Jeanne de Montfort
Je m'empresse de vous dédier , mes cliers beauxfrères , et j'offre au public éclairé que vous représentez pour moi , la première partie d'un travail consciencieux qui sera l'ouvrage capital de ma jeunesse.
Frappé, comme vous avez pu l'être, de l'empressement avec lequel on accueille depuis vingt ans en France les écrits les plus imparfaits sur la Bretagne , j'ai pensé que le succès ne pouvait manquer à des études complètes et variées, où se résumerait, dans un cadre actuel et vivant , toute la physionomie si originale de mes compatriotes. Assez récemment encore, plusieurs écrivains distingués ont tenté cette œuvre difficile ; la plupart ne l'ont envisagée que partiellement , et je ne sache pas qu'aucun songe à l'embrasser dans son ensemble. Entouré de toutes les circonstances et de tous les matériaux qui peuvent faciliter une pareille entre-
prise , je suis ea mesure de la mener promptement à fin , et j'en puis prendre l'engagement formel.
Je ne saurais mieux le prouver sans doute qu'en traçant ici le plan général de mon ouvrage ; c'est ce que je vais faire avec une franchise et une précision qui ne seront chez moi toujours qu'un mérite national.
Je retracerai , sous la forme de roman , dans le cadre historique des époques et des faits , la physionomie morale et pittoresque de la Bretagne et des bretons, depuis le siv*" siècle jusqu'à nos jours.
Jea>>e de Momfort est le tableau de la Bretagne guerrière, à Fapogee de sa gloire, lorsqu'elle défendit ?a vieille nationalité contre l'ambition de Philippe -de -Valois. Cette nationalité est incarnée dans notre héroïne elle-même et dans les défenseurs de son droit. Avant de s'éteindre au milieu de la fumée du premier coup de canon , la chevalerie bretonne jette son dernier éclat de bravoure et de galanterie. La civilisation ap[)araît avec ses raftinemenis, sous la figure de Sanuiel Tudez, et la grande vertu du moyen âge , le dévouement des vassaux , est personnifiée dans le baron Oliviec de Spinefort
Dans Michel Columb, le taillelr d'images , je montrerai la Bretagne déchue de sa grandeur primi-
live. On verra la têle de la nation , ou les seigneurs, se tourner peu à peu vers la France , tandis que les pieds, ou le peuple , resteront encore attachés au soi. Tous les instincts de ce grand peuple se trouveront résumés dans Michel Columb , qiii représentera en outre un type inconnu jusqu à ce j6lt^ , l'artiste breton au xv« siècle.
Aliénor, abbesse de Lok-Maria, sera l'époque religieuse , ou la Ligue en Bretagne. Ces deux mots disent assez sans doute pour nous dispenser de tout autre commentaire.
CoNAN-LE-TÊTu fera revivre la marine bretonne du xvif siècle , cette marine qui donna à Louis XIV Duguay-Trouin et Jean Bart ! Conan^Ié'têtu ^ d'ailleurs, sou nom l'indique , sera la personnification du caractère breton par excellence.
Made3îoiselle i)E Kersac figurera la noblesse de Bretagne en 1795, défendant Dieu et le Roi sur lés champs de bataille , et portant à Téchafaud de Carrier sa devise : Malo mort quant fœdaii!
Dans Alix-Les-yeux-bleus, je peindrai les mœurs intimes de la Bretagne actuelle , la lutte des vieilles idées et des idées modernes se débattant au foyer de la famille.
Enfin , les Fées et Revenants seront le résumé des traditions fantastiques de la Bretagne à toutes
les époques , la ronde complète des esprits surnaturels qui dansent encore à minuit autour des vieux men-hirs.
Telles sont les lignes principales de sept romans successifs dont chacun à son tour développera ses lignes particulières. Dans ces divers cadres apparaîtra toute la Bretagne, telle qu'elle a été pendant les cinq derniers siècles , au triple point de vue de l'histoire, des mœurs et du pays.
Quant au système littéraire appliqué à ces études, je n'ai qu'un seul mot à en dire : La Bretagne est à la France ce que l'Ecosse est à l'Angleterre ; le romancier de la Bretagne ne pouvait choisir un autre modèle que le romancier de l'Ecosse.
Puissé-je quelquefois ressembler à ce grand modèle, autant que mon sujet ressemble à son sujet ! Je serai du moins l'émule de sa gloire la plus pure et la plus douce à mon gré : si mes romans n'intéressent pas tout le monde comme les siens, comme les siens tout le monde pourra les lire sans rougir.
Pitre-Chevalier.
IJJrfmifrf partif.