DEUXIEME PARTIE
Vingt -cinq ans après, le curé Aubert, monsieur et madame Margerie causaient un. soir au coin du feu. Le docteur et sa femme étaient des vieillards. Quant à l'abbé, il portait fièrement ses cinquante-cinq ou cinquante-six ans.
Ses cheveux abondants grisonnaient, mais son corps restait droit et nerveux. 11 paraissait dans la force de âge.
— Oui, mon cher iMargerie, disait-il, c'est à vous d'agir; pour moi, je n'y peux rien... précisément parce que je suis prêtre, précisément parce que je parle au nom du devoir et de la religion.
— Oh ! ne dites pas cela, s'écria madame Margerie.
— Mais si. La vicomtesse Marguerite se détie de ma soutane et de mes sermons. Quand je lui d:s : Vous avez l'esprit malade, elle ne me croit pas; tandis que vous, vous êtes médecin, vous ne parlez pas au nom de la foi, mais au nom do la raison, et, si en lui tàtant
le pouls vous lui dites qu'elle a la fièvre, elle essayera de se guérir.
— Ah ! reprit le docteur, toutes les femmes ne sont pas des Jeanne de Mauguet ! les natures si belles sont rares ; et pour une créature d'élite comme celle-là, pour une tille de Marie, combien de tilles d'Eve!...
— Mais cette pauvre jeune femme, qui n'a d'autre défaut après tout que d'aimer la lecture et la solitude, vous la traitez presque comme une pécheresse, messieurs! Curé, cela n'est pas charitable, il me semble!
— Tout à l'heure, en revenant de Périlhic, où j'avais été faire le catéchisme, pour le curé qui est au lit, j'ai trouvé la vicomtesse assise au beau milieu d'une châtaigneraie, malgré l'humidité, malgré le vent... car vous conviendrez qu'il fait un temps...
— Un temps à prier pour les pauvres voyageurs, interrompit la bonne madame Margerie.
— Elle lisait...? demanda le docteur.
— Un livre dangereux entre tous les mauvais livres: René.
— Un mauvais livre? s'écria madame Margerie en joignant les mains et levant au ciel des yeux pleins d'une douloureuse consternation.
— Oh ! pas comme vous l'entendez, chère madame. Mais il n'y a pas de mauvais livres que ceux qui peignent à l'imagination des scènes libertines ou qui prêchent l'impiété et l'athéisme ; il y en a d'autres qui sont pleins, je ne dirai pas de religion, mais de religiosilé, et qui pourianl glissent dans les âmes un poi-
son subtil et y font vite un effrayant ravage. Ces livreslà sont à la mode et ils engendrent la maladie du siècle, cette triste et sombre hypocondrie de l'égoïsme qui commence par la mélancolie et conduit au crime, au suicide ou à la folie...
— Mais, dit le docteur, vous rangeriez ainsi parmi les mauvais livres toutes les œuvres de la littérature contemporaine?.,.
— Peu s'en faut. Et trouvez -moi donc parmi ces créations du génie moderne un ouvrage qui enseigne la soumission de l'esprit et le dévouement du cœur? Tous sont des produits de l'orgueil et de la révolte. C'est l'apothéose du moi sous toutes ses formes. L'âme humaine y renouvelle la fable de Narcisse. Elle s'abîme et se perd dans la contemplation complaisante d'ellemême. Croyez-moi, docteur, ces livres- là gagnent bien des âmes à Satan... Et, pour ce qui est de madame Marguerite, aujourd'hui elle lisait René; hier, Ob-ermann; demain elle lira Werther et Manfred; vienne une occasion, la vicomtesse sera perdue...
— Oh! mon ami, pour le coup, vous allez trop loin , s'écria vivement le docteur.
— Non. Voyez-vous, jadis on se perdait paï entrai=nement, par curiosité, par séduction enfin. Alors je n'aurais point tremblé pour madame de Mauguet, car ce n'est point une âme dégradée. Aujourd'hui on se perd par sophisme. C'est au nom d'un raisonnement faux fjue l'on va au mal. Les philosophes du dernier siècle ont implanté dans le monde cette idée que
l'homme a droit au bonheur ici-bas. De là naissent, chez toutes les âmes soutirantes, la croyance qu'elles sont lésées et le besoin de reconquérir ce qu'elles regardent comme leur héritage. La vicomtesse n'est pas heureuse, ou, du moins, elle mène une existence qui ne lui permet guère que les sentiments négatifs ; il faut maintenant qu'elle choisisse entre la résignation et la révolte... Eh bien... eh bien!... mon cher Margerie... j'ai peur de la révolte!
— Voyez-vous, reprit le docteur, il y a pour nous tous, hommes et femmes, un moment terrible dans la vie. C'est celui oi^i nous sentons que notre 'parti pris va être définitif, que nous sommes au seuil de la vieillesse, et que si nous pouvons choisir encore entre deux routes, le lendemain nous ne le pourrons plus. L'instinct du bonheur préexiste dans l'âme hunraine ; les philosophes l'ont surexcité, mais ne l'ont pas fait naître, et je ne crois pas que le danger serait passé le jour où j'aurais empêché madame de Mauguet de lire ceci ou cela, â supposer que je le puisse.
— Non, mais si vous l'obligiez, de par Tordre de la Faculté, à mener une vie active, à cntrejïi-endre de longues courses, à s'adonner aux exercic ■ ; violents, vous la préserveriez de l'inaction, de la rêverie langoureuse et solitaire.
— C'est-à-dire qu'il faudrait mettre un intérêt dans sa vie, dit madame Margerie, Mais ne serait-ce "point un peu au vicomte et à mademoiselle Jeanne d'y pourvoir?
JEANNE DE MAUGUET. Ul
— Maflemoiselle Jeanne est une nature trop audessus (les faiblesses humaines pour les deviner, reprit l'abbé. Elle a tant de virik; énergie, d'activité, de passion pour le but ([u'ellc poursuit, qu'elle ne songe pas à s'insinuer doucement dans le C(î'ur de sa nièce pour le diriger ou le préserver. 11 lui semble que celte jeune femme ne doit vivre aussi que pour relever la maison de Mauguet, et qu'elle doit se co!!tenter d'être l'anneau qui relie le passé au présent et rattache la chaîne des vicomtes de Mauguet. Elle n'a jamais songé que sa nièce pouvait avoir d'autres sentimenîs et d'autres aspirations. Si on le lui disait, elle en demeurerait consternée. Elle trouverait Marguerite déjà coupable. Mais je ne veux pas lui ouvrir les yeux sur les pensées qui tourmentent celte pauvre âme. Ce serait comme si je lui montrais un abîme. Et à quoi bon? La noble créature sait marcher droit et ferme dans les voies difficiles ; elle vaincrait tous les obstacles, et succomberait devant des chimères.
— Mais au fait, pourquoi n'est-elle pas heureuse, cette jeune femme, et que lui manque-t-il? demanda madame Margerie. Son mari n'est point d'un caractère diilicile ; elle a un enfant charmant ; elle peut en avoir d'autres; enfin elle voit la fortune de sa famille prendre un accroissement vraiment inespéré.
— Le vicomte Charles de Mauguet, dit le docteur, est un type singulier. En apparence, il ne lui manque rien pour faire un lionnne accompli; et, en réalité, c'est un pauvre sire.
— C'est vrai, dit le curé. 11 a de l'esprit, trop d'esprit, la mémoire ornée, la parole facile, le geste heureux, l'extérieur agréable, enfin tout ce qui aurait fait jadis la fortune d'un liomme de cour. Avec cela, il est incapable d'un travail soutenu, d'une application quelconque. Il ne voit jamais que la surface des sentiments et des idées. Il lit les journaux et les livres nouveaux pour en pouvoir discourir et sans en approfondir la portée. 11 va à la chasse parce que c'est le passe-temps convenal)le d'un gentilhomme campagnard ; fait gentiment les vers, parce que son père lui a montré à tourner le quatrain en même temps qu'à tenir son épée ; baise galamment la main de sa femme en rentrant au logis, lui ramasse son éventail, court à Limoges de bonne grâce autant de fois qu'il faut pour assortir les laines de sa tapisserie, et s'étonnerait, lui aussi, qu'elle ne se trouvât pas parfaitement heureuse.
— La pauvre mademoiselle Jeanne ne nous a jamais dit ce que lui a fait souffrir le cœur léger du vicomte, alors qu'elle s'efforçait d'y faire passer son énergie. Elle rêvait une sublime maternité intellectuelle : elle espérait créer un homme à son image. Hélas! quelle déception !
— Déception d'autant plus cruelle qu'elle a été secrète, ajouta l'abbé Aubcrt. 11 n'y a pas un reproche à faire au vicomte. 11 est parfait... et nul. Aussi de ([uelle tendresse jalouse Jeannede Mauguet enloureson petit neveu ! L'avez-vous vue quehpiefois le couver des
yeux? C'est qu'elle a reporté sur lui toutes ses espéî'auces ; c'est qu'elle espère, en le cultivant dès ses plus jeunes années, lui insufïïer son âme et vivre en lui dans l'avenir. A chaque leçon et à chaque caresse elle semble lui dire du regard : Oui , c'est pour toi que je veille et que je me dévoue, pour toi que je rachète ou fertilise un à un tous ces morceaux de terre ; tu es le but de ma vie et tu seras un JQur le couronnement de mon œuvre.
— C'est bien mademoiselle Jeanne qui reste le chef et la providence de la famille, dit madame Margeric. Elle fait ensemencer les terres et apprend à épeler à son petit neveu ; mais que voulez-vous que devienne la vicomtesse dans cet intérieur où elle n'a pas même sa fonction dg mère ? Peut-être, si elle se sentait moins inutile, serait-elle moins portée à isoler sa vie, et h chercher des distractions que vous trouvez dangereuses...
Cette rétlcxion de madame Margerie termina la conversation. Que si maintenant, tandis que hi digne matrone roule autour de son peloton de laine le bas qu'elle tricote, tandis que le curé i,net son manteau et que le docteur allume une lanterne pour son ami, nous nous transportons au château de Mauguet, dans le grand salon que nous connaissons, nous y trouverons encore toute la famille réunie.
Le temps, en s'écoulant, n'a point apporté dans cet intérieur de changements imprévus. Les portraits de fann'Ile, la grande table, l'éninette, les vastes berjères
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sont aux mêmes places. Seulement Jeanne a cinquantecinr| ans. C'est maintenant une imposante douairière, son visage s'est Wiivl , tout en conservant les grandes lignes de la beauté j)assée ; son expz'ession est à la fois austère et bienveillante. Son caslumu, également éloigné de la mode surannée et de la mode présente, semble tenir à la l'ois de celui de la grande dame, de celui de Li paysanne et de celui de la religieuse. Ellaa une robe de laine brune, un capuchon de dentelle sur ses cheveux blancs, une collerette et des manchettes d'entoilage plissé. Comme jadis, tandis qu'elle songe, ses doigts manœuvrent d?xtrcment les aiguilles d'un tricot. On sent que [tourelle, durant ces viîiLit-cinq années, la vie n'a [)oint changé, que la.même pensée a o:'Cupé soîi esprit et que les mémos ^siiisons et les mêmes heures ont amené les mêmes travaux.
En face d'elle, à la place où jadis s'asseyait Louis Thonnerel amoureux et plein d'espoir, le vicomte Charles lit distraitement une gazette en allongeant ses jambes sur les chenets. Plus près de la tab'e, sous la lampe, l.i vicomtesse travaille avec une a|)plication apparente à un grand ouvrage de tapisserie.
C'est uiîe fenmie de vingt-huit à trente ans, encore belle, mais dont la beauté semble fragile cl la santé minée intérieurement. On dirait un fruit savoureux et vermeil qu'un ver attaque au cu'ur. Elle a k-s traits assez réguliers et la physionomie douce. Rien d-e saill;nl d'a'.l'eurs à première vue; rien qui la fasse distinguer dès l'abord au milieu d'i:n L-al , unis nii'le
perfections de détail; une peau d'une blancheur de nacre, des clieveux châtains d'une abondance rare, une taille souple et gracieuse, des pieds mignons, des mains blanches et fines.
Toutes ces beautés s'étaient développées peu à peu et sans éclat. Lorsque le vicomte de Mauguet avait épousé mademoiselle Marguerite de Guéblan , elle était maigre, elle avait les mains rouges, et on disait d'elle: (( C'est une personne ordinaire. » Son mari l'avait acceptée pour telle, et, comme presque tous les maris, il ne s'était point aperçu du développement heureux de sa femme.
Ce mariage avait été fait par Louis Thonnerel qui habitait Paris, où il était devenu avocat général sous Napoléon et conseiller d'État sous Louis XVIIL
Le temps, en changeant la nature de son affection pour Jeanne, n'avait point diminué son attachement. Il ne s'était point fait de famille à lui, parce qu'il regardait comme sienne celle de son amie, et tous les ans, aux vacances, il venait passer quelques semaines en Limousin.
Jadis il s'était plu à donner aussi quelques- soins à l'éducation de Charles de Mauguet; mais il avait vite reconnu qu'il semait la bonne graine sur le rocher où elle pousse vite, dans une mince couche d'humus, pour se dessécher plus vite encore.
Le premier il avait dit à Jeanne, un jour, en lui voyant des larmes dans les yeux, parce qu'elle découvrait la nullité réelle de son neveu sous ses brillants
dehors : — Le vicomte Charles peut avoir un fils.
Mademoiselle de Guéblan sortait du couvent lorsque le vieil ami de Jeanne la rencontra, dans le monde parisien. Elle lui parut plutôt bien que mal, ni spirituelle ni sotte, d'un caractère facile et doux qui se pourrait aisément façonner; enfin, telle qu'il fallait pour ne pas sentir trop vite l'inconsistance de son mari, et pour suivre la voie que lui tracerait sa tante.
Elle était orpheline, mais d'une excellente famille, et sa dot se trouvait convenable. Charles, mandé à Paris pour la voir et la connaître, en fut satisfait et ne tarda pas à lui plaire. Trois mois après, il ramenait sa jeune femme à Mauguet où elle était destinée à passer sa vie.
Jeanne partagea sans doute l'opinion de Louis Thonnerel sur sa nouvelle nièce. Elle lui trouva quelques principes religieux qui venaient du couvent, et de la bonne volonté. C'était tout ce qu'il fallait, [jcnsait-elle ; car, dans un singulier oubli de son esprit si juste et si prévoyant, Jeanne confondit naïvement Marguerite avec le vicomte Charles, connnc s'ils eussent été un seul personnage. Elle les considéra tous deux comme des intermédiaires, et ne songea pas un instant que la jeune femme était une individualité nouvelle dans la famille, qu'elle pouvait avoir un esprit indépendant, une imagination vive et un cœur avide de passion. D'ailleurs, les rêves qui tourmentaient alors l'iime des femmes romanesques étaient incormus au temps de la jeunesse de Jeanne ; ils dataient du commencement du
siècle, et elle n'avait pas trouvé le temps de les approfondir dans sa vie si active. Autrefois on était franchement une honnête femme ou une femme facile. Notre époque de fièvre intellectuelle devait créer la femme en même temps honnête et pécheresse.
C'est ainsi que les années se passèrent sans amener entre la tante et la nièce cette intimité du cœur qui eût été pour la vicomtesse un refuge et un préservatif. La jeune femme vénérait Jeanne comme une héroïne, mais elle la redoutait; et précisément parce qu'elle en avait la plus haute idée, elle n'eût point osé lui parler des défaillances de son cœur malade.
Quant au vicomte, il croyait en toute bonne foi sa femme heureuse. Il se plaisait à ne point la laisser manquer de livres puisqu'elle aimait la lecture, et à lui offrir quelquefois une robe nouvelle ; et, s'il s'était aperçu qu'elle devenait triste, il aurait pensé qu'il ne la menait point assez aussi souvent au bal.
Ce soir-là le silence régnait dans le salon de Mauguet. Jeanne tout en tricotant des bas pour son petit neveu songeait sans doute à quelque détail d'intérieur ; le vicomte tuait le temps comme il le pouvait à l'aide de sa gazette, Marguerite s'ennuyait... ou suivait fiévreusement quelque rêve de liberté, de bruit, et de plaisir... son imagination était a Paris peut-être, au milieu des fêtes... ou bien en quelque lieu sauvage, avec un Manfred inconnu.
Voilà ce que nul n'aurait pu deviner à voir son
visage impassible, son maintien recueilli, et la régularité des points de sa tapisserie.
Quand huit heures sonnèrent, le vicomte fit observer qu'on n'aurait point apparemment la visite du curé ce soir-là.
Après quelques secondes, et comme s'il lui avait fallu pour répondre à cette remarque le temps de la réflexion, la vicomtesse dit que le temps était couvert et que l'abbé Aubert craignait la pluie.
Le vicomte retourna son journal et recommença la lecture du premier article. Mais au bout de quelques minutes il n'y trouva plus aucun intérêt, sans doute, car il proposa d'ouvrir la table de whist et de faire un niorl.
Tout en jouant on échangea quelques phrases insignifiantes; puis, le vicomte conta les nouvelles et donna l'extrait des opinions de la gazette sur les manières d'agir du ministère Martignac. Jeanne y répondit laconiquement, mais par des observations pleines de profondeur. Tandis (jue son neveu jugeait les hommes et les choses avec la légèreté habituelle de son esprit, et au point de vue du vaudeville, pour ainsi dire , elle en déduisait rapidement les conséquences et coupait court à une saillie par trois mots de bon sens. Marguerite parlait peu cl seulement quand elle s'y trouvait en quelque sorte forcée, soit par une interrogation directe, soit par la crainte de laisser remarquer sa préoccupation.
Enfin on atteignit dix heures. Mademoiselle de Mau-
guet donna le signal de la retraite en se levant pour aller tirer un coup de sonnette. Le vicomte couvrit le feu, Marguerite rangea les cartes, les jetons, les fiches et les contrats dans la boîte de jeu, pelota ses laines, roula sa tapisserie et le tricot de sa tante.
Myon répondit au coup de sonnette de sa maîtresse. C'était alors une massive duègne dont l'importance passée n'avait point diminué, au contraire. Avec l'âge, elle devenait de plus en plus trapue et de plus en plus gouriiiée. Mais son dévouement ne s'était pas démenti un seul instant, et elle avait puissamment aidé Jeanne à reconstruire la fortune de la famille. Elle exerçait une sorte de surintendance sur toute la domesticité de Mauguet et présidait aux mille détails auxquels sa maîtresse ne pouvait accorder son attention,
Jeanne lui demanda si le métayer Andrau était revenu de la foire de Conore, s'il était satisfait de ses marchés ; puis elle ajouta quelques autres questions touchant les affaires d'intérieur et quelques ordres pour le lendemain.
Cela fait elle tira un second coup de sonnette et tous les domestiques arrivèrent en même temps, qui en chaussons, qui en sabots, qui pieds nus. Les hommes tenaient leur bonnet de laine à la main et les femmes relevaient les coins de leur tablier de travail en signe de respect. Il y avait bien une douzaine de personnes , tant bouviers et bergers que filles de cuisine et basse-cour.
Après avoir adressé à l'un quelques paroles de reproche, à l'autre un encouragement, Jeanne fit un signe et tous se mirent à genoux pour la prière du soir. Le vicomte, Jeanne et Marguerite en récitaient tour à tour les versets, les domestiques répondaient en chœur. Comme c'était la vigile des quatre-temps, on ajouta les litanies et une dizaine de chapelet. Puis Myon sortit la première et tous les serviteurs la suivirent après avoir donné le bonsoir à leurs maîtres et fait la révérence à la porte du salon.
Jeanne, le vicomte et sa femme échangèrent les souhaits ordinaires, prirent chacun une lampe et gagnèrent leurs chambres.
Marguerite s'arrêta la dernière, au bout d'un long corridor. Elle entra seule dans la cbanibre d'honneur, qui était la chambre nuptiale des vicomtes de Mauguet et que Jeanne n'avait jamais habitée. Depuis la naissance de leur fds les deux époux ne s'y réunissaient plus. Les couches de Marguerite et la nourriture du jeune Pierre avaient été d'abord un suflisant prétexte ; mais ensuite, l'habitude de vivre séparément se trouvait prise et on ne la changea pas,, malgré les représentations de Jeanne qui voyait dans cette dérogation aux anciennes coutumes, sinon un danger, du moins un malheur de famille.
Quand la porte de cette chambre fut refermée sur elle, et fju'elle eut poussé du doigt le verrou dans sa gâche, la vicomtesse cliangea soudain de physionomie. Ses yeux s'animèrent, ses mouvements, qui tout à
coup étaient lents et mesurés, devinrent vifs et presque bruyants. On sentait qu'elle entrait en possession de sa liberté. Elle ranima le feu, se déshabilla précipitamment, passa un peignoir, attira près de la cheminée un de ces petits meubles anciens qui contiennent tant de tiroirs et de doubles fonds et s'étendit en face de la flamme dans une vaste bergère.
D'abord elle resta immobile, tandis que les expressions les plus diverses se succédaient sur son visage ; puis, après un moment de recueillement, elle ouvrit le meuble qu'elle avait attiré près d'elle et prit dans la cachette la mieux dissimulée un cahier déjà en partie couvert d'écriture. Elle en fit courir les feuillets sous ses doigts et s'arrêta au point où commençait le papier blanc. Alors elle prit encore un encrier, une plume ; mais avant d'écrire elle parcourut des yeux la dernière page et resta songeuse. Enfin elle commença :
« Un jour de plus encore ! Si je ne le marquais pas à la suite des autres, à peine m'apercevrais-je qu'il a passé. Quelle vie !... Et pourtant les années s'écoulent ainsi. L'âge vient. J'ai trente ans. J'ai trente ans!... Est-ce vrai?... Ainsi, pour moi, la jeunesse qu'on accorde aux femmes est finie. Voilà dix ans que je passe dans ce pays, dans ce château, dans cette famille qui, dit-on, est devenue la mienne.. Comment le temps peut-il être à la fois et si long et si court?... Longues sont les heures qui se succèdent sans amener jamais rien d'imprévu... sans mettre aucun intérêt dans les jours... Courtes sont les années qui se composent de
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ces jours vides dans lesquels ne tiennent aucuns souvenirs... Ainsi, ces dix ans-là ont passé comme un rêve; et, quand je me dis qu'alors j'étais une jeune fille'pleine d'illusions et d'espérances, et qu'aujourd'hui je suis une femme dont la jeunesse touche à son déclin, je n'y puis croire...
« Quoi ! mon corps a vieilli et mon âme est la même? Ai-je donc des rides? Tout est-il donc fini?... Faut-il renoncer à toute espérance?... Ah ! mais non ! je ne le veux pas !
« Je ne le veux pas?... mais puis-je encore ne pas vouloir?... Et d'ailleurs que ferais-je? Comment s'opposer à la destinée ? Je sens en moi un ardent besoin de mouvement et d'animation. Cependant je n'entrevois pas comment le satisfaire. Il me semble que je voudrais courir au delà de nos horizons, et parfois j'entreprends à cheval ou à pied des courses folles dans la campagne. Il me semble que je voudrais sentir en même temps la crainte et l'enthousiasme... ou bien queje voudrais me passionner pour une noble cause et vouer à un être ou à une idée les forces surabondantes qui s'agitent en moi. Hélas! hélas! à qui suis-je utile sur la terre?... Pas même à moi) fils... Si je mourais subitement, personne ne s'apercevrait le lendemain que je manque ici !...
(( Mais j'ai tort de me plaindre ; ni mon mari ni sa tante ne m'ont donné le droit de me trouver abandonnée. Je ne puis leur reprocher même un oubli à mon égard... Seulement, cha([ue soir, quand la nuit
tombe, je crois entendre au fond de mon cœur une voix qui répète, avec une mélancolie infinie, le refrain de ce cantique que nous chantions au couvent, après le salut :
Le soleil vieut de finir sa carrière, Comme uu instant ce jour s'est écoulé!
Jour après jour, ainsi la vie entière S'écoule et passe avec rapidité.
« Ou', elle passe, elle passe, et l'on ne peut ni la ressaisir au passage, ni en arrêter le cours. Ah ! quelle fièvre vous prend à cette pensée !... »
Elle jeta la plume et ferma le cahier en s'écriant : — A quoi bon écrire ?
Et tout en se promenant avec agitation par la chambre, elle ajouta mentalement : — Jamais un être sympathique ne lira ces pages oi^i s'épanche mon âme tourmentée; non, jamais.
Elle se coucha, prit un livre, et ne s'endormit que bien tard dans la nuit.
Telle élait alors la vie intime de cette famille dont l'héroïque Jeanne avait relevé la fortune. En apparence, une profonde paix, un calme patriarcal ; en dessous, un menaçant orage, et sauf le curé, à qui la longue pratique des fonctions sacerdotales avait appris à lire au fond des âmes, et le docteur qui connaissait à l'éclat de certains regards les fièvres intérieures , nul ne se doutait qu'une mine était creusée sous l'édifice de Jeanne de Mauguet, et que la première étincelle pouvait mettre le feu aux poudres.
Quant à l'extérieur, le manoir ruiné que nous avons vu au commencement du siècle avait pris alors l'aspect que nous lui voyons encore aujourd'hui. Les bâtiments étaient en bon état, les cours proprement tenues, les chemins environnants bien réparés et toutes les terres arables richement ensemencées. Tandis que les alentours du château , montraient cette heureuse physionomie que donnent les soins constants et l'habitation j.rolongée, les domaines soignés par d'habiles €olons, largement pourvus de bestiaux et de bras, se distinguaient parmi tous ceux du pays par leur plantureuse richesse. Alauguet, dont on offrait, en 1803, dix-huit cents francs de ferme , rapportait dix mille livres de revenu. La dot de Marguerite de Guéblan, employée en terres dans le voisinage, augmentait ce revenu de près du double, et complétait pour la famille environ vingt mille livres de rente. Ce n'était pas encore de quoi faire figure dans le monde , mais c'était assez pour mener à Mauguet , tous enseml)le, une vie largeet facile.
Grâce à l'économie de Myon, cette somme surpassait les besoins de la maison. Il s'en fallait de beaucoup qu'on la dépensât d'une année à l'autre. Aussi Jeanne usait-elle du surcroît pour acheter un lot de terre, ou bien faire défricher une lande , fonder une prairie ou utiliser un cours d'eau. De cette manière, le revenu croissait tous les ans et la proprif't»'' [)ronait un dcveloppement imposant.
L'in'.elligfnte impulsion donnée aux travaux par
M. Maurel avait changé la face des terrains. Plus de la moitié des landes à fougères étaient devenues des terres arables; et sur celles qui ne produisaient que des ajoncs et de la bruyère, s'élevaient des taillis dont quelques-uns avaient déjà donné deux coupes, ou déjeunes futaies qui promettaient pour l'avenir de beaux pins ■du Nord, des hêtres, des bouleaux, etc.
M. Maurel et le docteur avaient surtout conseillé à Jeanne de planter des arbres et de faire des prairies. « — Un peuplier, disait l'ingénieur, quand on le plante coûte un franc, tous frais compris. Vingt ans après, il vaut vingt francs. Quant aux prairies, elles sont diftîciles à établir; mais une fois bien aménagées, elles ne coûtent plus d'entretien et peuvent rapporter de deux à trois récoltes par an. Le- Limousin n'est pas un pays de culture. Il faut surtout viser aux produits qui ne demandent ni semailles, ni labours; et puis, qui a beaucoup de prairies peut avoir beaucoup de bestiaux, et les bestiaux sont la source de toutes les richesses rurales. »
C'est ainsi que, grâce à la direction et à la division des cours d'eau et à des soins persévérants, les pâturaux et les halliers étaient devenus de grasses prairies bordées d'un double rang de peupliers , et que les domaines regorgeaient de bestiaux. Les landes non encore défrichées, ou celles que l'aridité du sol défendait absolument contre la culture, nourrissaient d'immenses troupeaux de ces petits moutons du Limousin qui sont renommés pour la finesse savoureuse de leur
chair. Les châtaigneraies, plantées de jeunes arbres, rendaient énormément. Dans les terres les plus fortes et les mieux défoncées, celles qui avoisinaient le château ou les métairies, Jeanne avait fait planter force poiriers, d'après l'avis de madame Margerie. Le climat de cette partie du Limousin est particulièrement favorable aux poiriers qui donnent des fruits énormes et excellents. La femme du médecin qui s'occupait beaucoup de son verger, comme on sait, l'avait remarqué. Les poires récoltées â Mauguel étaient si belles, qu'on en tirait un grand profit en les vendant à Paris, aux marchands dé comestibles. Enfin, tout se trouvait mis en valeur et dans cet état florissant qu'entretient l'œil du maître.
Depuis vingt-cinq ans, Jeanne avait fait de cette entreprise le but de sa vie. Chaque jour elle avait veillé à l'aménagement de ses bois, à l'amélioration de ses prairies, à l'ensemencement de ses terres, au gouvernement de ses cheptels. Elle en était venue à connaître parfaitement la qualité de ses terres et leurs ressources. En se passionnant pour son œuvre , elle y consacrait toutes les forces de son intelligence. Aussi pouvaitelle prévoir alors que vingt ans plus tard, si on continuait le même système d'administration, Mauguet serait une des belles terres de France.
Et lorsqu'elle entrevoyait ce résultat, elle pensait â son petit neveu et se disait : — A lui l'avenir!
tourelle comme pour certains grands parents, les intermédiaires n'existaient pas. Elle s'était dévouée, et
elle pensait naturellement que les autres devaient, comme elle, immoler leur personnalité à la génération suivante. Le vicomte, d'ailleurs, ne dérangeait pas ce calcul. Non point ([u'il eût pris aussi résolument qu'elle le parti du dévouement , mais parce qu'il était naturellement d'un caractère facile, qui l'avait rendu malléable aux mains de Jeanne, comme il eût pu l'être en d'autres. Elle jugea qu'il devait vivre à Mauguet et n'eut point de peine à l'y retenir , car il s'y trouvait heureux , ne s'occupant de rien, tenant le haut du pavé dans le pays et- savourant , à Limoges et aux environs, ses succès de poète de salon, de causeur agréable et de chasseur élégant.
Peut-être, cependant, les années allaient-elles lui donner d'autres besoins et lui faire rechercher des plaisirs dispendieux. Les qualités qui le faisaient charmant à vingt ans devenaient un peu frivoles à quarante. Lui-même sentait le vide et s'ennuyait parfois. Mais Jeanne ne doutait pas de son bon cœur et savait bien que, malgré quelques demi-révoltes, il se résignerait toujours.
Quant à Marguerite, c'était sur elle que Jeanne comptait pour continuer son œuvre. — Encore une tutelle de femme, pensait-elle, et la maison de Mauguet aura rétabli sa fortune.
C'était autrefois un fait reconnu dans la noblesse que les tutelles de femmes refaisaient les héritages. En effet, si peu de femmes savent, comme Jeanne, travailler activement à la fortune de leur maison,
presque toutes savent économiser et conserver. Elles équilibrenl leurs dépenses sur leurs revenus et n'entreprennent jamais d'affaires aléatoires; c'est toute la science que Jeanne attendait de la vicomtesse, pour le cas où elle devrait lui laisser le gouvernement de , Mauguet, et elle savait que celte science-là se trouve toujours dans le cœur des mères.
Quelques mois après, Marguerite était assise au bord de l'étang, sur un banc de gazon, avec une broderie sur les genoux Pt une lettre à la main. Elle lisait et relisait cette lettre en s'interrompant de temps à autre pour regarder son fds, le jeune Pierre, qui s'amusait à faire naviguer sur l'eau une barque de roseaux. C'était un bel enfant, agile et bien découplé, à la physionomie intelligente et résolue. La mère le regardait avec tendresse ; mais il était aisé de voir en ce moment qu'elle avait une vive préoccupation et qu'elle portait les yeux du côté de l'étang par assujeMissement à ses devoirs de surveillance maternelle et non par contemplation enthousiaste.
— Commeîit se fait-il que Pauline continue à m'écrire deux ou trois fois l'an? se demandait-elle ; nous étions bonnes amies au couvent, mais, au demeurant, je n'ai jamais été beaucoup plus liée avec elle qu'avec bien d'autres, qui ne me donnent plus signe de vie depuis longtemps... Je ne puis rien pour elle... nous ne nous reverrons probablement jamais... Quel intérêt trouve-t-elle à noircir de temps à autre deux ou trois
feuilles de papier à mon intention? Peut-être aimet-elle naturellement à écrire et joue-t-elle à la Sévigné?... .Mais non! ses lettres n'ont aucune prétention au bel esprit... Ah! j'y suis... Elle a été mariée bourgeoisement : elle a épousé un monsieur Milleret bourré d'écus et elle trouve sans doute une satisfaction de vanité à laisser traîner quelquefois sur son pupitre une lettre qui porte pour suscription : « à madame la vicomtesse. »
« Elle m'annonce la visite de son frère qui m'admi- . rait tant jadis, dit-elle ; en cherchant bien je crois me souvenir, en effet, d'un garçon de dix-huit ou vingt ans qui grandissait encore lorsque je quittai le couvent, dont les cheveux étaient taillés en brosse et qui devenait rouge comme une pomme d'api, quand j'entrais au parloir avec sa sœur... Le susdit jeune homme est devenu lieutenant d'artillerie et lient garnison à Limoges... Allons, tant mieux ! Qu'il soit le bienvenu, monsieur le lieutenant, s'il sait faire de la tapisserie, clianter des romances ou faire le quatrième au whist !
« Ce doit être quelque petit ofiicier dameret qui cherche un salon oi^i venir faire la roue... à moins que ce ne soit un lourdaud d'estaminet que sa sœur voudrait envoyer un peu à l'école... Il m'ennuiera sans doute...
« Si, au lieu d'un joli militaire ou d'un soudard grossier, il arrivait ici un chevalier des anciens temps, un preux, un llaoul de Coucy... ou bien un poëte, de
ceux qui comprennent et ressentent les douleurs intimes des âmes exilées?... cela mettrait dans ma vie un intérêt puissant;,., et, dans quelques années, quand je serai vieille femme, je verrais- dans mes souvenirs le passage de cet être comme un point lumineux dans la nuit, comme une oasis au milieu du désert...
« Celui-ci me parlera de théâtre et de modes. . . Bah ! cela me distraira toujours un instant... Probahlement, d'ailleurs, il ne viendra pas souvent s'ennuyer ici... »
— Madame la vicomtesse, vous daignerez, j'espère, excuser mon empressement à m'autoriser de la recommandation de ma sœur pour me présenter chez vous...
Marguerite tressaillit, leva la tête et rougit en voyant devant elle le lieutenant Emmanuel de Rouvre, comme s'il l'eût surprise en llagrant délit de curiosité indiscrète, comme s'il fût entré de plain-pied dans ses pensées.
.C'était un jeune homme à l'abord en même temps facile et fter, à la tournure élégante, aux traits marqués et brunis par la fatigue. Il portait l'habit de ville relevé par la décoration de la Légion d'honneur, et ne ressemblait plus en rien à l'adolescent que Marguerite avait entrevu jadis.
Elle cacha brusquement la lettre de son amie sous sa broderie, et fit un salut qui ne dissimulait pas assez son trouble.
— Madame, reprit le jeune homme, j'ai donné ma carte à un domestique qui m'a ouvert la porte, et je l'ai prié de faire demander si vous pouviez me recevoir. Il m'a répondu que vous étiez au bout du jardin, au bord de l'étang, et que vous m'attendiez. J'en ai conclu que vous aviez bien voulu faire droit à la requête de ma sœur et que vous aviez daigné prévenir vos gens.
— J'avais dit, en général, que je recevais, balbutia Marguerite dont l'embarras croissait.
— Alors, madame, permettez-moi de me féliciter d'avoir été confondu, ou sous-entendu, dans la généralité de vos visiteurs.
— Vous méritiez assurément d'en être distingué, reprit-elle; et, sans un oubli impardonnable, j'eusse retenu ici mon mari et ma tante pour vous mieux recevoir.
— Quoi! madame, vous m'aviez déjà oublié! j'ai donc bien fait de me hâter de venir, car dans trois jours mon nom même vous eût été inconnu...
Et il lança un regard incisif sur un coin de la lettre qui passait sous la broderie. Ce regard fut plus rapide que la pensée, mais il semblait dire énergiquement : — Pourquoi mentez-vous?
Marguerite se sentit confuse et irritée. Quoi! ce jeune homme qu'elle avait cru si insignifiant, si peu digne de son attention , il osait interroger sa conscience? Il dominait d'emblée la situation et la tenait, olle, Marguerite, sous sa férule?
Elle voulut rompre les chiens, car cette infériorité lui était intolérable. •
— Pierre, cria-t-elle à son fils, ne te penche pas tant sur l'eau, tu vas tomber.
Emmanuel de Rouvre se retourna pour regarder l'enfant, et reprit :
— Est-ce à vous, madame, ce beau garçon-là?
— Oui, monsieur, c'est mon fils, mon seul enfant jusqu'à présent ; madame votre sœur a le bonheur de posséder une plus nombreuse famille : elle a trois enfants, je crois?
— ' Bientôt quatre, madame ; mais j'envierais bien celui-ci pour mon neveu.
— Si vos neveux tiennent de leur mère ou de sa famille, ils n'ont certes rien à envier à personne.
— L'aîné ressemble un peu à ce que j'étais lorsque j'allais voir ma sœur chez les Dames Sainte-Marie. Il est frais et joufflu. Pour moi, j'ai bien changé depuis ce temps-là, et, si j'avais la présomption de croire que vous vous souveniez de moi, je vous dirais que vous ne devez pas me reconnaître.
— Oui , vous avez beaucoup grandi , vous avez bruni, vos traits se sont accentués ; enfin, vous étiez encore un enfant, et vous voilà devenu un homme.
— Et puis, j'ai fait la guerre d'Espagne et celle.de Grèce, et je porte la trace de la fatigue des camps, ajouta l'otiicier en souriant.
— Cela ne vous va pas plus mal. Ah! vous avez éié en Espagne, vous avez vu l'Alhambra, Cordoue,
Séville, Madrid?... demanda Marguerite soudainement intéressée.
— Oui, madame, et les mers de l'Archipel, et Ghio, et Corintlie, Athènes, Navarin...
Elle demeura silencieuse pendant quelques secondes, puis elle reprit :
— Savez-vous, monsieur, qu'il y a dix ans tout à l'heure que nous ne nous sommes vus?
— Les dix plus belles années de la jeunesse. Mais vous, madame, vous avez profité de ces dix années-là pour laisser venir votre beauté à tout son développement radieux. Ce que je vous dis là ressemble à une fadeur, et cependant rien n'est plus vrai. Vous êtes beaucoup plus belle aujourd'hui que vous n'étiez alors, et je ne dois pas être le premier à vous le dire.
— Si vraiment.
— Alors tant mieux pour moi, madame.
« Il est fat et impertinent, » pensa la vicomtesse.
— Parlez-moi de Pauline, dit-elle, de son élégance, de ses toilettes, de ses bals. Son mari a une fortune énorme, n'est-ce pas? Car pourquoi aurait-elle épousé ce monsieur Milleret?
— Mais parce qu'elle l'aimait, madame. Mon boaufrère est un homme très-instruit, très-estimé et fort agréable, ce qui ne gâte rien. Il appartient à une famille honorable, sinon noble. VA pour sa fortune, elle est en effet de celles qu'on envie.
Marguerite se mordit les lèvres de dépit. — Il me prend, se dit-elle, pour une provinciale coquette,
JEANXE DE MAUGUET. 165
envieuse et soUe ! mais, en vérité, on dirait qu'une fatalité malfaisante dirige notre conversation. Je me sens stupide !... Et pourtant, nous nous entendrions peut-être, si nous n'avions débuté par cette pique d'amour-propre !
Elle s'efforça de vaincre son embarras et dit presque avec aisance :
— Puisque vous allez habiter ce pays, j'espère, monsieur, que vous viendrez quelquefois à Mauguet : je n'ose dire souvent, car la vie patriarcale que nous menons ici devra sembler un peu décolorée à un Parisien, à un homme du monde, à un oflicier qui connaît en même temps les plaisirs d'une société choisie et les émotions d'une vie agitée.
— Mais je n'aime pas exclusivement la vie de bivouac, et quant aux agréments intimes d'une société d'élite, c'est ce que ma sœur a voulu m'assurer en ce pays, madame, en m'adressant à vous,
— Mon mari lit et chasse. Ma tante, qui est une sainte et vénérable personne , a tous les dons du cœur et de l'intelligence. Elle sait beaucoup, elle a vu Paris pendant la Révolution, elle a connu toutes les personnalités célèbres de ce temps terrible et singulier ; elle conte à ravir ; mais son esprit s'est tourné surtout vers les idées sérieuses et les connaissances pratiques. Elle parle souvent morale et religion avec notre excellent curé, ou bien agriculture avec un vieux médecin de ses amis. Pour moi , je ne sais rien et ne parle pas de grand'chose. Je vis plus
au pays des rêves que dans le salon de Mauguet. D'ailleurs, comme il ne faut pas affecter trop de modestie, je vous dirai que je suis fort habile à la tapisserie, et que j'aurai bientôt terminé un meuble complet pour ce même salon. Nous voyons peu de personnes étrangères au petit cercle que je viens de vous décrire ; ce sont de vieux amis de la famille qui habitent Limoges ou des propriétaires voisins qui apparaissent trois ou quatre fois l'an ; les curés des communes limitrophes, enfin quelques cultivateurs dont ina tante ne dédaigne pas les lumières. On joue tantôt le whist, tantôt aux dominos, quelquefois au loto même, selon les joueurs. Vous voyez quelles distractions vous pourrez trouver dans notre société... où vous serez d'ailleurs le trèsbienvenu.
— J'userai de votre autorisation pour y venir aussi souvent que je pourrai le faire, sans être indiscret, madame ; et si vous parlez peu, comme vous me l'avez fait craindre, je tâcherai de deviner et de suivre les pensées de votre esprit tandis que vos doigts broderont le canevas. Si cela peut vous plaire même, j'essayerai quelquefois de vous faire voyager en imagination dans les sierras, à la suite de l'armée française et de monseigneur le duc d'Angoulême. Je ferai comme les vieux colonels en retraite, je vous raconterai mes campagnes.
La vicomtesse retint Emmanuel à souper pour le présenter à sa tante et à son mari ; d'ailleurs il n'est guère d'usage, à la campagne, de laisser partir un visi-
teur sans qu'il ait partagé au moins un des repas de la famille.
La glace une fois rompue entre le lieutenant et la vicomtesse, la cordialité s'établit. Jeanne aimait la jeunesse comme tous les vieillards qui sont restés bons. Quant au vicomte, il accueillit très-chaleureusement Emmanuel de Rouvre , car il entrevit tout de suite en lui un commensal aimable qui pourrait l'aider à trouver moins longues les journées de chasse, et ranimer la conversation au coin du feu.
Rentrée dans sa chambre, le soir, Marguerite fut moins empressée à prendre dans son tiroir le cahier où elle avait coutume d'exhaler ses plaintes. Elle s'assit dans sa bergère et se prit à rêver d'une rêverie vague, mais sans amertume. Elle eût été embarrassée de formuler ses pensées en apparence incohérentes, et qui cependant tournaient toutes dans un même cercle, autour d'un même pivot. Parfois le dépit plissait son front. C'était lorsqu'elle se souvenait de l'embarras de sa contenance et de la maladresse de sa conversation à l'arrivée d'Emmanuel , lorsqu'elle sentait que, dès l'abord , il avait pris l'avantage sur elle. Parfois elle souriait involontairement : c'était lorsqu'elle songeait que son intérieur si morne allait enfin s'animer un peu , qu'il y aurait un but désormais à mille choses qui n'en avaient point. Elle se demanda déjà si sa toilette ne paraissait pas bien démodée à un Parisien, si ses façons n'étaient pas devenues celles d'une provinciale , si le souper avait été convenablement
servi, etc. Elle se surprit même à parcourir des yeux sa chambre, revêtue de boiseries grises, garnie de meubles à pied de biche et de sièges couverts de housses en basin blanc rayé de rose, et ornée de gravures d'après Greuze et Chardin. Cet ensemble lui parut mesquin, mais non suis une certaine grâce. Ses regards errèrent de la pendule en forme de lyre au bénitier de faïence qui soutenait, au-dessus du chevet de son lit , la branche de buis bénit ; de son grand lit à la duchesse, drapé de courtines et de bonnes grâces de basin rayé comme les housses des meubles et les rideaux, à la commode ventrue qui renfermait son linge.
— Tout cela est bien antique et bien pauvre, se ditelle. Quelle différence, sans doute , de la chambre à coucher coquette de Pauline avec celle-ci ! Cependant cette pièce est la plus belle du manoir. Ce mobilier simple s'harmonise bien. C'est la chambre de la grand'mère de mon mari telle qu'elle l'a laissée...
Singulières pensées!.... Comme si jamais ce sanctuaire devait être livré aux comparaisons d'Emmanuel de Rouvre !
Elle drapa les rideaux, ajusta les embrasses, tira d'une armoire de jolies porcelaines qu'elle disposa sur les meubles, et arrangea les fleurs dans les vases de la cheminée.
Elle ne croyait certes pas que l'ofiicier verrait tout cela; mais elle se laissait aller involontairement au •besoin de se faire belle et de parer tout ce qui l'environnait.
Enfin, avant de se coucher, elle prit son manuscrit comme elle avait accoutumé de le faire et écrivit :
« 25 avril 1829.
« Aujourd'hui il m'est arrivé, de la part de PauHne de Rouvre (madame Milleret) , un de ses frères qui se trouve en garnison à Limoges. C'est un jeune homme de bonnes façons, mais d'ailleurs assez impertinent. Mon mari l'a invité à venir chasser avec lui , mardi. Je prévois qu'il sera assez souvent notre commensal ; M. de Mauguet s'engouera de lui par le besoin qu'il a de trouver une société. » •
Comment sa conscience ne lui cria-t-elle pas : — Tu n'es pas de bonne foi avec toi-même : prends garde !
Le mardi suivant , elle passa toute la matinée à essayer ses robes. Laquelle était la plus convenable? Fallait-il recevoirM.de Rouvre en toilette négligée, comme on reçoit un ami de la maison; ou en toilette de cérémonie , comme on reçoit un invité extraordinaire ? Elle mit d'abord une robe de taffetas changeant et se trouva vieillie ; puis une robe d'organdi blanc et craignit de paraître trop élégante ; — aux yeux de M. de Rouvre? — non : mais à ceux de sa tante et de son mari.
Enfin , elle se décida pour une redingote de guingamp rose qui lui dessinait admirablement la taille, et pour une collerette et des manchettes plissées qui
no JEANNE DE MAUGUET.
donnaient à toute sa personne un grand air de jeunesse et de simplicité.
Le vicomte et son nouvel ami s'étaient rencontrés dès le matin au carrefour de la grande route et du chemin vicinal. Ils chassèrent au lapin, la seule chasse permise en cette saison ; puis , comme il faisait beau temps, ils prolongèrent leur promenade à travers les bois et les champs de Mauguet. Le vicomte montrait à Emmanuel ses plus belles prairies, et lui expliquait les vastes travaux entrepris et menés à fin par sa tante. Tout en causant et en marchant, ils s'éloignèrent du château, et quand la cloche du dîner sonna, ils ne répondirent pas à l'appel.
Pourquoi donc Marguerite quitta-t-elle son ouvrage avec impatience ? pourquoi, après avoir rajusté devant une glace les boucles de ses cheveux, se promenat-elle dans le salon comme si elle n'avait pu tenir en place? puis s'arrôta-t-elle aux fenêtres pour regarder dans la campagne ? Quelle inquiétude étrange la possédait ?
Était-ce la préoccupation jalouse d'une maîtresse de maison scrupuleuse à propos d'exactitude , et mise hors d'elle-même par le moindre dérangement aux habitudes établies? — Mais la vicomtesse s'occupait peu de ces détails, et souvent l'appel de la cloche la surprenait elle-même en un lieu éloigné; ce ne pouvait être non plus la crainte que sa tante ne s'olFensàt d'un moment da retard, car made:Tioiselle de Mauguet était la patience même.
JEANNE DE MAUGUET. Hl
— Peut-être qu'il n'est pas venu, dit-elle tout à coup, à demi-voix et comme pour répondre à ses propres pensées.
— Qui? le frère de votre amie ? demanda Jeanne en pliant le journal qu'elle lisait et en levant les yeux vers sa nièce en manière d'interrogation.
— Oui M. de Rouvre, répondit Marguerite qui
devint rouge.
— Et pourquoi cela? S'il n'avait pas pu venir ce
matin, au rendez-vous de Charles, il l'eût probablement envoyé avertir hier ; d'ailleurs, qu'importe?
Qu'importe ? Ainsi , voilà tout ce qu'en pensait
Jeanne Oui, en effet, qu'importait que le lieutenant vint ou ne vînt pas? C'est ce que se demanda Marguerite tout en battant fiévreusement la mesure du bout de ses doigts sur les vitres du salon.
— Mais, dit-elle, après une nouvelle attente de dix minutes qui lui compta bien pour une heure, comment se fait-il que M. de Mauguel, ordinairement si exact, soit en retard d'une demi-heure?...
— Us se seront acharnés à la poursuite de quelque gibier qui les aura menés loin. Faites sonner un quatrième coup.
La conversation tomba encore entre les deux femmes. Mademoiselle de Mauguet avait repris sa lecture.
La vicomtesse sortit et alla elle-même secouer la cloche à toute volée ; puis elle fit quelques tours sur la terrasse et rentra en murmurant :
— Voilà deux heures qui sonnent, II n'y a pas de raison pour qu'ils arrivent aujourd'hui !
— Avez-vous faim, Marguerite ? dit vivement Jeanne, comme frappée d'une idée subite. Mais nous pouvons fort bien nous mettre à talile !
Aveuglement étrange des gens qui ont passé l'heure de l'amour ! Et pourtant, Jeanne aussi avait connu ces moments d'inexplicable angoisse , pendant lesquels la vie semble suspendue. Elle avait éprouvé ces obsessions singulières qui précèdent l'envahissement de la passion. Mais les froides années de l'âge mûr, en se succédant, formaient comme des couches d'oubli sur ce passé brûlant. Quand on n'a pas encore aimé ou que l'on n'aime plus, l'amour semble une folie. On ne le comprend plus, on n'en devine plus les prémices, on ne peut plus y croire.
Le vicomte et l'officier arrivèrent enfin bottés et crottés comme de vrais chasseurs, s'excusant fort de leur retard, et proclamant un vigoureux appétit.
M. de Rouvre présenta son gibier à la vicomtesse en la priant de vouloir bien être indulgente pour l'habit de combat en faveur de la victoire. 11 avait d'ailleurs le plus élégant des déshabillés de chasse, et Marguerite ne put s'empêcher de le trouver beaucoup mieux ainsi qu'en tenue de visite. Le costume moderne des hommes est si disgracieux, qu'il gagnetoujours aux modifications qui lui donnent un peu de pittoresque.
Marguerite mangea peu, malgré son impatience de
tout à l'heure ; mais elle parla beaucoup, contre son ordinaire. On eût dit qu'elle s'était fait un rôle, ou bien qu'elle cherchait à s'étourdir.
Après le dîner, on alla se promener au bord de l'étang et sous les arbres qui avaient remplacé l'ancienne haute futaie, si courageusement abattue par Jeanne vingt-cinq ans auparavant ; les arbres étaient déjà grands et formaient un bois aménagé en manière de parc autour du manoir; çà et là, d'anciens chênes, respectés par la cognée comme des témoins du passé, allongeaient leurs ombres sur de jeunes ormeaux qui semblaient figurer la génération à venir. Nulle clôture ne séparait ce bois de la campagne , car le château avait toujours paru suffisamment protégé parles deux étangs qui l'entouraient. Il y avait dans tout cet ensemble à la fois simple et grand je ne sais quoi de poétique qui plaisait plus encore au second regard qu'au premier; il semblait que dans ce milieu la vie devait s'écouler paisible et recueillie.
Emmanuel en fit la réflexion : Jeanne répondit en souriant qu'il n'était point de lieu au mond^ où l'homme trouvât la paix parfaite et le bonheur sans nuages, et le vicomte s'écria :
— En vérité ! la paix du cœur est quelquefois bien ennuyeuse ! Ne faites pas d'homélies là-dessus , monsieur de Rouvre, car cela me donnerait envie de perdre un peu de vue mes vieilles tours pour aller chercher ailleurs, comme l'enfant prodigue, les orages qui animent la vie.
La vicomtesse jeta sur son mari un singulier regard où luttaient l'élonnement et le mépris ; et puis, elle se dit qu'elle n'avait pas besoin , elle, de courir audevant des terribles agitations du cœur; et pensa aux poëmes de passion et de douleur que pourraient raconter ces murailles , tapissées de jasmins et de roses, si elles avaient une voix.
Jeanne ne s'émut pas du cri de révolte de son neveu, car elle connaissait de longue date la portée de ces boutades qui étaient plutôt un jeu d'esprit que toute autre chose. D'ailleurs, elle tenait le jeune Pierre par la main et lui expliquait, en lui montrant les nouvelles pousses des arbres, le phénomène de la végétation printanière.
— Et voilà comment l'homme aspire toujours à ce qu'il n'a pas, reprit l'otiicier. Le bonheur même ne saurait le satisfaire dès qu'il est exempt de péripéties. On dirait que les émotions sont la nourriture de l'âme, et que dès qu'elles s'apaisent, l'inanition commence. La lutte, c'est la vie après tout! il ne faut peut-être pas être trop heureux...
— C'est ce qui m'aura perdu ! interrompit le vicomte.
— Je crois, dit Jeanne, qu'il faut en tputes choses se soumettre à la Providence et adorer ses décrets. 11 y a des créatures taillées pour la lutte. 11 y en a d'autres qui doivent, en naissant, trouver leur existence toute préparée. Dieu nous donne à chacun le fardeau selon nos forces, Ne souhaitons jamais d'avoir i\ combattre...
car, tel qui se croit fort succomberait peut-être au premier choc, ou crierait merci à la première angoisse.
— Mais comment peut-on connaître sa force ou sa faiblesse? demanda Marguerite.
— A la mesure de sa résignation , répondit Jeanne.
— Et si l'on ne peut pas se résigner? allait s'écrier Marguerite; mais elle retint cette exclamation imprudente au l)ord de ses lèvres. Et, comme la conversation avait atteint des régions trop hautes, elle tomba tout à coup : un silence plein de méditation régna pendant quelques minutes. Ce fut le vicomte qui le rompit en attirant l'attention de son hôte sur quelques accidents du paysage.
A la nuit tombante, le curé et le docteur, qui avaient été sjV'cialement conviés, arrivèrent; on regagna le château et l'on s'installa au salon. Après les présentations, la causerie devint générale. On parla, comme il est d'usage dans les circonstances analogues, de mille choses fort indifférentes en elles-mêmes. Le lieutenant vanta la beauté du pays ; le docteur et le curé dirent des choses obligeantes à l'officier à propos des guerres d'Espagne et de Morée.
Ce fut l'occasion pour Emmanuel de faire preuve d'érudition et de goût. Il s'étendit peu sur les opérations militaires et ne se mit jamais en scène; mais il se montra antiquaire et poète. II dépeignit avec éloquence la beauté des sites, la grandeur sauvage du caraclère espagnol, la férocité des Turcs, les vestiges grandioses de l'antiquité grecque, les traces encore
vivantes du règne des Mores à Cordoue , à Murcie , à Grenade. Grâce à certaines missions spéciales qui lui étaient échues, il avait pu parcourir l'Espagne et la Grèce plus en touriste qu'en soldat.
Le vicomte, vivement intéressé, eut des reparties heureuses et provoqua son hôte à de nouvelles descriptions. L'abbé Aubert mêla quelques considérations de haute politique sur les causes de la guerre d'Espagne, à la causerie pittoresque du jeune lieutenant. Jeanne fit remarquer le rôle différent qu'avait joué la France en Espagne et en Grèce. Elle jugeait défavorablement cette dernière expédition et ne pouvait s'empêcher de la comparer à la guerre d'Amérique, d'où nous revinrent tant de ferments démocratiques. — La France, dit-elle, joue un jeu dangereux pour elle en portant la liberté chez les autres nations... J'ai peur qu'elle n'ait encore lieu de s'en repentir...
— Peut-être, mademoiselle, reprit Emmanuel, est-ce son rôle nécessaire ; peut-être ne peut-elle pas échapper à cette mission de gloire et de dévouement.
— Il semble, en effet, dit le docteur, lorsque la France prête l'appui de ses armes au parti de l'autorité, qu'elle marche à l'encontre de sa destinée...
— Beaux principes , en vérité ! s'écria Charles de Mauguet. Est-ce vous que j'entends, monsieur Margerie ? La France doit bel et bien ranger à leur devoir les peuples qui se mutinent, et n'a que faire d'aller propager les doctrines révolutionnaires... mais il s'agissait, en Grèce, de défendre la civilisation contre la
barbarie et la croix contre le croissant. Ce sont les descendants de Miltiade et de Thémistoclc que nous avons secourus... c'est la patrie de Périclès que nous avons délivrée...
— Et c'est Byron qui a poussé le cri de guerre, interrompit l'abbé Aubert. 0 les poètes!...
Marguerite écoutait avidement cette conversation animée qui transformait tout à coup le tranquille intérieur de Mauguet. C'est ainsi que dans les sociétés peu nombreuses et trop homogènes, où une longue habitude a peu à peu émoussé les esprits, l'introduction d'un élément étranger rappelle soudain la vie. Ce soir-là, on ne songea pas à ouvrir la table de jeu, et depuis bien longtemps pareille fortune n'était survenue. La causerie se maintint donc générale et chacun y prit part selon ses moyens et ses opinions. La vicomtesse seule garda le silence , comme si elle avait écouté en elle-même des paroles bien autrement intéressantes que celles qui se disaient tout haut. Seulement, à la fin de la soirée elle dit à Emmanuel :
— Ainsi, monsieur, vous avez fait les campagnes d'Espagne et de Grèce, vous avez vu les plus beaux pays du monde, pris part aux grandes luttes des peuples et des idées... tout cela depuis dix ans! Alors j'étais déjà une jeune fille, une femme, et vous n'étiez qu'un enfant; aujourd'hui, que suis-je auprès de vous? Qu'ai-je fait pour marquer mon passage sur la terre? dix aunes de tapisserie!... Ah ! les hommes sont bien heureux !
nS JEANNE DE MAUGUET.
— Et pourtant, madame, une seule chose leur fait sentir le bonheur : la tendresse d'une femme.
Cette réponse fut faite presque dans l'oreille de iMarguerite, à demi -voix, d'un ton bref et avec un accent qui la fit tressaillir. Elle n'osa pas dire un mot et ne leva plus les yeux de dessus son ouvrage.
Rentrée dans sa chambre, elle écrivit à la date du 30 avril :
«... Décidément c'est un homme dangereux que cet Emmanuel de Rouvre. Il a un ton de supériorité et d'impertinence tout à fait insupportable. On ne peut nier toutefois qu'il ne soit instruit, qu'il ne pense bien, et ne sache dire éloquemment ce qu'il pense ; mais les comédiens aussi sont de beaux parleurs... Il est élégant — comme tous les Parisiens!... 11 aune beauté fière et noble, un regard scrutateur et passionné qui traverse l'âme... Mais que d'audace! Est-ce une déclaration d'amour qu'il a osé me faire tout à l'heure en présence de mon mari ? Cette phrase qu'il m'a lancée à l'improviste m'est entrée dans le cœur comme un trait rapide et acéré... 11 avait l'air, en même temps, de mettre à mes pieds tout son passé brillant, toute sa gloire, comme ce chevalier qui jetait son manteau brodé aux pieds de la reine Elisabeth, et de me dire avec orgueil : « Madame , soyez digne qu'on ait fait tout cela pour vous !»
(( Comédie sans doute! A combien d'autres a-t-il parlé ainsi? mieux peut-être!... car, enfin, moi je ne
suis qu'une provinciale novice et candide que l'on peut aisément fasciner. . .
« 11 faudrait pourtant lui faire perdre cette idée et lui montrer que je ne suis plus une pensionnaire ; lorsqu'il n'est pas là, je sens bien que je pourrais luitenir tête et le maîtriser peut-être ; mais sa présence me trouble, et il a une façon de me regarder qui m'interdit et me déconcerte. Voilà ce que c'est, aussi, que de vivre confinée à la campagne : on devient ridiculement timide !
« Après tout, cependant, il ne serait pas facile de lui répondre! car si j'ai l'air de le comprendre, il peut, d'un regard froid ou d'un salut bautain, me faire sentir que je m'alarme à tort ; si je semble, au contraire, ne pas deviner le sens de ses paroles, il peut devenir plus bardi...
u Au reste, je m'occupe beaucoup trop de ce jeune militaire qui changera de garnison dans deux ou trois mois.
« Profitons de sa société, puisqu'elle est agréable, et ne lui laissons pas croire qu'il pourrait dire comme César : « Je suis venu, j'a" vu, j'ai vaincu ! »
Ce jour-là elle était seule au salon, tandis que le vicomte courait le pays à cheval, et que Jeanne surveillait ses travailleurs. 11 faisait un temps pluvieux et froid, malgré le mois de mai. Deux tisons achevaient de brûler au fond de l'âtre ; elle travaillait à son éternelle tapisserie, en face de ce triste foyer ; et, de temps en temps, abandonnait son aiguille pour prendre un livre à côté d'elle. C'était le Faust qu'elle lisait pour la première fois. Mais, soit que le commencement n'eût pas assez surexcité son intérêt, soit que son esprit fût loin de sa lecture comme de son ouvrage, elle le continuait aussi distraitement que sa tapisserie.
Elle semblait vivre ailleurs'que dans ce mili'eu. On eût dit qu'elle était à la fois inquiète et ennuyée, comme si elle eût vaguement attendu quelque chose d'inconnu.
Tout à coup ses yeux sans regards se fixèrent sur son livre ; elle relut deux fois la môme page, et celle de ses mains qui tenait le livre trembla légèrement ;
« Marguerite, seule à sun rouel.
« Le repos m'a fuie !... hélas! la paix de mon cœur malade, je ne la trouve plus, et plus jamais !...
« Quand je ne le vois pas, c'est la tombe ; le monde entier se voile de deuil !
<( Ma pauvre têle se brise ; mon pauvre esprit s'anéantit !
« Le repos m'a fuie !... hélas ! la paix de mon cœur malade, je ne la trouve plus, et plus jamais!...
« Je suis tout le jour à la fenêtre, ou devant la maison, pour l'apercevoir de plus loin, ou pour voler à sa rencontre !... »
Elle repoussa du pied son métier à tapisserie, la rbugeur lui monta au front, et une larme glissa sur sa joue.
^ En suis-je donc là? se dit-elle à demi-voix, avec un accent de colère et de douleur.
Elle demeura les yeux fixes, les bras pendants. Le tic tac monotone du balancier de la pendule, le pétillement éloigné de quelques étincelles, le bruit de la pluie sur les vitres, troublaient seuls le silence et semblaient le rendre plus sensible.
Enfin, un pas se fit entendre dans la salle à manger; les chiens avaient grondé; quelqu'un arrivait du dehors. La vicomtesse prêta l'oreille, mais aussitôt un nuage de contrariété passa sur son front. Sa longue habitude de la vie retirée et de l'observation lui avait appris à discerner immédiatement la démarche de
tous ses commensaux. Avant que le bouton de la porte n'eût tourné dans la serrure, elle s'était dit : — Ce n'est pas lui... Ce n'est pas mon mari... Ce n'est pas ma tante... ni Pierre... C'est monsieur le curé. Quel ennui !
L'abbé Aubert, en effet, essuyait son chapeau avec son mouchoir, secouait sa soutane et sa ceinture, et s'approchait de la cheminée.
— Bonjour, madame la vicomtesse, dit-il; vous voilà donc seule ! Et que faites-vous là, devant ce triste feu et par ce temps sombre? Vous ne pouvez pas coudre?...
i! chercha un siège, vit le livre, et reprit :
— Vous lisiez?... comme toujours!
— Est-ce un reproche? demanda-t-elle.
— Je ne vous reproche pas d'aimer la lecture, mais je vous reproche de vous complaire à certaines lectures.
— Ah! les romans, n'est-ce pas? reprit la vicomtesse avec un demi sourire. Vous direz bientôt, d'après \d paradoxal Rousseau, qu'une femme qui a lu un roman est une femme perdue !
— Quelquefois, madame.
— Ah !
— Un mauvais roman est une bien dangereuse chose pour certaines imaginations.
— Appelez-vous ceci un roman , et un mauvais roman? dit-elle en lui tendant Faust.
— Non, madame, ceci est un poëme, un i)oëme chrétien, comme la divine épopée du Dante.
Par malheur, Marguerite, en lui montrant le livre, n'avait pas pris garde à la page sur laquelle il était resté ouvert. Une larme, une larme accusatrice marquait cette page. Le curé la vit, parcourut le passage, et dit à la vicomtesse en la regardant en face :
— Mais pourquoi avez-vous pleuré ?
Elle rougit et ne put contenir un mouvement d'impatience ; puis elle reprit :
— Je vous dirai cela plus tard... en confession. L'abbé comprit à cette réponse , et à l'accent dont
elle était faite, que la vicomtesse lui imposait silence. 11 se tut, étouffa un soupir, et feuilleta le livre en manière de contenance.
La nuit tombait, Marguerite sonna pour demander une lampe ; puis elle prit sa tapisserie et recommença de manœuvrer son aiguille avec toute l'agilité de ses doigts.
Jeanne rentra la première ; elle tendit affectueusement la main au curé, lui fit les questions d'usage et reprit avec lui cette conversation demi-affable, demibanale qui recommençait tous les jours depuis tant d'années. Quelle que soit, d'ailleurs, la fécondité des intelligences et la richesse des cœurs, il faut toujours en venir, avec le temps, aux phrases stéréotypées sur le soleil el la pluie, la santé générale ou particulière , les nouvelles du jour, etc. Seulement l'accent avec lequel ces questions et ces réponses sont modulées, décèle les vrais sentiments des âmes. Le « comment vous portez-vous? » peut se traduire de tant de ma-
nières! Il veut dire parfois : u Soyez malade ou en santé; au fond, je m'en soucie .comme des neiges d'antan. » Il veut dire aussi : o Mon brave ami, je vous aime bien; je souhaite que vous guérissiez du rhume ou de la sciatique, et même, en cas de besoin, j'irais vous soigner. »
Et certes , c'était ainsi qu'il fallait interpréter ces vulgaires paroles, dans la bouche de Jeanne et dans celle de l'abbé Aubert.
Un second pas d'homme frappa le parquet de la salle à manger. Cette fois Marguerite ne leva même pas la tête. Elle connaissait assez ce piétinement inégal et empressé ; ce piétinement agaçant, qui semblait tant parler pour dire si peu de choses. Le vicomte entra.
— Bonsoir curé. Bonsoir ma tante. Marguerite , tenez , voici votre soie bleue, plus un étui de vermeil qui complétera votre nécessaire,
— Ah ! vous venez de Limoges ?
Puis, par un second mouvement, elle tendit la main et ajouta : — Je vous remercie d'avoir songé à moi. Cet étui est tout à fait de bon goût.
— Oui, dit le vicomte, répondant à la première question, M. de Rouvre m''avait engagé à déjeuner, nous avons passé la journée ensemble; et tenez, Marguerite, il ne faut pas que je m'approprie le compliment (lue vous venez de faire au sujet de cet étui, car c'est Rouvre qui l'a choisi.
— Ah! .. . i\[ Marguerite d'une voix qu'elle voulait rendre indifférente, mais où perçait un léger tremblement.
— Un charmant garvon d'ailleurs, (lue cet Enima-nuel (le Rouvre !
— Oui, dit Jeanne, il a de l'esprit, des connaissances ; il s'exprime bien , et je lui crois un estimable caractère.
— Si j'osais, ma tante, je dirais que vous venez de juger M. de Rouvre à la française , reprit Margueriie avec un sourire contraint. Vous avez cité d'abord l'esprit de M. de Rouvre, puis sa conversation; entln, vous ne vous êtes occupée de son caractère qu'en dernier lieu.
— Mais c'est toujours ainsi qu'il faut juger les gens, quand on en veut seulement faire une société passagère, dit le vicomte. Au fait, pour ce qui est de ses qualités sérieuses, ma chère Marguerite, nous nous en rapportons à vous, qui le connaissez de longtemps.
— Oh ! si peu !...
— Vous ferez donc plus ample connaissance, car je l'ai invité à diner pour demain.
— Au fond, reprit mademoiselle de Mauguet, je ne crois pas que vous en soyez fâchée, Marguerite, car il vous rappelle Paris et vos compagnes; puis, vous qui aimez à vivre en imagination, vous devez écouter avec un vif intérêt ses descriptions des beaux pays chantés par les poètes...
— Je crois que M. de Rouvre sera en effet d'une société fort agréable pour Charles, qui doit quelquefois souhaiter un peu plus d'animation dans notre intérieur, dit la vicomtesse en reprenant son travail.
L'abbé continuait de feuilleter son livre et semblait ne point prendre garde à la conversation. Mais à ces dernières paroles, soit hasard, soit intention, il regarda Marguerite. Elle rougit devant ce regard comme si elle se fût trouvée en face de sa conscience.
On eût dit d'ailleurs, à voir la contenance froide et indifférente de cette pauvre âme en peine, qu'elle attendait d'être seule, même pour penser sincèrement. Tandis que son mari préparait la table do jeu, elle reprit l'étui qu'elle avait d'abord posé négligemment sur sa corbeille à laine, et le contempla d'un œil devenu attentif; il se trouva, en effet, que les ciselures en étaient jolies ; elle les fit miroiter à la lumière, puis machinalement elle l'ouvrit. Par bonheur personne ne la voyait en ce moment, car elle devint très-pàle,
le referma vite et le mit dans sa poche 11 lui avait
semblé voir au fond de l'étui un billet roulé
Tout le temps que dura la partie de whist, Marguerite fut d'une distraction impossible à dissimuler. Elle se disait en vain : « C'est un morceau de papier Joseph placé par le marchand pour conserver le brillant de
l'or; ce ne peut pas être autre chose n Elle ne
parvenait point à dominer les trépidations d'impatience qui la secouaient, ni à empêcher ses yeux de se tourner à chaque instant vers la pendule pour regarder marcher les aiguilles.
Enfin, elle sonna l'heure de la retraite!... Que le curé fut long à faire ses adieux ! à mettre son manteau, à allumer sa lanterne ! que mademoiselle de Mauguet
fit durer de temps le souper et la prière du soir! que de détails oiseux, de paroles importunes, avant que Marguerite ait pu glisser dans sa gâche ce précieux verrou qui la défendait de toute surprise, la protégeait contre toute incursion, comme un droit d'asile, et séparait, pour elle, la terre de servitude de celle de la liberté !
— Non, se disait-elle, c'est impossible!... je deviens folle... il n'oserait... ainsi... déjà... dans cet étui... parla main même de mon mari...
Si pourtant, c'était un billet!... un billet laconique et terriblement explicite en même temps. 11 ne contenait que trois mots et la signature :
« Je vous aime.
« Emmanuel dé Rouvre. »
Marguerite tomba sur un fauteuil ; sa première pensée fut : ((C'est donc vrai?... Je suis donc aimée... »
La seconde : (( Que d'audace!... mais c'est un jeu à causer mort d'homme!... »
Elle se prit ensuite à réfléchir : (( Que dois-je faire? se demanda-t-elle ; évidemment, il faut que je châtie tant d'impertinence... Oser m'écrire ainsi après cinq ou six visites!... mais comment m'y prendre?...
(( Je ne puis le chasser ouvertement... ma tante et mon mari s'étonneraient et m'interrogeraient... Si je saisissais l'occasion de lui parler un moment en particulier, pour m'expliquer avec lui?... Les explications sont dangereuses!... et il a le don de m'embarras-
ser!... Au fait, je n'ai qu'une chose à lui dire : « Monsieur, je vous prie de ne plus revenir dans la maison de mon mari. Oui! mais s'il ne revenait plus en effet?... »
La malheureuse relut le billet et le regarda un moment avec des yeux hagards et fascinés; puis elle reprit le cours de ses pensées.
« Si je le lui renvoyais simplement sous enveloppe, parla poste... Mais il ne le recevrait pas à temps, puisqu'il doit venir demain ; la poste ne part qu'à midi. D'ailleurs, si je donne ma lettre à portera un domestique , ma tante ou mon mari peuvent le rencontrer, la lui voir à la main... que sais-je? A moins que je ne lui recommande de la cacher?... Oh! non !... Je pourrais aller moi-môme jusqu'à Saint-Jouvent dès le malin, entrer chez Jean Vandier notre métayer, et dire au petit François son fils de monter à cheval et de courir à Limoges porter ma lettre sans rien dire... Ce jeu me répugne... mais pour une fois...
(( J'ajouterais un mot, comme par exemple : «Monsieur, vous avez sans doute confondu l'étui que m'apportait mon mari avec un semblable, que vous destiniez à quelque grisette.'Je vous renvoie ce que vous y avez mis par mégarde. »
(( Oui! c'est cela! Je suis bien plus sûre de moi en écrivant, qu'en parlant. Il comprendra et je serar débarrassée de ses attaques.
(( Après tout, ma supposition est peut-être vraie!... Monsieur de Mauguel et lui ont pu acheter deux étuis
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pareils, et lui, glisser dans l'un ce qui devait aller dans l'autre... »
A cette idée son front se rembrunit, son cœur se serra.
Cependant de nouvelles réflexions la déterminèrent; elle écrivit son billet, replia celui d'Emmanuel de Rouvre , non sans avoir relu plusieurs fois les trois mots qui lui semblaient tracés en Icttresde feu; puis elle cacheta le tout; mais, au moment de mettre la suscription, elle s'arrêta tout à coup en disant: « Je ne sais pas son adresse ! »
Force lui fut donc de renoncer au parti qu'elle avait pris et d'en chercher un autre. Garder la lettre et la lui glisser?... C'était avoir l'air de connaître ces jeux de l'amour coupable ; c'était pactiser un instant avec M. de Rouvre dans une même tromperie ; c'était surtout lui laisser croire, une minute ou une heure, selon le temps qu'il mettrait à ouvrir le billet, qu'elle répondait à sa déclaration et à son insolent amour...
Jeter au feu ce fatal billet et la réponse qu'elle avait écrite, et faire semblant le lendemain de n'avoir rien reçu? garder une contenance calme et glacée en même temps? Ceci valait mieux, mais il faudrait éviter les paroles et les regards imprudents et prendre bien garde à ne se point trahir...
Elle s'en tint à cette dernière résolution.
En conséquence, elle tortilla sa lettre et la présenta devant la flamme de la lampe. Au moment où le papier s'allumait, elle s'arrêta et retira le billet de l'offi-
cier. (( Je pourrai aussi bien le brûler demain, » pensat-elle.
Au fond, elle ne se sentait pas le courage d'anéantir ce papier magique : sa première lettre d'amour !
C'était une faible créature, après tout, que la vicomtesse Marguerite de Mauguet; et il y avait loin de sa nature impressionnable et irrésolue au caractère noble et puissant de Jeanne. L'une allait toujours droit et ferme dans la voie de sa conscience ; l'autre s'arrêtait à tous les cliemins de traverse. Elle voulait et ne voulait pas , elle tremblait et osait , cherchait l'amour et craignait de le trouver.
Peut-être fallait-il s'en prendre au temps où elle était née; temps d'incertitude religieuse et morale. La bonne volonté ne lui manquait pas , non plus que le dévouement, car le dévouement c'est le fond du cœur de la femme. Ce qui lui manquait c'était la grandeur, c'était l'énergie. C'étaient, en un mot, les qualités fortes qui font les caractères d'exception.
Elle eut la fièvre toute la nuit, et le lendemain matin elle se leva plus indécise qu'elle ne s'était couchée la veille. Elle pensait à se dire malade et à ne pas quitter la chambre ; cependant elle s'habilla longuement et avec une recherche à la fois discrète et étudiée.
Quand l'heure de l'arrivée d'Emmanuel fut venue, elle sentit au cœur des trépidations si violentes qu'il lui fallut avoir recours à l'agitation physique pour les vaincre. Ce jour-lù elle fit bien une lieue à
pied dans la campagne ; et lorsqu'elle rentra, appelée par la cloche du dîner, elle souhaitait secrètement qu'une indisposition, un ordre de service, ou n'importe quelle cause, eût empêché l'oflicier de venir.
11 vint cependant et elle demeura stupéfaite lorsqu'il la salua d'un air tranquille comme si rien, depuis sa dernière visite, n'avait dû changer leur position vis-à-vis l'un de l'autre. Cette dissimulation l'indignait, mais la frappait d'admiration et d'une sorte de crainte. Elle le trouvait fort, et, comme toutes les natures faibles, elle s'éprenait de la force, quand bien même cette force lui semblait insolente. C'est parce qu'elle frémissait du danger que le danger l'attirait.
Toute cette après-midi elle vécut comme en état de somnambulisme; tremblante sous le regard calme d'Emmanuel qui lui semblait une bravade ou un abîme. Elle allait, venait, mangeait, jouait et parlait automatiquement et sans quitter cette pensée : (( Doisje le châtier de son billet comme d'une sanglante injure ?dois-je considérer cette mine indifférente comme une preuve de discrétion chevaleresque? »
Elle s'appliquait à une seule chose : c'était à ne point se trouver assez près de lui pour rendre possible le plus court aparté. Mais, chose étrange, il semblait en prendre autant de soin qu'elle.
La soirée se passa donc sans qu'un mot ni un regard aient servi d'explication , d'aggravation , ou de commentaire au billet de la veille.
D'abord Marguerite s'en félicita, pensant que la situa-
lion ne s'était pas empirée. Comme si sa contenance, interdite et stupéfiée, n'avait pas fait faire au mal un pas immense ! l-^nsuite, elle en devint inquiète; cette idée qui lui avait traversé l'esprit la veille au soir l'obséda : (( Si ce billet en effet devait être pour une autre? Si elle était le jouet d'une erreur, la victime d'une méprise? »
L'indifférence apparente de l'ofîicier donnait alors à cette conjecture une vraie probabilité ; tout à coup Marguerite se sentit mordue par une jalousie insensée.
« Oui! c'est cela ! plus de doute! n se dit-elle. En même temps, il se déchira comme un voile de devant sa conscience, elle vit clair dans son cœur, et ne put empêcher ses lèvres de murmurer : (i Je suis perdue! . ..»
Ce fut pendant la prière , et tandis que Jeanne récitait un psaume, que ce terrible éclair illumina l'esprit de la vicomtesse. Aussitôt elle perdit même cet instinct machinal qui la guidait dans les actes extérieurs de la vie ; les versets et les répons s'embrouillèrent, dans sa mémoire. Elle balbutia des phrases sans suite, et finit par rester court.
Mademoiselle de Mauguet acheva seule la prière sans plus s'inquiéter du trouble de sa nièce. Seulement, au moment où chacun gagnait sa chambre , et après le bonsoir d'usage, clic lui dit : — Ètes-vous malade, Marguerite? Vous paraissiez fatiguée ce soir?
— J'ai marché toute la matinée, j'ai lu , j'ai écouté la conversation de M. de Rouvre et de mon n>ari... Tout cela m'a mis comme un moulin dans la tête. Pardon, ma tante.
— Allons, dormez bien! reprit la douairière, en referniant sa porte. La maladie n'est pas dangereuse.
Pas dangereuse ! ... Ainsi Jeanne toute à son œuvre et à son but s'aveuglait à ce point sur l'état du cœur de sa nièce !... Un précipice béant était ouvert à ses côtés et elle ne le voyait pas ! Nul pressentiment, nulle voix intérieure ne venaient l'avertir ni sonner l'alarme, comme l'ange qui faisait le tour des villes maudites en criant sept fois : Malheur!...
Non î la noble créature vivait trop loin des faiblesses humaines , elle était trop accoutumée au sacrifice et au dévouement pour prévoir les révoltes de l'égoïsme, les tentations de la solitude et de l'ennui. Et puis, candide et naïve, dans sa grandeur même, elle ne pouvait croire, chez autrui, à cette perversité native qui gît au fond de presque tous les cœurs...
Une fois seule, Marguerite se précipita sur son cahier et écrivit d'une main fiévreuse :
(( Oui, le sort en est jeté : j'aime! j'aime follement, et d'une passion sans but et sans excuse. Il s'agite en moi comme un terrible ouragan que je ne saurais [ilus contenir. C'est un mélange de joie insensée , d'épouvantable terreur et d'étourdissante ivresse. Il me semble qu'en ce moment si je marchais dans la campagne, ou dans les rues d'une ville, j'irais donner de la tête dans les haies ou dans les murailles , comme les gens pris de vin... Jadis, j'ai souhaité dans mes dévorantes rêveries de ressentir l'amour. Aujourd'hui je suis prise, au seuil de cette nouvelle vie, d'une in-
dicible angoisse... pourtant je ne voudrais pas retourner en arrière; n'avoir jamais vu Emmanuel, n'avoir pas reçu ce fatal billet !... Non , au prix des années de jeunesse qui me restent!... Malheureuse créature que je suis !... Il ne m'aime pas, cependant!... Quand bien même ce billet serait pour moi, que prouverait-il?,.. Que M. de Rouvre veut lier ici une affaire de cœur pour animer un peu la vie de garnison : voilà tout ! Ah ! je sens bien ma faiblesse! je vois clair dans ma situation... C'est de sa part une intrigue comme cent autres, une distraction, une pique d'amour-propre... tandis que moi... ma vie entière s'engage dans cette funeste passion ! Inconcevable folie ! ma raison m'avertit, et cependant je cours à l'abîme. L'amour serait-il donc une sorte de maladie qui vous saisit à son heure comme la fièvre tierce? »
Elle s'arrêta soudain et resta rêveuse devant cette pensée formulée par sa plume au hasard, puis elle se reprit à écrire.
« J'ai le vertige; qu'importe d'où il vienne? J'aime, je me sens vivre, mon cœur bat, mon imagination court à travers des espaces enchantés ; il me semble que je suis reine et que le monde m'appartient... Eh bien ! j'enfermerai en moi-même cette ivresse adorable et dangereuse. Il ne saura pas que je l'aime... Et alors, qu'ai-je à craindre? »
C'est ainsi qu'au milieu de cette vie uniforme de Mauguet s'agitaient des drames mystérieux et menaçants. Chaque jour en ramenant les mêmes occupa-
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tions, les mêmes habitudes régulières et placides, apportait aussi une tentation, et faisait faire un pas de plus dans la voie mauvaise. Dans cet espace de temps qui s'écoulait entre le lever, les occupations matinales de l'intérieur, le diner en famille, l'après-dinée remplie par les visites des amis et des voisins, le souper, la partie de cartes, qu'Emmanuel de Rouvre fût venu ou non, il n'en avait pas moins avancé, le soir, dans le cœur de Marguerite.
Tantôt il frappait l'esprit par une démarche hasardée, tantôt il intéressait l'imagination par des récits séduisants ou des paroles ardentes. Tantôt il achevait de prendre le cœur en surexcitant la curiosité et la jalousie, tantôt enfin il restait tout à coup quelques jours sans venir, sans s'occuper de Marguerite en aucune façon.
Ces éclipses subites et sans raisons apparentes avançaient son triomphe plus que toute autre chose. Lorsqu'il venait assidûment, la vicomtesse, apaisée par sa présence et assurée de son amour, trouvait une certaine» force de résistance ; mais lorsqu'elle ne le voyait plus, qu'elle se demandait, durant ses longues journées solitaires: «Que fait-il? où est-il?)) alors elle perdait la tête, l'appelait de toute la force de ses désirs, et se sentait prête à lui crier un aveu.
Elle avait perdu l'appétit et le sommeil et ne vivait véritablement que durant les visites de l'officier; le reste du temps se passait dans l'attente ou le regret. Lors donc qu'il manquait à venir, la pauvre affolée
tombait dans une prostration douloureuse, et n'en sortait que pour entrer dans une inquiétude étrange que rien n'apaisait. Pourtant, elle croyait tout sauvé parce qu'elle parvenait à contenir les marques extérieures de sa passion. Rien ne changeait, en apparence, dans ses rapports avec Emmanuel; depuis le billet qui était demeuré sans réponse, comme sans explication, nulle parole compromettante n'avait été échangée entre eux.
Marguerite évitait avec le plus grand soin toutes les occasions de tête-à-tête et d'épanchement ; et, en même temps, elle s'efforçait, par mille ruses, de retenir son amant au château ou de l'y attirer. La présence de cet amant était le seul baume qui calmât son ardente fièvre ; elle aurait donné des années de sa vie pour ajouter des minutes à cette présence adorée. 11 lui semblait, quand elle le tenait dans son atmosphère, que cette situation brûlante pouvait se prolonger indéfiniment, et elle ne souhaitait pas autre chose. Mais les forces de la volonté ont une limite, lorsque la passion est déchaînée surtout. Une crise était imminente.
Maintenant quel incident grave ou léger l'amènerait? Quel jour et quelle heure semblaient marqués par la destinée pour ce choc de deux passions ? C'est ce que nul n'aurait pu prévoir avec précision.
L'attitude de Marguerite envers Emmanuel était réservée, polie, mais indifïerente et presque froide. Si on parlait de lui, en son absence, avec éloge, elle paraissait hostile plutôt que bienveillante. L'oflicier, au
contraire, entourait la vicomtesse de petits soins marqués, comme s'il eût été son amoureux accepté, triompliant et heureux. Mademoiselle de Mauguet et le vicomte ne prenaient pas garde à ce manège, selon qu'il arrive toujours. Marguerite s'en ofîensait comme d'une insolente audace, et cependant y voyait le témoignage renouvelé de l'amour de M. de Rouvre.
Si l'on avait feuilleté le cahier où elle écrivait chaque soir ses impressions de la journée, on aurait pu lire à la date du 20 juillet :
« ... Venu aujourd'hui à deux heures, parti à quatre. Il m'a apporté un houquet de trois roses rares qu'il m'a mis dans la main, sans me prier de l'accepter; tout à fait comme s'il avait eu le droit et le devoir de se montrer galant à mon égard. Comment mon mari ne se choque- t-il pas de ces manières?... Pour moi je tremblais qu'il n'y eût encore un billet ; mais non!...
Et à la date du 25 :
(( ... Personne aujourd'hui... Personne hier. Pourquoi ne vient-il pas?... l'aurais-je blessé?... sans doute, c'est qu'il en aime une autre, ou plutôt, c'est qu'il avait à Limoges quelque partie montée avec d'autres officiers... Ce beau vainqueur vient soupirer ici quand il n'a rien de mieux à faire... Après tout, peut-être, ma sévérité le lasse-t-elle ; peut-être veut-il essayer de se guérir, de m'oublier!... Et puis, si ce jeune homme est honnête, il doit se faire un scrupule de conscience de séduire une mère de famille,... l'amie
lOS JEANNE DE MAUGUET.
de sa sœur... et la femme de son ami... Grand Dieu! c'est possible, en vérité!... Mais mon mari est-il son ami dans toute l'acception du mot ? Non , ils ont ensemble cette liaison banale qui est comme une assurance mutuelle contre l'ennui , et voilà tout ! Au demeurant, M, de Rouvre n'est jamais venu que dans l'intention de me faire la cour. Pourquoi mon mari ne s'en aperçoit-il pas et me portc-t-il ses billets?... Moi, je n'ai pas à me reprocher d'avoir encouragé ses visites,... ni de ravoir prôné, attiré, invité... Cela regarde M. de Mauguet... Faut-il donc qu'on l'avertisse?... L'avertir!... Ce serait peut-être mon devoir... mais qu'arriverait-il alors? une explication... un duel... D'ailleurs, que pourrais-je dire? Que j'ai reçu une déclaration écrite de M. de Rouvre? Et si son billet n'était pas pour moi?... Au fait, il ne m'a jamais adressé de paroles d'amour, ce jeune homme... C'est moi, moi, malheureuse, qui l'aime follement!..;
« Non certes, je ne le dénoncerai pas!... Je garderai dans nion cœur ma passion insensée... Je serai heureuse de le voir tous les jours... Oui!... jusqu'à ce qu'im ordre du ministre change de garnison le régiment d'Kmmanucl !... Alors il quittera le pays tranquillement, après m'avoir offert, en cérémonie, un coffret de bois des îles comme souvenir!... Oh! pauvre créature que je suis ! »
Quelques larmes marquaient cette page. Sur Fautre feuillet, daté du 26, l'écriture était tremblée:
« ... Pas venu encore!... Que les journées sont
longues!... Allons! il aimo ailleurs... M. de Mauguet a dit : u Rouvre nous néglige... sans doute il trouve à Limoges des distractions plus puissantes. » Pourquoi donc ne vais-je pas à Limoges? Je saurais peut-être ce que fait Emmanuel?,.. A quoi bon ?... Pourtant si j'étais sûre qu'il fût amoureux d'une autre, je ne pourrais pas continuer de l'aimer... Je recouvrerais ma tranquillité... Hélas! la tranquillité des morts dans leurs cercueils...
« U y a des moments où je me demande si ces disparitions subites ne sont pas profondément calculées; si M. de Rouvre, en roué habile, ne s'en fait pas un moyen de surexciter ma curiosité , ma jalousie ou mon orgueil. Il pense peut-être que j'en viendrai à faire quelques efforts pour le retenir et jusqu'à des avances... »
Le lendemain 27, elle écrivait à bout de forces :
« Encore un jour de mortelle attente... d'inexprimables angoisses!... Pourquoi ne vient-il pas?.,. Que veut-il ?... Eh bien ! c'en est fait de mes résolutions et de ma vertu! Je ne peux plus attendre... 11 faut que je le voie... J'ai usé d'une adresse infâme pour envoyer demain mon mari à Limoges le chercher... Viendra-t-il?...
(c S'il vient, je lui laisserai voir qu'il ne m'est pas indifférent... Je lui donnerai de l'espoir... A tout prix il faut que je le retienne !... S'il ne vient pas... Après demain j'irai à Limoges... je le rencontrerai... je lui demanderai l'explication de son billet et celle de sa conduite...
« J'en suis descendue à le provoquer. 0 honte ! » Le lendemain elle se promenait dans le château en proie à une excitation fiévreuse. Chaque bruit la faisait tressaillir; ses regards inquiets se portaient alternativement de la porte de la cour à la pendule du salon. Elle avait calculé l'heure précise à laquelle le vicomte devait lui ramener son amant, mais en attendant même, elle ne pouvait maîtriser ses émotions. De temps en temps elle s'asseyait et prenait un livre : c'était Werther. Cette lecture dévorante s'harmoniait trop bien avec la situation de son âme. Ses doigts tremblaient tandis qu'elle tournait les pages. Elle en était à la scène du clavecin, lorsque le jeune Pierre entra brusquement et courut à elle pour lui montrer un papillon qu'il venait de prendre.
D'ordinaire, prévenu sans doute par un secret instinct qui éloigne les enfants de ceux qui rie sont pas sympathiques à leur nature bruyante et prime-sautière, Pierre n'adressait pas à sa mère de caresses spontanées, et ne la prenait guère pour témoin ou partenaire de ses jeux. Mais cette fois sa joie était trop vive pour qu'il pût la contenir, et il n'avait â sa portée ni Jeanne, ni Myon, ni même son père. C'est pourquoi il tomba sur les genoux de la vicomtesse en criant : Victoire ! Elle le repoussa d'un geste impatient :
— Va donc au jardin avec tes bêtes !... tu froisses ma robe... tu m'étouffes.
Elle venait d'entendre le galop d'un cheval... d'un seul... Les chiens n'aboyèrent pas. Elle se précipita
vers la fenêtre. Le vicomle revenait sans l'officier.
Il descendit lentement de cheval , conduisit luimême la bête à l'écurie, parla dans la cour à un palefrenier^ puis s'avança tranquillement v-ers le château, frappant ses bottes poudreuses du bout de sa badine. Au moment où il allait entrer, tandis que le coi'ur de Marguerite sautait dans sa poitrine, Pierre qui sortait tout attristé du salon se jeta au-devant de lui.
— Vois donc, papa ! vois donc, papa, le beau papillon !
Monsieur de Mauguet s'arrêta, 0 supplice!... II s'assit à la porte de la cour, sur un banc de pierre, à l'ombre d'une treille, prit l'insecte et en détailla les couleurs. Pierre, debout entre ses jambes, levait vers lui de grands yeux interrogateurs. Alors le père se mit à lui expliquer comment cette belle fleur volante avait été d'abord une laide chenille, puis, comment il était devenu chrysalide, et enfin comment, un jour, il avait brisé son enveloppe pour s'en échapper papillon. L'enfant intéressé sauta sur les genoux de son père pour mieux l'écouter. M. de Mauguet rabattit son chapeau de paille sur ses yeux pour se défendre du soleil qui donnait en face, et raconta comment se prennent les papillons avec un sac de gaze, et comment ils se piquent sur des cartons, au bout de longues épingles. Cette causerie dura longtemps avec des intermèdes de jeux et de caresses.
La vicomtesse était debout à la fenêtre et attendait.
Elle eut un mouvement de rage contre son fils. Enfin, n'y tenant plus, elle sortit pour aller chercher un arrêt.
Elle arriva pâle et roide, car elle n'était pas encore rompue à ces manèges adultères, puis, sans rien dire, elle s'assit à côté de son mari et sembla prêter l'oreille au dialogue du père et du fils. Elle espérait toujours que le vicomte dirait le résultat de sa course à Limoges, sans qu'elle l'interrogeât. Mais précisément, par un fâcheux hasard , il semblait l'avoir oublié.
Elle attendit encore, n'osant pas parler la première, car au bouleversement de son cœur elle sentait que son visage allait la trahir. Enfin, après un temps qui lui sembla interminable, elle dit à son mari en détournant la tête :
— Eh bien ! Vous êtes revenu seul de Limoges ?
— Oui, répondit-il avec indift'érence... Je n'ai trouvé Rouvre, ni chez lui ni au café. 11 y aurait eu de l'indiscrétion à le chercher ailleurs...
Ainsi voilà quel était le résultat de ses manœuvres, et le fruit de sa première bassesse! Un échec banal !... Non-seulement son mari ne- lui ramenait pas son amant si impétueusement appelé, mais encore il ne lui rapportait qu'une inquiétude jalouse de pli^s !
11 n'était pas chez lui!... Où cela chez lui ?... Ah ! si elle eût osé demander son adresse ! Mais elle n'en trouva aucun moyen.
Il n'était pas au café ! A quel café ?...
(i Eh! bien! se dit-elle, j'irai h. Limoges: j'emmènerai le petit François avec moi et je l'enverrai à la caserne demander l'adresse du lieutenant Emmanuel de Rouvre. Je m'informerai aussi par ce moyen du café où il va d'ordinaire. Mais si je ne l'y trouve pas non plus?. ..«Il y aurait de l'indiscrétion à le chercher ailleurs,» a dit M. de Mauguet? Oii donc ailleurs?... Chez cette autre qu'il aime, sans doute... Oh! je le trouverai où qu'il soit ! »
Le lendemain, dès le matin, à une heure où habituellement la vicomtesse n'était pas encore sortie de sa chambre, elle chevauchait sur le chemin de traverse pour aller gagner la grand'route de Limoges. Elle avait revêtu son amazone de drap vert, son chapeau de feutre et son voile, comme pour une promenade. Mais sous ce harnais de plaisir son cœur battait avec violence, ses oreilles bourdonnaient, ses yeux troublés ne voyaient plus devant eux. « Je me perds, » se disait-elle à chaque pas en avant que faisait son cheval. Et cependant elle marchait toujours, pressant du talon le flanc de sa monture, et l'aiguillonnant du bout de sa cravache.
Cette première démarche coupable lui révélait tout à coup l'importance et la puissance des mille usages qui enferment les femmes dans le cercle des convenances sociales, et dont elles ne peuvent enfreindre un seul sans donner prise au blâme ou au soupçon. Par exemple, elle n'y avait jamais été seule à Limoges, et jamais non plus elle n'y avait été à cheval. S'y montrer
ainsi était donc déjà une inconvenance, une bravade à l'opinion. Elle ne pouvait manquer d'y être remarquée. Les moins malicieux diraient qu'elle jouait à la Diana Vernon; les autres se demanderaient quelle cause inimaginable lui faisait ainsi courir le pays, sans domestique et sans cbapcron ; pourquoi elle faisait la valeur de sept lieues à clieval, au lieu de les faire dans sa berline? Enfin, ce qu'elle était venue faire à Limoges, pendant ce voyage rapide et mystérieux.
Elle n'avait pas atteint la grand'route que son bon sens lui démontrait comment, dès le lendemain, tout le pays saurait sa course à Limoges, et le but de cette course. « Ce sera un scandale inouï, pensa-t-elle, et je ne tomberais pas d'une plus lourde chute en quittant ouvertement mon mari, pour aller vivre avec un amant. »
Toutefois cette idée qui la fit trembler ne l'arrêta pas. Seulement, elle se dit qu'avant d'ouvrir son cœur à l'amour, une femme devrait songer à s'aplanir les voies du péché, et à débarrasser sa vie de toutes les entraves sociales qui gênent sa liberté.
Elle se résolut à ne point emmener le fils de son métayer: « Ce serait, pensa-t-elle, me donner un témoin dangereux. Il vaut bien mieux que je m'adresse, dans le faubourg, à quelque jeune garçon qui fera ma commission sans me connaître... Eh! après tout , s'il est un dieu pour les ivrognes, pourquoi n'y en aurait-il pas un pour les amants ? Peut-être ma folie resterat-elle ignorée...
« Mais comment l'al)orclerai-je , lui, Emmanuel? Que saurais-je lui dire si je le trouve froid et interrogateur devant ma folie? Ou bien, malheureuse ! si je le trouve auprès d'une autre ?
« Je lui dirai : « Monsieur, de quel droit êtes-vous venu détruire le repos d'une femme honnête et pure, d'une mère de famille? car vos lèvres ont murmuré à mon oreille des paroles troublantes... car vous m'avez écrit une déclaration d'amour»...
(( Et s'il allait me répondre : « Madame, je ne sais ce que vous voulez dire?... » Je deviendrais folle ou je mourrais de honte. »
Peu à peu, cependant, les pensées de la vicomtesse prirent une teinte moins tragicjue. Elle se représenta Emmanuel amoureux et ravi, la remerciant mille fois, et elle, reprenant son avantage, ne se compromettant pas trop, mais enchaînant pour jamais cet amant rebelle et dominateur.
Puis elle pensa au retour, côte à côte à travers champs; à l'enivrement de ce premier tête-à-tête
Et, tout en se laissant aller au pas plus tranquille de son cheval, la tête penchée en avant, le menton appuyé sur la pomme de sa cravache, elle ne prenait pas garde à une ombre noire que le soleil projetait près de la sienne, sur le sable de la route.
Cette ombre avait d'ai3ord fait diligence pour la rejoindre. Mais alors elle semblait tenir sa monture au même pas que celle de la vicomtesse et l'observer attentivement.
L'abbé Aubert , car c'était lui , cheminait en lisant son bréviaire et, de temps en temps, jetait un regard interrogateur du côté de madame de Mauguet.
Ils marchèrent ainsi pendant un quart d'heure environ ; elle toujours rêveuse, et lui, lisant des lèvres, mais à voix basse, et tournant rapidement les feuillets de son livre. Quand il eut achevé de réciter les prières et les hymnes que l'Église prescrit quotidiennement à tous ses lévites, il toussa pour tirer la belle voyageuse de sa léthargie.
Marguerite se retourna vivement et demeura pétrifiée en se trouvant en face du prêtre. Elle devint affreusement pâle, trembla, balbutia comme si elle eût été prise en flagrant délit d'amour criminel.
Cette stupéfaction de la vicomtesse ettVaya le curé» qui, à son tour, demeura tout interdit.
— Bonjour, madame, dit-il d'un ton embarrassé ; vous voilà de bien bonne heure loin du logis.
La colère avait succédé à l'effroi dans le cœur de Marguerite.
— Est-ce que je n'ai pas le droit de sortir (juand bon me semble? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
— Pardon, madame, mais je croyais -que, quand vous voyagiez sur les grandes routes, on avait aussi le droit de vous rencontrer.
Madame de Mauguet se mordit les lèvres en comprenant que son trouble lui avait fait dire une. sottise.
— Et vous-même, monsieur le curé, vous voilà en course pastorale?
— ISon, madame, je vais à Limoges pour mes affaires, et, si vous y allez pour les vôtres, vous voyez qu'il faudra bien encore que nous suivions le même chemin.
— Moi ? qu'irais-je faire à Limoges en cet équipage, je vous prie?...
L'instinct du mensonge, pour masquer son imprudente démarche, avait encore été plus prompt que la réflexion. Mais cette fois elle fut bien servie par son inspiration, car elle comprit immédiatement qu'elle ne pouvait plus achever son entreprise , maintenant qu'elle avait été rencontrée par le curé.
— Cela ne me regarde point, madame, répondit l'ecclésiastique. Je ne me suis jamais occupé que de vos affaires de conscience, parce que c'était mon devoir; et j'ai même cru voir que je devais cesser de vous en parler.
— Pourquoi donc cela?
— Parce cjue, madame, vous n'êtes point à cette heure dans la voie du salut , ni disposée à recevoir la parole divine.
— Vous jugez bien vite , monsieur le curé , riposta l'orgyeilleuse femme.
— Dieu veuille que j'aie tort, madame la vicomtesse.
— C'est parce que je discute parfois vos sermons, que vous me jugez si mal? Je suis peut-être une ouaille révoltée ; je ne suis pas encore une damnée, j'espère.
— il n'y a pas de damnés sur la tvire, madame, il n'y a que des pécheurs,
— Alors, je suis une pécheresse?
— Madame, n'équivoquons pas sur les mots; nous sommes tous ici-bas des pécheurs et des pécheresses. Vous, comme les autres , ni plus ni iiioins. C'est de là qu'il faut partir, pour établir nos prétentions et nos devoirs. Je vous reproche seulement d'oublier trop souvent ce principe, comme le font d'ailleurs tant de beaux génies contemporains. Et d'abord , permettezmoi de vous le dire : l'esprit de discussion est antipathifiue à l'esprit catholique. Tout se discute, voyezvous; alors, il n'est plus une seule vérité au monde, et le dernier mot de toutes choses est le doute et le désespoir. Vous, qui lisez volontiers les auteurs étrangers, s'il vous prenait un jour l'idée d'ouvrir les livres d'un très-profond et très-obscur philosophe appelé Kant, vous y pourriez voir une théorie des antinomies qui vous démontrerait comme quoi il y a exactement autant de .bonnes raisons pour soutenir une théorie que pour la combattre ; et ces raisons ne se détruisent pas l'une l'auti'e. Que nous resterait-il donc en héritage ? L'incertitude I... Et n'est-ce pas le plus cruel des tourments?...
La vicomtesse regardait l'abbé Aubert d'un o'il atone. Elle semblait l'écouter et réfléx*hir sur ses graves paroles. Toutefois, depuis les premières phrases de son homélie, elle avait cessé d'y prendre garde pour se dire : «Après tout, c'est peut-être un bon-
heur que la rencontre de ce prêtre, qui me met dans l'impossibilité de foire une démarche insensée... Mais n'y aurait- il donc aucun moyen de me servir de lui pour ramener Emmanuel?... »
Elle en était à creuser cette idée, lorsque les dernières paroles de l'abbé, qui semblaient une allusion à l'état de son cœur, lui frappèrent les oreilles et réveillèrent son attention.
— Ah ! oui, s'écria-t-elle avec véhémence, plutôt le désespoir que l'incertitude !
— Eh bien ! donc, pourquoi au lieu de croire avec la simplicité de votre cœur, doutez-vous avec l'orgueil de votre esprit? repartit le pauvre prêtre, qui pensa soudain avoir trouvé l'occasion de ramener à Dieu sa rebelle pénitente. Est ce que jamais nous trouverons, par la seule force de notre intelligence, la solution des grands problèmes qu'un enfant résoudrait en lisant l'Évangile? Ne vous y trompez pas, chère madame, nous sommes à une époque de crise. Satan secoue ses chaînes au fond de labime et voudrait escalader le ciel. C'est le péché des anges déchus que cette folie de certains esprits, grands d'ailleurs, qui osent interroger Dieu et lui demander compte de ses mystères. Aussi voyez où en viennent les personnalités allégoriques enfantées par leur génie : au suicide! le crime suprême, le seul pour lequel il n'y ait point de miséricorde. Et comment pourrait-il en être autrement? Sans la foi, je m'émerveille qu'on supporte les peines de la vie.
Madame de Mauguet, cette fois, avait écouté l'abbé Aubert, parce qu'elle voulait l'amadouer pour se servir de lui; d'ailleurs elle trouvait un intérêt relatif aux questions brûlantes qu'il abordait.
— Je lisais hier, dit-elle, un de ces livres que vpus réprouvez et qui me captivent invinciblement : c'est Werther. Celui-là aussi termine ses douleurs passionnées par le suicide. Comme Manfred, il va demander à l'Être puissant 'et terrible que nous cachent les nuages les secrets qui consolent. Il succombe aux orages de son cœur, comme l'autre à ceux de son intelligence. Vous l'accusez alors? vous le damnez? Pourtant est-ce par sa faute que la passion l'a saisi, l'a secoué et déraciné, comme l'ouragan secoue et déracine un jeune arbre trop frêle pour résister ?
— Vous êtes éloquente, madame, pour défendre ces belles créations du génie humain qui nous racou:tent avec un merveilleux langage nos luttes, nos douleurs , nos amours , nos forces sublimes et nos pitoyables faiblesses. Eh! croyez-vous donc que moi aussi je ne les aime pas ces magiques poëmes? Moi, qui me laisse prendre avec tant de charme à la musique de Mozart, comment n'apprécicrais-je pas Byron, Gœthe, Schiller, Chateaubriand, ce grand chrétien qui a eu son heure mauvaise puisqu'il a écrit Benè. Mais,' c'est comme une ivresse dont je me défends. Il faut arracher de notre cœur et de notre esprit la coupable complaisance qui les porte sans cesse à s'analyser euxmêmes, ù déifier leurs passions ou leurs erreurs, à
s'enfermer clans un monstrueux égoïsme... Je suis prêtre et y^dmlre la F lancée de Corinthe... Cependant, si je commandais au gré de ma conscience, je ferais brûler par la main du bourreau cet audacieux plaidoyer de la chair contre l'esprit.
L'abbé Âubert parlait avec feu. D'abord il avait été heureux de trouver enfin la vicomtesse disposée à l'entendre ; ensuite il s'était laissé emporter par la verve ardente de son esprit convaincu. Peu à peu il oubliait à quelles oreilles s'adressait son improvisation. Il cessait d'être apôtre pour se transformer en lutteur de l'intelligence , et descendait de la chaire pour entrer dans l'arène. Sans doute il lui semblait revenir aux années de sa jeunesse, et causer encore avec Jeanne et Louis Thonnerel.
— Non , poursuivit-il , la force n'est pas dans l'orgueil, ni la grandeur dans la révolte. Les poètes, comme les artistes, séduisent notre imagination et régnent sur ses enthousiasmes fugitifs; mais la vérité éternelle et sainte n'a rien à recevoir ni à perdre du caprice de leurs conceptions. Malheureusement, peu d'esprits sont assez solidement établis dans la foi pour lire sans danger ces libelles admirables et insensés. C'est pour cela qu'il faut les proscrire et les combattre... Que deviendrait le libre arbitre, si Werther avait raison? Admirons Gœthe qui a su nous intéresser à cet être orgueilleux et faible, mal à l'aise dans la vie parce qu'il ne sait ni lutter, ni se résigner, ni oser ; et estimons à sa juste valeur ce Werther maladif.
fatigant aux autres et à lui-même, qui aurait vraiment bien fait de se retrancher du monde, si Dieu et la vertu n'existaient pas.
— Oui, dit Marguerite, tout cela semble juste. Cependant la passion, la faiblesse et la poignante douleur subsistent... Il y a des moments, dans la vie, où le cœur a le vertige...
— Nous ne serions pas des hommes sans cela, mais des anges.
— Et quelle barrière sépare la chute du triomphe ? Quel grain de sable fait pencher la balance?... Souvent c'est un incident léger, un hasard, un coup de fortune, qui font le crime ou la vertu...
— Ces hasards, la Providence les envoie toujours à ceux qui ont combattu de tout leur courage. (( A brebis tondue Dieu mesure le vent. »
La vicomtesse ne répondit pas. Elle secouait, du bout de sa houssine, la poussière que les pieds des chevaux faisaient voler sur la soutane du curé , et ne perdait pas de vue son projet. Seulement elle avait beau chercher une ruse, elle n'en trouvait pas. 11 fallait se décider pourtant, car tout en causant on faisait du chemin. Tout à coup elle arrêta son cheval en s'écriant :
— Mais nous avons dépassé Fraîchefond, monsieur le curé! si je vous- laisse prêcher, vous me mènerez jusqu'au faubourg !
— Eh l)ien ! si mes sermons pouvaient vous intéresser im peu et vous faire quelque bien . je tenterais l'aventure, dit en souriant le brave prêtre, toujours
prêt cl redevenir naïf. J'essayerais de vous faire oublier le temps et la fatig-ue...
— Vous y réussiriez assurément. Mais je craindrais, si je m'absentais plus longtemps, qu'on ne fût inquiet de moi à Mauguet. Je vais vous quitter en vous disant : A bientôt !
Marguerite fit en arrière deux longueurs de cheval; le curé rouvrit son bréviaire. Soudain elle se retourna comme si elle avait oublié quelque chose :
— A propos, monsieur le curé, s'écria-t-elle, tâchez donc de rencontrer à Limoges monsieur de Rouvre. Mon mari lui veut quelque chose, je ne sais quoi.
— Ah!... fit l'abbé Aubert stupéfait en retombant du haut de ses espérances dans la réalité. Il lança un regard froid et sévère à madame de Mauguet, et lui répondit simplement :
— Madame, je ne saurais me charger de cette commission ; veuillez m'excuser.
Puis il continua son chemin sans se retourner.
Marguerite rougit de colère en comprenant qu'elle n'avait pu mettre en défaut la clairvoyance de ce simple prêtre; mais, en même temps, elle se sentit délivrée d'un grand poids, par l'impossibilité oii elle se trouva d'accomplir sur l'heure son insigne folie.
« J'ai au moins vingt-quatre heures devant moi, » so dit-elle, en lançant son cheval au galop dans la direction de Mauguet.
Il faisait chaud, car le soleil dardait en plein et l'on était au fort de la canicule. Cependant la vicomtesse
semblait à peine ressentir la chaleur, tant elle était agitée par des préoccupations vives. Une sorte de fièvre la poussait en avant, qu'elle courût à sa perte ou revînt au logis. Elle était en proie à cette ébullition du sang et à ce bouleversement des facultés pensantes qui annoncent les grandes crises.
L'air ne lui paraissait précisément ni chaud ni froid, mais comme chargé de poudre ou de phosphore , car il est des moments, dans la vie, où les impressions extérieures perdent leur caractère réel pour en prendre un fantastique. C'est ainsi que certains somnambules, sous l'intluence de leur magnétiseur, trouvent à l'eau pure le goût et la force du vin de Madère, et au vinaigre, la saveur du lait ou du sirop.
Lorsque la vicomtesse arriva, ni mademoiselle de Mauguet ni le vicomte n'étaient au château. Elle jeta sa bride II un domestique sans lui adresser la parole, sauta par terre et entra , son voile sur le visage , sa cravache à la main, et sa longue jupe traînant dans la poussière.
A cause du soleil et de la chaleur , on avait fermé les contrevents. Il faisait sombre dans l'intérieur du château , et Marguerite qui venait du grand jour et qui était voilée, marchait comme à tâtonsi dans la direction de sa chambre.
La fraîcheur et l'obscurité calmèrent tout â coup sa surexcitation , la fièvre qui la soutenait s'éteignit dans un découragement profond et dans un insurmontable ennui. Elle se dit qu'après tout elle rêve-
liait comme elle était partie, sans avoir fait faire un pas de plus à sa situation douloureuse ; qu'il allait falloir recommencer encore une journée d'angoisses, d'attente stérile , de jalousie et d'incertitude. Peutêtre deux... ou trois... Retrouverait-elle jamais l'audace de renouveler sa tentative manquée?... De tels coups ne réussissent que par leur impétuosité et leur invraisemblance.
Elle s'arrêta au milieu du salon et se laissa tomber sur une bergère comme à bout de forces et de courage ; l'idée d'aller se déshabiller , cette idée machinale qui la conduisait dans le chemin de sa chambre, lui passa de l'esprit. La fatigue de la matinée jusqu'alors oubliée l'accabla. Elle poussa un profond soupir et murmura : « Pourquoi donc vivre?... »
Marguerite demeura quelques instants les yeux fixes, les bras pendants, immobile et défaite comme la statue de la Désespérance. Peu à peu, cependant, ses yeux s'accoutumant à l'obscurité, distinguèrent les objets. Elle reconnut les meubles, rangés dans leur ordre accoutumé et coupés par un rayon de soleil, qui perçait à travers la fente des volets ; elle suivit dans leurs méandres les grains de poussière qui tourbillonnaient dans le jet de lumière.
Tout à coup, ce silence et cette obscurité s'animèrent pour elle d'un étrange intérêt. Il lui sembla, était-ce un jeu de l'imagination? il lui sembla qu'en face d'elle un homme, assis sur un canapé, la regar- .dait fixement, et que cet homme ressemblait à Emma-
nuel. Le feu lui monta au visage; elle se leva tremblante pour marcher au-devant de sa vision, que chaque seconde rendait plus nette et plus vivante.
— Pardon, madame, dit M. de Rouvre en se levant à son tour. Je n'ai pas parlé plus tôt parce que je vous ai vue rêveuse, préoccupée... j'ai craint de vous troubler, de vous surprendre par ma présence intempestive comme par une sorte d'indiscrétion.
Elle ne put retenir un mouvement de joie ; mais bientôt*, malgré le battement de son cœur, elle retrouva les apparences du sang-froid.
— Et puis, poursuivit l'otlicier, pour être franc, je dois dire que j'aimais à suivre vos préoccupations sur votre front... J'aurais voulu hre dans votre pensée... comme si j'avais dû y voir ce que je désire.
En trouvant son amant chez elle et proni|)t à l'attaque , la vicomtesse triomphante sentit soudain renaître sa force, et cet instinct de défense qui n'abandonne la femme que dans les moments de surexcitation désespérée. Elle se redressa, toute prête à prendre le haut du pavé.
— Et c'est pour être à même de lire dans ma pensée que vous vous êtes caché là? répondit-elle avec un ton ironi(iue ([ui ne dissimulait pas bien, pourtant, un léger tremblement dans la voix.
— Je ne me suis point caché, madame; je suis venu ici comptant vous y trouver, et, m'y voyant seul, à l'ombre et au frais, j'ai pris la liberté de m'y reposer d'une longue course en vous attendant.
— Est-ce que vous arrivez de Limoges?
— Oui, madame.
— Par quel chemin avez-vous donc pris? Je suis restée une heure sur la route, avec M. le curé.
— Je connais des sentiers qui traversent les bois , coupent les landes et gagnent Mauguet sans trop de détours.
Il y eut un court moment de silence, de ce silence embarrassant qui précède les paroles décisives. Marguerite , en dépit d'elle-même , ne trouvait pas une phrase banale à son service pour donner le change à la situation ou en retarder le danger.
Emmanuel la regardait toujours d'un regard interrogateur et profond. Elle se troublait de plus en plus.
— Quelle chaleur ! dit-elle enfin , pour rompre ce redoutable silence.
L'ofiicier ne put réprimer un sourire : — Et quel vent il- a fait l'hiver dernier, s'écria-t-il.
— Excusez-moi, reprit la vicomtesse qui, par une résolution suprême, se dirigea vers la porte, je vais changer de costume.
Elle ajouta d'une voix mal assurée, quand jelle fut sur le seuil : — Voilà bientôt l'heure du dîner; mon mari et ma tante ne tarderont pas à rentrer.
— Et vous allez me laisser seul pour les attendre?... Je comprends, madame, que mes visites vous importunent et que vous voulez les rendre moins fréquentes.
Cette menace terrible glaça tout à coup le sang de Marguerite : — 11 ne reviendrait plus!... pensa-t-elle.
Et soudain l'abîme des douleurs s'ouvrit à ses yeux. Elle s'arrêta, se retourna et marcha vers M. de Rouvre comme un automate poussé par un ressort.
Il lui prit les deux mains et l'assit à côté de lui sans parler.
Le silence recommença; mais, cette fois," il avait un sens bien autrement clair pour les deux amants. Marguerite, vaincue et frémissante, rouge de bonheur et de confusion, abandonnait ses mains à Emmanuel. Celui-ci les serrait en attirant doucement sa maîtresse près de son cœur.
— Oui, murmura-t-il enfin, les journées sont étouffantes et longues à passer loin l'un de l'autre... Mais que les soirées sont radieuses et fraîches ! Qu'il doit faire beau sous les grands arbres, alors que tous les bruits humains sont éteints et qu'on se retrouve loin des. indifférents pour rêver de poésie ou parler d'amour!... Ah! Marguerite ! ces rapides heures sont les seules qui comptent dans la vie... les seules qui marquent dans les souvenirs et brillent sur le passé sombre comme les météores dans la nuit... La jeunesse s'enfuit si vite... aimons-nous!
La vicomtesse ne répondît pas ; mais elle écoutait tremblante et les yeux baissés. Elle avait tant rêvé de ce moment!...
Tout à coup, la cloche retentit, et des pas et des voix se firent entendre sur la terrasse. Les deux amants bondirent et s'élancèrent à dix pas l'un de l'autre.
Marguerite devint pourpre de honte. Ce mouvement instinctif venait de lui faire mesurer sa faute. Elle s'enfuit en détournant la tête ; toutefois , avant de disparaître, elle jeta ses gants à Emmanuel comme un gage ou comme une promesse.
En dix minutes , elle eut remplacé son amazone de drap par une robe d'organdi décolletée, plongé son visage dans l'eau fraîche pour en eftacer la rougeur, lissé ses cheveux et jeté sur ses épaules une écharpe de tulle. Le second coup sonnait au moment où elle arrivait à la salle à manger, frissonnant de tout le corps, pressant ses mains sur son cœur comme pour lui imposer silence. Quel visage vais-je faire? pensaitelle, en me retrouvant là, en face de lui ?...
Par bonheur, il avait disparu. La vicomtesse éprouva en ce moment un soulagement indicible. Elle reprit, pour embrasser son fds et saluer sa tante et son mari, une apparence de sang-froid , se mit à table et s'efforça de manger et de prendre part à la conversation. L'amour illuminait ses yeux de flammes inconnues et faisait courir sous sa peau un sang vermeil et chaud. Elle était belle à ravir. Le vicomte le remarqua, tandis qu'elle tressaillait au moindre bruit, croyant à chaque minute voir apparaître son amant.
Il ne revint pas cependant et personne ne prononça son nom ni ne fit allusion à sa venue.
— Est-ce un rêve ? se demanda-t-elle à la fin du dîner; l'ai-je vu? m'a-t-il parlé?... ou bien suis-je en proie à une hallucination?...
Tandis que la famille descendait au jardin, elle ne put résister au besoin de rentrer au salon pour voir s'il n'y restait pas quelque trace du passage d'Emma- ' nuel. Le canapé était légèrement dérangé, sa cravache gisait à terre... Elle se jeta sur le canapé et demeura perdue dans une enivrante extase.
Emmanuel de Rouvre, en arrivant à Limoges, était allé voir l'amie de sa sœur avec l'idée préconçue d'en faire sinon sa maîtresse, au moins une sorte d'amante idéale et platonique qui mettrait un intérêt dans sa vie de garnison. Il se souvenait de l'avoir trouvée jolie autrefois, et ne doutait pas qu'elle ne dût être devenue une femme accomplie. 11 pensait aussi que la vie de province pesait à cette Parisienne exilée, et que le prestige de la gloire et de la poésie la séduirait un peu.
Lorsqu'au premier abord il l'avait vue sottement comédienne et maladroitement coquette, il s'était dit que la conquête ne serait pas difficile. « Elle est devenue bien provinciale , pensa-t-il ; mais , n'importe, elle est belle, je la crois encore naïve : je l'aurai. »
Telle avait été l'impression de M. de Rouvre; telle était aussi sa morale. Il ne se faisait aucun scrupule de séduire Marguerite de Mauguet , parce que le vicomte ne comptait point parmi ses amis ; et puis, il n'attachait qu'une médiocre importance aux affaires de cœur, n'ayant jamais aimé bien sérieusement.
La vicomtesse Marguerite lui plaisait et il souhaitait presque d'en devenir amoureux , pourvu que ce ne fût pas au point d'aVoir un chagrin réel lorsqu'il lui faudrait s'en séparer, en quittant Limoges. Comme elle lui semblait timide et novice, il se plut à l'embarrasser. Il calcula aussi fort justement que le plus sûr moyen de se faire aimer était de frapper l'imagination, d'occuper de lui en n'agissant jamais qu'en sens contraire au sens prévu. On sait que ces moyens avaient eu un succès trop rapide et trop complet; mais le séducteur aussi s'était pris au piège. Peu à peu, les étincelles de la passion qu'il allumait le brûlèrent. Il fut surpris par le déchaînement de cet amour jeune et sincère, et s'étonna de ressentir des émotions inconnues en présence de Marguerite.
La passion d'une femme séduit et entraîne toujours un homme, ne fût-ce que par la vanité. Mais Emmanuel n'était pas seulement un fat, comme l'aurait pu croire un observateur indifférent, à voir la froide stratégie avec laquelle il assiégeait le cœur de la vicomtesse. 11 avait de la jeunesse et de l'ardeur. Accoutumé aux succès faciles et à la galanterie de ces co([ueltes qui savent répondre en tacticiennes aux attaques, il demeura étourdi par l'emportement de cette femme qui croyait sincèrement aux grandes passions, comme un duelliste émérite par les ripostes impétueuses de certains lutteurs inexpérimentés.
Il avait trop vécu déjà pour ne pas savoir combien sont rares ces amours de bonne foi qui apportent au
•combat un cœur tout entier pour enjeu. Aussi, appréciait-il cette rencontre comme un coup de fortune, et voulait-il en savourer toutes les joies. Seulement, ce ne fut pas en gourmet habile et sauant qu'il les dégusta; l'ivresse le gagna, et un moment vint où il se trouva devant Marguerite aussi fiévreux et aussi troublé qu'elle.
Jusqu'à la rapide scène qui les avait fait complices , Emmanuel de Rouvre s'était senti libre et maître de lui-même ; mais depuis l'aveu, si entier, de la vicomtesse, depuis que, par un seul mouvement, elle avait trahi tout son amour, il ne retrouva plus le sang-froid qui était toujours demeuré comme spectateur de toutes ses entreprises amoureuses. A son tour, il aimait.
Maintenant , quel avenir était réservé à cet amour partagé ? C'est ce que ni l'un ni l'autre n'avait osé se demander. Marguerite était heureuse de l'ivresse même de son cœur. Elle ne voulait pas songer aux conséquences des ardents regards échangés pendant la présence des importuns, des serrements de mains discrets, des rencontres rapides au coin des chemins; mais elle se sentait en même temps incapable de trahir jusqu'au bout la foi conjugale, en menant la vie menteuse d'une épouse adultère ; incapable de résister à son amant s'il voulait tout exiger, et incapable de •contenir longtemps les marques extérieures de sa passion. Emmanuel allait devant lui, content du billet de la veille et du rendez-vous du lendemain, espérant
tout et ne donnant ni un nom ni un terme à ses espérances.
Cependant cette vie si régulière et si ouverte de Mauguet, ne se prêtait guère aux allures tortueuses de la passion illicite. La plus simple démarche en dehors des habitudes établies, pouvait être remarquée et faire naître le soupçon. Tous les yeux s'ouvraient sur les actes de la pauvre vicomtesse ; non par méfiance injurieuse, mais naturellement par cette sorte de curiosité qui s'attache aux Parisiens transplantés en province. Sans qu'on s'en rendit compte, on avait toujours considéré madame de Mauguet comme une étrangère, ou, pour mieux dire, comme une greffe entée sur le tronc d'un vieil arbre. On remarquait en elle des goûts inconnus jusqu'alors dans le pays, et on lui supposait des intérêts séparés de ceux de sa nouvelle famille ; peut-être aussi n'avait-elle pas cherché à se concilier les cœurs et à rentrer dans le moule coulé pour elle par des esprits rigides et prévenus. Enfin, qu'elle l'eût mérité ou non, elle trouvait dans son entourage des dispositions analogues à celles qui accueillirent Marie-Antoinette à la cour de France.
L'admiration et l'amour qui s'étaient attachés à Jeanne, nuisaient aussi ii sa jeune nièce. L'esprit humain est ainsi fait ; on ne se demandait pas si la vicomtesse avait été à même de montrer du courage et du dévouement, on se disait seulement -qu'elle n'était bonne à rien, ni aux soins du ménage, ni à la fortune de sa maison, ni à l'éducation de son fils.
Peut-être celte absence de sympathie avait-elle contribué à jeter l'esprit de Mar^-uerite en dehors du cercle de la famille, et à lui faire trouver son point d'appui dans un dangereux idéal.
Toujours est-il que la pauvre créature s'était perverti le sens moral dans l'isolement , parce qu'à son tour elle avait tenu en suspicion la bienveillance de tout le monde.
Toutefois, tant que le besoin du mystère ne s'était pas fait sentir, elle n'avait jamais songé à se trouver gênée par cette espèce de droit d'examen que Jeanne, le curé, M. et madame Margerie, et jusqu'à Myon s'arrogeaient sur sa vie, — Q)ue lui importait? elle n'y prenait pas garde. Mais lorsqu'il lui ftillut sans cesse veiller sur ses regards, peser ses paroles, maîtriser les mouvements de son cœur de peur de se trahir, le contrôle muet de tout ce monde lui devint odieux. Chaque coup d'œil et chaque question lui parurent une insulte. 11 lui sembla qu'elle était la victime du plus rigoureux esclavage, et toutes les patriarcales coutumes de la maison furent pour elle autant d'anneaux qui faisaient une formidable chaîne.
C'est ainsi qu'après une journée de contrainte, elle écrivait le 18 août :
« M. Thonnerel est arrivé aujourd'hui. Un espion de plus attaché à ma personne ! Les vacances vont amener encore ici des hôtes et des visiteurs. Tous ces gens-là épilogueront ma conduite et chercheront à savoir quel motif engage le plus brillant ofiicier de la
garnison à venir souvent à Mauguet. Tandis que les regards curieux des femmes essayeront d'intercepter mon secret, les hommes murmureront des remarques malveillantes. Je ne pourrai pas trouver moyen d'échanger un mot avec Emmanuel, et l'on me diffamera. Quel supplice vais-je endurer!...
a Pour les femmes qui ne bornent pas leur ambition à bien réussir les confitures, la vie de province est vraiment impossible!... Une jeune fille ne songe pas assez à cela quand elle se marie. En renonçant à Paris, elle croit renoncer seulement au plaisir d'aller à l'Opéra... Elle renonce à tout ce qui fait vivre... Elle renonce à la liberté surtout, le plus grand des biens.
« Que les femmes de Paris sont heureuses ! En dépit des sujétions, il vient une heure oi^i elles peuvent échapper à toutes les surveillances... Les places publiques de Paris sont plus solitaires que le fond de nos bois!... ))
En ce moment, un grain de sable heurta la vitre d'un petit coup sec et précis comme un appel. Marguerite tressaillit et ferma instinctivement son cahier. Un second grain, puis un 'troisième réitérèrent le signal avec cet accent si clair et si persuasif que souvent acquièrent les bruits les plus insignifiants lorsqu'ils nous ff-ansmettcnt l'expression de la volonté humaine.
— C'est lui ! se dit-elle.
N'y a-t-il pas mille intonations diverses pour l'uni-
JEA-NNE DE MAUGUET. 23'7
que note produite par le choc d'un objet sur un autre? Quel musicien pourrait traduire le langage impérieux ou suppliant de certains frappements, sur une porte close? depuis celui qui dit : « Ouvrez-moi, par pitié; je suis poursuivi ; la main du bourreau ou celle de l'assassin va m'atteindre,.. une minute encore et je suis perdu!... » ou bien : a J'ai froid ! j'ai faim! je meurs !...» jusqu'à celui qui s'écrie avec une irrésistible puissance : (( Ouvrez ! au nom de la loi ! »
Non, parfois il n'y a point d'éloquence des lèvres qui vaille le heurt d'une phalange humaine sur un panneau de sapin !
Marguerite marcha vers la fenêtre; mais au moment de l'ouvrir, elle se souvint que les gonds rouilles grinçaient; alors elle courut à une porte dérobée qui, de son cabinet de toilette, donnait derrière une des tourelles et sur la terrasse. Cette porte était fermée à double tour et, par hasard, la clef ne se trouvait pas à la serrure. Un mouvement d'impatience saisit madame Mauguet. — Suis-je assez garrottée! se dît- «11e en retournant à la fenêtre, en l'ouvrant avec précaution.
Cette fenêtre donnait du côté opposé à la porte du cabinet de toilette et sur le second étang. Le château, sur ce versant, n'avait point de terrasse, et les roches qui lui servaient d'assises, trempaient leur base dans l'eau ; mais une de ces roches, couverte de broussailles, pourtournait la tourelle et l'angle du château, et formait comme une petite plate-forme à quatre ou
cinq pieds au-dessous de la fenêtre. C'était là qu'attendait Emmanuel. Il se fraya un chemin pour arriver ' jusqu'à Marguerite, à travers les genêts et les ronces.
— Que voulez-vous? lui demanda-t-elle, d'une voix étouffée, et tremblante.
— Vous voir, vous parler un instant... Voici trois jours que nous n'avons pas eu une seconde de liberté.
— Vous êtes fou... vous me perdez!... Voyez! les fenêtres de M. Thonnerel suivent les miennes... Si, par cette cliaude nuit d'été, il lui prenait envie de respirer l'air frais, et qu'il en ouvrît une, lui aussi ?
— Les volets sont fermés, la lampe est éteinte : il dort.
Et, saisissant le mur d'appui de la fenêtre, l'officier fit un mouvement comme pour le gravir et s'élancer dans la chambre.
Marguerite le repoussa par un geste instinctif.
— Non, dit-elle vivement, J'aime mieux sortir. Elle prit une chaise et la passa en dehors en cherchant à l'assujettir sur le sol inégal de la roche.
— Quoi? demanda l'officier, c'est par ici que vous prétendez sortir? mais vous tomberez! vous vous blesserez! vous déchirerez vos vêtements aux broussailles!...
— Qu'importe !
— Mais n'y a-t-il pas d'autre moyen?... d'autre issue ?...
— On m'a pris mes clefs... dit-elle, d'un ton bref, .
en meltant un pied sur la chaise et en tendant les deux mains à son amant.
, Elle sauta lestement , releva sa robe et suivit les anfractuosités du rocher en s'appuyant aux murs. Emmanuel la conduisait en frémissant, car cette roche descendait à pic jusqu'à l'étang, et un pas mal assuré poiivait les précipiter tous deux.
Ils eurent vite gagné l'autre côté du manoir. Alors, par un tacite accord, ils descendirent en courant les rampes qui menaient au bois. On eût dit que, se sentant coupables, ils cherchaient l'ombre qui pouvait les cacher aux regards de leurs juges; mais un autre sentiment faisait battre le cœur de Marguerite. C'était un ardent besoin de liberté, une soif passionnée de se soustraire, au moins un instant, à toute dissimulation. Elle était si lasse de jouer la comédie !
S'il avait fait jour en ce moment, on aurait pu voir son visage se transfigurer comme si une flamme intérieure l'eût fait resplendir. Elle s'assit sous un orme, au bout de l'étang, abandonna une de ses mains à Emmanuel, appuya sa tête sur l'autre et plongea ses regards dans l'eau comme pour y compter les reflets des étoiles.
Une profonde mélancolie succédait tout à coup au premier enivrement de la liberté, car sa raison n'était pas encore tout à fait éteinte au fond de sa conscience, et elle se disait en tremblant : Quelle sera la fin?.,,
— Marguerite, murmura l'otiicier qui tremblait aussi en pressant la main de sa maîtresse, quel délicieux
moment! Nous voilà libres... seuls... dites-moi que vous m'aimez, Marguerite !... car si je le sens intimement, si vos yeux troublés me l'ont dit mille fois, je ne l'ai pas encore entendu de vos lèvres. Parlez-moi... je veux connaître le son de votre voix quand elle prononce des paroles d'amour...
La vicomtesse ne répondit pas.
— Voyez, reprit Emmanuel, voyez, nuls regards curieux ne nous épient, nuls visages sévères ou jaloux ne se placent en face de nous, avec un air de blâme. Ils dorment tous ceux qui n'aiment pas... la nuit et la solitude nous font rois du monde...
— Oui, je vous aime! Emmanuel, s'écria soudain Marguerite. — A quoi me servirait-il de vous faire implorer cet aveu que mon cœur, vous crie depuis trop longtemps? je vous aime passionnément... malgré mes devoirs que je trahis, sans les méconnaître pourtant!... malgré ma raison qui me démojitre la folie de cet amour !
• — Et pourquoi serait-ce une folie ? Ne vous aiméje pas, moi aussi, de toute la richesse de mon âme... Ne sentez-vous pas que je vous appartiens comme un esclave et que vous êtes la divinité puissante dont j'attends le bonheur?
— Je sens que je suis perdue, répondit Marguerite d'une voix profonde.
— 'Qu'avez-vous, ma bien-aiméc?... Que craig nezvous?... Ne croyez-vous pas en moi ?
— Je sens que j'ai appelé la passion dans mes
heures de vertige, et qtie la passion est venue, qu'elle me domine, que je suis maintenant sa proie, et qu'elle me tuera !
— Marguerite, vous me faites peur... D'où vous viennent ces idées sinistres...
— Eh ! croyez- vous que je ne sache pas les conséquences de cet amour sans avenir... J'ai des instants lucides à travers ma folie... Alors j'y vois clair... Je sonde le gouffre... J'ai trop de passion pour ne pas haïr mes devoirs... J'ai trop d'honneur pour les sacrifier jamais!... Je ne saurais pas mener une vie honteuse et troublée... Je saurais encore moins me résigner à vous perdre... Enfin ma vie entière est attachée à vous, et je sens que- vous partirez un jour... bientôt peut-être... Et que, tandis que vous irez ailleurs, libre et fort, je resterai ici, brisée, folle!... Quand cette vision m'apparait, voyez-vous, il me semble que le néant s'entr'ouvre.
M. de Rouvre, à son tour, restait muet. 11 avait peur de cette passion en même temps qu'il s'enivrait de l'orgueil de l'inspirer. Et puis, qu'aurait-il répondu aux craintes de sa trop clairvoyante maîtresse?... Il devait partir un jour, en effet, et la laisser à Mauguet... A moins qu'il ne l'entramât loin du toit conjugal... qu'il ne l'enlevât?...
Cette idée lui apparut à l'improviste. Sans la creuser davantage, sans s'y arrêter avec bonne foi, il ne put résister au besoin de la faire miroiter aux yeux de Marguerite. Il voulait seulement se donner la su-
232 JEANME DE MAUGUET.
prême jouissance de voir l'effet de cette diabolique tentation, sur cette femme amoureuse et timorée.
— Je sais, dit-il, sous un ciel admirable,, une terre fertile et fleurie... un lac plus bleu que le ciel, des montagnes aux sommets couverts de neige et au pied planté d'orangers... sur les bords du lac, aux versants des montagnes, il y a des villas pleines d'ombre et de parfums qui semblent créées pour donner asile aux amants fugitifs...
Marguerite leva la tête et plongea dans les yeux d'Emmanuel un regard aigu comme une flamme ; puis fixe, interrogateur et sévère.
— Pourquoi me parlez-vous ainsi? reprit-elle; puis, sans s'expliquer davantage, elle continua : Et votre avenir, monsieur l'oflicier ?... Et le mariage que votre famille vous prépare à Paris ?
Si les paroles prononcées tout à l'beure par M. de Rouvre étaient une épreuve, comme la pierre qu'on jette au fond d'un gouffre pour en mesurer la profondeur, celles.de Marguerite avaient alors exactement le même but et la même valeur.
— Qu'importe? s'écria l'officier; quel avenir d'ambitieux vaut le bonheur à deux?... le bonheur que nous goûterions en ce moment, si nous ne nous tourmentions pas avec des chimères?
— C'est vrai, dit la vicomtesse avec une explosion soudaine (jui révéla d'un seul coup l'infini de sa passion. 11 y avait dans ce cri une telle conviction, et en même temps un oubli si entier du reste du monde,
qu'Emmanuel sentit l'ivresse le gagner. Un moment auparavant il jouait encore avec le cœur de sa maîtresse. Tout à coup, l'image qu'il avait évoquée pour séduire Marguerite le séduisit lui-même. Il éprouva vraiment une folle envie d'enlever la vicomtesse et d'aller épuiser avec elle, dans un coin perdu de la Suisse ou de l'Italie, les trésors de l'amour heureux.
Il y eut entre les deux amants un moment d'embarras et de silence. Ils étaient arrivés, dès l'abord, à un tel paroxysme de folie qu'ils ne pouvaient plus ajouter un mot sans faire un pas décisif dans la voie de perdition. Tous deux d'ailleurs étaient intérieurement effrayés de leur audace. L'officier craignait d'engager ainsi sa vie entière dans un moment d'ivresse, Marguerite trendjlait de lui sembler trop facile à convaincre, trop éprise, trop ardente ; et puis un remords aigu lui poignait le cœur. Elle pensait à son mari, à son fils, à ses devoirs dont nulle injustice, nul mauvais procédé n'avaient dégagé sa conscience, aux exemples de vertu et de courage qui l'entouraient et qui la faisaient paraître si petite et si faible.
La fraîcheur de la nuit descendait du ciel comme pour annoncer le matin. Une brume bienfaisante voilait l'éclat des étoiles et semait çà et là des perles de rosée qui tremblaient à la pointe , des grandes herbes que faisait incliner la brise. Nul bruit, nul écho de la vie ne venait faire diversion aux rêveries dangereuses de Marguerite et d'Emmanuel. Ils se serraient l'un près de l'autre, en regardant le profil des arbres
qui s'estompait dans l'eau et les larges feuilles de nénuphar qui semblaient comme des taches sur la surface brillante de l'étang. Enfin, une reinette se mit à chanter, lançant à intervalles égaux sa note mélancolique. Ce fut comme un appel qui les tira de leur contemplation.
— Marguerite, dit Emmanuel, j'ai vu les plus beaux pays du monde, et nul ne m'a ravi comme vient de me ravir ce coin de la France où je vous ai connue. Tout à l'heure j'évoquais en imagination le radieux tableau du lac Majeur, — un éblouissant saphir enchâssé dans les Alpes, comme dans une monture d'or, de bronze et d'opale. — Eh bien ! savez-vous ce qui m'est apparu ? — Votre étang sombre avec sa bordure de grands arbres, son eau verdâtre, ses contre-forts de roches grises et moussues... C'est ici, ma bienaimée, que je vous ai vue pour la première fois... — car, vous ai-je connue, alors que j'allais au parloir des dames de Sainte-Marie?... — C'est ici, en face de nous, sous cet acacia, que vous avez rougi en me regardant, et que je ne sais quel mystérieux avertissement nous a unis dans une môme émotion.
— Retournons-y, répondit Marguerite en bondissant et en entraînant Emmanuel. Oui , moi aussi , j'aime ce site depuis que nous nous y sommes rencontrés ! Ah ! pourquoi ne pas vous dire que bien des fois, déjà, j'y ai cherché le souvenir que vous venez de rappeler? Oui, j'ai poussé l'enfantillage jusqu'à revêtir la même robe et à passer des journées entières
à la même place, en vous appelant par la pensée... C'était surtout quand vous ne veniez pas... Quand je vous attendais avec la fièvre, n'osant vous attirer ni d'une parole ni d'un regard... Ah! Emmanuel, reprit-elle avec un accent de profonde mélancolie, pourquoi ces choses et non pas d'autres?... Pourquoi ne m'avez-vous pas aimée alors que j'étais libre... nous serions époux aujourd'hui, au lieu d'être placés entre le crime et le malheur... Dire que nous aurions pu tous deux, si la fatalité ne nous avait pas aveuglés, vivre dans une retraite comme celle-ci. . . nous y plaire. . . nous y chérir... Moi aussi, ajouta-t-elle encore, en faisant allusion à une récente ballade d'un jeune poëte déjà illustre :
Si je n'étais captive J'aimerais ce pays!...
Ils se levèrent vivement pour s'enfoncer dans les allées couvertes ; le coq venait de chanter. Marguerite avait une robe blanche qui tranchait sur le fond sombre du paysage. Elle fit rapidement quelques tours au bras de son amant. Ils échangèrent une étreinte et un baiser; puis elle dit :
— Il faut rentrer... les domestiques vont se lever. Adieu, Emmanuel, sauvez-vous.
— A demain, dit-il.
Elle glissa derrière les haies, s'accrocha aux pierres et aux broussailles, rentra dans sa chambre par la fenêtre comme elle en était sortie, retira la chaise et
se jeta sur son lit, au moment où les premiers bruits du réveil se faisaient entendre dans la maison.
Quant à Emmanuel, il gagna la route de Limoges par des chemins détournés, et en se demandant quel moyen il pourrait employer pour rendre plus faciles ces entrevues nocturnes. Son cœur battait avec violence, et il se disait en écoutant ce qui lui restait de prudence mondaine :
(( Il faut que j'aie cette femme, ou je ferai quelque folie qui nous perdra tous deux ! »
Ce n'était pas chose facile que de renouveler cette entrevue. A mesure que l'ofticier en cherchait les moyens, les impossibilités surgissaient. Comment faire, en effet, pour venir de Limoges à Mauguet chaque soir, et pour s'en retourner chaque matin ? Tout se voit et tout se sait dans ces solitudes qui, dit-on, vous dérobent au monde. Il ne pouvait manquer d'être rencontré, sur les routes ou dans la campagne. On se demanderait où il allait ? d'où il venait? — La réponse serait prompte ; et certes ! on ne penserait point que Léandre traversât le détroit d'Abydos pour une simj)le promenade au clair des étoiles ! D'ailleurs, il ne pouvait songer à entreprendre habituellement ce voyage à pied, et, s'il venait à cheval, que faire de sa monture pendant le rendez-vous ? La dilliculté n'était pas de trouver dans le voisinage des paysans qui garderaient la bête moyennant rétribution, mais garderaient-ils aussi le secret? Et puis, de quel droit mettre entre des mains vénales l'honneur de madame Mauguet?
Tout en cheminant, M. de Rouvre s'impatientait de ne point voir d'issue à cette situation. Il tournait, retournait dans le cercle des impossibilités, comme les lions enchaînés dans leur gage. — Ainsi, se disaitil, quand bien même elle serait rendue, quand bien même je n'aurais plus à vaincre près d'elle un seul scrupule, je ne pourrais encore profiter de mon triomphe ! Ce n'est pas assez que d'arriver à tromper un mari, des amis, une maison tout entière, il faut que je parvienne à me cacher aux yeux des bergers, des laboureurs, des vagabonds !
Il était encore en proie à cette préoccupation dans l'après-midi, tout en lisant le journal au café de la place Royale. Autour de lui, d'autres ofticiers et des bourgeois, citadins ou campagnards, parlaient politique et jouaient : le cliquetis des verres, des dominos et des queues de billard frappant sur les billes, accompagnait les voix. Mais M. de Rouvre n'entendait pas plus les conversations qu'il ne suivait le sens des diatribes de la Quotidienne. Cependant, à une interpellation personnelle qui lui fut adressée, il leva la tête et tout à coup sa physionomie, assez sombre, s'éclaira du plus aimable sourire.
L'appel qui venait de le tirer de sa rêverie était celui d'un vieux capitaine qui prenait un grog à une table voisine , avec un bourgeois cossu , haut en couleur et assez bruyant. La face rubiconde de cet important monsieur parut en cet instant à Emmanuel l'image vivante de la Providence. Il avait reconnu le fils
Maillot, le riche héritier de l'ancien acquéreur des terres de Maugùet. Or, ce Maillot, comme tant de provinciaux désœuvrés, quittait volontiers sa belle maison de Saint-Jouvent, pour fréquenter les lieux publics où se tenaient les militaires. Il faisait la cour aux oftîciers, et les invitait à venir chasser sur ses domaines et goûter ses vieux vins. Les vétérans de l'empire acceptaient quelquefois ces franches lippées, et Maillot, en revanche, se plaisait à dire devant les gens qui ne prenaient pas garde à sa vulgaire personne et à sa grosse chaîne de montre : « Mon ami le capitaine Hersent, ou le lieutenant un tel... » Emmanuel de Rouvre s'était toujours défendu contre les politesses et les invitations de Maillot, et, pour rien au monde, jusqu'alors, il n'aurait voulu l'honorer de sa compagnie. Ce jour-là il lui tendit la main comme à un vieil ami.
— De causerie en causerie, sur la chasse et les chevaux, je lui ferai renouveler son invitation, pcnsat-il soudain. J'accepterai une partie de vingt-quatre heures. Il sera fier de recevoir un noble , un ami des anciens maîtres de son père... Rien de plus facile que de retourner souvent chez lui... d'y passer deux jours... et alors, la nuit, je 'm'esquiverais... je me glisserais dans les landes et le long des haies... — Que diraient le vicomte et sa tante de me voir en pareille société?... Eh, qu'importe! pourvu que j'arrive à Marguerite !
Il avait trop d'honneur pourtant pour s'arrêter à ce parti séduisant, mais qui blessait toutes les délica-
tesses. Après quelques avances échangées avec le bourgeois , il reprit soudain la froideur un peu hautaine avec laquelle il l'avait toujours accueilli. Maillot fut choqué d'avoir été ainsi mis à môme de renouveler ses politesses, en public, pour les voir mal reçues; il prit en haine ce beau gentilhomme qui ne voulait pas s'encanailler, et pensa qu'il ne serait pas fâché de lui jouer quelque mauvais tour si l'occasion s'en présentait.
— Que faire donc?... se demandait toujours M. de Rouvre. Le plus praticable et le moins compromettant lui paraissait toujours de venir de Limoges le soir, et d'y retourner le matin. S'il avait pu se faire loger à Mauguet, c'eût été bien commode, mais il n'en voyait aucune chance, et il répugnait aussi à le tenter.
Enfin, comme les idées simples viennent toujours en dernier, il s'avisa de penser qu'il pourrait cacher son cheval dans un fourré depuis l'heure de son arrivée jusqu'à celle de son départ; il se promit, d'ailleurs , d'être prudent : de venir tard et de partir de bonne heure pour éviter les rencontres ; de prendre tous les jours des chemins différents , de changer de costume, de se déguiser même. Comme cela, se dit-il en manière de conclusion , le hasard seul peut nous trahir... Eh bien! la bonne chance y pourvoira!...
Quelques semaines s'écoulèrent ainsi heureuses et troublées. Marguerite vivait dans une ivresse continuelle. L'amour la transfigurait. Malgré la dissimulation à laquelle l'habitude de se faire une vie à part
dans la vie commune l'avait rompue, elle ne parvenait pas à dompter la fougue de jeunesse qui bouillonnait en elle. On lui découvrait des qualités et des beautés inconnues. Elle se mêlait à la conversation, discutait, donnait à ses toilettes de l'originalité et de la grâce , crêpait ses cheveux avec plus de coquetterie. M. de Rouvre, d'ailleurs, à l'occasion des vacances, rendait ses visites ostensibles de plus en plus fréquentes, et comment renoncer à brillera ses yeux?
C'est pourquoi elle jetait ii pleines mains, dans la conversation, l'esprit, la gaieté, la verve, les aperçus judicieux et profonds, lentement amassés pendant des années de contrainte. Le vicomte profitait avec joie de cette disposition de sa femme, pour laquelle il ressentait un goût tout nouveau, et tout différent des sentiments qu'elle lui avait inspirés jusqu'alors. Mademoiselle de Mauguet était fière de sa nièce , et se plaisait à l'entendre et à la voir; M. Thonnerel s'étonnait; les étrangers admiraient l'esprit et la grâce survenus tout à coup à la vicomtesse. Mais le curé et le docteur s'afïligeaient en secret, car ils ne soupçonnaient que trop la cause de cette animation extraordinaire.
Qu'importaient à Marguerite l'engouement de son mari, l'admiration des visiteurs et l'inquiétude des vieux amis? Elle aimait, elle était aimée... les journées pour elle s'écoulaient rapides et charmantes; et, souvent la nuit, tandis que tout dormait, elle s'échappait de sa chambre, pour aller passer une heure déli-
cieuse, à courir la campag^ne, au bras de son amant.
Jusque alors, nul obstacle n'était venu troubler ces rendez-vous. Au contraire, Emmanuel avait trouvé des moyens commodes de cacher son cheval, et d'aller et venir de Limoges sans être vu. Marguerite, s'arrangeait des costumes gris ou vert sombre, qui se confondaient avec les gazons et les arbres, et l'eussent dérobée aux regards, en cas d'espionnage. Seulement, elle n'avait jamais osé demander la clef de la porte de son cabinet de toilette, de peur de s'attirer des questions importunes; le moyen de la chaise pour descendre et remonter la fenêtre lui suffisait. Elle connaissait maintenant toutes les pierres et toutes les herbes qui embarrassaient la plate-forme, et ne courait plus nul danger de se précipiter.
Ces promenades, devenues habituelles, suffisaient à Marguerite, mais elles exaspéraient, au contraire, la passion d'Emmanuel. Il s'impatientait des lenteurs que mettait à se donner cette maîtresse ardente et fière, et s'en voulait à lui-même d'attendre si longtemps une victoire complète.
Cependant, le fruit était mûr, et la moindre secousse devait le faire tomber. Malgré la résolution qu'elle avait prise de ne point installer l'adultère au foyer conjugal, Marguerite appartenait trop à Emmanuel par le cœur pour pouvoir, «à un moment donné, lui disputer sa personne. Si elle demeurait pure encore , elle le devait autant au respect de son amant qu'à ses propres forces.
Une nuit qu'il devait venir, la pluie tombait à torrents. Elle l'attendait à sa fenêtre, le cœur frémissant de désirs inavoués et de vagues terreurs, les yeux plongés dans le ciel noir, ou abaissés vers l'étang plus sombre encore, sur lequel clapotaient, avec une régularité monotone, les larges gouttes d'eau. De temps en temps, elle sursautait comme si un léger bruit lui eût annoncé l'arrivée de cet amant adoré, puis, elle se prenait à le craindre autant qu'à l'espérer.
— Il ne viendra pas par cet orage, se répétait-elle ; et cependant elle demeurait debout , la main sur l'espagnolette de la fenêtre, l'oreille tendue, l'œil fixe.
11 apparut tout à coup ruisselant de pluie.
— Comment, c'est vous! par ce temps, et en cet état?...
— Ne comptiez-vous pas sur moi? dit-il, en indiquant du regard la fenêtre ouverte et la mante et le capucbon dont Marguerite était enveloppée.
Elle rougit.
— Qu'eussiez -vous pensé si je n'étais pas venu? reprit-il en escaladant la fenêtre.
Dès qu'il fut entré, elle la referma précipitamment, tremblante d'amour et de Ifonte.
11 était donc là, seul avec elle, au milieu de la nuit, et dans cette cbambre où elle avait tant rêvé de lui !...
« Ton heure est venue , malheureuse affolée , » disait en elle une voix sévère et puissante qui lui semblait celle d'un juge inexorabh; : (c Roule au fond de l'abîme dont tu as cherché le bord ! »
« Que de nuits solitaires et froides tu, as passées dans cette chamlire » murmurait une autre voix plus faible, mais séduisante connue une musique... « l'attente est longue... ta jeunesse n'a plus qu'un jour, l'amour est délicieux : sois heureuse Marguerite I... »
Cependant elle voulait surmonter son trouble et trouver moyen de sauver la situation.
— Quelle folie que de vous être ainsi exposé -à la pluie, dit-elle, il faut vous sécher tout de suite. Je vais allumer le feu, qui est tout préparé dans la cheminée, depuis la fin de l'hiver dernier.
— Pourquoi donc? reprit l'otlicier, je n'ai pas froid. Les pluies d'orage sont tièdes. D'ailleurs, ne perdons pas à souffler sur des bûches , les heures trop rapides que nous avons à passer ensemble.
— Je veux que vous vous séchiez. Otez d'abord votre manteau , et roulez- vous dans ce châle. Je l'exige , Emmanuel ! et vous allez voir la belle flambée.
Marguerite saisit une bougie et l'approcha du foyer,
— Laissez-moi faire, alors, s'écria Emmanuel en l'arrêtant.
Ils se disputèrent un instant ces soins de ménage. Enfin la flamme brilla, et les bourrées pétillantes envoyèrent vers les amants des fusées d'étincelles. Emmanuel fut établi dans une bergère, malgré ses protestations, et son manteau étendu sur deux chaises au devant du foyer.
Alors l'embarras recommença... Marguerite chercha
des sujets de conversation et n'en trouva pas. Emmanuel fixa sur sa belle maîtresse des regards ardents et profonds.
Tout à coup... est-ce un bruit fortuit?... un craquement dans les boiseries... un batte'ment de volet secoué par le vent?... Mais non!... Marguerite ne se trompe pas... elle entend marcher dans les corridors... elle entend les portes s'ouvrir et se fermer avec précaution...
— Écoutez! murmura-t-elle d'une voix étranglée par la terreur.
Les deux amants demeurèrent un moment inmiobiles et glacés en face l'un de l'autre...
A travers les gémissements du vent et les bruits sourds de l'intérieur, ils distinguèrent le trot d'un cheval, sur le chemin vicinal qui bordait l'autre rive de l'étang.
Il y eut une seconde d'un indicible effroi. Emmanuel courut à la fenêtre en saissant à la hâte son manteau mouillé.
— Vous serez vu ! s'écria la vicomtesse en le retenant... Et d'ailleurs il y a de la lumière dans les chambres ! regardez les retlets des fenêtres sur l'eau !
Leurs yeux se rencontrèrent pleins d'angoisses et d'incertiludo. Les pas se dirigeaient vers l'appartement de madame de Mauguet.
— C'est la honte, dit- elle... Emmanuel, cachezvous !
Elle le poussa dans le cabinet, l'enferma, et mit la
clef dans sa poche au moment où l'on frappait à la porte de sa chambre.
D'un rapide coup d'œil elle s'assura que rien ne trahissait la présence d'Emmanuel , puis elle marcha vers la porte comme on marche au feu.
— Ouvrez donc, madame ! c'est moi, dit la voix de Myon avec un accent d'impatience.
La colère remplaça soudain la terreur dans l'âme frémissante de la vicomtesse. Elle poussa vivement le verrou.
— Que voulez-vous, s'écria-t-elle avec hauteur.
— Mais, dit Myon, interdite par cet étrange accueil, c'est mademoiselle de Mauguet qui m'envoie réveiller madame la vicomtesse...
— Eh bien! que veut mademoiselle de Mauguet? reprit Marguerite d'un ton contenu, car elle avait compris à la réponse de la vieille servante que sa colère tombait à faux.
— Madame, M. Pierre tousse beaucoup... et mademoiselle vient d'envoyer chercher le docteur... elle craint que ce ne soit le croup...
— J'y vais! s'écria la vicomtesse avec une vivacité où un observateur aurait pu deviner autant de soulagement que de consternation .
Elle s'enveloppa sans savoir pourquoi, car il faisait chaud et elle était tout habillée, dans ce châle encore humide d'avoir touché les vêtements d'Emmanuel, et suivit la servante.
Mais la frondeuse Myon avait eu le temps de remar-
a4G JEANNE DE MAUGUET.
quer le feu qui flambait à l'âtre par celte nuit d'été , le désordre des meubles, et les traces de pas mouillés sur le plancher.
— Madame ferait mieux de dormir que de passer les nuits dehors , surtout quand il pleut , grommelat-elle , en marchant devant , pour éclairer le corridor,
— Madame n'a d'observation à recevoir de personne ! répliqua vertement la vicomtesse.
— Madame vit comme elle veut, cela ne regarde qu'elle et ses parents.
Marguerite s'arrêta et lança sur Myon un terrible regard d'interrogation et de défi.
— Madame prendra du mal , voilà tout , fit la servante, encore une fois démontée, en ouvrant la porte de la chambre où couchait le jeune Pierre, avec sa grand'tante.
En voyant son fils soutenu par le vicomte et par Jeanne, tandis qu'il toussait d'une voix étouffée, Marguerite sentit au cœur cette crampe douloureuse qui saisit toujours une mère à la vue de son enfant souffrant. Quelles que soient alors les préoccupations d'une femme , ou les passions qui la secouent , il se produit en aile une sorte de commotion demi-physique qui, pour un instant au moins, surmonte tout.
Elle s'approcha du lit, mais se tint aux pieds, puisque son mari et sa tante gardaient le chevet. Quand on lui eut dit, en quelques phrases, coupées par les accès de toux du petit malade, comment le croup s'était déclaré, elle voulut s'empresser à préparer les tisanes ;
mais, Myon qui gouvernait les pots et les théières, ne la laissa touchera rien. Elle revint près du lit, s'assit, et regarda tristement son fils, tandis que Jeanne commandait et dirigeait le traitement en attendant le docteur Margerie. Cependant tout à coup, cette inutilité, où elle se sentait réduite, l'indigna, la colère et les émotions de tout genre n'étaient pas encore assez étouffées par l'inquiétude et la douleur, pour ne pas se réveiller à cette blessure.
— Pourquoi donc, dit-elle à Myon, n'osant s'adresser à Jeanne, pourquoi donc, quand mon fils est malade, suis-je avertie lii dernière?...
, — C'est-à-dire , reprit mademoiselle de Mauguet avec un ton plein en même temps de fermeté et de douceur, que vous êtes venue la dernière, Marguerite; puis, soudain, dans la crainte de donner à cette observation la valeur d'un reproche, la bonne créature ajouta: — Vous habitez à l'autre extrémité du château; comment auriez-vous pu entendre Pierre tousser?... tandis que Charles, dont la chambre est contiguë à la mienne, s'est trouvé là tout de suite. Je vous ai envoyé Myon dès que j'ai eu de l'inquiétude.
Marguerite n'avait rien à répondre et ne pouvait se plaindre de personne ; elle se tut, en attendant le docteur, qui ne devait pas tarder à arriver.
La gorge de l'enfant cependant, s'embarrassait de plus en plus; les tisanes lui devenaient difficiles à avaler. Jeanne le regardait avec une angoisse inexprimable. On eût dit, à la voir debout devant ce petit
lit, les yeux fixes, l'oreille tendue, la respiration arrêtée, que sa vie entière était attachée à cette frêle vie, qui, faute d'un secours rapide, allait peut-être s'éteindre. C'est que ce berceau, en effet, renfermait toutes ses espérances ; sur cette jeune tête, elle avait posé son dernier amour et le but de tous ses dévouements. Pierre de Mauguet, heureux, bien portant, riche, intelligent, grand seigneur par sa naissance et sa fortune comme par sa valeur personnelle, n'était-ce pas le résultat de cinquante années de luttes etd'efforts? le prix de son cœur oflert en holocauste sur l'autel de la famille ? le triomphe auquel d'autres êtres, pleins de valeur, avaient immolé leur bonheur terrestre?... Quel trésor ! parfois , qu'un enfant ! combien d'amour et de sacrifices se sont réunis autour de cette petite créature vagissante que le moindre accident peut détruire? II vit à peine, et déjà, des femmes brillantes, des hommes puissants et forts sont ses esclaves et l'adorent à genoux. N'est-il pas l'Avenir?... l'Avenir ! ce magique horizon sur lequel nos yeux se reposent pour ne pas voir le triste présent!... L'Avenir ! sur lequel nous comptons pour payer toutes nos déceptions, tous nos dégoûts, toutes nos douleurs!... il apparaît , autour de ce jeune berceau, comme une auréole de vapeur lumineuse et diaprée, dans laquelle dansent les fées propices. Rien ne se définit, dans ces espérances radieuses; aucuns contours ne s'arrêtent, dans cette vision enchanteresse : c'est vague, c'est immense, c'est riche comme l'infini !
On ne se dit pas: «11 sera beau d'une telle beauté; il aura un tel génie; il arrivera là; » car il faudrait aussi pouvoir admettre qu'il mourra un jour. Non. L'imagination humaine lasse des buts déterminés, avide de bonheur sans limites et d'éternité, parqe que c'est l'héritage dont son créateur lui a donné soif, se plaît à lancer ses rêves au delà de toutes les bornes.
(' — 11 sera dieu! » pense la mère, en regardant son nouveau-né !
Et lorsque toutes les aspirations, toutes les tendresses d'une créature ont été étouffées au profit d'une seule aspiration et d'une seule tendresse, alors, combien d'intensité doit acquérir ce sentiment suprême? Jeanne aimait cet enfant, comme on aime ce qui doit payer tout l'arriéré de la Providence pour une vie de sacrifices. Elle tremblait en tenant sa petite main moite , et deux larmes descendaient lentement sur ses joues flétries. Ces deux larmes , sur ce visage austère et calme , racontaient une immensité de douleurs.
— Enfin ! voilà Margerie ! vint dire à la porte M. Thonnerel, qui, depuis une demi-heure, guettait sur la route l'arrivée du médecin. Il ajouta en réponse à un regard d'angoisse de mademoiselle de Mauguet : — J'ai un cheval prêt, pour courir à Limoges, dans le cas où Margerie n'aurait pas, chez lui, les médica-. ments qu'il faut.
— Mais j'irai, moi! s'écria vivement le vicomte. En deux heures, je puis faire la course.
Marguerite eut un frisson de remords , en songeant qu'il y avait près de là , honteusement caché dans sa chambre, un homme jeune et agile qui faisait toutes les nuits cette route pour trahir un ami et perdre une femme, et qui resterait blotti dans sa cachette, tandis que le père abandonnerait , pour courir chercher du secours, le lit de son fils mourant.
Le docteur était entré tout ému, tout ruisselant, car il pleuvait encore, et aussi vite que le permettaient les années. Il saisit le pouls du petit malade, écouta sa toux étranglée, l'ausculta et pâlit.
— Il est trop tard?... demanda Jeanne épouvantée.
— Non, mais il faut agir vite... Éloignez-vous tous... donnez de l'air... bien!... — Maintenant dans quoi vais-je administrer l'émétique?
On lui tendit une tasse de tisane, il prépara le médicament et le présenta au malade qui le repoussa en pleurant.
— Madame la vicomtesse, venez m'aider ! Marguerite s'élança; mais Jeanne était arrivée la
première, et les regards attendris et suppliants de l'enfant se tournaient vers elle.
La mère se recula, toute pâle, et avec une blessure de plus au cœur.
En ce moment, tandis que Jeanne penchée vers son petit-neveu , lui présentait la potion en l'embrassant et en le priant ; tandis que Pierre, magnétisé pai'- cette tendresse, se laissait convaincre, approchant et reculant, tour à tour, ses lèvres blémies de la tasse, un
horrible vertige saisit madame de Mauguet. Elle revit, par une apparition rapide, son amant amoureux et suppliant... Elle eut un bourdonnement de sang dans la tête et il lui sembla qu'un démon lui soufflait à l'oreille :
— Si cet enfant mourait, qui donc t'empêcherait de fuir cette maison où tu es étrangère, oii personne ne t'aime, pour aller ailleurs?... être heureuse., aux bras d'Emmanuel?...
Ce fut un éclair, et l'hoiTeur d'une telle pensée lui vint aussitôt que la pensée même. Elle tomba sur ses genoux, cacha son visage dans ses mains en sanglotant, et se mit à prier, pour la première fois peutêtre depuis les jours de son enfance.
Quand elle se releva, elle vit une personne de plus dans la chambre. C'était l'abbé Aubert, qui avait suivi de près le docteur. Il la regardait, d'un regard plein d'étonnement et d'espoir, et semblait se dire que la grâce touchait enfin cette âme égarée. Marguerite rencontra les yeux du prêtre et rougit. Son orgueil n'était pas encore vaincu, car elle en éprouva une sorte d'impatience et de mauvaise honte, comme si, dans une lutte, elle eût, par un mouvement de défaillance, laissé deviner sa faiblesse à son adversaire. ,
■ZS2 JEANNE DE MAUGUET.
L'état de Pierre de Mauguet demeura incertain pendant la fin de la nuit et les premières heures de la matinée.
C'était un spectacle touchant que celui de cette chambre, d'une simplicité presque monacale, où se groupaient, autour du lit d'un enfant malade, ces vieillards et ces jeunes gens, unis dans une même angoisse et dans une même prière.
Louis Thonnerel le vieux conseiller d'État, le curé de Saint-Jouvent et le docteur Margerie n'avaient-ils pas aussi apporté à l'avenir de cette chère créature leur contingent de sacrifices, de travaux et de soins. 11 était leur enfant à tous, ce petit Pierre jusqu'alors si bien portant, si intelligent et si gai!
ils parlaient bas, et seulemcjit pour se communiquer leurs observations au sujet de la toux qui changeait peu à peu de caractère; et, dès que l'enfant paraissait s'assoupir, ils se consultaient seulement du regard. Mademoiselle de Mauguet surtout, et Louis Thonnerel le couvaient des yeux comme s'il eût été leur petit-fils. Le vicomte restait inquiet et trisle , malgré
le mieux qui se déclarait, car il se disait que ce fds, seulement, assurait l'avenir de sa famille et de sa maison. La vicomtesse avait le cœur déchiré par l'inquiétude et le remords.
Seule, cependant, parmi tous, elle gardait en ellemême une obsession étrangère.
« Comment faire évader Emmanuel?» se disait-elle.
Les domestiques étaient éveillés. Ils allaient et venaient dans la maison. Le jour commençait à poindre. De minute en minute, les difficultés devenaient plus grandes. Et puis les phrases de Myon retentissaient encore à ses oreilles , avec mille intonations cruelles. Elle craignait d'être épiée. Et, lorsqu'elle pensait à quitter cinq minutes la chambre de Jeanne pour courir mettre son amant en liberté, elle craignait plus eycore d'être découverte.
« Ne le suis-je pas déjà?» se demandait-elle en se répétant , pour la centième fois , les paroles aigres de la vieille servante.
Toutefois, elle se dit que le dernier moment où elle pouvait encore essayer de faire sortir Emmanuel était venu, et que, si elle attendait davantage, il serait trop tard ; alors il faudrait évidemment attendre encore jusqu'à la nuit suivante. Elle eut peur aussi qu'il ne manquât de patience, et ne fit quelque imprudence. Enfin, elle pensa que, si M. de Rouvre demeurait enfermé jusqu'au soir, il voudrait être payé de ce supplice...
Ces raisons la déterminèrent à tenter l'entreprise.
fi-)4 JEANNE DE MAUGUET.
Elle se leva, s'esquiva discrètement, pendant un repos de son fils, et courut à sa chamjjre, sur la pointe des pieds, ouvrant et fermant les portes avec mille précautions, dans la crainte d'attirer l'attention des domestiques. Elle atteignit la sienne sans avoir rencontré personne, et elle poussait un soupir d'allégement en tournant doucement le bouton de la serrure quand, tout à coup, elle se trouva comme prise au piège par la redoutable Myon, qui éteignait le feu, balayait les cendres, et rangeait les bergères dans leurs coins respectifs.
Elle s'arrêta court, changea de visage et demeura un instant interdite. Puis, elle ouvrit une armoire et feignit d'y chercher quelque chose pour donner un but à son entrée, tout en prenant le temps de se remettre.
— Je suis venue éteindre le feu qu'avait allumé madame la vicomtesse, dit Myon. Les tisons n'auraient eu qu'à rouler sur le plancher ! et puis, le vent repousse là fumée, qui , en suivant le corridor, pourrait entrer dans la chambre de Mademoiselle et faire tousser davantage le cher enfant...
— C'est bien, dit la vicohitesse.
— Madame cherche quelque chose?
— Oui ; des mouchoirs.
— Ils seront peut-être dans l'armoire du cabinet de toilette?...
Marguerite eut le frisson de la petite mort. — Je suis perdue!... pensa-t-elle, ou plutôt, c'est pis encore:
je suis à la discrétion de cette femme, qui me le fait cruellement sentir.
Madame de Mauguet sortit sans répondre. Tout ce qu'elle put faire, ce fut de dissimuler son trouble et sa colère. Elle rentra dans la chambre de Jeanne , et se mit à pleurer de honte et de douleur.
— Qu'avez-vous, Marguerite? lui dit son mari, en s'approchant d'elle et d'une voix attendrie. Pierre va mieux. Voyez ! le docteur n'attend plus qu'un dernier indice pour proclamer qu'il est sauvé !
Elle eut un frisson et balbutia quelques paroles
vagues.
— Vous avez été éveillée en sursaut par cette brutale Myon ! La fraîcheur du matin vient de vous saisir, reprit-il en serrant lui-même, autour d'elle, ce châle qui la brûlait comme une robe de Nessus.
Elle se leva, n'y tenant plus, et se dirigea vers le lit de son fils.
— L'enfant est véritablement hors de danger, madame, dit le docteur Margerie; si vous souffrez, vous pouvez sans remords prendre un peu de repos ; nous sommes tous là pour veiller sur lui.
— Non, répondit-elle enfin, en dévorant ses larmes ; je resterai, quoique, en effet, je sois bien inutile...
— Inutile, Marguerite! vous? sa mère?,.. le docteur veut dire que nous vous suppléerons en cas de nécessité, s'écria le vicomte en approchant, pour sa femme, auprès du lit de Pierre, un fauteuil de paille, le seul qu'il y eût dans la chambre.
Marg-uerile s'assit et "s'accouda sur le lit. Elle était fort pâle et ne pouvait dominer un tremblement nerveux qui secouait ses mains et contraclait ses lèvres. Jeanne, M. Thonnerel, le curé, lui prodiguèrent les paroles affectueuses tour à tour. M. Margerie l'engagea sérieusement à s'aller mettre au lit. Mais ces soins et cette tendresse lui firent plus de mal encore.
— Ne vous occupez pas de moi, je vous en prie, répondit-elle simplement. Je n'ai rien. Tout à l'heure, f[uand Pierre ne toussera plus, je serai tout à fait remise.
Cependant, il lui semblait que son heure suprême allait sonner, lorsqu'elle entendait, dans le château, les bruits ordinaires de la journée : elle pensait que les domestiques faisaient les chambres et qu'ils trouveraient peut-être moyen d'ouvrir, sans la clef, la porte de son cabinet de toilette. La fièvre la dévorait, elle perdait le sentiment de la vie réelle; ses yeux et son esprit se troublaient comme si elle avait vu la hache du bourreau suspendue sur sa tête.
On apporta une collation vers les midi. Comme la toux de Pierre cessait d'être alarmante, tout le monde se mit à table avec cette sorte de bien-être qui suit le soulagement, après les grandes crises. Marguerite, cependant, ne pouvait manger; elle lançait des regards inquiets autour d'elle, en s'efTorçant de saisir un moment propice pour glisser dans sa poche un morceau de pain, qu'elle destinait à son amant. FJIe y parvint enfin, vers la fin du repas. Mors, elle ne; son-
gea plus qu'à profiter du temps où Myon mangerait à son tour, pour courir à sa chambre.
Tout à coup, on frappa discrètement à la porte, et M. de Rouvre lui-même entra. Tout le monde se leva pour le recevoir, et répondre à l'empressement qu'il témoignait de savoir des nouvelles du jeune malade. Madame de Mauguet s'était levée aussi avec les autres, mais comme poussée par un ressort. Pâle, les yeux hagards et démesurément ouverts, la voix arrêtée par la terreur, elle regardait l'othcier comme le spectre de son déshonneur. Son premier mouvement, dès qu'elle put concevoir une pensée, fut de chercher Myon à côté de lui : l'accusateur public à côté des preuves du crime.
« Elle lui a ouvert, et elle me l'envoie... comme un témoignage de mépris..., ou comme une menace..., se dit Marguerite en chancelant, et frappée au cœur. »
Elle se trompait pourtant. Si Myon avait une instinctive méfiance, si elle soupçonnait vaguement quelque chose de malsain dans les allures singulières de la vicomtesse, elle était à cent lieues de supposer que sa maîtresse eût un amant, et que cet amant eût passé la nuit dans la maison.
— J'ai démonté la serrure de la porte de la tour avec vos ciseaux, lui soufïïa M. de Rouvre dans l'oreille, au moment où ils se penchaient tous deux en même temps sur le lit de Pierre.
— Ah ! fit-elle par un soupir de délivrance, et en se
penchant davantage pour cacher le rouge qui lui montait au front.
— Vous remettrez les vis, ajouta -t- il vivement; puis, en voyant que personne en ce moment n'était à portée de les entendre, il continua : — J'ai pris l'empreinte... demain, j'aurai une clef...
— Ne venez pas !• s'écria Marguerite, révoltée par l'horreur de prendre en face de son fils un pareil rendez-vous.
— Quoi donc , maman ? demanda le petit Pierre, qui fut tiré de sa somnolence par cette réponse impétueuse.
— Rien, mon enfant chéri. Repose-toi : dors, répondit la mère avec une caresse.
L'enfant guérit, et, deux jours après, tout était rentré, à Mauguet, dans l'ordre accoutumé. On y menait cette bonne vie de famille qu'envient tant les êtres déclassés, les vieux célibataires oubliés par la débauche. On s'y aimait dans la paix; on jouissait des travaux et des soins continués pendant vingt-cinq ans. La présence de Louis Thonncrci, l'admirable ami, faisait le charme du tranquille intérieur créé par Jeanne de Mauguet; les visites fré([uentes du jeune oHicicr y jetaient un peu d'animation ; la beauté de la vicomtesse l'cdairait comme un rayon de soleil, et le gentil babil du petit Pierre semblait un chant d'oiseau prinlanier, un gai ramage de pinson au milieu d'un beau jour d'été.
Seulement, un s'inquiétait un j)(HI (Tun refroidisse-
ment qu'avait gagné le docteur Margerie clans sa course empressée, par une nuit pluvieuse, et qui le retenait au lit avec la fièvre.
Marguerite , rudement secouée par les angoisses qu'elle avait endurées pendant cette fatale nuit, effrayée du précipice creusé sous ses pieds par cette passion, et dans lequel peu s'en était fallu c^u'elle ne tombât, Marguerite, encore bourrelée de remords et de honte, se défendait provisoirement contre les occasions de chute. Elle tenait à distance les enivrements de la passion, et ne voulait plus se hasarder aux entrevues nocturnes avec son amant. Quelques causeries rapides, pendant les tête-à-tête fortuits qu'arrangeait le hasard, sutiisaient alors à leurs épanchements. Mais, si la vicomtesse, au moment de franchir la dernière barrière, se reculait soudain par un mouvement d'effroi, elle ne renonçait pas pourtant à l'amour d'Emmanuel. Il n'était plus temps pour elle de se retenir aux branches du rivage. Le courant l'emportait.
M. de Rouvre, au contraire, s'irritait des obstacles, après s'être irrité des lenteurs de sa maîtresse : toutefois, il se tenait pour certain de la victoire à la première occasion, et ne voulait pas violenter, par ses emportements, les derniers scrupules de la conscience.
Telles furent les causes qui suspendirent la marche des événements, après l'accès de croup de Pierre de Mauguet.
Cependant la maladie du docteur Margerie prenait de la gravité et répandait de la tristesse dans la petite société du château. On se souvenait trop qu'il l'avait gagnée au service de la famille. Et puis, il comptait soixante-huit ans, et, à cet âge, une indisposition qui se prolonge devient vile inquiétante. D'abord, M. Thonnerel et le curé s'étaient empressés auprès de son lit ; bientôt Jeanne et Marguerite y passèrent leurs journées.
On l'aimait tant, ce brave docteur, qui, depuis plus d'un demi-siècle, était venu apporter dans le petit cercle- le contingent de sa bonne humeur et de son affection ! qui avait donné son dévouement et ses soins à quatre générations ; qui semblait une vivante chaîne entre le passé et le présent!
Enfin, une fluxion de poitrine se déclara, et malgré les soins multipliés de sa femme, de Jeanne et de Marguerite, malgré les secours de toutes sortes amenés par M. Thonnerel et l'abbé Aubert, malgré les prières de Pierre, à qui l'on avait appfis de bonne heure la reconnaissance, le bon docteur succomba.
Ce fut un deuil profond à Mauguet, un vrai deuil de famille. Jeanne ramena M veuve au château et l'y installa. Marguerite s'habilla de noir comme sa tante. On s'enferma pour pleurer, et un mauvais portrait du docteur, le seul qui subsistât, fut placé au salon avec ceux des ancêtres.
M. de Rouvre sentit qu'il devait cesser ses visites pendant quelque temps. La vicomtesse elle-même,
d'ailleurs, était sincèrement affligée. Bien qu'elle eût moins de raisons, pour pleurer, que sa tante et son mari, elle n'oubliait pas que le docteur avait sauvé son fils. Jamais, depuis dix ans, la moindre discussion, la plus légère hostilité n'était venue troubler la douceur de leurs relations. Elle ne controversait point avec lui comme avec le curé ; elle ne lisait point habituellement le blâme dans ses yeux. Quand il ne fut plus là, elle se souvint de tous ces détails et pensa, pour la première fois, qu'elle aurait pu s'en faire un ami.
Sesregrets, cependant, s'émoussèrent vite, comme s'émoussent toutes les tristesses, quand on est jeune et que le cœur vit au delà du présent et n'a point encore de passé. Il n'en fut point de même de ceux de mademoiselle de Mauguet, du curé, de Louis Thonnerel.
Ils avaient un passé, eux. ^ Un passé déjà long... Cette mort, c'était le premier anneau qui se rompait dans la chaîne de leur vie ; le premier coup de cloche qui leur annonçait la fin de tous les travaux, de tous les amours, de toutes les espérances terrestres. Ils se comptaient et ne se trouvaient plus que trois qui avaient vu le siècle fini et traversé le grand orage social des temps modernes.
Ce sont les souvenirs qui vieillissent l'âme. Quand on compte dans son cercle deux ou trois places vides ou qu'on appelle en vain d'anciennes amitiés, on sent que le Temps a passé sur vous sa main sèche et froide.
Une mort qui vient rompre un faisceau d'amitiés, c'est comme une scission qui partage les époques de la vie. On date les événements de cette mort comme d'une hégire. Pour Jeanne, l'aljbé Aubert et le conseiller d'État, ils avaient jusqu'alors compté en partant du retour à Mauguet ; désormais, cette ère était close, et ils en commençaient une autre.
Une autre, plus sombre, qui n'aurait pas pour compagne la jeunesse et l'espérance; plus courte aussi, car vingt- cinq années ne s'écouleraient pas, avant qu'un nouveau vide ne se fit entre eux.
Ils se regardaient en songeant à cela, et, lorsqu'ils se demandaient (\m partirait le premier, une larme leur tombait sur le cœur.
Quinze jours s'écoulèrent dans la solitude et la retraite absolue. C'était pour la veuve et les vieux amis la première étape des regrets. Pour Marguerite, c'était la fin du chagrin et le connnencement de la mélancolie. Elle songeait à son amant (ju'elle n'avait pas vu depuis si longtemps, et se disait : — Que fait-il?,.. Oli s'écoulent ses journées?... ses nuits?... 11 m'oublie peut-être.,.
De son côté, l'otlicier ne supportait (|u'avec peine ces nombreux jours d'exil. Eiilin, il ris(|ua une visite de condoléance (jui fut courte et ne lui donna pas moyen d'échanger, même un signe, avec sa maîtresse.
Cette vie ne pouvait durer. Tandis que M. de, Rouvre n'osait rien cntreprendn.' (h; peur (]r heurter les délicatesses de Marguerite, celle-ci commentait à trou-
ver odieux le joug de cette douleur qui ne finissait pas. Sans se l'avouer, elle aspirait à sortir de cette atmosphère de deuil. A certains moments, la nature humaine, pleine de sève et de vie, se révolte contre la peine et se refuse aux larmes.
Elle en était là, quand un soir, le grain de sable, cet éloquent grain de sable qui triomphait soudain de toutes choses, vint sonner sur la vitre son impérieux appel.
Elle bondit joyeuse jusqu'à la fenêtre et s'élança dehors, de peur qu'Enmianuel ne voulût entrer. Tous deux coururent vite, jusque dans les allées couvertes, le cœur frémissant d'amour et de bonheur,
« Enfin !... » s'écrièrent-ils en même temps quand ils furent hors de vue.
On était arrivé au commencement d'octobre. Les nuits devenaient fraîches, presque froides, mais qu'importe ! Celle-là fut belle entre les belles. La joie de se revoir sans contrainte, après tant de traverses, fit oublier tout. Ils ne voulurent même pas songer aux moyens d'assurer leurs rendez-vous. C'eût été rappeler le passé ou engager l'avenir.
Deux nuits encore ils renouvelèrent ces promenades : deux nuits éclatantes d'étoiles et de clair de lune; de cessplendides nuits d'automne où la lumière nage dans la vapeur et semble éclairer les magiques horizons du pays des fées. Peu à peu, ils avaient étendu le cercle de leurs courses. Ils dépassaient les entours du château et traversaient les landes et les
264 JEANNE DE MAUGTET.
châtaigneraies. Souvent Marguerite avait reconduit Ennnanuel jusqu'à son cheval, qu'il attachait au coin d'un bois, dans une masure abandonnée, puis Emmanuel revenait sur ses pas pour hi reconduire à son tour.
Cette nuit-là ils recommencèrent plusieurs fois le même manège. C'était une si belle nuit!... La lune jetait à travers les clairières de telles nappes de lumière! les gouttes de rosée brillaient tant à la pointe des bruyères! les bouleaux à troncs blancs et à feuilles tremblantes balançaient si élégamment leurs panaches au soufïle de la brise !... D'ailleurs les belles nuits allaient devenir rares... Us avaient bien des choses à se dire... Qui savait au juste quand ils pourraient se revoir? Et puis Emmanuel voulait obtenir la permission de se servir de cette clef de la tour qu'il avait fait faire... Marguerite refusait, malgré les nécessités évidentes de se créer un nouveau moyen de réunion, et malgré les bonnes raisons que donnait Emmanuel, pour démontrer combien celui-là diminuerait les dangers et faciliterait l'évasion en cas de surprise.
Tout à coup, la parole s'arrêta sur leurs lèvres et ils frissonnèrent en même temps. Ils venaient d'entendre derrière eux comme uli froissement de feuilles et de branches, lis se retournèrent et crurent voir, à travers les arbres, s'agiter une ombre; puis, quand, saisis de terreur et s'interrogeant d'une muette étreinte, ils eurent fait quclciues pas, les branches agitées- s'entr'ouvrirent et livrèrent passage à l'ombre, qui s'enfuit en courant.
JEANNE DE MAUGUET. 2f)5
— C'est quelque bête fauve , dit Emmanuel pour calmer les alarmes de sa maîtresse, qui se vit sur-lechamp dénoncée, livrée par quelque espion subalterne à la malignité publique.
— Ou plutôt, reprit-elle, c'est un braconnier qui tendait ses collets...
• — Eh bien ! quand même ce serait un braconnier, qui vous dit qu'il nous a vus, et reconnus, surtout? d'ailleurs, il aura peur de nous, autant que nous de lui...
— Pourvu que nous ne soyons pas le gibier (p'il chasse, ce Braconnier-là î
Ils revinrent vers le château en suivant des chemins détournés, et en étouffant le bruit de leurs pas dans l'herbe. Le clair de lune, si beau, qui tout à l'heure les ravissait , leur était devenu insupportable. M. de Rouvre cherchait de tout son pouvoir à rassurer Marguerite en lui démontrant que cette rencontre n'était qu'un coup de hasard, mais il était inquiet.
— En tous cas, dit-il, j'irai demain à Mauguet, dans la journée, faire une seconde visite. Prévenez-moi par un signe ou un ])illet, si vous croyez avoir un vrai sujet de crainte. *
Cependant, lorsqu'ils furent arrivés au bord du bois, ils se séparèrent. Emmanuel n'osa pas se risquer en pays découvert, à côté de la vicomtesse, par cette nuit éclatante. Il lui laissa regagner seule le château, tandis qu'il surveillait les alentours.
Rien ne parut; la silhouette seule de iMarguerite qui
•266 JEANME DE MAUGUET.
traversait un pré couvert de vapeur se dessinait sur le paysage. Bientt)t l'officier la vit disparaître dans les grands arbres qui entouraient le château et les étangs. Il partit à son tour, en se disant à lui-même :
« C'était un renard... un chien errant... ou bien un chasseur en maraude... Mais certainement la rencontre était fortuite... car personne dans le voisinage ne peut avoir de soupçon... et ceux qui ont le droit de surveiller Marguerite ne s'enfuiraient pas en me voyant... »
La vicomtesse se glissa contre les chênes, gagna la terrasse, puis la plate-forme. Mais, soudain, arrivée devant sa fenêtre, elle poussa un cri, s'arrêta court et faillit tomber à la renverse dans l'étang ; puis elle demeura immobile devant cette fenêtre comme la vivante statue de la terreur.
Pourtant elle ne voyait en face d'elle aucune figure encadrée dans le châssis de la croisée ou se dessinant dans la pénombre. Seulement, la chaise dont elle se servait pour descendre et remonter n'était plus là sur la plate-forme, et le dossier en apparaissait à l'intérieur, au bord de l'appui de la fenêtre. Ce dossier, ({ue le clair de lune détachait par -une ligne lumineuse sur le fond sombre, semblait de feu à Marguerite. Elle croyait y voir l'empreinte d'une main accusatrice et vengeresse. Ce simple changement disait si bien :
(( Vous êtes découverte, madame... et si je vQulais, vous seriez perdue... J'ai pitié de vous et je laisse à votre portée le moyen de rentrer dans votre chambre.
Haussez-vous un peu sur^la pointe des pieds... retirez la chaise... remontez... bien !... Mais il y a un œil qui vous a vue sortir et qui vous voit rentrer honteuse et confondue ! »
Marguerite se jeta sur son lit en proie à une atfreuse anxiété. Cette fois, le doute n'était plus possible. Il fallait envisager franchement la terrible situation et prendre un parti.
(( Qui m'a surprise? se dit-elle ; et que dois-je faire? »
A cette heure, qu'elle ne se trouvait plus en présence de son fils niourant, la peur de la honte fut aussitôt doublée de l'instinct de la défense.
u Est-ce mon mari? continua-t-cUe; non!... il n'aurait pas eu cette patience... Mademoiselle de Mauguet se lève de trop bonne heure le matin pour passer les nuits dehors... L'abbé Aubert?... mais sa dignité de prêtre no saurait se prêter à l'espionnage. 11 me parlerait et ne jouerait point avec mon efiroi... Madame Margerie?... la brave créature serait incapable de me faire ce mal horril)le, quand bien même elle me considérerait comme la dernière des criminelles. D'ailleurs, mes verrous sont mis... Ce n'est donc pas de l'intérieur qu'est venue la surprise... C'est du dehors; et, ni madame Margerie, ni ma tante, ne se hasarderaient sur ce bout de rocher. Alors qui donc?... Monsieur Thonnerel ?... peut-être... mais non.' Le déplacement de la chaise est l'avertissement d'un inditiérent ou la menace lâche d'un valet... Myon !
« Oui!... d'ailleurs Mvon me hait. Elle me dénoii-
cera sinon à mon mari, au moins à mademoiselle de Mauguet... Attendrai-je cette dénonciation?... Mais, comment Myon elle-même, vieille et alourdie, se serait-elle risquée jusfia'i\ ma plate-forme?... la curiosité... le besoin de prendre sur moi cet horrible avantage, lui auront donné de l'adresse et des forces!... Cependant... voyons donc si mes verrous sont bien mis. »
Elle se releva et courut à ses portes. Toutes les deux étaient bien fermées, car elle avait, elle-même, revissé les clous qui tenaient la serrure de. celle du cabinet de toilette; d'ailleurs, cette porte, comme l'autre, était verrouillée et ne pouvait, par conséquent, être ouvertq que de l'intérieur.
« Peut-être serait-il plus vraisemblable de penser ([u'un des autres domestiques, éveillé par hasard, ou rentrant lui-même en cachette, m'aura vue et suivie.. . (|u'il nous aura écoutés dans le bois... C'est cela! Il a fui (juand le froissement des branches nous adonné l'éveil ; il s'est glissé jusqu'ici en me devançant, tandis fjue nous nous interrogions, Emmanuel et moi ; puis, il a retiré la chaise, pour me faire comprendre que mon secret lui appartenait ! >)
Cette supposition fixa pr(!sqac s(jn incertitude : «Eh bien! ce valet se taira sans doute, si on le paie... Dcîscendrc jusque-là! reprit-elle, frémissante d'orgueil révolté; non, c'est impossible ! »
Elle se promenait fiévreusement dans sa chambre, car son agitation ne lui permettait pas de rester au
lit. Il ftillait aviser à parer les coups, ou ne pas les attendre. Le jour allait paraître, et, avec le jour, s'avançait pour elle l'heure du danger.
L'idée de sortir de sa chambre et de se montrer au milieu de la famille pour déjeûner lui était insupportable. Elle eût cent fois préféré affronter une batterie que les regards de son mari, de Jeanne, de Louis Thonnerel , de madame Margerie et des domestiques.
« Que le courage militaire des hommes est donc peu de chose ! en comparaison avec le courage moral qu'il faut aux femmes pour braver certaines situations! » pensait-elle en s'habillant.
Certes, elle se serait enfuie au bout 'du monde, plutôt que de supporter la confusion de paraître , la honte au front, devant celui qui l'avait prise en faute. II follait s'y risquer cependant ; car, d'une part , la fuite était impossible en ce moment ; de l'autre, elle conservait un secret espoir, un espoir inavoué, que peut-être la rencontre dans le bois et le changement de place de la chaise étaient deux faits isolés, ne remontant pas à la même cause. En ce cas, elle pouvait tromper encore, et mettre sa sortie sur le compte d'une indisposition ou d'une fantaisie. D'ailleurs, ces obstacles qui traversaient sa passion, loin de l'éteindre, l'enttammaient davantage. Toutes ces barrières qui la séparaient d'Emmanuel lui inspiraient l'envie de les franchir. Elle s'indignait des menaces de sa conscience et des craintes de son orgueil comme
d'un joug insupportable, et, par moment, tremblait autant d'impatience que de terreur.
Parfois elle s'approchait de ses fenêtres et plongeait les yeux dans cet étang profond, où se reflétait le ciel empourpré d'une belle matinée d'automne , avec l'idée d'y mourir pour mettre fin à ses angoisses. Mais cette idée traversait son âme sans s'y arrêter. Elle était à un de ces moments où l'on ne renonce pas à la vie , parce que cette vie nous tient encore en réserve trop de secrets et trop de jouissances. En dépit des mensonges qu'elle arrangeait pour tromper sa conscience, elle voulait le savourer, ce fruit défendu de l'amour, si vermeil et si amer.
Tandis que le soleil montait à l'horizon, les cloches, lancées à toute volée, faisaient retentir les échos de la campagne. Ce jour-là était un dimanche. Marguerite n'y songeait plus. Les Matines qui sonnaient le lui rappelèrent.
Elle se vêtit à la hâte, car on déjeunait de meilleure heure pour aller à la messe , et mademoiselle de Mauguet veillait elle-même à ce qu'on ne s'attardât pas.
Enfin il arriva , ce moment terrible , où il l'allut franchir le seuil de sa chambre, et quitter l'asile qui la i)rotégeait encore contre la juste indignation d'un juge ou la menace d'un persécuteur. Elle était prête, et tenait à la main son livre d'heures, mais ne pouvait se résoudre à faire un pas dehors. Ce fut son fils qui vint la chercher en riant et en sautant. Elle le suivit
comme un automate, et non comme une créature douée de volonté spontanée.
Tout le monde était à la table dans la vieille salle à manger aux murs blancs et aux meubles sombres ; Jeanne récitait le bcnedklte en face du crucifix qui n'avait pas quitté le cône de la haute cheminée.
Pâle, les yeux baissés, le sang glacé autour du cœur, Marguerite s'avança vers sa place, conduite par l'enfant, qui cessa de rire dès qu'il entendit la prière. Elle fit à son tour le signe de la croix, et s'assit en attendant son arrêt.
Personne ne le prononça pourtant. Après quelques minutes, elle hasarda des coups d'oÈ^il furtifs autour de la table, pour surprendre sur les physionomies les signes de douleur et de colère. Elle ne vit rien de menaçant. D'ailleurs, après le bonjour matinal échangé, personne ne parla. On mangeait vite pour partir vite. C'était là sans doute la cause du silence. Mais Marguerite se demandait si ce calme n'annonçait pas un formidable orage.
Quelles émotions remplaçaient maintenant dans son cœur ce vide, cet ennui, cette vague désespérance, tant maudits autrefois ! Elle vivait d'une vie dévorante, passant en une heure du comble de l'ivresse au comble de l'angoisse, atteignant aux joies suprêmes et côtoyant l'abîme entr'ouvert. Le monde réel disparaissait autour d'elle pour faire place à une sorte de fantasmagorie, où s'agitaient les démons et les anges, tour à tour l'attirant et la repoussant , l'entraînant à
travers les tourbillons du vertige dans des régions enchantées de bonheur et d'amour, ou la précipitant au fond des géhennes infernales.
Ce matin-là , à force d'avoir creusé toutes les suppositions , elle restait comme frappée de stupeur, et s'abandonnait en fermant les yeux à la fatalité. C'est ainsi qu'elle partit pour la messe , à la suite des autres , et sans prendre garde à qui marchait à côté d'elle.
On sortit de la cour, on descendit la montée, qui semblait un pont entre les deux étangs, et l'on gagna , le chemin vicinal. Jeanne et Louis passaient devant en se donnant le bras. La veuve du docteur suivait avec Pierre. Marguerite allait seule, tenant d'une main son livre, de l'autre son ombrelle, accompagnant d'un œil distrait la marche de ceux qui la précédaient, et prêtant l'oreille, pour surprendre quelque indice dans la conversation des domestiques, qui se répandaient sur les côtés de la route.
— Laissez-moi vous donner le bras, Marguerite, s'écria tout à coup, à côté d'elle, le vicomte qui rejoignait le petit cortège.
Elle tressaillit, et se retourna avec une expression d'effroi, comme si ces paroles avaient été le prélude d'une explication terrible. Cependant, en voyant son mari calme et sans préoccupation apparente , elle lui laissa prendre son bras qui tremblait.
— Quel beau dimanche! dit-il; regardez, Marguerite! les châtaigniers ont encore toutes leurs feuilles,
et c'est à peine si les gelées blanches les ont grillées air bord. Il semble que le soleil, en dorant ces feuilles roussies, brille d'un éclat plus chaud. L'air est vif et doux en même temps. La nature paraît toute gaie et toute pimpante. Et que de monde àur la route ! C'est aujourd'hui la foire de Conore et, sans doute, tous les gens de Nieulle et de Périllac y vont aller en sortant de la messe.
— Probablement, répondit la vicomtesse, pour répondre quelque chose.
La campagne inondée de soleil, riche encore de toutes les richesses de l'automne , était en effet admirable à voir par ce jour de fête ; tandis que de toutes parts surgissaient des groupes de paysans endimanchés qui se rendaient à l'église , les cloches tintaient le second coup de la messe et la pureté de l'air rendait leur tintement plus sonore. Les chevaux hennissaient dans les prés , les enfants couraient sur la lisière des châtaigneraies, les jeunes fdles babillaient en pressant le pas, et leur marche bondissante faisait chatoyer les couleurs éclatantes de leurs fichus de soie à fleurs et de leurs jupes rayées de rouge. Les femmes étalaient au vent les grandes ailes de leurs barbiches de dentelle , et leurs maris portaient fièrement la veste de droguet et le chapeau de feutre noir. .
Chaque groupe en passant saluait respectueusement les châtelains, et surtout mademoiselle de Mauguet, qui connaissait toutes les ftunilles et n'en laissait
passer aucune sans lui donner quoique marque d'intérêt. A celui-là, elle demandait des nouvelles de son père aveugle; à celle-ci, elle faisait compliment de son dernier né. Souvent ces colloques se prolongeaient pendant quelques instants, et les paysans cheminaient de conserve avec Jeanne et Louis Thonnerel. Le vicomte aussi et madame Margerie étaient accostés de temps à autre. On donnait à l'un quelques renseignements sur le gibier et les chevaux, on adressait à l'autre quelques bomies paroles de compassion respectueuse. Pierre de Mauguet, qui avait été avec sa tante dans toutes les chaumières , rencontrait à chaque détour des amis empressés qui lui payaient en tendresses le respect et l'admiration mérités par la vieille châtelaine. Marguerite seule ne connaissait persoime et ne recevait d'autre hommage qu'un salut cérémonieux.
Que lui importait cette indifférence? Elle ne la remarquait même pas, car jamais elle ne s'était occupée d'en triompher, et elle rendait en échange une indifférence plus superbe encore. Et puis, son cœur troublé par les plus orageuses passions s'intéressait peu au spectacle de cette paix villageoise, de ces émotions douces et profondes. A travers les paysages tranquilles et recueillis du Limousin, elle entrevoyait d'autres horizons; et, en dehors des liens qui unissaient pomme en une seule famille Jeanne de Mauguet avec sfsamis et les paysans d'alentour, elle savait des passions ardentes et folles qui remplissent le cœur d'ivresses
JEANNE DE MXUGUET.
et de tortures. Cependant elle fut rappelée au sentiment du présent par son mari , que cette course patriarcale du château à l'église ne laissait pas sans attendrissement. Depuis longtemps il suivait des yeux sa tante et le conseiller d'État qui causaient, appuyés l'un sur l'autre, avec un abandon plein de noblesse et de confiance.
— Regardez-les, Marguerite, dit-il en pressant doucement le bras de sa femme; quel touchant exemple d'affection! Voici trente ans, bientôt, qu'ils vont ainsi dans la vie, marchant côte-à-côte, échangeant leurs joies et leurs peines ; comme ils s'aiment encore ! Rien n'a flétri dans leurs coeurs les premières fleurs de l'amour! C'est beau et c'est bon de retrouver chez les vieillards la fraîcheur des sentiments de la jeunesse!...
Marguerite leva la tête, vit le vieux couple absorbé dans une conversation qui lui parut sérieuse, et se.dit avec eff"roi : « Ils parlent de moi... »
— Ainsi serons-nous un jour, ma chère femme, poursuivit le vicomte avec un accent plus tendre; ainsi, et mieux encore, car ils n'ont pas ce lien chéri...
Et il montra Pierre qui courait devant eux. La vicomtesse s'arrêta toute tremblante et leva sur son mari un regard égaré, en balbutiant :
— Pourquoi ?. . .
Elle n'acheva pas. « Pourquoi me parlez-vous ainsi ? aurait-elle dit; est-ce un exorde? Est-ce une préparation pour rendre mon cœur plus sensible au coup qui va le frapper? »
Mais le vicomte n'avait pas compris l'interrogation de sa femme ou n'y voulait pas répondre. D'ailleurs, on était arrivé à Saint-Jouvent ; les rencontres et les saluts se multipliaient, ,et les cloches lançaient, à coups pressés, leur dernier appel.
Quand toute la maison eut pris place dans le banc d'œuvre, qui s'étendait entre le maître-autel et l'autel de la Vierge, Marguerite baissa la tête et plongea les yeux dans son livre, pour mieux recueillir ses pensées.
C'est à l'église souvent, et tandis qu'elle semble absorbée dans ses prières, qu'une femme rêve ses plus dangereuses rêveries , et médite ses plus audacieux projets. En ce moment, madame de Mauguet, tout en tournant les feuillets de son paroissien et en suivant les cérémonies extérieures de la messe avec la plus rigoureuse exactitude, se demandait par quel moyen elle pourrait avertir Emmanuel de l'incident de la chaise retirée, et comment elle parviendrait à savoir qui tenait son secret.
Par moment aussi elle s'abandonnait à une amère tristesse. Elle se sentait garrottée de tous côtés par les lois sociales, comme par les habitudes de la famille, et dans l'impossibilité d'être heureuse, quand bien même elle braverait toutes les hontes et tous les dangers. Puis, elle avait le cœur bourrelé de remords et ne sentait près d'elle aucun ami dont elle pût imj)Iorer la pitié. L'heure de la faiblesse enfin arrivait après l'heure de la révolte. Elle pleura.
Personne ne recueillit les larmes de cette nouvelle
Maydeleine; et, lundis qu'elle les voyait tomber, l'une après l'autre, sur les feuilles de son paroissien, elle songeait encore à la Marguerite de Goethe pleurant, elle aussi, en cachant son visage, tandis que l'orgue chantait.
Car elle avait un orgue, cette pauvre église de Saint- Jouvent , aux murs badigeonnés de chaux , à l'autel de bois peint, au Chemin de la Croix en gravures d'Épinal enluminées de bleu et de rouge. Elle avait un orgue, donné par Jeanne aussitôt sa fortune améliorée, et que le curé Sylvain Aubert jouait tous les jours pendant de longues heures dans l'intervalle des offices. Le maître d'école savait assez de musique pour accompagner la messe et les vêpres; et cette harmonie sacrée qui se répandait au loin dans la campagne donnait aux cérémonies religieuses de la modeste paroisse une solennité toute particulière. C'est pourquoi , lorsqu'il faisait beau, on venait de loin pour entendre la messe à Saint-Jouvent. Souvent alors, après vêpres, quand le concours avait été nombreux , le curé se plaisait à donner aux fidèles un rapide concert pour les récompenser de leur zèle.
Les simples accords du maître d'école suffisaient en ce moment à émouvoir l'âme vibrante de Marguerite. Ses nerfs se détendaient, comme sous les efforts d'un magnétisme bienfaisant. Elle se surprenait à répondre les versets latins en même temps que l'enfant de chœur, à suivre l'office des lèvres comme les
bonnes gens , à s'impatienter des bruits de sabots sur lesdalies, qui détonnaient, au milieu du recueillement, comme une note fausse dans un concert.
« Ah ! que ne puis-je sentir et aimer toutes ces choses ! se disait-elle, tandis que ses larmes redoublaient. »'
Le curé monta en chaire pour expliquer l'Évangile du jour : c'était celui du dix-huitième dimanche après la Pentecôte. 11 le lut d'abord à voix haute et claire, pour bien le faire entendre à un grand nombre de ses paroissiens qui ne pouvaient suivre les offices qu'en récitant leur chapelet, faute d'avoir appris à lire.
« En ce temps-là, Jésus étant monté sur une barque traversa le lac de Génézareth et entra dans la ville de Capharnaûm, où on lui présenta un paralytique étendu sur un lit. Jésus, voyant leur foi , dit au paralytique : Mon fils, ayez confiance, vos péchés vous seront remis. Alors quelques-uns des docteurs de la loi dirent en eux-mêmes : Cet homme blasphème. Mais Jésus, connaissant leurs pensées, leur dit : Pourquoi vos cœurs forment-ils des jugements injustes? Lequel est plus facile à dire : Vos péchés vous seront remis , ou de dire : Levez-vous et marchez? Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur. la terre le pouvoir de remettre les péchés : Levez-vous, dit-il au paralytique, emportez votre lit, et retournez dans votre maison. Le malade se leva aussitôt et retourna dans sa maison. A cette vue le peuple fut saisi de "crainte, et rendit gloire h Dieu, qui avait donné un tel pouvoir aux hommes. »
« — Ainsi, mes frères, dit le pasteur, ayons confiance en Dieu quelle que soit notre misère. Ne peutil pas toujours nous dire, si faibles, si pécheurs, si affligés que nous soyons : Levez-vous et marchez ! Tournons les yeux vers lui lorsque nous nous croyons au fond de l'abîme ; implorons-le lorsque nous sentons que tous les secours humains sont impuissants à nous sauver, (c Vos péchés vous seront remis, » dira-til dans son infinie miséricorde , et aussitôt nous trouverons léger le fardeau de la vie, nous serons délivrés des impuretés, des tentations, des faiblesses honteuses qui nous clouent à la terre comme à un lit de douleur. Il nous semblera que nous sortons d'une oppression horrible , que nous naissons à une vie nouvelle. L'air nous deviendra plus pur et meilleur à respirer, le soleil plus brillant; nous aimerons mille choses innocentes dont nous ignorions la saveur; la consolation enfin entrera dans notre cœur et donnera à toutes nos épreuves un moins triste aspect.
« N'oublions pas non plus, mes frères, que ce monde est un lieu de combat et une vallée de larmes, comme dit l'Écriture; nous ne sommes pas ici-bas pour être heureux , car nous sommes en exil. Notre patrie est au ciel , et il nous la faut conquérir. Luttons donc de tout notre courage , et sachons bien que Dieu, qui veut notre victoire, nous a mis dans l'âme des forces inconnues et toutes-puissantes ; luttons encore, même quand nous sommes terrassés, et nous terrasserons à notre tour l'ennemi. Levez-
VOUS et marchez! nous a dit le Seigneur!... »
Marguerite pleurait toujours... Enfin la messe s'acheva. Les fidèles sortirent de l'église et se dispersèrent en attendant les vêpres, qui se chantent, dans les paroisses rurales, après que le curé a déjeuné, afin que les familles ne soient pas retenues trop longtemps loin de leurs maisons.
Les paysans s'abordèrent sur la place de l'église, en causant des nouvelles et du cours des denrées ; les enfants disposèrent leurs jeux de quilles et de boules. Les damés de Boisse et de Trachaussade échangèrent des compliments avec celles de Mauguet et allèrent , comme elles , attendre le second ofiîce au presbytère en se promenant dans le jardin tandis que le curé déjeunait.
Les vêpres chantées, le salut et la bénédiction données , le curé courut à l'orgue et se plut à retenir un moment encore ses paroissiens en lançant, au travers du vaisseau de sa modeste église, une bordée de puissants accords. Puis, quand il vit toutes les tôles levées et immobiles dans l'attente, .il joua un magnifique andante de Gluck, dont les harmonies éclatèrent tout à coup, au milieu du silence, comme des feux du Bengale dans la nuit.
Enfin, vers trois heures, chacun reprit le chemin du logis, du plaisir ou des affaires. Le curé , lui-même, rejoignit ses amis et les suivit à Mauguet.
Comme la vicomtesse allait détourner la place , au bras de M. de Thonnerel, son oreille fut tout à coup
désagréablement frappée par un refrain de Béranger, que fredonnait, en manière de bravade et de répons au pieux chant de l'orgue, la grosse voix de Maillot.
Le bourgeois venait de descendre de cheval devant sa porte, et jetait à sa servante, avec ses guides, des paquets de victuailles.
— Eh! bonjour, M. Thonnerel ! enchanté de vous rencontrer ! Comment vous va depuis l'année passée? s'écria-t-il, en s'interromnant soudain à la vue du conseiWer d'État.
— Merci! M. Maillot, je vais bien. Pour vous, je suppose, à voir votre figure, que vous vous portez au mieux?
— Eh ! eh ! pas mal. Un peu enroué ; vous avez pu l'entendre tout à l'heure! mais voilà ce que c'est que de courir le guilledou au clair de la lune, comme j'ai fait cette nuit ! hum ! hum ! Il n'y a c[ue les amoureux qui n'attrapent pas de mal k ce jeu-là !
La vicomtesse reçut le coup au cœur , car elle ne pouvait pas s'y tromper, et le regard incisif dont Maillot accompagna ses paroles lui était franchement adressé.
Quel châtiment ! quel soufflet appliqué en plein visage ! et par cette main !
Maillot!... oui ! l'insulte dans cette bouche était le plus rude châtiment qu'elle aurait pu rêver et celui auquel jamais elle n'avait pensé!... Maillot !... Il représentait l'opinion , mais cette opinion c[ui part des bas-fonds sociaux et ne saurait juger sans flétrir. 11
se nommait Légion... Ce qu'il pensait d'elle, et ce qu'il allait en dire, sans doute, c'est ce qu'en dirait et ce qu'en penserait le public, la masse..., ce monstre ignoble, lâche et bête, qui arrive à la curée des cœurs blessés pour rire de leurs douleurs... qui ne manque pas une agonie morale, et qui se trouve toujours près des vaincus de l'honneur, pour les achever avec le coup de pied de l'âne.
Marguerite, écrasée par cette humiliation, revint au château comme un condamné qui marche au supphce. Elle abandonnait les rênes de sa destinée , se sentant impuissante à prévenir une catastrophe. Tout ce qu'elle trouva le courage de faire, ce fut, en rentrant, de préparer pour Emmanuel un laconique billet où elle lui disait :
« Ne venez pas , méfiez-vous de Maillot. Je vous écrirai demain par la poste. »
Puis elle se laissa aller au courant de la vie ordinaire et attendit.
En ce moment, elle se méprisait elle-même comme une chose avilie, et n'avait môme plus la force de se reprendre à son amour. Les émotions de toute nature la terrassaient.
— Je suis perdue, se disait-elle... et qu'importe l'heure où mon jugement et ma condamnation me seront signifiés?... Qu'importe le nom du bourreau qui m'exécutera ?...
Et il lui semblait qu'un tourbillon l'entraînait, de chute en chute, à travers les spirales infinies de l'enfer
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de Dante, qu'elle descendait d'échelon en échelon vers le gouffre, mais seule, et n'ayant pas même, comme Françoise de Rimini , la consolation suprême d'étreindre son amant jusque dans la mort.
Dans toutes les crises de la vie il vient un moment, en effet, où les événements s'enchevêtrent, se croisent et s'embrouillent, comme précipités par la fatalité. Les prévisions humaines ne peuvent plus rien pour les diriger. Le drame se dénoue, tout naturellement, parce que l'heure de la péripétie a sonné.
C'est ainsi que ce même jour, au matin, tandis que Marguerite subissait ses plus cruelles angoisses, M. de Rouvre avait été accosté, au café où il déjeunait, par Maillot, qui s'écria brutalement :
— Fichtre! les veilles donnent de l'appétit. L'officier s'était plu à s'expliquer favorablement la
rencontre de la nuit par un cgoïsme assez ordinaire à l'homme, et qui consiste à se contenter des plus spécieux prétextes pour se délivrer de l'obligation d'être inquiet. 11 fut soudain tiré de sa tranquillité par cette exclamation. Mais, bien qu'il eût pâli sur le coup, il reprit vite son empire sur lui-même, regarda fixement le bourgeois, et répondit par cette question :
— Vous avez veillé, monsieur Maillot?
— Oui, j'ai veillé! Je me suis promené au clair de la lune ; mais tout seul !... j'en ai le droit, j'espère?
Emmanuel se leva, se posa en face de MailhDt qui venait de s'asseoir lourdement, et de frapper sur la table pour se faire servir.
— Ne seriez-vous pas curieux , lui dit-il , de faire avec moi une promenade matinale?
11 avait les dents serrées, et parlait d'une voix tremblante de rage.
Maillot, qui s'était sottement imaginé tenir l'otilcier par la terreur, ou l'obliger à le prendre pour confident, fit une prompte retraite devant cette attitude belliqueuse.
• — Quoi donc? reprit-il en essayant de jouer l'innocence; je ne comprends gut're la fureur qui vous prend, lieutenant !
M. de Rouvre eut une tentation violente d'appliquer, sur la face rougeaude du bourgeois , l'omelette qu'on apportait. Il se retint, toutefois, en songeant qu'un éclat ferait plus de tort à madame de Mauguet que les sourdes calomnies de ce grossier personnage.
— D'ailleurs, se dit-il, s'il a peur, il se taira... Et puis... il ne perdra rien pour attendre!
Il retourna lentement à sa place et acheva son déjeuner en silence, mais non sans jeter, de temps à autre, un coup d'œil menaçant du côté de Maillot. Celui-ci parla haut dans le café, pour se venger d'avoir eu peur, comme font les poltrons, qui chantent à tue-tête, en revenant la nuit par les chemins déserts. Il interpella bruyamment le garçon, fit sonner sa monnaie en payant sa consommation, et annonça qu'il s'en retournait promptement à Saint-Jouvent : — attendu, dit-il, que j'ai mille choses à disposer, car le capitaine Hersent et moi, nous organisons une chasse au louvard.
Voilà comment Maillot, furieux d'avoir trouvé en face de sa première attaque l'implacable riposte de l'officier, s'arrangea pour arriver chez lui, juste à la sortie des vêpres, de façon à pouvoir lancer sa flèche empoisonnée dans le cœur de la vicomtesse.
Cependant M. de Rouvre ne se faisait pas d'illusions sur la gravité des choses. En même temps qu'il sentait sa passion atteindre son paroxysme, à force d'obstacles et de désirs réprimés, il comprenait qu'il ne la pourrait jamais satisfaire, parce que les habitudes de la province, et les petits usages, et les grandes vertus, et les haines envieuses, gardaient son trésor mieux que n'aurait pu faire le dragon du jardin des Hespérides. Ces impossibilités, ces menaces, ces dangers l'exaspéraient. Il désirait Marguerite de toutes les forces de sa volonté. Ce n'était plus seulement une maîtresse qu'il lui fallait : c'était une victoire ! Et , renoncer à madame de Mauguet, par nécessité, avant que de l'avoir conquise, indignait la vaillance de l'officier, comme aurait pu faire une retraite honteuse devant une ville assiégée.
Jamais, non plus, il n'avait aimé d'un amour qui ressemblât à celui que lui inspirait cette femme ardente, impétueuse, innocente encore, qui croyait à ses devoirs en les sacrifiant, et cédait à la passion, comme à l'enfer, le cœur bourrelé de honte et de remords. K tout prix , il voulait la posséder, s'cji enivrer, s'en rassasier, en épuisant avec elle la coupe des voluptés humaines.
« J'ai eu tort de laisser échapper Maillot, se dit-il d'abord. Il fallait écraser cette bête venimeuse... mais comment?... Il ne voulait pas se battre et je ne pouvais pas le tuer sur place!... Peut-être, après tout, n'aura-t-il pas reconnu Marguerite... Elle était si bien enveloppée !... Peut-être ne parlera-t-il pas... car il a dû comprendre qu'il paierait cher un mot imprudent! Eh! d'ailleurs, qu'importe? bien d'autres obstacles nous séparent... bien d'autres dangers nous menacent... Ce témoin mort , un autre surgirait, puis un autre encore !... et, bientôt, avant que j'aie pu triompher de ses derniers scrupules peut-être, on me l'enlèvera pour toujours!... Non! la vie en ce pays est impossible ! ... »
Sans but précis encore, sans parti-pris décisif, M. de Rouvre retourna chez lui, mit de l'ordre à ses affaires, brûla quelques billets de la vicomtesse, boucla une valise et demanda un congé au général. Puis il écrivit aussi un billet pour le remettre à sa maîtresse, dans le cas où il ne pourrait lui parler.
.« Un espion nous a surpris, disait-il; c'est Maillot. Tenez-vous sur vos gardes. Niez tout, si l'on vous interrogeait. Je ne puis donc me hasarder à venir la nuit... à moins que ce ne soit pour une démarche dernière ; "il faut savoir oser ou s'attendre à être traliis et séparés... — M'aimes-tu, Marguerite? m'aimes-tu plus que tout?... — dis oui, et nous serons l'un à l'autre pour toujours. »
Ce billet écrit et plié fin, il demanda son cheval et
galopa vers Mauguet. II arriva sur la fin du dîner, (.'t trouva réunis, autour de la table, mademoiselle de Mauguet, Marguerite, le vicomte, le curé, madame Margerie et M. Thonnerel.
Jusques-là madame de Mauguet s'était efforcée de faire bonne contenance en se disant que, du moins, personne dans son intérieur n'avait encore de soupçons. Mais en face de son amant , elle se troubla. Elle n'avait jamais vu, sans émotion, son mari tendre la main à Emmanuel , et en ce moment , où une indiscrétion pouvait mettre la mort entre ces deux hommes, son rôle d'épouse adultère lui parut si odieux, qu'elle faillit se trahir par la rougeur qui lui^ monta au front.
La présence du curé aussi la gênait au dernier point. Elle sentait que le regard limpide et profond de ce prêtre perçait son âme à jour, et que, si l'abbé Aubert ignorait ses démarches, il connaissait du moins la folie de son cœur. Aussi le craignait-elle plus encore que Maillot, le témoin de sa faute.
11 y a des moments où la nature, à bout de forces, se refuse à la lutte. Marguerite en était là. Tandis qu'elle aurait dû , pour tenir tête à l'orage, feindre l'indifférence et donner le change à la perspicacité du curé, elle ne put triompher de son accablement ni quitter l'altitude embarrassée d'une coupable.
Il était impossible que cette consternation singulière durât longtemps sans être remarquée. Emmanuel, qui le comprenait, essayait en vain de rappeler Mar-
guérite à elle-même, en lui lançant des regards éloquents. Ces regards se perdirent dans le vide, jusqu'à ce que, par hasard, M. Thonnerel, ayant tourné la tête du côté de l'ofticier, en surprît un plus clair, plus précis, plus impératif encore que les autres.
11 eut un éblouissement. Juste en ce moment, la vicomtesse leva les yeux, comme réveillée en sursaut par le jet de volonté que son amant dirigeait sur elle. Ces trois coups d'œil s'échangèrent, se heurtèrent, se comprirent en un quart de seconde. Pas un mot ne fut prononcé et tout fut dit.
Quel moment pour ces cœurs pleins de passion, d'orgueil et de douleur!... Le conseiller d'État, qui causait avec Jeanne et le vicomte, sentit la parole expirer sur ses lèvres. Marguerite devint plus rouge que le vin qui brillait dans son verre, puis pâle comme une morte; M. de Rouvre, lui aussi, devint pâle, mais, plus fort que sa maîtresse, et moins frappé que le vieil ami de la famille, il reprit vite son empire sur lui-même.
— Qu'avez-vous donc, mon ami ? demanda mademoiselle de Mauguet, surprise du brusque silence de Louis Thonnerel.
— Rien... rien..., balbutia le conseiller d'État, plus troublé que les coupables; je croyais... il m'a semblé que la vicomtesse se trouvait mal ; — et vous, monsieur de Rouvre, ne trouvez-vous pas que madame de Mauguet paraît souffrante?
Tout le monde, soudain, tourna les yeux vers Mar-
guérite, dont la confusion devint si grande, qu'elle s'évanouit en effet ; mais ce fut une défaillance bientôt vaincue. Jeanne et le vicomte s'empressèrent auprès d'elle, et cet empressement, qui lui faisait horreur, la rendit à elle-même. Tout à coup, elle bondit hors de son fauteuil en s'écriant :
— Laissez-moi !
Puis elle reprit d'une voix plus contenue :
— J'ai besoin d'air, cela passera.
Et elle s'enfuit au jardin, en repoussant son mari qui voulait la suivre.
Cet incident rapide et singulier jeta l'étonnement et la consternation dans le petit cercle. Les uns, madame Margerie et le vicomte, n'y comprirent rien, et crurent sincèrement à une subite indisposition de la vicomtesse; les autres, Jeanne et le curé, furent pris d'un serrement de cœur comme à l'approche d'un malheur. Ils savaient lire, d'ailleurs, sur le visage de leur vieil ami, et, sans une cause grave, ils n'y eussent pas vu une altération si grande.
Quant à l'otiicier, il jouait en ce moment un difficile personnage. D'une part, il sentait que sa présence était inopportune pour tout le monde, et semblait une bravade vis-à-vis de M. Thonnerel ; de l'autre, il ne pouvait quitter la place sans donner plus d'importance à cette scène de famille, sans avouer, pour ainsi dire, ce qu'il espérait encore dissimuler à force d'audace; sans paraître enfin fuir lâchement devant une explication.
Il s'approcha de la fenêtre à pas lents, souleva le rideau, et suivit du regard la marche saccadée de Marguerite à travers les allées tortueuses qui bordaient l'étang.
— Je nierai tout, pensait-il, si M. Thonnerel me questionne. Que prouve un regard, après tout? Comment, sur un regard, dresser un acte d'accusation?... Oui, mais il comprendra bien cela, ne me demandera rien, et demeurera convaincu. Sans doute, sa conviction n'aura pas de portée bien précise... mais il nous surveillera... il nous surprendra... Maillot dira un mot de trop...
La colère le prit. « Allons ! se dit-il , il faut en finir!... j'enlèverai Marguerite ! »
Cette résolution, qui flottait indécise dans son esprit, une fois arrêtée, il retrouva tout son calme et ne songea plus qu'au moyen de glisser à sa maîtresse le billet qu'il avait préparé.
Lorsqu'on descendit au jardin, pour rejoindre la vicomtesse, il s'attacha aux pas de Charles de Mauguet : c'était à ses côtés et sOus son égide, pour ainsi dire, qu'il comptait remettre ce terrible morceau de papier, qui devait détruire à jamais le bonheur de la famille.
Le crépuscule tombait et semblait rendre plus facile cette entreprise audacieuse. Mais le conseiller d'État ne se laissa pas gagner de vitesse. 11 marcha franchement vers la vicomtesse et lui prit le bras d'autorité.
En ce moment, la pauvre créature" était arrivée au dernier paroxysme de l'aveuglement. La scène qui venait d'avoir lieu lui avait rendu l'énergie, mais l'énergie du mal. Connnc toutes les natures exaltées, Marguerite passait vite de l'excès de l'abattement à l'excès de la révolte. En se voyant de tous côtés trahie par le sort, elle se redressa, comme Satan au milieu des flammes. Pendant le court espace de temps qu'elle avait passé seule, au jardin, les idées les plus terribles s'étaient succédé dans son cerveau malade.
« Hé quoi! avait-elle pensé, suis-je donc la chose de tous ces gens qui m'entourent et me gardent ici comme dans une prison morale? Suis-je donc vouée au malheur par une divinité cruelle , qui ne m'aurait jetée sur la terre que pour me montrer le bonheur et me le refuser? Que m'importe une vertu qui me torture ! Ai-je vécu jusqu'à ce jour? Je compte trente années, et je cherche en vain dans mes souvenirs les heures où mon cœur a battu. Puis, voilà qu'aujourd'hui, parce que je suis l'épouse d'un homme que je n'aime point, parce que je suis la mère d'un enfant dont le cœur et les jeunes caresses appartiennent à d'autres, parce que je porte le nom d'un vieux et triste manoir, toutes les puissances sociales, représentées par les parents, les amis, les convenances, et je ne sais quoi d'odieusement tyrannique , se liguent contre moi, me surveillent, me jugent, m'humilient, me menacent même... se mettent, enfin, entre moi et mon amant, comme l'archange, à l'épée llam-
boyante, qui gardait l'entrée du paradis terrestre... »
Elle tremblait, non de crainte, mais de fureur. Heureusement , M. Thonnerel ne lui dit alors que des choses indifférentes. S'il eût fait une seule question , s'il eût prononcé un mot imprudent , Marguerite aurait laissé éclater son orgueil et sa colère dans une épouvantable sortie.
Cependant , tandis qu'Emmanuel roulait fiévreusement entre ses doigts le billet qu'il lui destinait, elle cherchait aussi , de tout son pouvoir, le moyen de lui remettre celui qu'elle avait écrit en rentrant. La lutte n'était pas égale entre leurs deux volontés unies dans le même but, et la volonté isolée du conseiller d'État, qu'aucune autre ne soutenait. A force de persévérance, les amants devaient arriver à se joindre une seconde... Mais quand?...
La promenade se prolongeait, et toujours M. Thonnerel maintenait IMarguerite à distance du groupe où se trouvait Emmanuel, Enfin mademoiselle de Mauguet dit qu'elle avait froid, et l'on regagna le château.
Dès qu'on fut arrivé sur la terrasse , la vicomtesse dégagea énergiquement son- bras de l'étreinte de M. Thonnerel, et s'élança dans le salon. M. de Rouvre y entra en même temps, et leurs mains se rencontrèrent dans un choc rapide ; seulement, comme chacune d'elles tenait un billet, et que l'officier seul s'attendait à en recevoir un , il y eut dans l'échange un manque de précision. Un des billets tomba, et ni Emmanuel, ni Marguerite ne s'en aperçurent , car on entrait sur
leurs pas , et ils se séparèrent plus vite encore qu'ils ne s'étaient joints.
Mais tout à coup ils pâlirent horriblement : M. de Rouvre s'élança en avant, madame de Mauguet poussa un cri de terreur. En face d'eux , et venant du fond de la pièce, et non du jardin, l'abbé Aubert se dressait comme un juge ou comme un exécuteur. Il posa vivement le pied sur le billet tombé, repoussa l'officier d'un puissant coup d'épaule , et ramassa le fatal papier.
Tout cela s'exécuta plus vite qu'on ne le peut dire.
— Monsieur ! s'écria Emmanuel, en saisissant à son tour le bras du prêtre de toute la force de ses doigts.
Mais l'abbé ne sourcilla pas , se dégagea , fit quelques pas, et jeta le billet dans la cheminée oii brûlait une grande flambée de sarments.
En ce moment Jeanne, le conseiller d'État et madame Margerie entraient.
— Ce papier m'appartenait, dit M. de Rouvre d'une voix étranglée par la colère.
— Il n'appartient plus qu'au Dieu qui lit au fond des consciences, répondit le prêtre.
Cependant , l'officier ne pouvait endurer cette injure. 11 s'approcha du curé, pour ne pas être entendu, et reprit d'un (on bref :
— Vous deviez me le rendre.
— Ni le rendre, ni le livrer.
11 y eut un moment de silence pendant lequel l'officier se recueillit avant de dire :
— Est-ce à l'homme ou au prêtre que je dois demander compte?...
— Au prêtre ! interrompit Sylvain Aulîert , et le prêtre ne rend des comptes qu'à Dieu.
M. Thonnerel avait-il encore vu ou deviné quelque chose ? Les amants ne le purent savoir, lorsqu'ils tournèrent leurs yeux de ce côté ; car le vieux conseiller d'État tenait le journal, et semblait s'absorber dans la lecture du premier article.
Mais ils sentirent, par une rapide intuition, que leur sort était en ce moment entre les mains de deux personnes qui ne pouvaient ni he devaient se taire, que l'heure critique sonnait , et qu'un terrible orage , qui s'amoncelait lentement dans l'air autour d'eux, allait éclater sur leurs têtes.
M. de Rouvre , dont le parti était pris , et qui avait du courage, demeura malgré l'heure avancée, s'assit entre Marguerite et mademoiselle de Mauguet , s'empara d'un journal comme le conseiller d'État, et attendit.
Pour Marguerite, jamais elle n'avait aimé son amant comme à cette heure. Elle éprouvait des transports jusqu'alors inconnus, et s'enflammait de toute la haine qui s'élevait dans son cœur contre ses gardiens. Elle aurait voulu les braver, en criant tout haut son amour. Et puis, elle éprouvait des soifs inextinguibles de fuir avec Emmanuel, non plus pour ne pas souiller le toit conjugal, mais pour se livrer sans entraves aux vertiges de la passion.
La noble et sereine figure de mademoiselle de Mauguet était ce soir-là rêveuse et attristée. Jeanne ne se rendait pas compte de la cause du danger et de la gravité de la situation ; mais elle sentait le malheur planer sur sa maison , et elle attendait dans l'angoisse,
La petite assemblée, qu'agitaient de si grandes douleurs et de si menaçantes passions, demeura longtemps silencieuse. Le vicomte et madame Alargerie, seuls, causaient, car ils ne savaient rien du redoutable drame qui couvait sous ce silence.
Louis Thonnerel , enfin, sortit de sa préoccupation douloureuse pour dire à Jeanne :
— Voici aujourd'hui vingt-six ans, mademoiselle, que nous inaugurions ensemble votre rentrée à Mauguet. Bien des événements ont surgi depuis lors... bien des sentiments se sont modifiés dans nos cœurs , avec les années... mais le pur lien d'amitié qui nous
•unissait est devenu encore plus puissant...
— Nous étions quatre, alors, autour d'un foyer dévasté..., reprit Jeanne ; aujourd'hui nous sommes six, continua-t-elle en enveloppant Louis, le vicomte, le curé , Marguerite et madame Margcrie , dans un seul regard qui séparait Emmanuel de la famille mieux qu'un mur d'enceinte. Nous sommes sept, même, en comptant l'enfant auquel appartient l'avenir... et pourtant il manque parmi nous un des représentants du passé.
La voix de J"annf' fail)Iit, à cctlc allusion ;\ la mori
récente du docteur, et deux larmes coulèrent sur les joues ridées de la veuve.
— Chère mademoiselle, tenons-nous pour heureux et bien favorisés de la Providence, quand nos amitiés, ici-bas , ne sont rompues que par la mort , dit l'abbé Aubert tout ému en songeant au coup, bien plus rude, qui attendait la noble créature.
— Avec quelle ardeur vous souhaitiez alors de reconstituer votre maison! de refaire une fortune à vos héritiers!... et moi, comme j'étais jeune, comme je vous admirais ! s'écria Louis Thonnerel.
— Et vous avez réussi, chère tante... Je vous dois tout... Vous êtes la fée tutélaire de Mauguet ! vint dire le vicomte, on portant à ses lèvres la main amaigrie de la vieille fdle.
— J'ai fait mon devoir... et j'en suis bien doucement récompensée...
— Vous avez fait plus que votre devoir , ma chère sœur... et à quel prix! au prix de votre cœur étouffé, déchiré..., reprit le curé.
— Les passions qui secouent notre faible cœur s'éteignent ou se lassent avec l'âge... et les années qui s'amoncellent sont comme la cendre qui recouvre un foyer ardent. On s'étonne, après un certain temps, qu'elles vous aient coûté tant de peine à vaincre... Mais j'avais oublié la date de cet anniversaire... merci de réveiller mes souvenirs, Louis! Je ne sais pas pourquoi, ce soir, je me sentais triste et disposée aux larmes ! Et voilà que d'une seule parole vous dissipez
JEANNE DE ÎSfAUGUET.
ma mélancolie... Ainsi, c'est jour de fête aujourd'hui ! Mes amis, mes enfants, réjouissons-nous ensemble !
— Oui ! s'écria le vicomte. 11 faut marquer cette date par un nouveau souvenir. Ma tante, comme vous le disiez, c'est jour de fête; mais c'est votre fête ! .le veux que nous vous la souhaitions tous , et que nous vous offrions, en guise de bouquet, les meilleurs, les plus purs, les plus doux sentiments de nos cœurs... et, pour donner à ces fleurs impalpables une représentation sensible, Marguerite, allez chercher votre fils ! Il est huit heures à peine, Pierre ne sera pas encore couché. Apportez-le sur les genoux de sa tante, et enseignezlui, pour elle, des paroles d'amour et de respect !
Mademoiselle de ï\Iauguet prit à deux mains la tête de son neveu qui s'était agenouillé devant elle, et l'embrassa au front. Puis elle se leva émue et frémissante, belle encore, de cette beauté de l'âme qui rayonne à travers les traits flétris et les transfigure. Le curé, M. Thonnerel, madame Margerie, s'empressèrent autour d'elle , et sur tous leurs visages se peignaient la tendresse et le respect.
Marguerite s'était hâtée d'obéir à son mari, heureuse d'avoir un prétexte pour sortir un instant de ce milieu où elle étouffait, et ne pas se joindre à ces témoignages et à ces caresses.
Emmanuel de Rouvre ne supportait qu'avec impatience la fausseté de sa position; mais il avait résolu d'en finir avec tous les obstacles, et de vaincre, puisque le combat était engagé.
Il se tint à l'écart, près de la porte, pour pouvoir jeter un mot à madame de Mauguet lorsqu'elle rentrerait.
Pierre arriva le premier, en courant. Il se jeta impétueusement dans les bras de sa grand'tante , tandis que sa mère le suivait à pas lents et s'approchait dii groupe, pâle, roide comme une statue, et les yeux allumés du feu sombre de la haine.
Elle demeura en arrière, comme si l'empressement de son fils, de son mari et de ses amis l'avait empêchée de parvenir jusqu'à Jeanne, mais, en réalité, parce qu'elle ne pouvait ni triompher de la révolte de son cœur, ni afïronter les regards profondément interrogateurs de Louis et de l'abbé Aubert. On eût dit, à la voir ainsi debout dans la pénombre projetée par l'abat-jour de la lampe, un sinistre et menaçant fantôme.
Tout à coup elle sentit près de son épaule un froissement léger; et, à son oreille, une voix bien connue, une voix toute-puissante nmrmura , si bas qu'elle devina les mots plutôt qu'elle ne les entendit :
« La connais-tu , cette contrée où les citronniers fleurissent?... »
Elle se retourna par un mouvement automatique , et répondit plus bas encore :
. — Eh bien!... quand vous voudrez...
Ces paroles une fois tombées de ses lèvres, elle eut horreur d'elle-même et quitta la place, pour s'éloigner franchement du groupe de la famille. Elle s'assit près
du feu, en face d'Emmanuel, comme si elle eût été dans ce salon la dernière des étrangères.
L'abbé Aubert et Louis Thonnerel seuls s'aperçurent de cet isolement marqué ; leur douleur en augmenta, car ce mouvement de séparation trahissait l'étendue du mal. «Ainsi donc, pensèrent- ils, cette femme, l'épouse et la mère, ne tient plus à la famille ! Son cœur adultère est tout entier à cet étranger, que nul de nous ne connaissait il y a trois mois, et dont elle-même avait presque perdu le souvenir ! Tandis que nous nous unissons dans un même but et dans une même reconnaissance, elle n'éprouve rien pour la noble femme qui s'est offerte en holocauste au salut de sa maison , ou plutôt elle n'éprouve qu'un sentiment horrible, le besoin de nous voir tous anéantis, car nous sommes entre elle et sa passion! »
— 11 faut, ma chère tante, dit le vicomte, que nous célébrions en famille ce bienheureux anniversaire. Nous souperons tous ensemble , et Pierre , si vous le voulez bien , veillera et soupera avec nous pour la première fois. Madame Margerie représentera l'ami dont le souvenir vivra toujours parmi nous. Ainsi, vous verrez en même temps, autour de vous, le passé, le présent et l'avenir : votre ouvrage !
Le visage de Jeanne de Mauguct était illuminé par une joie divine.
— Ah ! que ce moment paye bien des douleurs ! dit-elle. Eh bien ! oui, je veux en jouir, je veux me dire et m'entendre dire ce soir que j'ai relevé ce toit
qui tombait, que j'ai remplacé par l'abondance la plus triste misère , la misère de la noblesse qui n'a ni terres ni récoltes, et qui cache son blason sous un manteau troué; que j'ai préparé pour d'autres les joies intimes dont je me suis privée. Je veux sentir enfin le bonheur qui vaut tous les sacrifices, car je ne sais pas pourquoi, — la vieillesse a de ces heures pénibles!— mais j'ai besoin d'être heureuse aujourd'hui! Elle sonna ; une servante parut.
— Dites à Myon de faire mettre le service des jours de fête et des fleurs sur la table. — Cette brave Myon m'a bien aidée dans mon œuvre, mes enflmts, repritelle. Je veux qu'elle ait sa place à ce souper d'anniversaire. Le permettez-vous, Marguerite?
— Ma tante ? s'écria madame de Mauguet comme éveillée en sursaut par cette question.
— Je vous demande si vous permettez que Myon soupe ce soir à notre table.
— Certainement... tout ce que vous voudrez, ma tante !
— Eh bien ! dites encore à Myon de mettre un couvert de plus.
Personne, jusqu'alors, n'avait pris garde à M. de Rouvre, et cet oubli semblait une manière de lui faire entendre combien sa présence était déplacée en ce moment. Il se leva pour prendre congé. D'ailleurs, il emportait le consentement de Marguerite, et n'avait plus rien à attendre dans cet intérieur où il se sentait mal à l'aise. En y demeurant jusque-là, il s'était suffisam-
ment offert aux questions et aux provocations de l'abbé Âubert et de M. Thonnerel; il devait maintenant songer à ses préparatifs, et faire entendre à la vicomtesse de se tenir prête.
Mais Charles de Mauguet ne lui laissa pas le temps de parler.
— Mon cher Rouvre, s'écria-t-il, vous souperez avec nous, je l'exige. Il ne faut pas' que les anciennes amitiés effrayent les nouvelles. Nous avons été tout entiers, d'abord, à nos souvenirs et à nos vieilles affections. Mais croyez bien que nous serions tous au désespoir, si vous preniez la fuite devant notre fête de famille.
— Excusez-moi, mon cher vicomte, je ne puis accepter votre gracieuse invitation ; je serais vraiment un convive trop nouveau parmi vous. Et puis, je suis obligé de retourner de bonne heure à Limoges, car je pars demain matin.
— Vous partez?
— Oui, j'ai obtenu un congé. Je vais faire un petit voyage.
— Ahl comme cela, subitement? Ainsi votre visite est une visite d'adieux? Mais j'espère que nous ne tarderons pas à vous revoir?
— Certainement. — Mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers Jeanne, je regrette de ne pouvoir m'unir plus longtemps à ceux qui vont vous souhaiter longue et heureuse vie. Madame de Mauguet daignera aussi m'excuser; un voyage, si court qu'il soit, demande toujours quelques aj^prêls.
Il se dirigea vers la porte ^ après avoir dit adieu à madame Margerie, et adressé un profond salut au curé et au conseiller d'État , qui répondirent par une inclination de tête , en jetant sur lui un singulier regard d'incertitude , d'étonnement et d'interrogation. Le vicomte l'accompagna en lui faisant mille civilités, et en lui témoignant , sur sa courte absence , des regrets qui ne manquaient point de sincérité , car la société de l'officier était un intérêt dans la vie monotone de Charles de Mauguet.
— A bientôt donc ! dit-il , sur le seuil de la porte ; et il tendit la main.
Emmanuel pâlit et eut un mouvement d'hésitation ; mais ce fut l'affaire d'une seconde, et il mit sa main dans celle du vicomte de Mauguet.
Marguerite n'avait pu trouver la force ni de se composer un maintien, ni de répondre à son amant, même par un salut. Elle recueillait soigneusement le sens de ses paroles, pour s'y conformer, et le reg'ardait sortir avec des yeux fixes et allumés par la fièvre.
La soirée s'acheva dans un inexprimable malaise.' L'abbé Aubert et Louis Thonnerel se demandaient quel jeu se cachait sous ce départ subitement annoncé par M. de Rouvre, n'osaient croire à un mouvement de repentir, et n'arrivaient pointa déguiser leur préoccupation. Jeanne essayait en vain de secouer de vagues inquiétudes ; madame ]\Iargerie n'était point dans une disposition de cœur à ramener la gaieté dans un cercle attristé. Quant à Marguerite , depuis le consentement
qu'elle avait donné, elle ne vivait plus. Nulle résolution ne pouvait triompher de l'ouragan soulevé dans son cœur par toutes les passions déchaînées.
Le vicomte seul, et Pierre, restaient insouciants; mais ni les efforts du premier, ni les jeux bruyants du second, ne parvenaient à ranimer la joie dans les cœurs; les félicitations adressées à Jeanne étaient forcées, les projets d'avenir qu'elle faisait entrevoir ne trouvaient point d'écho. Cependant l'abbé Aubert et Louis cherchaient de tout leur pouvoir à dissimuler leur peine. Ils auraient voulu, malgré tout, faire cette soirée l^elle comme un jour de triomphe, et ne trouvaient point de paroles pour exprimer le bonheur.
Myon égaya un peu le souper par son bavardage important; l'enfant avec ses petites saillies empêcha la conversation de s'éteindre tout à fait, mais ces surexcitations factices devenaient pénibles aux âmes tourmentées et, quand l'heure de la retraite eut sonné, elles se sentirent soulagées du poids d'une lourde contrainte.
En s'agenouillant pour la prière , Marguerite se dit qu'elle allait pour la dernière fois, sans doute, prendre part à un des actes communs de la famille. Son cœur se serra malgré la sauvage énergie de sa résolution. Il lui sombla qu'elle n'eût point voulu être entraînée ainsi par la fatalité. La veille encore, elle était si loin de prendre le parti terrible de quitter son fils et son mari pour fuir avec son amant! Alors, l'idée du déshonneur, secret même , lui faisait horreur lors-
qu'elle réfléchissait froidement à sa situation ; et maintenant, elle courait au-devant du déshonneur public!
« Aujourd'hui, se disait-elle, je suis encore la mère et l'épouse entourée de respect; j'ai pour moi toutes les lois et toutes les garanties sociales; demain, je ne serai plus qu'une femme perdue... une de ces pauvres créatures vouées à toutes les insultes, livrées à toutes les tyrannies, parce qu'elles sont en dehors des lois, et que le code qui les régit n'a pour base que le droit du plus fort ! 1)
Son orgueil patricien se révoltait à ces pensées. Elle ne pouvait y croire et se demandait- si elle ne marchait pas à travers un épouvantable cauchemar. Cependant une fatalité irrésistible la poussait en avant , dans la voie de perdition. Depuis la veille , les catastrophes s'étaient multipliées et avaient rendu sa situation intolérable.
Si son orgueil se cabrait à l'idée de devenir une femme déchue , il se cabrait plus encore à l'idée de subir les reproches de sa famille , de se trouver devant Jeanne et le curé dans l'attitude d'une coupable. AtFronter leur blâme lui semblait plus cruel que d'affronter le mépris du monde entier. Et puis , Maillot ne tenait-il pas son secret , n'était-il pas le maître de sa réputation ?
(( Je suis bien perdue , pensait la malheureuse femme. A quoi bon me débattre encore ? Et qui sait, d'ailleurs, dans le cas où j'essayerais de rester dans la maison de mon mari, si l'on ne m'en chasserait pas
demain?... allons! le sort en est jeté!... Pourtant que de liens, dont je ne soupçonnais pas la force, m'attachent ici! »
Mais une vision, un éblouissement comme il en passe devant l'imagination pendant les heures fiévreuses de la passion, lui montra tout à coup un ciel resplendissant d'azur et de soleil, Emmanuel et la liberté !
En ce moment, la voix argentine de Pierre de Mauguet achevait la prière. On se leva , les domestiques sortirent. Marguerite voulut éviter les souhaits et les effusions qui allaient terminer cette soirée, et embrasser un moment, sans témoin, cet enftmt qu'elle abandonnait. Elle s'enfuit en l'entraînant vers la chambre oii il couchait : la chambre de Jeanne !
Depuis bien longtemps il ne lui était pas arrivé de le tenir ainsi dans ses bras, sans contnMe, de lui parler sans qu'une voix, plus tendre et plus écoutée, lui parlât en même temps. Elle éprouva une sorte de joie âpre et jalouse en le pressant sur son cœur, d'une étreinte suprême, puis une douleur horrible et inconnue en le déshabillant, et en se disant qu'elle le voyai! pour la dernière fois... qu'elle ne tiendrait plus à pleines mains sa chevelure souple et soyeuse, ni ses petits pieds blancs; qu'elle n'entendrait plus son mignon babil, qui tant de fois pourtant l'avait impatientée, tandis qu'elle rêvait à son amant.
— Pierre, m'aimes-tu un peu? lui dit-elle.
— Oui maman , je t'aime de tout mon cœur, ré-
pondit-il, comme s'il eût récité une leçon apprise.
— Qui est-ce qui t'a dit de m'aimer comme cela?
— Ma tante.
— Qui aimes-tu mieux, ta tante, ton papa, ou moi ?
— Je vous aime ])ien tous les trois.
— Mais voudrais-tu venir avec moi, si je m'en allais, ou rester avec la tante ?
L'enfant ne répondit pas.
— Ah ! comme tu te passeras bien de moi ! dit la mère, avec une exclamation douloureuse.
Elle avait assis Pierre sur le lit et s'était agenouillée par terre, pour le déchausser. Quand ce fut fini , elle le regarda et détailla une à une les perfections de ce petit être, blanc et rose, qui lui appartenait pourtant, plus qu'à nulle autre personne au monde. Un sentiment étrange, et qu'elle n'avait jamais éprouvé, envahit son cœur. Ses larmes amoncelées coulèrent à flots. Elle le coucha pour qu'il ne prît pas froid , le couvrit bien et se cacha la tête dans les couvertures, pour pleurera l'aise, sans qu'il l'entendît.
Elle pleura beaucoup et ne tint nul compte du temps qui s'écoulait. Enfin, elle leva la tête et vit à l'horloge qu'il était près de minuit. L'enfant dormait. Une terreur soudaine la fit tressaillir.
— Que f\\it mademoiselle de Mauguet qu'elle n'est point encore venue se coucher? se demanda Marguerite... Et Emmanuel? Que va-t-il entreprendre? Quel drame se préparc autour de moi ?
Elle déposa un dernier baiser sur le front de son
fils, sortit de la chambre à pas légers, et revint vers le salon où brillait encore de la lumière. Elle allait à tâtons, en suivant le mur. Arrivée près de la porte, elle avança la tête avec précaution , pour voir sans être vue. Jeanne, M. Thonnerel et le curé causaient à voix basse, et deux grosses larmes roulaient sur les joues de mademoiselle de Mauguet.
« Ils décident de mon sort, se dit-elle. Eh bien! je vais trancher la question, avant qu'ils ne l'aient résolue !... »
Sans perdre une minute, elle retourna en arrière, gagna sa chambre, et s'y enferma. Puis elle fit doucement glisser dans leurs gâches les verroux du cabinet de toilette , entr'ouvrit sa fenêtre , écouta si rien dans le silence de la nuit ne trahissait la présence do son amant, rassembla quelques bardes à la hâte, et attendit.
Le clair de lune seul, éclatant comme la veille, éclairait cette chambre en désordre, où gisait, au milieu des vêtements épars, une femme en proie aux plus violentes angoisses et au plus dangereux délire. Elle était assise dans une bergère, les bras pendants, les yeux fixes , l'oreille tendue pour percevoir les moindres bruits qui témoigneraient du départ de ses juges ou de l'arrivée de son amant.
Longtemps elle n'entendit que les battements précipités de son cœur. Enfin, il lui sembla que la porte de la cour s'ouvrait et se refermait, et qu'on marchait daiKs le corridor, comme si, la délibération finie.
M. Tlionnerel et Jeanne regagnaient leurs chambres.
Elle respira, délivrée d'une première terreur, et recommença une nouvelle attente... une de ces attentes suprêmes et terribles , pendant lesquelles nulle appréciation humaine ne peut mesurer le temps, parce que les conditions ordinaires de la vie sont suspendues ; que le sang bat dans les artères avec une vitesse double; que la pensée marche dans le cerveau comme les rouages d'une horloge sans balancier, et fournit, en dix minutes, le travail d'une heure.
Nul bruit, nul signal ne venait suspendre sa fièvre ; et pourtant l'anxiété avait décuplé la puissance de ses sens ; elle eût distingué le plus léger froissement du feuillage, et les pas les plus assourdis.
Deux heures sonnèrent.
« N'est-ce donc point pour cette nuit? » se dit-elle avec des alternatives de soulagement et d'effroi...
Tantôt elle souhaitait qu'il ne vînt pas , tantôt elle l'appelait avec des trépidations d'impatience.
La lune envoyait toujours par les fenêtres ses grandes nappes de lumière argentée ; les gouttes d'eau qui suintaient à travers les rochers tombaient dans l'étang, avec une régularité monotone ; et Marguerite restait seule, immobile dans sa bergère, ne sachant plus si elle vivait en ce monde, ou si elle s'agitait au delà, dans une atmosphère embrasée, oli combattaient des démons inconnus.
Enfin, une clef tourna doucement dans la serrure de la porte du cabinet de toilette; Marguerite entendit
celte porte grincer sur ses gonds, malgré les précautions infinies de la main qui l'ouvrait et la refermait. Soudain son cœur cessa de battre , son sang se glaça dans ses veines. Elle se leva tout d'une pièce, et étendit sa main dans l'ombre pour y chercher Emmanuel.
— C'est moi ! murmura-t-il, en saisissant cette main de marbre; êtes-vous prête, Marguerite?
Et d'une voix si basse que son amant l'entendit à peine, elle répondit :
— Oui!
Un moment ils demeurèrent embrassés , dans cette chambre où déjà ils avaient connu de folles ivresses et de terribles angoisses. Marguerite pleurait et pressait son amant d'étreintes convulsives. C'était comme des promesses d'amour qu'elle lui faisait, et d'autres qu'elle demandait en échange.
— Viens, dit-il, ne nous attardons pas.
Elle se dégagea doucement, et jeta un regard autour d'elle pour dire adieu à ces meubles , à ces gravures , à ces mille riens qui avaient environné sa vie depuis tant d'années déjà, et qu'on distinguait à peine dans l'obscurité; puis elle marcha vers son petit bureau, l'ouvrit, et en tira le cahier où tant de fois elle avait épanché son cœur. Ce cahier, elle le posa bien en vue, connue l'explication de son départ et le testament de son cœur coupable. D'abord, en rentrant dans sa chambre, elle voulait écrire; mais à quoi bon? et que pouvait-elle dire que ne dissent cent fois mieux ces
pages, écrites jour par jour, et racontant, une à une, ses tentations et ses tortures ?
— Il m'a fallu retourner à Limoges, où j'ai eu bien de la peine à trouver une voiture qui nous attend maintenant sur la grande route, près de la Poitevine. Nous allons gagner Poitiers où nous prendrons d'abord la diligence pour Paris. Je n'ai pas voulu qu'on vous vît avec moi traverser Limoges, car il fera jour bientôt. Et puis, si l'on nous poursuit...
— Oh!... vous me tueriez, Emmanuel, plutôt que de me laisser prendre?
— Partons vite, Marguerite ; le temps presse, le jour approche, il faut aller à pied jusqu'à la grande route. Profitons de l'heure qui va s'écouler entre le coucher de la lune et le lever du jour. Avez- vous quelques bagages?... donnez-les-moi.
Marguerite se prosterna en étouffant les sanglots qui l'oppressaient, envoya un adieu suprême à son fils, et suivit son amant, folle de consternation, et sans comprendre encore ce qu'elle allait faire , ni quelle fatalité la poussait à cette irréparable démarche.
Emmanuel appuya doucement le doigt sur le bouton de la serrure pour ouvrir la porte du cabinet, cette dernière barrière qui séparait encore la vicomtesse de Mauguet de la honte ; la targette céda , mais la porte demeura immobile. Il tira plus fort cette porte rebelle... mais la clef qu'il avait laissée sur la serrure, en entrant, avait été tournée du dehors. Ils étaient enfermés. . .
3\-i JEANXE DE MAUGUET.
Us poussèrent un double cri de terreur et de rage et coururent d'un mouvement spontané vers la fenêtre.
Emmanuel disait : — Fuyons par là, s'il en est temps encore ! et Marguerite songeait à l'étang, béant à ses pieds, comme un gouffre, et murmurait: — Mourons ensemble !
Mais , sur l'appui de la fenêtre, brillait une petite lampe dont la tlamme, agitée par le vent, lançaitdans la chambre des lueurs intermittentes.
Ils s'arrêtèrent devant cet obstacle, si frêle et si terrible, et se consultèrent d'un indéfinissable regard où luttaient la peur, la passion et la colère.
— Nous sommes traqués et pris comme des bêtes fauves! s'écria Marguerite hors d'elle-même.
Soudain, les derniers remords s'éteignirent dans son cœur. Un ouragan d'orgueil et de révolte lui monta au cerveau.
— Tenons tête au malheur, dit-elle, et, puisqu'on nous empêche de 'fuir en nous cachant, nous sortirons par la grande porte de Mauguet !
— Bien! répondit l'otîkier; nous partirons dans une heure, ou je serai mort.
On frappa doucement à la porte qui s'ouvrait sur le corridor. Cette fois, la vicomtesse n'hésita pas comme la nuit où Myon avait causé ses premières terreurs. Sans plus attendre elle y courut, repoussa le verrou et l'ouvrit toute grande.
Jeanne de Mauguet apparut sur le seuil, pâle, tremblante, plus émue que la coupable. La lampe qu'elle
portait faillit lui échapper des mains, et elle demeura immobile et sans voix devant l'expression sauvage de Marguerite, qui lui montrait rolilcier d'un geste audacieux en s'écriant :
— C'est mon amant, mademoiselle , avec lequel je vais partir !
Il y eut un moment de silence effrayant. Puis mademoiselle de Mauguet triompha de son saisissement, entra, posa sa lampe sur un meuble, et referma la porte avec précaution.
Sans pouvoir parler encore, elle marcha vers la vicomtesse, lui saisit les deux mains d'une puissante étreinte, et la regarda de ce regard fixe et profond qui dompte les fous.
Marguerite d'abord voulut résister :
— Mademoiselle, laissez-moi sortir; mon parti est pris.
— Ne parlez pas si haut, répondit simplement Jeanne d'une voix douce, mais encore mal assurée; il est inutile de réveiller les gens qui dorment.
— Ah ! il y a encore des gens qui dorment?... Eh ! bien, croyez-moi, mademoiselle, ne vous opposez pas à mon départ... ne me forcez pas à attendre ici le mépris et l'injure. Je suis une femme perdue, vous le voyez bien... au lieu de me retenir, vous devriez me chasser...
— Vous souffrez , mon enfant , reprit Jeanne d'une voix plus douce encore; calmez-vous.
Et, d'un mouvement plein d'autorité affectueuse, elle assit Marguerite dans un fauteuil en continuant :
— Bien que je sois vieille fille, j'ai aimé, moi aussi; comment n'aurais-je pas pitié de vos peines ?
— Je ne veux pas de pitié, répliqua l'orgueilleuse femme en se redressant de toute sa hauteur,.. Si j'aime en dehors des lois, c'est que les lois m'ont blessée! c'est que mon cœur n'a su où se prendre, dans la vie que vous m'avez faite; c'est que je ne suis pas née, moi, seulement pour servir d'intermédiaire entre le passé et l'avenir de votre maison, pour être un pion dans votre jeu, un meuble nécessaire dans votre vieux château. J'ai une âme, je sens, je souffre. Je veux vivre, enfin !
— Croyez-vous donc, Marguerite, que je n'avais pas d'âme, moi? que je n'ai rien senti?... que je n'étais pas altérée, aussi, des joies de la vie?... — Mais il ne s'agit point de ces vieilles douleurs !... Vous avez plus souffert, sans doute, puisque vous avez été plus tentée...
Marguerite chancelait, terrassée par cette grandeur qui se faisait si petite pour lui sauver une humiliation. Ses yeux, brillants encore du feu de la fièvre, avaient perdu de leur expression farouche. Sa résolution tenait toujours, mais son cœur tremblait dans sa poitrine.
Emmanuel de Rouvre, lui, restait immobile, près de la vicomtesse , attendant un mouvement ou un ordre. 11 était pâle et contenait sa colère avec peine ; mais il eût préféré vingt fois se trouver en face d'un homme , fùl-ce même d'un mari offensé et furieux ,
qu'en face de cette vieille femme , à la voix douce, à l'attitude miséricordieuse, contre laquelle il ne pouvait rien.
C'est que Jeanne de Mauguet, à cette heure solennelle, semblait apparaître comme la vivante image de l'honneur et du devoir ; et, si le cœur de l'homme est plus accessible encore que celui de la femme aux séductions de l'amour, son esprit, en revanche, est moins entraînable aux sophismes qui justifient les fautes. En enlevant madame de Mauguet, Emmanuel ne songeait qu'à contenter sa passion ; mais il ne s'abusait pas sur la portée d'une action qu'il savait mauvaise et déloyale.
— Serez-vous en paix avec votre conscience, monsieur, demanda Jeanne, quand vous aurez fait franchir à... ma nièce la porte qui la séparera pour toujours de son mari... de son fils?...
— Mademoiselle, répondit-il avec embarras, pardonnez-moi d'avoir aimé, de m'ètre fait aimer... mais, maintenant, n'essayez plus de nous retenir... On no revient pas sur certaines résolutions.
— Vous partirez donc, monsieur; seulement, je vous préviens que je me mettrai devant chaque porte , et que vous devrez me repousser pour pouvoir passer.
— Que voulez-vous donc, mademoiselle de Mauguet? s'écria Marguerite; me retenir ici de force, et prisonnière?...
— Je ne vous retiens pas, Marguerite ; si je l'avais voulu faire, je ne serais pas venue ici toute seule ;
mais il est de mon devoir de protester jusqu'au bout contre votre folie, et de défendre notre honneur commun tant que je pourrai... ; d'ailleurs, il ne vous sera pas dillîcile de vous ouvrir la route malgré moi... je ne suis pas un obstacle bien puissant...
— Il est des barrières morales plus invincibles que des murailles, reprit l'oificier; mais à quoi bon les élever, maintenant, pour nous défendre l'amour et le bonheur?... Vous gagnerez un jour peut-être... Et après ?
— Après?... balbutia Jeanne épouvantée.
— Enfin , mademoiselle , s'écria Marguerite hors d'elle-même, j'aime M. de Rouvre, moi votre nièce, moi la femme de votre neveu... Eh bien! malgré cet amour adultère , vous voulez me garder dans votre maison ?
Jeanne eut un moment de doute horrible. Elle regarda les deux amants d'un regard plein d'effroi... une question suprême lui vint aux bords des lèvres... mais elle la retint, et se répondit à elle-même : « Non! la vicomtesse de Mauguet est pure encore... »
— Je voulais vous rappeler, Marguerite, reprit-elle avec un doux accent de prière, que vous avez un fils... et que, tout à l'heure, Pierre, en se réveillant, cherchera sa mère.
— Sa mère? Est-ce que je suis sa mère, moi ? autrement que par un vain titre! Si j'étais sa mère, jç relèverais, je le soignerais, je l'aurais près de moi, le jour et la nuit... Sa tendresse enfantine m'aurait rempli la
cœur peut-être... son berceau m'aurait gardée... — Ah ! laissez-moi partir, mademoiselle de Mauguet I Ce n'était pas cette corde qu'il fallait toucher pour me retenir!... Mon fils?... Est-ce que j'ai un fils?... Est-te que l'enfant qui dort dans votre chambre est à moi?... Non! non!... Je n'ai rien, moi... Je ne tiens à rien, parce que nul ne tient à moi... Votre petit-neveu m'oubliera vite dans vos bras... Venez, Emmanuel!
M. de Rouvre, qui voulait en finir, fit un mouvement; mais, soudain, Jeanne se jeta entre lui et sa maîtresse. Il s'arrêta frappé de stupeur. La sainte femme était tombée à genoux.
— Pardonnez -moi, Marguerite! s'écriait-elle avec un indicible accent de prière et d'angoisse , et d'une voix où vibraient toutes les éloquences de son cœur.
La vicomtesse recula de quelques pas , stupéfaite et remuée jusqu'au fond des entrailles. M. de Rouvre se précipita pour relever mademoiselle de Mauguet.
— Qu'avez-vous, ma tante ? balbutia Marguerite.
— Je vous demande pardon, reprit Jeanne avec une dignité souveraine, mais en repoussant l'appui d'Emmanuel et en demeurant dans son humble posture. Je vous demande pardon, car je suis coupable de votre malheur, coupable de votre égarement, et je vais être coupable de votre crime, si vous partez. Oui ! c'était à moi de vous défendre, et je vous ai abandonnée... C'était à moi de songer au vide de votre cœur, à l'inaction de votre esprit, et je n'y ai point pris garde... Bien plus , vous aviez un enfant, un aliment pour le
besoin de tendresse de votre cœur, et je vous l'ai volé ! Ses premiers sourires, ses petites caresses, ses éclairs d'intelligence enfantine, je me les suis attribués, comme si tout cela n'eût pas été votre bien ! Je m'enivrais de cette maternité, oubliant que je vous dépouillais... C'est parce que vous ne vous sentiez pas mère, que vous avez laissé prendre votre pauvre cœur déshérité... Je gardais tout pour moi, ici!... Je voulais me payer en bonheur de mes peines passées !... J'étais égoïste et cruelle... Ah! que j'ai dû vous faire souffrir!... Maudissez-moi, !\Iarguerite... Reprochez-moi toutes vos douleurs... mais ne soyez pas impitoyable... Je vous rendrai votre enfant... Ne vous vengez pas d'une si terrible vengeance... Faites-moi grâce!... Restez!...
La vicomtesse sanglotait affaissée dans un fauteuil... Son orgueil était à jamais brisé. Elle regardait, à travers ses larmes, cette femme sublime de grandeur à force d'humilité, belle, malgré les rides et les cheveux blancs, d'une beauté surhumaine, et l'implorant à genoux.
— Je resterai!... murmura-t-elle enfin d'une voix entrecoupée. Puis, tout à coup, elle bondit et s'écria : Mais partez vite, Ernmanuel !
Jeanne se releva soudain , et tendit t\ l'ofTicier là clef qu'elle avait prise sur la porte de la tour.
— Sortez, monsieur ! lui dit-elle.
M. de Rouvre prit la clef, mais demeura sans faire un pas. Il était vaincu, lui aussi ; cependant, il ne pou-
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vait se résoudre à quitter la partie, et à sortir de Mauguet ainsi... seul et chassé !
— Mademoiselle, balbutia-t-il, je ne saurais abandonner madame de Mauguet en ce moment...
— Au nom de l'honneur , sortez , monsieur ! reprit Jeanne avec une énergie toute-puissante; et quittez le pays à l'instant !
— Marguerite, est-ce par votre ordre que ?...
— Partez, Emmanuel !... répéta la vicomtesse à bout de forces.
— Monsieur ! pas un mot de plus ! s'écria Jeanne en saisissant le bras de M. de Rouvre pour l'entraîner vers le cabinet... pas un mot de plus... car, à vous, qui êtes venu ici apporter le trouble et le malheur... à vous, qui avez failli ruiner l'œuvre de toute ma vie et flétrir l'honneur de ma maison, je n'ai pas de grâce à demander... mais j'ai une grâce à faire.
Cette fois M. de Rouvre ne résista plus. Il obéit à cet accent de suprême commandement, à cet ordre que lui criait sa conscience en même temps que la voix vibrante de Jeanne de Mauguet. Elle l'entraîna; il se laissa conduire. Elle ouvrit la porte de la tour, regarda l'otiicier en face d'un regard sévère, et lui dit :
— Monsieur, vous avez une sœur... Un jour peutêtre vous aurez une fille... Que voudriez-vous qu'elles fissent dans une pareille situation? Et, si vous étiez à ma place, que penseriez-vpus de l'homme qui jouerait le rôle que vous avez joué ici ?... J'en appelle à votre loyauté et à votre honneur !
— Mademoiselle, reprit- il, je ferai mon devoir. Adieu.
Elle referma la porte et rentra dans la chambre.
Marguerite s'était levée au bruit de la clef tournant dans la serrure. Jeanne la trouva debout, les yeux hagards, le visage contracté par une expression farouche.
— Ainsi, dit-elle, il est parti?... Vous me l'avez arraché.. . Tout est fini ! . . .
II y eut une seconde de silence , puis la vicomtesse courut à la porte et la secoua.
— Ouvrez-moi, disait-elle, que je le voie encore une fois... de loin..." que je lui crie un adieu suprême...
— Venez voir Pierre qui dort , répondit Jeanne en s'efforçant de la calmer.
Marguerite retourna sur ses pas, morne et froide. Elle retomba dans son fauteuil, et reprit d'un air égaré :
— 11 est parti !... c'est-à-dire la jeunesse et la vie... tout !... faites creuser ma tombe !
Puis les larmes, un moment taries, recommencèrent à couler. Il faisait petit jour. Jeanne éteignit la lampe, déshabilla sa nièce, et la mit au lit comme un enfant.
— Je vais vous apporter votre fils, dit-elle ; du courage, Marguerite!
Mais la pauvre créature n'entendait plus rien. Elle tremblait et sursautait dans son lit; ses dents claquaient»et elle répétait :
— Il est parti 1...
C'était le délire.
En se retrouvant dehors, et seul dans la campagne, le premier sentiment d'Enmianuel de Rouvre avait été un sentiment de dépit. Mais à peine eut-il fait quelques pas, que l'air du matin calma l'efïérvescence de ses idées ; une sorte de soulagement inavoué remplaça dans son cœur la rage de la défection et la douleur du renoncement. Lui aussi, depuis vingt-quatre heures, il avait été entraîné par les événements , plus vite et plus loin, peutrêtre, qu'il n'aurait voulu. Poussé par le désir, excité par les obstacles, il s'était décidé à enlever sa maîtresse ; mais sans vouloir envisager l'énormitéde l'action, ni calculer jusqu'à quel point il engageait sa vie. A cette heure, tandis qu'il jetait sur les tours de Mauguet, qui se dessinaient en noir sur le ciel clair, de longs regards de regret, sa conscience se sentait comme dégagée d'un grand poids. La passion déçue luttait dans son cœur avec la consolation d'être délivré d'un remords, et un secret amour de sa liberté.
Il cheminait machinalement vers la grande route, à travers les bois et les prés , pour regagner la voiture qui devait emporter lui et madame de Mauguet; et, tout en marchant dans l'herbe humide , et en se serrant dans son manteau pour se défendre de la bise piquante de l'aube , il prenait tour à tour les résolutions les plus contraires. Tantôt il voulait quitter le pays à l'instant , et sans jamais rien revoir qui dût lui rappeler l'idole abandonnée ; tantôt, malgré la promesse arrachée par Jeanne, il songeait à se venger de son échec par une éclatante victoire ; tantôt, enfin, ni
complètement généreux, ni complètement déloyal, il se promettait de revenir errer dans cette campagne, où il avait passé près de Marguerite de si belles heures ; de rechercher dans cet air embaumé d'amour quelques vestiges de bonheur..., de revoir sa maîtresse un instant...
Au moment où il allait sortir du taillis qui bordait la route et rejoindre sa voiture, il se trouva face à face avec M. Thonnerel.
— Je vous attendais, monsieur, dit le conseiller d'État.
— Ah !... très-bien ! répondit l'officier qui, à la vue d'un homme , sentit soudain le besoin de venger sa déconvenue. Monsieur, je suis à vos ordres.
M. Thonnerel marcha vers une clairière où gisaient sur le gazon deux épées et une boîte à pistolets.
Sans plus d'explication , l'officier jeta son manteau à terre, puis sa redingote, et dit :
— C'est à vous de choisir les armes, monsieur... Avez-vouseu soin de prévenir le cocher de la voiture qui attend à la Poitevine? Il faut qu'il se tienne aux ordres de celui de nous qui sera vainqueur.
— Monsieur, reprit le conseiller d'État, je craignais, en trouvant ici cette voiture de voyage, de ne pas vous y voir arriver seul. Ce doute était une injure pour une personne que j'aime, et que jusqu'ici j'avais honorée de tout mon respect. Maintenant, avant de vous demander une réparation par les armes, je désire savoir si l'honneur est sauf.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Le hasard d'abord, et ma surveillance ensuite, m'ont mis sur la trace d'une intrigue déplorable. Une femme que son nom, sa famille, ses titres de mère et d'épouse, auraient dû rendre inattaquable, a été entraînée par vous à une coupable passion. Un moment même, j'ai été épouvanté par les fatales conséquences de ce triste amour... Je vous ai vu entrer au château il y a deux heures , et , si madame de Mauguet fût arrivée ici à votre bras tout à l'heure, vous ne l'eussiez fait monter dans votre voiture que sur mon cadavre. Mais vous êtes seul; peut-être quittez-vous le pays repoussé par la femme que vous alliez séduire, ou rappelé au devoir par une voix saintement éloquente ; alors, je dois vous laisser passer, comme si je ne vous voyais pas , et oublier une heure de vertige , comme si je ne l'avais jamais connue ; peut-être , averti d'un danger pour cette nuit , par quelque circonstance ou quelque rencontre, sortez-vous du château ce matin avec le projet de renouveler demain votre tentative... — Alors... renoncez à revoir jamais la vicomtesse de Mauguet ou défendez votre vie!...
M. de Rouvre avait ramassé une des épées et maniait la poignée avec impatience. Il tremblait, car un terrible combat se livrait en lui; la passion inassouvie, le besoin de se révolter contre une défense , et je ne sais quelle rage de vanité blessée le poussaient au duel ; l'honneur lui commandait de partir, en renouvelant à M. Thonnerél la promesse qu'il avait faite
à Jeanne de Mauguet. Enfin, l'honneur triompha.
-^ Eh bien? monsieur, dit-il, admettons que vous n'avez surpris aucun secret, que vous n'avez rencontré personne cette nuit, ni ce matin, et que mes adieux d'hier au soir, à toute la famille de Mauguet, précédaient un réel départ.
Il rejeta l'épée, se rajusta et se dirigea vers la route en ajoutant :
— Mais, avant de partir, j'ai ici une affaire à régler, une affaire qui n'a nul rapport au sujet que nous traitions tout à l'heure , et je vous demande vingt-quatre heures de délai.
— Vous êtes un honnête homme, répondit Louis Thonnerel ; prenez vingt-quatre heures, monsieur de Rouvre... puis, oublions tous les deux !... — Si vous avez des lettres?...
— Tout sera brûlé dans une heure ! s'écria l'ofiicier.
Le vieux conseiller d'État reprit le chemin du château , Emmanuel monta dans la voiture et dit au cocher :
— Retournons à Limoges!
Ce fut le soir seulement qu'il vit arriver Maillot, bouffi d'importance et de venin, au café de la place Royale.
— Eh bien! passez-vous toujours les nuits dehors, monsieur le chasseur à l'affût? lui demanda-t-il , avec un accent de raillerie provoquante.
— Eh ! eh ! répondit le bourgois en ricanant, quand je vais à la chasse, au moins, moi, je rap|)orte mon gibier !
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Et il sortit deux louveteaux de sa carnassière.
— Pour moi, riposta l'otllcicr , en lui lançant au visage un de ses louveteaux, je chasse aussi les bêtes malfaisantes, mais je n'ai pas besoin, pour cela, d'aller m'embusquer dans les bois.
Maillot devint livide de terreur. Mais la provocation cette fois était publique, et l'insulte qui l'accompagnait rendait le duel inévitable.
— Vous vous battrez à l'épée demain matin à six heures , grommela le capitaine Hersent de sa plus belle voix de corps de garde, lorsqu'il vint annoncer la décision des témoins.
Le lendemain, au lever du soleil, ÎMaillot tombait frappé mortellement d'un coup d'épéc en pleine poitrine. Et, un quart d'heure après, le lieutenant Emmanuel de Rouvre roulait en chaise de poste vers Paris.
Cette chaise croisa dans le faubourg une autre voiture qui emportait à Mauguet le docteur Barbeyroux, le meilleur médecin du département. C'est que, depuis la veille, la vicomtesse avait le transport au cerveau, et que la fièvre ne la quittait plus.
La pauvre Marguerite était gisante sur son lit, les yeux égarés, la bouche entr'ouverte ; tantôt affaissée comme une mourante, tantôt révoltée, poussant des cris, rebondissant par soubresauts', appelant Emmanuel d'une voix rauque, ou murmurant des paroles sans suite. Jeanne et madame Margcrie la veillaient, et l'abbé Aubert venait souvent s'installer dans sa chambre, tandis que M. Thonnerel s'efforçait, sous mille
prétextes, d'éloigner le vicomte, qui refusait de quitter sa femme et se désespérait.
Le docteur annonça une fièvre cérébrale. La patiente fut saignée, on lui mit de la glace sur la tête, des sinapismes aux pieds. Le curé pria pour elle et fit prier Pierre. Jeanne passa les nuits à son chevet, sans cesser un instant de lui donner les soins les plus tendres; il lui semblait vraiment qu'elle avait été le tourmenteur et le bourreau de la femme de son neveu.
— C'est moi qui l'ai tuée! dit-elle, un jour, à l'abbé Aubert, en pleurant.
Le danger dura longtemps. Marguerite de Mauguet toucha aux portes de la mort, et toute la famille crut, un moment, que la vicomtesse allait laisser orphelin cet enfant pour lequel on l'avait gardée pure... à quel prix?
Enfin, les saignées, la glace et les sinapismes éteignirent la fièvre en épuisant les forces et la vie. Un jour, la vicomtesse fixa sur les visages qui l'entouraient ses yeux depuis longtemps sans regards , et reconnut sa tante , son mari et son fils. Elle rappela ses souvenirs, vacillants encore, pleura, et dit à Jeanne avec un accent de tristesse infinie :
— Pourquoi donc m'avoir empêchée de mourir? Tout le monde, autour d'elle, s'épuisait en soins et
on tendresses; peu à peu, les forces revinrent avec laraison, Marguerite entra en convalescence.
Seulement ses cheveux avaient blanchi; son visage s'était nélri, sa taille se courbait, et un tremblement
nerveux ne cessait point d'agiter ses mains et de faire osciller sa tête.
On espéra d'abord. que le temps et le repos triompheraient de cette faiblesse ; que madame de Mauguct redeviendrait, sinon jeune et belle , au moins bien portante et forte; mais le temps passa et n'ameiia aucun changement dans son état ; le repos non plus n'arrêta pas le frémissement douloureux de ses nerfs.
C'est qu'elle avait été brisée, mais non pas convertie. Il n'y a que chez les natures bien fortes que la passion cède à la volonté ; les natures faibles et exaltées, comme celle de la vicomtesse, ne peuvent supporter la lutte. Le renoncement d'ailleurs n'est pas une vertu de l'humanité : il faut l'aide de Dieu pour y atteindre. Toutes les philosophies échoueraient à le prêcher : la foi seule l'inspire. Aussi, en sacrifiant son amour, la pauvre Marguerite avait senti tout son être se dissoudre. Beauté, jeunesse, enthousiasme, espérance, tout était mort en elle.
A la voir pâle et fléchissante, errer dans le château le long des corridors, ou dans les allées dénudées par l'hiver, on eût dit, parfois, le spectre d'une âme en peine, cherchant ici-bas le mot de l'énigme de la vie. Cependant, alors, elle ne rêvait plus â de dangereuses chimères. Son pauvre esprit avait perdu tout ressort, et restait frappé de stupeur comme de paralysie.
Mais Jeanne voulait réparer cet eftroyable malheur dont elle s'accusait. Peu à peu, et avec de sublimes délicatesses, elle enseigna l'amour filial à son pctit-ne-
veu. L'enfant aima sa mère de toute sa tendresse quand Jeanne eut développé, dans son jeune cœur, tous les bons et nobles sentiments qui s'y trouvaient en germe. Quelquefois, lorsque la vicomtesse pleurait^ il lui grimpait sur les genoux, et l'embrassait sans rien dire, buvant les larmes qui coulaient sur ce triste visage, avec ses petites lèvres roses ;. ou bien, il s'asseyait sur le tabouret oii elle posait les pieds, et la regardait de ce regard limpide , compatissant et interrogateur qu'ont les petits enfants pour ceux qu'ils aiment et qui soutirent, et il restait là jusqu'à ce que sa mère le vît, s'éveillât pour ainsi dire d'une douloureuse léthargie, et lui tendît les bras.
Alors, Marguerite frissonnait, puis souriait; ses yeux, qui sendjlaient morts au milieu de sa ligure amaigrie et pâle d'une pâleur de cire, s'illuminaient d'une rapide llamme. Elle s'étonnait de sentir que son cœur vivait encore.
Sur les débris de sa passion foudroyée s'éleva enfin pour ce petit être, qui lui devait la vie, un étrange et ardent amour. Jusqu'alors elle l'avait aimé , sans doute, mais de cette afiection instinctive que la nature met au cœur de toutes les mères et qui a quelque chose de physique; c'est-à-dire que, lorstiu'clle le voyait souffrir, ses douleurs lui retentissaient aux entrailles. Maintenant, elle l'aima de toutes ses espérances trompées, de toutes ses passions terrassées, de tous ses rêves évanouis. Elle l'aima comme on aime ce qui vous a fait souffrir, lorsqu'on ne 1(3 hait pas ;
elle l'aima de cet amour suprême que ressentent les grand'mères, plus encore que les mères ; car, il fout avoir jugé la vie, et n'en attendre plus rien, pour l'éprouver dans toute sa plénitude. Mais quelle passion alors!... quelle passion que celle qui résume et contient toutes les autres !
On n'aime vraiment bien qu'après avoir passé à la rude école de la douleur, ou qu'après avoir expérimenté le vide de toutes choses ici-bas. Quelle différence entre l'amour maternel d'une jeune femme de dix-huit ans et celui d'une femme de trente-cinq ! L'une s'étonne et s'amuse de la maternité; elle joue, pour ainsi dire, avec son enfant, comme elle jouait avec sa poupée quelques années auparavant; mais, à côté du plaisir qu'elle éprouve à le voir sourire, il y a la vanité de lui mettre un joli bonnet; toutes les illusions, toutes les espérances vagues et souriantes de la jeunesse habitent dans son cœur avec les joies et les peines de la maternité.
L'autre, au contraire, aime son enfant comme la religieuse qui a dit adieu à toutes les affections mondaines aime son Dieu. Rien ne subsiste plus en elle à côté de cette petite créature dans laquelle une femme désabusée sent revivre sa jeunesse, sa beauté, ses illusions perdues
— Voyez-vous, ma tante, disait, après quelques années, Marguerite de Mauguet à cette noble et forte Jeanne qui était devenue pour elle l'amie la plus tendre, — voyez-vous, quand je me souviens de l'aflfec-
tion que j'avais pour Pierre lorsqu'il vint au monde, et que je regarde dans mon cœur de ce temps-là, il me semble, vous savez que je suis devenue un peu folle, pardonnez- moi ces visions,... il me semble que j'y vois un tableau de Véronèse, oii la lumière s'éparpille sur mille objets brillants, femmes, fleurs, riches étoffes... un bel enfant se joue parmi toutes ces choses... Mais, dans mon cœur d'à-présent, c'est comme un tableau de Rembrandt, sombre, avec un seul jet de puissante lumière sur une tète adolescente. Cette tête est penchée sur un livre, et je vois passer sur le "front les pensées comme des ombres. .. Je regarde, j'admire... j'attends le jet d'intelligence qui va jaillir... Et ma vie reste suspendue à cette jeune vie qui resplendit, au milieu de l'ombre, comme une étoile sur le néant.