quelques, instants s'écoulèrent ; puis Jeanns vint elle-même accompagnée d'un domestique.

— Qui est là? demanda le domestique de l'intérieur de la cour.

— Moi, Louis Thonnerel,

— Ouvrez, dit Jeanne.

Louis descendit de cheval et donna sa bride au domestique,

— J'ai deux mots à dire à mademoiselle de Mauguet, ajouta-t-il; je reviens à l'mstant. Gardez mon cheval.

Et il suivit Jeanne jusqu'au salon, sans lui adresser un mot ; quand il fut arrivé, il leva sur elle ses yeux pleins de passion et de prière.

— Pardonnez -moi, s'écria-t-il alors fort vite, et comme pour prévenir une interrogation, pardonnezmoi une démarche insensée, mais tout mon courage, toute ma volonté n'ont pu me retenir... Ce soir vous avez vu l'abbé Aubert : vous étiez seuls ; il vous aura parlé de moi ; il vous aura dépeint l'état de mon âme, et pressée de prendre la décision qui tient ma vie suspendue... Moi, qui n'avais pu me décidera l'accompagner dans la crainte de venir chercher auprès de vous de nouvelles douleurs, j'ai passé le temps à errer par les chemins et à tourner autour de Mauguet ; n'osant pas frapper à la porte tant qu'a duré l'heure de me présenter chez vous,, et ne pouvant plus prendre sur moi de m'éloigner quand l'abbé Aubert a été parti, et que j'ai compris que vous étiez seule à veiller, à penser, à vous efforcer de me fermer votre cœur peut-être!...

La voix de Louis, assurée d'abord, devenait tremblante, presque étouffée. Le sang lui montait au visage, il frémissait de la tête aux pieds. On ne pou-

vait s'empêcher de reconnaître en lui la passion vraie, portée à son paroxysme suprême.

— J'ai passé des heures là-bas, reprit-il, dans l'ancienne haute futaie, en face de vos fenêtres éclairées dont je ne pouvais détourner les yeux ; j'étais appuyé à l'acacia qui penciie sur l'étang , au bord de la rampe, quand vous êtes sortie pour vous promener sur la terrasse...

11 se tut un instant, brisé d'émotion. Jeanne, impassible d'abord, se troublait à son tour.

— 11 m'a fallu toutes les forces de ma volonté pour m'empêcher de bondir jusqu'à vous, de rappeler qu'un jour au moins vous m'avez aimé, et de vous crier que je mourrais d'angoisse...

— Toutefois, comme les forces humaines ont une limite, j'ai senti que les miennes étaient finies; tout ce que j'ai pu faire, je l'ai fait : je suis venu ouvertement par la grande porte, au lieu de venir comme un voleur d'amour... je suis venu vous dire: Jeanne, qu'ordonnez-vous de moi? Faut-il partir demain pour Paris... car je ne saurais plus tenir ici une heure si vous me repoussez, ou faut-il compter sur votre pitié... sur votre affection?...

Jeanne tremblante, agitée, mise hors d'elle-même par un dernier combat, détournait la tête pour ne pas voir Louis, et ne lui répondait pas, tant elle avait peur de trahir son amour ou son devoir; et puis, elle aussi était arrivée au paroxysme de la passion ; la volonté et la voix lui manriuaient à la fois.

11 y eut un moment de silence. Jeanne ne pouvait pas, ou n'osait pas parler. Louis avait tout dit, et il

attendait.

Tout ù coup il se redressa et fit quelf[ues pas en arrière. Sa fierlé se cabrait devant ce silence.

— C'est tini, se dit-il; une minute encore... et je dois partir sans ajouter un mot.

La minute s'écoula. Il marcha résolument vers la porte ; mais avant de la franchir il se retourna. Jeanne le regardait s'éloigner et fixait sur lui des yeux pleins d'angoisse.

Il revint, et cette fois se mit à genoux.

— Vous le voyez, je suis lâche, dit-il simplement. Jeanne ne put retenir ses larmes. Elle était rendue.

— Lh bien! s'écria-t-elle en jetant ses deux bras autour du cou de Louis, et en le baisant au front, allez dire à l'abbé Aubert qu'il nous mariera dans trois semaines... Adieu, Louis, je vous aime!...

Quinze jours aj)rès, on entrait dans la semaine de Pâques et madame Margerie essayait à Jeanne ses atours (le mariée.

Le citoyen Maillot, qui se drapait trois fois par jour dan§ sou écharpe et s'exerçait devant une glace à bien jouer son rôle de maire, trouva convenable de venir faire une visite à Mauguet, pour annoncer (|ue les bans publiés par le curé étaient atiicliés à la porte de la maison commune , c'est-à-dire à la porte de sa maison à lui, qui servait de mairie.

JEANNE DE MAUGUET. 12J

Ce ïul Myon qui runiionra, \nvu convaincue (juo sa mailresse ne le recevrait [)as, et loulc prête à lui porter queliiue réponse humiliante.

Au milieu de la joie générale qui l'entourait, Jeanne entendit l'annonce de cette visite connue un coup de cloche de malheur. Cependant elle se conlint et répondit simplement :

— Faites entrer.

iMyon stui)éfailetit néanmoins quelques pas, comme pour obéir, puis elle s'arrêta sur !e seuil do la p.orîe et se retourna.

— ' Pardon, dit-elle, mais... esL-ce que mademoiselle se fera marier par cet intrus ?

— Myon, répondit Jeanne avec un triste sourire, ne savez-vous pas que la loi l'rançaise est ainsi f dte maintenant, qu'un mariai;c n'est plus valable s'il n'a été contracté devant le maire !

— .Mil mademoiselle, mademoiselle, esl-ce bien vous que j'entends parler ainsi !...

— Eî ([ue voulez-vous donc ([ue je dise, .Myi!!i?

— Savez-vous, mademoiselle, que Maillot a osé vous appeler, sur sa pancarte, la citoyenne Mauguet?

— Eh bien! Myon?

— Ih'lasl mon Dieu! hélas! mon Dieu! reprit la servante, en levant les bras au ciel.

Mais le caractère 'ferme de Jeanne avait accoutumé Myon à ployer ; elle tourna les talons et introduisit le maire en grommelant.

Le jour de Pâques, en revenant de la messe, Jeanne

vit une grande feuille blanche à la porle de l'habitation du maire et y lut, presque malgré elle, tous ses noms qui étaient écrits en lettres de trois pouces :

Demoiselle Andrée- Charlotte -Adélaïde -Jeanne de Nieulle, ci-devant vicomtesse de Mauguet, et monsieur Louis DE Thonnerel...

Elle pensa que c'était une sorte de galanterie du maire, en récompense peut-être de ce qu'elle l'avait reçu. Mais cette platitude lui souleva le cœur plus que la première impertinence.

Le temps s'écoulait et Jeanne s'accoutumait à croire au bonheur. Louis s'était installé chez le curé et venait p:\sser à Mauguet des journées entières... on touchait à l.\ veille du mariage.

Amour! espérance! bonheur tranquille et pur!... voilà ce que disait au cœur de Jeanne une voix enchanteresse, et elle l'écoutait en extase, libre désormais de tous ses scrupules, car elle ne voulait plus s'en laisser troubler depuis qu'elle avait pris la résolution de les vaincre.

Par moments, toutefois, il lui semblait qu'elle était endormie et en proie à un songe. Elle avait comme une sorte de pressentiment qui lui donnait peur du réveil. — Serais-je donc née pour être heureuse? se demandait-elle avec éîonnsment.

Le mardi de Pâques, vers midi, Myon lui annonça deux visiteurs étrangers.

L'un était un jeune homme, un cnfa:it presque, qui la salua gravement; l'autre, un vieillard qui lui

remit sans parler une lettre caclietée de noir. Elle l'ouvrit et lut :

Ma chère sœur,

« Ceci est mon testament, l'unique, hélas! que la révolution m'ait laissé le pouvoir de faire! Je vous lègue mon fils, un orphelin, et le dernier de sa race. Il vous dira comment j'ai été frappé d'une balle française à en combattant pour le roi.

« L'homme qui vous le conduira est son préct'pteur... un brave Allemand, bien dévoué, et auquel je vous prie de témoigner toute la reconnaissance que vous pourrez.

(( Au moment de paraître devant Dieu, je me reproche, ma chère sœur, d'avoir porté les armes contra mon pays. La patrie, même dans ses égarements, doit nous rester sacrée. Je me reproche aussi le mauvais accueil que j'ai fait h l'annonce de vo;ro mariage. J'aurais dû penser que si vous en agissiez ainsi, c'était en sûreté de conscience, parce que vous ne [)onvez fiiillir ni à l'honneur, ni au dévouement pour voire maison.

« Si donc il est fait, ce mariage, j'ordonne i\ mon fils de traiter M. Thonncrel comme son oncle. Je lui apprends en môme temps ce que la mauvaise fortuns a dû lui faire f)ressentir depuis ses plus jeunes années, c'est-à-dire qu'il n'a que la cape et l'épée. Je ne saurais, vous le comprendrez, accepter pour lui les mor-

ceaux (lo terre qui vous onl été rendus, à vous pcrso'.iiu'lîemc'nf, par la nouvelle justice du royaume; car c'est votre dot, et ils appartiennent à voire mari.

« Que si maintenant mon fils et cette lettre arrivaient avant votre mariaij'e, faites ce que vous dictera votre conscience... Ce sera toujours Irès-bien fait.

« Élevez votre neveu Jean-Eugène-Casimir-Charîes de Maup:uet dans la crainte de Dieu et le respect de son nom... Puis advienne que pourra !...

(( Adieu, ma chère sœur; demantlez à l'abbé Aubert

trois messes pour le repos de mon âme et priez pou.'

mo: !

« Raoul ds Mauguet. »

'Les larmes vinrent aux yeux de Jeanne ; elle tendit ses deux mains à son neveu, et le jjaisa au front.

— Désormais, lui dit-elle, vous êtes mou e'.ifluit. Ch'.rles, comptez sur votre mère!

Puis elle adressa une phrase reconnaissante et aHectueuse au vieux })rofesseur, et appela Myon pour lui ordonner de préparer les chambres du vicomte de Mauguet et de son précepteur.

Ce fut une heure après seulement, quand elle eut rempli ses devoirs de maîtresse de maison, fait sus})endre tous les préparatifs de fête, annoncé à ses gens la mort de so!) frère, (ju'elle put s'enfermer dans sa c!:a:n!)re, se jeter aux pieds du cruciiix et pleurer sans contrainte.

Elle pleura longtemps... longtemps, car il fallait

JEANNE DE M A U G U E T. lîii

(l'un seul coup s'arraclier du cœur toutes ses affections, toutes ses esnérances...

Les Ijeui'cs s'écoulèrenl t;uKlis qu'elle consonriiail le sup:vnio s.icn'tice de sa jeun^-sse et de son amour... -Mais (luaiiil elle se releva, son parti de dévouement était pris à jamais.

(i Adieu, Louis, rci'ivit-elle en étouffant ses sanglots; le devoir aus:ère cjui protestait encore au fond de ma conscience s'es!; fait vivant et p.d.iable. Vous m'estimez trop, j'espère,- pour croire que j'y pourrais mancpier en l'.iee d'une lo:ni)e et devant un enfant dont je deviens 1 1 inère. Parie.: j)Our Paris, où vojs attend un ]yA avenir, et ou!>!iez-moi... ou j)lutùt, souvcnez-vo:is (jue vous laissez ici la meilleure des annes. Je vous ai bien aimé, e;, il laut (pie je vous le dise^ je vous ai dû jusqu'ici tout le bonheur de ma vie... »

Elle plia lu lettre de son frère et la mit, avec ce billet, dans une enveloppe à l'adresse de Louis Thonnerel. Puis elle reprit sa prière, cari! lui fallait l'appui céleste pour soutenir son couraye.

Lu force ne fiit point défaut à ceux qui la demandent au Dieu crucitié. Jeanne jiut reparaître devant ses amis avec un front serein et accueillir son neveu avec un cœur apaisé.

C'élaiî, d'ailleurs, un brave enfant dont l'âme semblait ouverte à tous les sentiments généreux. Une étincelle d'orgueil brilla da:is les yeux de Jeanne à travers res pleurs. Llle se dit qu'elle ferait un lionuue de cet

adolescent, qu'elle lui façonnerait le cœur à toutes les noblesses, qu'elle lui ouvrirait l'intelligence à toutes les grandeurs. La maternité morale lui apparut comme à la lueur d'un éclair avec ses trésors de dévouement et ses jouissances infinies... Elle se prit à plaindre Louis qui, dans ce grand naufrage, n'avait pour consolations humaines que des rêves d'ambition...

Toutefois elle ne triompha pas soudain de la passion qui avait grandi lentement en elle. Après avoir multiplié ses travaux, ses courses, les mille soins de son intérieur, elle éprouvait de terribles désespoirs ; il lui prenait de folles tentations de rappeler l'amant qu'elle avait exilé... On ne passe point ainsi de toute l'efflorescence des belles années au désintéressement austère de la vieillesse ; le renoncement absolu ne s'établit pas sans combat dans une âme vivante... Les mois, les années s'écoulèrent avant que Jeanne eût oublié le goût des ivresses d'amour auxquelles son c(eur s'était livré... Peu à peu, cependant, les crises douloureuses devinrent plus rares... Elle usa son ardeur dans une activité dévorante... Enfin, la paix se fit et le roman de la noble fille tourna sa dernière >page. La douairière de Mauguet commençait son œuvre.

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