‹ Jeanne de MontfortChapitre 2 sur 19 · LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE

Cc6 troiô Cortcgre.

Le mercredi, ii mai de l'an 1829 , il y avait grande rumeur et grande foule dans les rues de la ville de Chartres. Peuple et bourgeois , hommes et femmes , vieillards et enfants , oisifs et endimanchés comme par un jour de fête , s'agitaient avec bruit sur les places , et causaient vivement entre eux

4 JEAINiNE DE MOiMFOKT.

d'une porte à l'autre. De moment en moment , des messagers arrivaient tout essoufflés dans les groupes ; et c'étaient alors des questions et des réponses multipliées et croisées en tous sens , accompagnées de cris de joie ou d'impatience , selon que les nouvelles étaient plus ou moins agréables.

C'est que les paisibles habitants de Chartres étaient dans l'attente d'im beau spectacle et d'un grand événement : on allait célébrer dans leur cathédrale le mariage du comte Jean deMontfort, frère du duc de Bretagne, et de Jeanne de Flandre, fille du prince Louis , comte de Nevers et de Rethel. Le successeur et fils aîné de ce prince , Louis de Flandre , dit de Cressy, le duc de Bretagne, Jean III, surnommé le Bon, et le roi de France, Philippe VI de Valois, venaient assister à ce mariage solennel avec leurs cours réunies. Partis à la fois de

Nantes , de Paris et de Gand , les trois cortèges n'en avaient formé qu'un seul aux approches du commun rendez-vous , et il y avait près de deux heures que le clergé , les magistrats et les corporations de la cité étaient sortis pour aller au-devant de tant d'illustres hôtes. C'était le retour de ceuxlà et l'arrivée de ceux-ci qu'attendaient le peuple et les bourgeois de Chartres.

Quelles circonstances , d'ailleurs , pouvaient donner cette importance royale à l'union du fils et delà fille de deux grands vassaux delà couronne? C'est ce que révélaient les conversations indirectes des bons Chartrains sur le compte de leurs augustes visiteurs.

— Savez-vous , maître , demandait un artisan à son chef, pourquoi le roi de France , notre sire , vient à cette noce en si grand appareil?

JEANiSÉ DE MONTFORT.

— Par Dieu ! la cliosë est facile à dèvîrier, itiôh garçon , lui répondait lé bourgeois d'uh air câpal)lé; c'est que le comte dfe Montfort sera bientôt duc de Bretagne , et qtie Philippe de Valois tient à honorer son futur premier vassal.

— Vous vous trompez, mon maître, interrompit un clerc en souriant ; c'est au contraire pour ôtër au marié de ce joiir toute idée de se changer en duc , qu'on s'empresse de le choyet et de lé caresser, dails sa personne et dans celle dé sa femme.

^^ Vraiment! s'écrièrent jittisiëiirs cufîëtix.— Expliquez-rioUs donc cela, messire.

— Rieh ri' est plus simple , reprit lé clerc , et deux mots vous en feront jugel* •' Ife duic îeàh îiï ne tàt-dera pas à mourir sans ehfant^, et il faudra «jue son liéritage passe à des collatéraux...

— Diable! interrompit un plaisant, à l'ha-

LES MOïS CORTÈGES. ^

bit râpé, je voudrais bien en être polit* iiiie petite part!

— ^ Les cOtironnes ne se partaient pôiht ^ poursuivit le clerc , et voilà justeiîiëtit le nœud de lacjtiestion. Les deuxplus proches pïirëhts du vieux duc siont sa niôcé et sbii frère.. y

— M'est avis que le frère lui tient de plus près, messire.

— De plus près, comme collatéral! niais la nièce est Uioins indirecte.

-^ Cela dépend dU degré de l'Uile et de l'autre.

— L'une est germaine , l'ailtté h'ëèt (Jîiè cônsahguiti.

•^ Alors, c'est la tliêce!

— C'est le frère !

— Là nièce , morbleU !

— Le frère , vous dis-je !

Et , comme pour prouver là difïîculté du

différend , les bons bourgeois allaient se prendre de querelle , à la barbe du clerc , si celui-ci ne leur eût imposé silence en s'écriant :

— Eh parbleu ! vous avez raison des deux côtés; et c'est ce qui arrivera malheureusement au comte de Montfort et à Jeanne de Penthièvre.

— Jeanne de Penthièvre est la nièce de Jean lïl ?

— La fille de son second frère germain , feu Guy de Bretagne. Jean de Montfort n'est que son troisième et demi frère , issu du dernier lit de l'ancien duc. Naturellement , Jean III veut laisser son duché à sa nièce , et tremble que Montfort n'ait des prétentions opposées.

— Cela se conçoit, dit un sot qui n'avait rien compris.

— Mais c'est un écheveau de fil fort em-

brouillé, ajouta une commère qui comprenait parfaitement.

— Je crois bien ! reprit le clerc en secouant la tête; aussi fait-on sagement d'apprivoiser le lion, de peur qu'il ne montre un jour les griffes à la brebis.

— Ma foi ! je ne m'endormirais point, dit un vieux marchand , si j'étais à la place de Jean de Montfort.

— Et moi, si j'étais à celle de Jean IIl, répliqua une jeune chambrière, je marierais ma nièce à quelque brave et grand personnage, pour lui assurer d'avance un défenseur de ses droits.

— Excellente idée, ma mignonne, répondit le clerc; mais Jeanne de Penthièvre n'est pas aussi bonne à marier que vous.

— Quel âgea-t-elle?

— C'est encore une enfant qui ne soupçonne rien de sa terrible destinée. Nous

allons, d'ailleurs, la voit* sans doute au cot'tége ; car, dans la peur qu'il à de la perdre, le vieux duc ne la quitte pas une mirilite.

Les causeurs en étaient là , lorsqu'iili grand cri se fît entendre du côté de la porte de la ville.. Ce cri s'approcha eii grossissant de bouche en bouché , et devint un sdn clair et articulé; répété par la citlâ entière comme par un seul écho :

— Les voilà ! les voilà ! . Noël ! Noël ! et Ndtre-Dame !

Et toutes les cloches de la cathédrale ^ mises en branle au même instant, annoncèrent, en effet, que l'escorte royale entrait dans Chartres.

En moins d'un quart d'heure , la principale rue de la ville filt fespectueusemiînt évacuée , et , semblable aux prernières ondes d'un fleuve qui prend majestueusement possession de soh lit, la tète du cortège f*'à-

LÈè tàbiS CORTÈGES. l \

vança, d'un pas lent et t-égulier, entre deUÏ rivés de maisons tapissées de blanc , et portant des groupes de têtes à chaque fenôtre.

M. le prêtôt marchait le premier, coutért des insignes civils et militaires de sa double charge , et siiivi du guet à pied et à cheval, chargé d'ouvrir la route et de niai n tenir l'ordre. Venaient ensuite les corporatioii§ des arts et métiers de la ville de Chartreè, distiuguées chacune par son cb^titnie et ses attributs particuliers; puis les députés dë§ six corps de marchaiids , en grande teniie ; les quatre échevtns et leurs aides , avec la robe noire et rouge et le bonnet fourré ; enfin le clergé de la cathédrale , ëtl chasubles d'or et d'àrgeht, précédé prdcessionnellement de la croix et de là bannièi'e.

Après cette première partie dd l'escorte , (pii représentait la cité de Chartres , arri-

vaient les trois cortèges de Bretagne , de France et de Flandre, formant l'escorte spéciale de Philippe de Valois et de*la jeune vassale dont il venait honorer le mariage ; et comme, outre les principaux personnages de l'époque , ceux de notre histoire se trouvent renfermés dans ces trois cortèges , nous profiterons naturellement de l'occasion pour les faire connaître , en priant nos lecteurs d'imiter l'attention des bourgeois de Chartres.

Voici d'abord le vieux duc de Bretagne , que nous pouvons laisser passer en paix ; car à la façon dont il se courbe sur son cheval, on voit qu'il arrivera bientôt à la tombe. iMais les jeunes figures qui l'entourent sont plus importantes pour nous , et la plus jeune et la plus importante de toutes est celte Jeanne de Penthièvre, orpheline de Guy de Bretagne et nièce si chérie de Jean 111.

Li:s mois coKiÉGES. i3

C'est cette enfant , toute rose et toute blanche , encore en deuil de son père et de sa mère , et portée dans cette petite litière à bras , que le bon duc semble couver d'un œil paternel ; plante frêle et délicate , croissant aujourd'hui au milieu des caresses , et qui achèvera bielitôt de se développer sous une abondante rosée de larmes et de sang î A Tempressement respectueux avec lequel on l'environne, on sent que les amis de son oncle voient en elle l'avenir de la Bretagne , et cet empressement déjà paraît intéressé chez quelques uns , en considération de leur propre avenir autant que pour le bien du pays. Parmi ces courtisans d'un berceau, regardez celui qui s'en tient le plus près : c'est l'aîné des comtes deBlois, neveu du roi de France par sa mère. Sa place naturelle serait près de Philippe de Valois ; mais un projet mystérieux l'attache au duc de Bre-

j4 JEANNE DE MOTFOilT.

lagne. Il a rêvé, dit-on, pour son jeune frère, le comte Charles de Châtillon , l'alliance (1§ Jeanne de Pentliièvre et le bel héritage qui en dépend. On assure même qu'il a l'assentiment de Jean III , et que les états de Rennes seront bientôt consultés à ce sujet.

Mais pendant que la litière passe , remarquez que la petite fille n'y est pas seule : un jeune et beau lévrier blanc la partage avec elle, et dresse fièrement son museau effilé près des cheveux blonds de la future duchesse de Bretagne. Après l'enfant adoptif de Jean III , cet animal est son meilleur ami, et c'est pour être plus sûr de ne les quitter ni l'un ni l'autre^ que le vieillard les réunit ainsi à ses côtés. D'où vient cet attachement bizarre et superstitieux? C'est un mystère que chacun explique à sa façon ; et on raconte, à ce propos , certaines histoires merveilleuses, que nous pourrons vous confier

LES TROIS (:UKJÉ(iES. 10

tôt OU tard , si l'occasion s'en présente. f^n attendant , laissons le vieux duc sourire à ce doux tableau , et observons celiij qui en feit le contraste, à sa gauche. Ce groupe de courtisans , moins nombreux que fipi^x de Jeanne de Penthièvre, se compose aijssi de hauts seigneurs et barons de Bretagne, que préoccupent sourdement d'autres pensées. Les regards qu'ils jettent à la nièce de Jean ÏIl sont mêlés d'inquiétude et d'envie, et ils mesurent de l'œil les compagnons 4^ Tenfant, comme s'ils devaient un jour croiser l'épée contre eux. Là brillent les Clisson et les Peaunianoir, les Malestroit et les Trésijgued} , les Charruel et les Tiiitér nmc ; ici sont les Cadpudal et les Puchastel, les Spinefort et les si^-p^ de Léon , les châtelains de Landerneau et de Guingamp. Au milieu de ces derniers , s'avance un jeij[}juç Jiomme qui les efface tous par sa bonne mine.

l6 JEA>>E DE MOMiOUT.

Monté sur un superbe cheval noir, couvert d'une housse de velours rouge , à bandes d'argent , il porte un costume aussi éclatant que le duc de Bretagne lui-même , et n'en paraît pas plus embarrassé qu'un roi de sa pourpre. Son pourpoint, mi-partie violet et or, descendant jusqu'au-dessus du genou, laisse voir sur la poitrine un justaucorps de soie bleu de ciel , avec des manches collantes de môme couleur, tandis que des cuissards de mailles d'argent damasquiné tempèrent militairement ce luxe d'étoffes élégantes. Un chaperon de velours noir, à revers écarlate, est légèrement incliné sur l'oreille gauche du cavalier, et un collier d'or et d'argent pend à son cou , soutenant la décoration de l'ordre de l'Hermine. Cette décoration se compose de deux fermails principaux , séparés par huit hermines et autant d'agrafes. Chacun de ces fermails retient

une couronne surmontée d'un diamant, et à laquelle s'attache une hermine émaillée d'or, ayant au col une chaînette de quatorze perles. Un saphir forme le corps de cette hermine , et une bandelette offre ces mots : A ma vie! qui sont la devise de l'ordre.

Mais, quelque remarquables que soient ce costume et celte parure, ils ne servent qu'à faire ressortir la taille et la figure de celui qui les porte. La hauteur et la dignité de sa stature et de son maintien élèvent sa tête au-dessus des seigneurs qui l'entourent. Son visage est mâle, ouvert, et coloré par un sang généreux. Ses cheveux noirs pendent , roulés et luisants, sur son cou, dont la blancheur et la finesse indiquent la noblesse de sa race, en même temps que des contours fermes et musculeux prouvent sa vigueur et son courage. Les pommettes, qui caractérisent le type breton, font une légère saillie

l8 JEANNE DE MONTFORT.

au-dessus de ses joues , et donnent à l'ovale de sa figure une apparence triangulaire, qui lui imprime une singulière énergie. Dans toute cette belle figure, d'ailleurs, avenante, juvénile et chevaleresque , un seul trait dénote le souci et la réflexion; mais ce trait est caractéristique et saisissant : c'est un pli marqué au front , entre deux sourcils réguliers et calmes , et qui jette comme une ombre mystérieuse sur tout le visage, en altérant imperceptiblement le rayon bleu du regard. Faut-il voir là l'efl'et de préoccupalions actuelles, ou le signe de méditations a venir? L'un et l'autre sans doute, si ce jeune homme est à la hauteur de sa dangereuse position; car c'est Jean de Bretagne, comte de Monlfort, le frère puîné du vieux duc et le compétiteur de sa nièce! Quel que soit, au reste, le rôle que le sort lui réserve, l'ambition semble dormir en ce moment

dans son âme , pour y laisser veiller l'amour sans partage , et le rival redouté de Jeanne de Penthièvre est aujourd'hui, avant tout, l'heureux fiancé de Jeanne de Flandre.

Après la cour de Bretagne venait la cour de France, et après le duc Jean lïl le roi Philippe VI. Gravement installé sur un cheval blanc caparaçonné d'or de la tète à la queue, ce monarque cheminait lentement au centre du cortège, entre l'évêque et le gouverneur de Chartres et les plus puissants princes du royaume. Au premier rang de ceux-ci marchait le jeune fils de France, Jean de Normandie, suivi des comtes d'Eu et d'Alençon, des ducs de Bourbon et d'Athènes. Tous ces seigneurs étaient en robes de soie et de velours, mi-partie de couleurs tranchantes, et portaient, sur des manches pendantes jusqu'à leurs éperons , les insignes de leurs armoiries brodés en or et en

perles. Philippe de Valois avait un costume plus riclie que brillant, dont son manteau bleu , semé de fleurs de lys , ne laissait voir que la moitié. Son air impassible et méditatif contrastait avec la joie de tout le monde; il se détournait rarement, et sans sourire, pour répondre d'un signe de tête aux acclamations du peuple , et si on eût pu voir ce qui se passait dans cet esprit profond , à travers le masque froid et immobile de son visage, on y eût trouvé sans doute moins de pensées bienveillantes pour le mariage du comte de Montfort que de rêves ambitieux sur la prochaine succession de Jean 111. Aussi l'observation que fit à ce sujet un bourgeois de Chartres était-elle aussi juste que malicieuse.

— Sur mon àme, dit-il en regardant le roi , notre sire se rend à cette noce comme on irait à un enlorremenl.

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Mais voici venir la partie du corlége qui mérite le plus notre attention, et qui attire aussi celle des bons Chartrains d'une manière toute particulière : c'est cette chevauchée de gentilshommes du Nord, qui escortent pompeusement Jeanne de Flandre , et auxquels se sont joints par courtoisie une foule de seigneurs français et bretons. Le premier qui s'avance est le comte Louis de Flandre, reconnaissable au luxe de ses fourrures. 11 paraît aussi fier qu'heureux du mariage de sa sœur, et ne reçoit cependant pas sans préoccupation les félicitations qu'on lui adresse. Ces félicitations sont unanimes et bruyantes, ainsi que les acclamations du peuple de Chartres, et il suffît d'un coup d'œil jeté sur celle qui en est l'objet pour se convaincre qu'elles n'ont rien d'exagéré. Tournez vos regards vers ce dais de soie blanche, à franges d'or, porté galamment

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