IN SON T)E TRO^IPF
(lu (']iovali(M% poudanl qu'une larnKMratlen- (Irissemout roulait sur la joue du baron ; ol , laissant Anne-Marie courir à son enfant, ((u'elle prit dans ses bras avec unejoie convulsive, Caverley s'approcha lentement du sire de Spinefort.
— Baron , lui murmura t-il à demi-voix, je viens de dire à votre fille que je l'aime , et je vous demande sa main.
Pour unique réponse, le châtelain embrassa son hôte, et tout le monde, jusqu'à la vieille sourde, se retourna avec le plus grand étonnement.
— Eh bien ! pensa Tanneguy, le chevalier se couche-t-il donc aujourd'hui à huit heures, qu'il donne déjà l'accolade du soir au baron?
— Qu'est-ce que l'on dit? signifia au père Auffroy le geste habituel de Berthe.
— On ne dit rien du tout! cria le chapelain sur le ton d'usacre.
198 JR.\^Î^E DE MOINTFOP.T.
Lo polit Jehan de Keigorlay poussa un éclat (le rire enfantin , répété par Penarvan, et le châtelain allait donner l'explication de cette scène, en unissant aussitôt la main de sa fille à celle de Gaverley, lorsqu'un son de trompe, retentissant à la porte du château , du côté de la campagne , vint détourner subitement l'attention de la famille...
Tout le monde, par un seul mouvement, se leva à ce signal, et un frisson rapide sembla traverser le corps du chevalier...
xr
Uoupflkô ^^ Hantrâ!
— Qui peut venir à cette heure ? dit tranquillement le baron , pendant que la curiosité et l'inquiétude agitaient diversement ses hôtes.
La nuit , en effet , commençait à tomber ; le couvre-feu venait de sonner à Pei>f|pj)ond , et le pont-lcvis du manoir était re-
monté en l'air avec ses lourdes chaînes. C'était une heure à laquelle on ne recevait plus personne, à cette époque, à l'exception des pèlerins ou des messagers , et les vicissitudes de la guerre étaient telles, qu'on devait toujours appréhender quelque fâcheuse surprise.
— Deux flambeaux ici! dix hommes sur la terrasse , et bas la herse ! cria le baron à son niij ordome et à ses varlels de garde.
Anne-Marie se rapprocha du chevalier, dans un angle de la salle , Jehan de Kergorlay retourna sur les genoux de Tannegu} , qui s'empressa de remettre sa toque et sou pourpoint, et l'on n'entendit, pendant plusieurs minutes, que le bruit métallique des chaînes du pont-levis , mêlé à la voix perçante du chapelain , répondant aux interrogations de la vieille Berthc
NorvKLLEs r>r namrs. 9.01
— Qui vivo? cri*^ un vark^l deganlf^ ; aini ou oniiemi ? France ou Bretagne ?
— Ami et Bretagne , répondit une voix qui fit tressaillir le chevalier.
• — Qui encore? reprit le varlet.
— Salomon Crefï-Will , écuyer du sir Hugues de Caverley, comte de Chester.
— L'écuyer de Caverley! s'écria tout le monde dans la salle. Et chacun d'ajouter avec un joyeux empressement : — Nous allons donc avoir des nouvelles de Nantes !
Des nouvelles de Nantes , en effet , telle était alors l'attente de toute la Bretagne. On pensait que Montfort avait fait de cette ville le rempart de ses conquêtes, qu'il s'y était fortifié et enfermé avec sa femme et son fils , et que l'armée de Charles de Blois commencerait par là ses attaques. Au château d'Hennehond surtout, on était impatient et inquiet , et voilà pourquoi le
209 JEANNE DE MOMFORT.
chevalier , condamné à ne pouvoir rejoindre Mont fort , avait récemment envoyé son écuyer vers lui, avec mission d'en rapporter un message. Il était loin de penser, au reste, que ce message put être si prompt , et l'arrivée inopinée de Crefï-AYill lui fît d'abord pressentir un malheur... Mais, toute fatale que fut cette première pensée , une autre , plus fatale encore, la remplaça aussitôt dans son âme. Si les nouvelles de Nantes n'étaient que des nouvelles en général pour la plupart des habitants du château ; si c'étaient des nouvelles de Charles de Blois pour Penarvan , et des nouvelles de Jean de Montfort pour le baron et sa (îlle; — pour le chevalier qui venait de s'engager devanl l'un et l'autre , c'étaient des nouvelles de Jeanne de Montfort!
Aussi devint-il plus pâle que de coutume, en entendant sur le pont-levis les pas de
NOUVELLES DE NANTES. Qo3
>on écnyer , cl prossa-t-il la inain d'Aniie- Mario, comnio pour so rattarlior à ollo, lorsque Salomon Crefl-Will onira dans la salle...
ffa cl)utf ^f Tai jle.
L'émotion de Cavorley , au moment d'entendre parler de Jeanne de Montfort, n'était pas seulement le pressentiment involontaire de quelque nouvelle révolution dans sa destinée , c'était aussi le résultat d'une combinaison de souvenirs et de remords , qui s'expliquait par la situation d'esprit du chevalier.
2oG JEAiN^E DE MOiNJlOUT.
lîuuiiiic (.le passion plulùt que de ('aractèrc , Gaverley avait les défauts et les qualités de sa nature. Il avait montré sa susceptibilité d'impression à Gand, en tombant amoureux de Jeanne de Flandre au premier regard. Sa persévérance et son dévouement avaient éclaté d'une manière héroïque dans les elïorts surhumains qu'il avait laits pour obtenir le prix de son amour. 11 avait prouvé sa discrétion et sa docilité à Chartres par ses explications avec la comtesse de Montl'ort et par sa résignation à se séparer d'elle ; mais depuis cette époque , il n'a\ait cessé de laire ré|)reuve de sa faiblesse, eu s'clïorrant en vain d'oid)lier un vv\e é^anolli, et de rattacher son àme aux réalités de l'existence. La plus belle occasion lui en avait été oiîcrte chez le baron de Spinclbrt , et un génie consolateur aNait placé devant lu celte angélicpie dame de Rergorlav. On a
VU cepeiidaiU ses iiésiluliuiis (3l ses craintes superstitieuses , et avec quelle peine infinie il s'était laissé adorer ! Il y avait plus d'un mois que l'avenir et le passé se disputaient ainsi son cœur, lorsqu'il s'était enfin décidé , comme nous l'avons l'ait voir , à essayer du bonheur en l'assurant à un autre. Mais au moment où il avait dit à Anne- Marie qu'il l'aimait , il s'était aperçu que ce mot changeait d'acception dans sa bouche. Une seule fois en sa vie, «aimer» avait signifié pour lui : « donner tout son être »; il ne voulait plus dire désormais que: «accorder sa confiance et sa main. » S'en servir même en ce dernier sens, après lui avoir attribué l'autre , lui semblait une sorte de profanation criminelle, qu'il se reprochait malgré lui ; et le retour subit , en ce moment même , d'un écuyer qui lui rapportait tant de souvenirs, lui avait fait l' effet d'un avertisse-
120 8 jea>>;l: de momioi^t.
ment jaloux envoyé par son ancien amour au nouveau.
Salomon Crelî-Will ne i'ut pas plus tôt dans la salle du manoir , que tout le monde se rangea autour de lui avec le plus vif empressement. Ses vêtements couverts dépoussière indiquaient qu'il avait chevauché tout le jour; sa respiration haletante, qu'il avait accéléré le pas en arrivant; son émotion et sa pâleur inusitée, ([u'il ap])ortait un message d'une terrible importance. Après avoir salué son maître et ses hôtes, toutefois, sa première pensée ne fut pas de prendre la parole , mais de porter la main à sa gorge avec un geste douloureux , indiquant qu'une soifardente paralysait son organe. Le lecteur reconnaît, à ce signe caractéristique, l'ancien compagnon de Caverley sur la roule de Chartres, l'hôte affamé et altéré qui avait si bien employé son temps à la la\erne de la
Lk CHUTE DE L AIGLE. QOQ
Gerbe-d'Oj\ C'était le même homme , en effet, vieilli seulement de dix années, et doué d'une faculté d'absorption d'autant plus grande, qu'il n'avait pas manqué une occasion de la développer. Tanneguy de Penarvan comprit son désir avec une vivacité toute sympathique ; il lui fît apporter une cruche et un hanap , et se disposa à lui verser à boire de sa propre main. Mais l'écuyer le dispensa de cet office , en lui laissant le hanap pour s'emparer de la cruche , à même de laquelle il avala une douzaine de gorgées dont la moindre eût rempli la coupe de Charlemagne. Cette opération faite , il respira longuement, garda quelque temps encore la cruche , pour s'assurer que ses capacités ne comportaient rien de plus , et la rendit, avec un regard de reconnaissance, au varlet qui l'avait apportée. Alors il s'es- ' suya trois fois la bouche et le front , et fut
à la disposition de ses nobles auditeurs.
Chacun remarqua qu'en rentrant dans son rôle de messager , Salomon Creff-Will devenait d'une pâleur croissante. Le premier pressentiment de Caverley passa aussitôt
dans l'âme de tous ceux qui l'entouraient ,
et ce fut d'une voix tremblante d'inquiétude
qu'on demanda à l'écuyer si ses nouvelles
étaient malheureuses.
— Hélas ! oui , messeigneurs ! répondit Crefî-Will , avec une gravité extraordinaire qui frappa surtout son maître.
— Juste ciel! dit le chevalier, qu'est-il donc arrivé à Montfort?
— Une des aventures les plus fatales que son mauvais sort pût lui réserver !
— Il n'est pas mort? demanda le baron avec effroi.
— Non, messire ; il existé.
LA CHUTE DE l' AIGLE. 211
— A-t-il perdu son fils ? dit Anne-Marié en se rapprochant du sien.
— Il n'a point perdu son fils , madame,
— Jeanne de Montfort est vivante? s'écria énergiquement Caverley.
— Elle est vivante, sir , repartit Salomon. Tl appuya sur ces mots , et regarda son
maître d'une façon particulière.
Chacun se hâta de répéter sa première question :
— Qu'est-il donc arrivé à Montfort?
— Montfort est prisonnier ! répondit Crefî-Will en baissant la voix.
— Prisonnier ! grand Dieu ! s'écria tout le monde.
— Prisonnier ! répéta sourdement sir Hugues ; lui qui était , il y a un mois , maître de toute la Bretagne !
— Voici comment cela s'est fait , messeigneurs , reprit l'écuyer , se recueillant
comme un homme qui se rappelle une pénible leçon. — Vous savez que le comte était accouru à Nantes avec sa femme et son fils , à la première nouvelle du rassemblement de l'armée française. Il voulait réunir dans cette ville ses principales forces , afin d'aller au-devant de Charles de Blois, et de lui livrer bataiUe ; mais l'arrivée de ses ennemis fut si prompte et si inattendue , qu'il eut à peine le temps de s'enfermer dans la place avec une faible garnison. Séparé ainsi des trois quarts de ses partisans , et assiégé ton t-à- fait à l' improviste , il se vit obligé de se défendre , à la tête d'une poignée de soldats, contre quinze mille combattants» guidés par quatre princes et cent chevaliers. Il s'agissait de faire des miracles d'adresse et de courage ; Montfort en fit , et nous inspira tous.
Plaçant la comtesse et son fils dans le
LA CULTE DE l'aIGLE ai3
château , sous la garde de cent hommes dont je fis partie , il disposa sa petite troupe sur les points les plus menacés de la ville , et attendit la première attaque de l'armée de Charles de Blois. Jean de Normandie , fils aîné de Philippe de Valois , qui la commandait au nom de son père , somma trois fois le comte de se rendre , et de lui remettre les clefs de Nantes. Il lui fut répondu de venir les prendre, et le siège commenra.
Pendant trois jours et trois nuits, nous fûmes sur les murs, nous battant , chacun contre vingt, mais multipliés par l'héroïsme du comte. Les assiégeants, nous comptant par nos coups, nous crurent, en effet, aussi nombreux qu'eux-mêmes, et suspendirent leurs assauts assez long-temps pour nous laisser les moyens de réparer nos pertes. Le septième jour, le comte prévit une nouvelle
^l4 JEANNE DE MONTFORT.
attaque , et nous rangea tous sous les murs du château. Là, il nous rappela que nous étions ses seuls défenseurs , et qu'il dépendait de nous qu'il demeurât duc de Bretagne ou qu'il ne fût plus rien. Il fit passer devant nous la comtesse et son fils , auxquels nous jurâmes de vaincre ou de mourir ; puis, les trompettes ennemies ayant sonné la charge , nous nous élançâmes tous ensemble aux murailles. Cette fois , l'engagement fut long et terrible , et nous vîmes que , malgré notre vigoureuse résistance, les Français connaissaient enfin notre faiblesse. Décidés à nous épuiser lentement, ils se retournèrent contre nous à mesure que nous les repoussions. Il aurait fallu , pour en venir à bout, que chacun de nous en tuât dix, sans être blessé. C'est un bonheur qui arriva, du reste, à quelques uns, et j'avais, pour ma part , abattu deux chefs et six sol-
LA CHUTE DE l' AIGLE. 2l5
dats, lorsque, sentant que notre courage même hâtait notre perte , le comte fît sonner la retraite , et céda le champ de bataille aux ennemis...
Rien n'était désespéré cependant , car les trois quarts de la ville nous restaient en^ core avec le château , et le château seul , gardé par quelques centaines d'hommes, aurait défié toute l'armée de Charles de Blois. Mais les habitants commençaient à se décourager , et à trembler de voir piller leurs maisons. Les plus effrayés parlèrent bientôt de se rendre , et ce mot fatal parcourut en un instant toute la cité. Montfort sentit qu'un coup d'éclat seul pouvait calmer ces terreurs , et il demanda douze heures aux plus épouvantés , pour repousser les ennemis jusqu'à leurs premiers retranchements. Ce délai lui fut accordé , et il nous réunit de nouveau. De deux mille hommes que
nous étions d'abord , nous ne restions plus que sept cents ; et les assiégeants , encore au nombre de treize mille , avaient de plus sur nous Tavantage de la position. Nous jurâmes néanmoins de suivre le comte, et une sortie fut décidée pour onze heures du soir.
Jusqu'à cette heure , tout demeura silencieux dans la ville , de façon à faire croire aux ennemis que la consternation la plus profonde y régnait. Ils se le persuadèrent d'autant plus facilement que cela n'était que trop vraisemblable; nous vîmes, du haut des tours de Saint-Pierre , les feux s'éteindre l'un après l'autre dans leur camp , et à dix heures ils dormaient d'un sommeil paisible, en attendant le lever du jour suivant pour nous livrer un assaut décisif.
Le moment arrivé , notre petite troupe prend le chemin des murailles ; elle se grossit, en marchant, de quelques bourgeois
intrépides, et de tous les blessés qui peuvent encore tenir une arme. Enfin , nous nous trouvons mille en arrivant à la porte du Nord. Nous la franchissons sans bruit, et nous gagnons les tentes des assiégeants. Les premières sentinelles tombent sous nos coups, sans avoir le temps de pousser un cri ; les autres vont jeter le désordre et l'alarme parmi les soldats réveillés en sursaut, et nous avançons jusqu'au milieu du camp , frappant ou dispersant tout ce que nous rencontrons. En une demi-heure , les trois quarts de nos ennemis sont en déroute; abandonnant armes et bagages , iis s'enfuient dans leurs anciennes fortifications. Quelques milliers d'hommes seulement se réunissent au hasard et nous arrêtent dans l'ombre. Mais, à l'incertitude de leur résistance, on devine les illusions qu'ils se font sur notre compte ; persuadés que des ren-
ai8 JEANNE DE MONTFORT.
forts de troupes nous sont arrivés , ils nous croient en plus grand nombre qu'euxmêmes. Une foule d'habitants, exaltés par notre succès, accourent, en effet, doubler nos rangs. Des prisonniers éperdus se livrent à nous par centaines , et se laissent emmener par des poignées de bourgeois sans armes. Bref, après trois heures d'escarmouches sur divers points, nous restons maîtres du camp de Charles de Blois , et cette victoire , qui sauve à la fois Nantes et Montfort , ne nous a pas coûté plus de trente blessés !
Dire la joie qui s'empara de nous alors , messeigneurs , serait une chose aussi difficile que merveilleuse. Nous nous embrassions tous comme des frères, en nous reconnaissant, aux premiers rayons de l'aurore. Nous comptions, avec une égale surprise, nos rangs presque complets et les
nombreux ennemis étendus sur le champ de bataille ; nous prenions leurs armes , leurs bannières , leurs chevaux et leurs pavillons. Un trophée de lances, de heaumes, de pennons armoriés, fut dressé en quelques instants par nos mains réunies. Les plus vigoureux le portèrent devant Jean de Montfort , et nous nous dirigeâmes ainsi vers le château.
Il était trois heures du matin ; le jour se levait insensiblement sur la ville , et, réveillés par nos cris joyeux, les habitants accouraient à notre rencontre.
— Bretagne ! Bretagne et Montfort ! répétaient-ils, comme nous, sur le passage du comte; et, la foule grossissant à chaque pas, les acclamations redoublaient de minute en minute.
Oh! c'était magnifique! s'écria Creff- Will, exalté par ses propres paroles ; c'était
magnifique et admirable, messeigneurs ! — Et cela devait si tôt finir ! ajouta-t-il en changeant de ton; notre triomphe devait nous conduire à notre perte ! . . .
L'écuyer s'arrêta, comme s'il n'eut pas eu le courage de poursuivre. Les rangs se pressèrent avec anxiété autour de lui , et Penarvan , que ses opinions particulières rendaient moins inquiet que les autres , proposa au narrateur de s'éclaircir la voix par une nouvelle dose de vin d'Anjou.
Salomon accepta en soupirant , se laissa, cette l'ois , verser à boire avec une triste gravité , et continua son récit de la manière suivante :
— Nous allions donc , victorieux et fiers , vers le château, le comte à notre tète et les dépouilles de l'ennemi au bout de nos lances ; tout-à-coup , aux abords de la place Saint-Pierre , un mouvement rétrograde
s'opère dans la foule qui nous escortait. Des cris de surprise et d'effroi se font entendre, et des groupes qui fuyaient nous signifient de les imiter. Ne comprenant rien à cette alerte , nous poursuivons tranquillement notre marche , et en arrivant sur le parvis de la cathédrale , nous le trouvons couvert d'hommes en armes. Comme ils semblaient venir pacifiquement au-devant de nous , nous les prenons d'abord pour des compagnies de bourgeois organisés pendant notre absence; Le comte s'avance vers eux dans cette persuasion , et leur crie : Bretagne et Montfort !
— Bretagne et Penthièvre ! répondent leurs chefs; et tous s'élancent vers nous à r improviste...
— A moi ! nous sommes trahis ! s'écrie le comte, qui tire du fourreau son épée, et frappe les premiers qui l'approchent.
Alors, effectivement, voyant nos adversaires de plus près , nous reconnaissons des soldats du duc de Normandie , conduits par le duc même en personne. Nous nous remettons cependant de notre surprise , et nous nous préparons à suivre l'exemple du comte ; mais , à peine avons-nous serré nos rangs , que nous voyons ceux des Français se doubler et s'épaissir. Par toutes les rues qui aboutissent à la place , des compagnies armées accourent en criant : Bretagne et Penthièvre ! et nous nous trouvons entièrement , cernés en quelques minutes , vaincus sans coup férir au milieu de notre triomphe ! Le comte, éperdu d'étonnement, jette un regard terrible autour de lui ; et sur la principale tour du château il voit llotter la bannière de France ! . . .
. — Rendez-vous , Jean de Montfort , lui dit aussitôt le duc de Normandie ; vous
LA CHUTE DE l'aIGLE. ^^3
voyez que Nantes est à nous * et qu'il est inutile de vous défendre.
Il lui raconte en même temps, pour mieux lui ôter toute espérance , que , tandis qu'il courait à la victoire par une porte de la ville, une partie des bourgeois a livré l'autre aux assiégeants , et que les Français sont entrés en maîtres dans la place , au moment où les soldats de Charles de Blois sortaient en déroute de leur camp .
— Triomphe pour triomphe, messire!
ajoute alors ironiquement le duc de Normandie , en sommant le comte , pour la seconde fois, de lui remettre son épée.
— Dites : trahison pour loyauté ! monseigneur, répond Montfort avec un sourire de mépris. — Je vois, en effet, reprend-il d'un ton de morne désespoir, que tout est perdu pour moi, et qu'une heure a détruit l'œuvre d'une année! — mais , poursuit-il en bran-
dissant son arme au-dessus de sa tête , vous allez voir, à votre tour, comment se rend un duc de Bretagne !
Au même instant , il enfonce ses deux éperons dans le ventre de son cheval , et , le lançant au plus épais des compagnies de France, il s'apprête à vendre chèrement sa vie...
— Juste ciel! s'écrièrent ici tous les auditeurs de Creff-Will.
— Il voulait mourir glorieusement , continua l'écuyer; nous prîmes sur nous de sauver ses jours , quelque malheureux qu'ils dussent être ! Jetant nos chevaux en travers du sien , nous l'arrêtâmes à un pas des lances ennemies ; et il laissa tomber de sa main son épée , qui fut remise par un autre au fils de France.
Une heure après , Charles de Blois était déclaré duc de Bretagne, à rHôtel-de-Ville et
LA CHUTE DE i/aIGLE. 2q5
au cliàtoau de Nantes , et tandis que les habitants lui faisaient hommage, le comte de Montfort était emmené à Paris sous bonne escorte.
— Là , lui a dit le duc de Normandie , il sera sommé , pour la dernière fois , de se soumettre au jugement de Philippe VI , et il demeurera enfermé dans la tour du Louvre, jusqu'à ce qu'on ait décidé son sort au conseil du roi.
Tout le monde avait écouté le récit de Creff-Will avec une attention profonde. Devant cette chute fatale de Jean de Montfort du haut de son plus beau triomphe, devant cette brusque interruption d'une si brillante destinée, arrêtée obscurément par la trahison, cette dernière raison de Philippe de Valois, chacun se sentait le cœur serré d'une pitié douloureuse et sainte , et Penarvan luimême n'osait dire : Malheur au vaincu !
Mais parmi les auditeurs de l'éeuyer, trois surtout ne pouvaient cacher leur émotion : Gaver ley, qui retrouvait tout-à-coup dans l'abîme du malheur l'ami qu'il avait laissé au pinacle de la gloire ; Anne-Marie, qui souffrait doublement de l'infortune de Montfort et de la peine du chevalier ; le baron de Spinefort enfin , qui se demandait si les circonstances ne le déliaient pas de son serment , et s'il n'était pas temps de sauver à tout prix l'indépendance de la Bretagne.
— Yoilà , messeigneurs , conclut Salomon , après une longue pause , voilà comment s'est vérifiée cette prédiction du grand Merlin : — Un aigle du Midi s'élèvera dans les cieux avant qu'on ait le temps de l'apercevoir, et sera tout-à-coup rejeté sur la terre par les griffes d'un vautour du Nord.
— Mais la prédiction ajoute , s'écria Gaverley, que le petit de l'aigle sera sauvé
par sa mère, et qu'elle le transportera jusqu'au plus haut du ciel , sans que le vautour puisse cette fois les atteindre.
— C'est vrai! dit vivement la famille bretonne , versée depuis l'enfance dans les prophéties de Merlin.
— Qu'est devenue Jeanne de Montfort?
reprit le chevalier , expliquant sa pensée par cette simple question.
Et tous les assistants, lui faisant écho, répétèrent en se rapprochant de l'écuyer :
— Qu'est devenue Jeanne de Montfort?
Salomon Greff-Will passa de nouveau la
main sur son front , comme un orateur arrivé au point le plus délicat de son discours, et sentit môme le besoin de puiser dans la cruche une troisième dose d'éloquence , pour élever son esprit et son langage à la hauteur des choses qui lui restaient à dire. Pendant qu'il tenait, à cet effet, le pré-
^"iS JEANNE DE MONTFORT.
cieux vase renversé perpendiculairement sur ses lèvres , un tressaillement imperceptible de tous ses membres indiqua qu'un bruit particulier venait de frapper son oreille. Ce bruit, que lui seul et Gaverley peut-être entendirent , était le pas de plusieurs chevaux dans la campagne , à quelque distance du manoir... Loin de trouver dans ce phénomène un motif d'alarme , l'écuyer sembla y voir un signal de reprendre son récit , et se posant avec une sorte de mélancolie solennelle , il se mit en devoir de satisfaire à la dernière question de ses hôtes.
Ôretuignc ci iWontfort !
— Les bourgeois qui avaient livré Nantes au duc de Normandie , poursuivit Creff- Will , l'avaient fait à deux conditions , qui prouvaient chez eux moins de perfidie que de lâcheté. D'abord , le comte seul devait être prisonnier, sa présence étant l'unique aliment de la guerre; ensuite, on se borne-
23o JEANNE DE MONTFORT.
rait à désarmer et à faire sortir de la ville tous les habitants ou soldats qui refuseraient le serment à Charles de Blois. A ces conditions , Jeanne de Montfort et son enfant devaient rester libres , et cependant le premier mouvement des vainqueurs fut de les arrêter l'un et l'autre.
La comtesse veillait au fond du château , près cfii berceau de son fils , lorsque six hommes entrèrent presque en même temps dans sa chambre. Le premier était un écuyer du comte, qui venait annoncer sa victoire sur Charles de Blois ; les cinq autres étaient des soldats du duc de Normandie, qui prenaient possession des appartements. Jeanne de Montfort apprit donc à la fois le salut et la perte de son mari , et n'eut pas le temps de lever ses mains au ciel avant de les voir enchaînées. Le berceau de son enfant fut gardé à vue comme elle-même , et elle
passa ainsi une heure dans la plus cruelle anxiété. Enfin, le comte parut à ses yeux, captif comme elle et leur fils , et on les laissa tous trois ensemble , leur donnant un quart d'heure pour se dire adieu. Quelles paroles , quelles larmes , quels embrassements furent échangés entre eux pendant ce court intervalle , c'est ce que personne ne saurait raconter , car ils étaient calmes et silencieux lorsqu'on les sépara.
Libre et désarmé comme tous les soldats de la garnison , j'étais venu offrir mes services à la comtesse , et j'assistai à cette scène douloureuse. Les gardes qui devaient emmener le comte l'attendaient à la porte de la chambre. Il était debout et immobile devant sa femme, qui tenait son enfant dans ses bras. Tous deux se regardaient , puis regardaient leur fils , et celui-ci , s'attachant , d'une main, au col de sa mère , tendait l'au-
'232 JEANINE DE MOÎNÏFOHT.
tre à son père , comme pour le prier de ne pas partir. Le chef des gardes annonça que le moment était venu. Jean de Montfort se rapprocha de la comtesse, sans l'embrasser, lui prit la main, qu'il baisa avec une sorte de respect, puis, étendant la sienne sur la tête du petit Jehan , et faisant le geste de le bénir :
— Jeanne ! dit-il , d'une voix que je pus seul entendre , souvenez-vous que voici mon successeur , et que vous portez les destinées de la Bretagne !
— Je m'en souviendrai! répondit la noble femme, en serrant son ills contre sa poitrine.
— Adieu! Jeanne, reprit Montfort.
— Au revoir , monseigneur , dit la comtesse.
Et ils se séparèrent, en échangeant un regard.
«RETAGNE ET MO.NÏl'ORT ! 2o3
Montl'oii sortit d'un pas terme et sans se détourner , tandis que le petit Jehan poussait un cri aigu , et ce fut seulement lorsqu'elle n'entendit plus les pas de son mari , que Jeanne se laissa tomber à genoux et se mit à fondre en larmes...
Ici Creff-Will s'arrêta involontairement , sentant des pleurs sous sa propre paupière. Il eût profondément rougi de cette émotion , s'il n'en eut trouvé l'excuse dans celle de ses auditeurs , et surtout dans l'attendrissement d'Anne-Marie et de sir Hugues, semblable effet de deux causes si différentes ! mais le môme bruit qu'il avait déjà entendu au dehors vint lui rendre à propos son sangfroid, et ce fut avec une sorte de précipitation forcée qu'il reprit son récit en ces termes:
— Il n'y avait pas cinq minutes que la comtesse s'abandonnait à sa douleur , quand des pas se firent entendre à sa droite et à sa
gauche. Les premiers , qui s'approchaient de la porte de la chambre , étaient ceux du comte de Blois et du duc de Normandie venant reconnaître l'état de leur prisonnière; les seconds , qui retentissaient au-dessous d'une croisée ouverte , étaient ceux de Jean de Montfort et de son escorte passant le pont-levis du château. La comtesse se traîna avec son fils de ce côté , sans s'apercevoir seulement qu'on entrait de l'autre; là, toujours agenouillée , et penchée au bord de la fenêtre , elle vit le comte s'éloigner lentement vers la Loire , et disparaître en lui jetant un dernier regard... Alors , il ne lui resta plus de force que pour presser son enfant sur son cœur ; elle s'affaissa entièrement sur elle-même , comme si elle allait défaillir , et demeura ainsi, sans mouvement et sans voix , pendant que Charles de Blois la considérait en silence...
BRETAGNE ET MONTFORT î 235
— Pauvre femme ! dit-il enfin en hochant tristement la tête.
Puis , se tournant vers le duc de Normandie et lui parlant à l'oreille :
— Monseigneur, ajouta-t-il avec un accent de compassion , laissons la liberté à cette mère et à cet enfant ; que pouvonsnous avoir à craindre de leurs larmes ?
— Rien , en effet ! répondit le duc de Normandie ; qu'il soit donc fait , mon cousin, selon le bon plaisir de votre clémence.
Alors , tous deux s'avancèrent vers la comtesse , et la relevèrent doucement de la main. Mais elle n'eut pas besoin de leur secours pour retrouver ses forces , car à peine les eut-elle reconnus qu'elle se redressa fièrement.
— Charles de Bloisî Jean de Normandie!
murmura- 1- elle en portant son regard de
236 JEANNE DE MONTFOllT.
l'un à l'autre. — Que me voulez-vous , messeigneurs? poursuivit-elle à haute voix, croisant ses bras frémissants sur son fils, comme si elle eût été menacée de se le voir ravir.
— Madame , répondi t Cliarles de Blois , nous venons vous annoncer que vous êtes libre. Vous pouvez quitter Nantes avec votre enfant , et choisir telle escorte qu'il vous conviendra.
— Je vous remercie , messeigneurs , dit Jeanne ; je vais donner mes ordres en conséquence à maître Salomon Creff-Will.
Le duc de Normandie se retira, étonné du ton qu'elle avait pris pour lui parler, et Charles de Blois le suivit en se retournant vers Jeanne , et en murmurant encore avec bonté : — Pauvre femme !
Le mot parvint , cette fois , aux oreilles de la comtesse, et couvrit son front d'une rougeur ardente.
— Pauvre femme! répéta-t-elle amèrement ; ils m'appellent pauvre femme ! Oh ! c'est qu'ils m'ont vue pleurer ! ajouta-tellc en essuyant brusquement ses yeux; c'est qu'ils m'ont surprise ici défaillante, et ils croient que mes pleurs sont mes seules armes. — Eh bien ! c'est ce que nous verrons, messeigneurs ! continua-t-elle avec force , — une main tendue vers la porte que venaient de quitter les princes , l'autre appuyée sur la tête de Jehan de Montfort.
Au même instant, elle se tourna de mon côté, et je ne pus m'empêcher de reculer de surprise... Ce n'était plus la femme que je venais de voir abattue sous la douleur ; c'était une autre femme que je reconnaissais à peine. Le feu qui s'échappait de ses yeux avait séché toutes ses larmes. Son front s'était armé d'une majesté inconnue; son geste
238 JEANÎSE DE MONTFORT.
était ferme et sa voix imposante ; sa taille semblait avoir grandi par enchantement !
— Salomon, dit-elle, d'un ton qui me fit tressaillir, va trouver dans la ville tous ceux qui me sont encore fidèles , dis-leur de se réunir avant une heure à la porte du Nord , et quand ils seront au rendez-vous , reviens m'avertir et me chercher.
Une heure après, nous étions cent hommes au lieu convenu. C'était là , — tant la trahison marche vite ! — toute l'armée qui restait dans Nrntes au conquérant de la Bretagne. Encore, cette troupe sans armes ressemblait-elle à un cortège d'amis et de serviteurs, plutôt qu'à une escorte de chevaliers et de soldats. Mais, si nos rangs étaient peu nombreux, le dévouement et l'intrépidité centuplaient nos forces, et nous avions tous dans l'âme cet enthousiasme ardent, dont J' exemple ranime les lâches et fait revenir
les infidèles. Montée sur un cheval, qu'elle guidait comme le meilleur écuyer ,1a comtesse arriva bientôt au milieu de nous. La môme surprise qui m'avait saisi frappa soudain tous ceux qui la virent. Le changement qui s'était opéré en elle encore était plus complet et plus étonnant , et il avait passé jusque dans son costume , qui était d'une sévérité presque militaire. Vêtue d'une simple robe bleue , serrée à la taille par une écharpe , elle avait sur la tête un chaperon de velours noir, ressemblant à un casque de chevalier. Une dague était passée à sa ceinture , et une épée pendait à l'arçon de sa selle. D'une main , elle soutenait son fils assis devant elle ; de l'autre , elle maniait la bride de son cheval. A la fierté de son attitude et à l'éclat de son regard, chacun crut revoir le comte de Montfort, et se rangea autour d'elle comme autour d'un capitaine. L'il-
24o JEANNE DE MONTFORT.
iiision fut si générale, que notre cri de gnerre s'échappa de toutes les bouches.
— Bretagne! Bretagne et Montfortî dirent nos cent voix réunies en une seule ; et la comtesse , nous montrant son fils , répéta avec nous : Bretagne et Montfort !
Ce fut notre adieu à Nantes, et nous partîmes pour Bennes. Notre troupe se grossit en marchant de tous les soldats que nous rencontrâmes. A trois lieues de Nort , huit cents hommes se trouvèrent devant nous : c'était un renfort que messire Guillaume de Cadoudal, commandant de Bennes, envoyait au comte. A la vue de la comtesse , ils reculèrent d'effroi , et demandèrent ce qu'était devenu Montfort.
— Montfort est prisonnier au Louvre, répondit Jeanne ; mais voici son fils , Jehan , qui le remplacera un jour !
-— Vive Jehan de Montfort ! crièrent
JUIETAGNE ET M OINT FOUT î 12 4 1
les huit cents braves en brandissant leurs épées.
Et tournant bride à l'instant même, ils reprirent avec nous le chemin de Rennes.
Trois fois pareille rencontre se renouvela , et trois fois elle eut le même succès. S'arretant , le long de la route, à chaque manoir et à chaque ville, la comtesse se fit ouvrir toutes les portes , et gagna tous les cœurs à sa cause.
— « Mes amis , disait-elle à ses partisans, » ne vous défiez de la grâce de Dieu ! Nous » sommes grandement infortunes, sans doute, » de ce qui est advenu en la personne de » mon seigneur; mais il m'a donné pouvoir » de vous rassurer, et de vous amener son )^fils, en attendant qu'il sorte de là où il «est, tôt ou tard, et qu'encore le voyions « sain et sauf. Adonc prenez cœur , et ne » veuillez abandonner celui qui a mis toute
'll\'l JEAINNE DE MOISTFOM.
» sa confiance en vous et en votre loyauté. » Et , si Dieu nous défavorisait tant , que mon » seigneur restât captif, je mets sous votre » garde son héritier légitime , de son sang , » nourri sous espérance qu'il sera un jour » homme de bien et de valeur, et, croissant, » rélahlira la perte de son père , malgré les » ennemis qui lui prennent à cette heure « son duché *. »
Puis, à ceux qui, trop frappés de son malheur ou de ses périls, désespéraient de sa cause ou hésitaient à la suivre[:
— « Ha ! ha ! messires ! criait-elle , relevant «leur courage, ne vous ébahissez mie de » mon seigneur que nous avons perdu. Ce » n'estoit qu'un homme! Véez-ci mon petit )) enfant , qui sera , si Dieu plaisl , son res- >^ lorier , et vous fera des biens assez , je
" Jlisl. de Eret. , par d'Argcntré , page 400.
bketagm: et momfoiitî i/\3
» vous jure ! Et eu attendant, j'ay de l'avoir » à planter (eu aboudauce), donc vous en » donueray , messires , et vous pourchasw seray tel capitaine par quoy serez récon- >i fortes* ! »
Enfin, au petit nombre de seigneurs et de chevaliers qui l'écoutaient avec indifférence, ou qui cachaient peut-être sous un dédain simulé leur secrète envie de passer aux vainqueurs :
— « Ne souriez point, messires, disait-elle » fièrement , ne souriez point aux veste- » ments légiers qui me couvrent et au petit w âge de l'enfant qui est avec moi. Sous ces » vestements de femme bat , possil)le , un » cœur de chevalier , et sur ce blond chef » reluira un jour la couronne de Bretagne î » voire, s'il le faut, cette robe deviendra
* Froissard , lome I*' , page 8!).
^44 JKAiNr^E DE 310MF0K1.
>^ une cuirasse, cette coiffe un casque, cet )^enfantelet un homme. Et verront lors » trop tard ceux qui auront dit : pauvre » femme et pauvre enfant! qu'il n'est sage » de lâcher la lionne et son petit, et que » toutes mains sont bonnes à la victoire ! w Or , sur ce , messires , au revoir vous » dis , tant que le jour advienne de vous » monslrer queMontfort sera toujours 3Iont- » fort ! »
Elle visita ainsi, l'une après l'autre, toutes les places où le comte avait établi garnison. Elle laissa à ceux-ci des renforts, à ceux-là de l'argent , à tous du courage. Elle paya les soldes arriérées et passa les revues en personne; prépara partout, aux princes qui croyaient l'avoir renvoyée à ses fuseaux , des difficultés terribles à vaincre et des batailles sanglantes à livrer, et arriva enfin aux portes de Rennes, ou
HRETAGNE ET MONTFORT ! q4«^
ollo fui reçue en triomphe avec son fils...
Creff-Will en était là de son récit, écouté avec un intérêt croissant par ses hôtes , lorsque le bruit qui n'avait frappé jusqu'ici que lui seul , arriva cette fois à l'oreille de ses auditeurs. Tout le monde distingua des pas de chevaux s'approchant du manoir , et chacun regarda son voisin avec un pressentiment particulier. Seule indifférente à cette remarque générale , grâce à son infirmité personnelle, la vieille Berthe, qui se faisait résumer par le père Auffroy l'histoire de Jeanne de Montfort, à mesure que l'écuyer la racontait, continua d'iixterroger celui-ci d'un ton de curiosité impatiente, qui prouvait combien elle prenait peu de part à l'interruption qui avait lieu :
■ — Eh bien! demanda -t- elle en coudoyant le chapelain , est-ce que la comtesse est demeurée à Rennes?
q46 JEANNE DE MONTFORT.
— Non , damoiselle , répondit gravement Creff- Will , qui oublia , dans sa préoccupation , que la noble personne ne pouvait l'entendre. — Non, messeigneurs , repritil, réparant cette distraction , Jeanne de Montfort n'est point restée à Rennes ; elle a continué de parcourir le duché de son mari. Pendant que Charles de Blois et Jean de Normandie, réveillés en sursaut de leur sécurité compatissante à l'égard de cette mère et de cet enfant inofiensifs , se reprochaient trop tard , comme elle l'avait prédit elle-même , d'avoir lâché la lionne et son petit sur la Bretagne, elle s'est rendue de Rennes au château de Brest , où elle a confié les trésors du comte à mes sire Tanneguy du Chastel , et poursuivant sa marche intrépide le long de la cote Armorique...
Ici Grefî-Will fut interrompu tout-à-coup
BRETAGNE ET MOISTFORT ! 9.47
par le son vibrant et articulé d'un cor, qui , partant de la porle du manoir , ébranla les vieilles tapisseries de la salle , et fit lever à la fois , comme un seul homme, toute la noble famille des Spinefort...
— Eh bien? dit Caverley en arrachant sa main blessée de son pourpoint , et en serrant avec une impatience convulsive le bras de son écuyer.
— Eh bien ! reprit lentement Creff-Will, tout pâle de l'émotion qu'inspiraient ses paroles , Jeanne de Montfort est arrivée jusqu'à la porte du château d'Hennebond , et elle m'a envoyé demander au sire Olivier de Spinefort si elle peut compter sur son
. hospitalité !
— Non seulement sur mon hospitalité , s'écria le baron avec une exaltation soudaine ; mais sur mon sang et sur ma vie , qui
lui apparticniiCRl désormais! — La Iraliison de Nantes, ajouta-l-il solennellement, me délie de tout engagement vis à-vis de Charles de Blois , et je n'ai plus dans la bouche d'autre cri que celui que j'ai toujours eu dans le cœur : Bretagne! Bretagne et Montfort !
— Bretagne et Montfort ! répétèrent tous les membres de la famille , à l'exception d'un seul.
Anne-Marie se jeta en pleurant de joie dans les bras de son père , tandis que le chevalier lui serrait la main avec une émotion indicible ; et le baron , saisissant la trompette qui pendait au baudrier deCreff- Will , répondit lui-même, par une fenénètre de la salle, à l'appel qui lui avait été fait du dehors.
Aussitôt il manda à haute voix tous les serviteurs et varlets du manoir, sortit à
BBETACNE ET MONTFORT î €tf\C)
lour l('lo , avec des flambeaux , jusque sur la plaie-forme en face du ponl-levis, fit descend le la herse au niveau du sol , et alla au-devant de Jeanne de Montfort...
Ce fionecil t)c famille.
Un quart d'heure après , il y avait six nouveaux hôtes dans la salle basse du château d'Hennebond ; ces six hôtes étaient : Jeanne de Montfort et son fils ; la fidèle Marcy Holben , qu'on n'est pas surpris de retrouver près de sa maîtresse ; messire Guillaume de Saint-André , chevalier , doc-
q59- JEANNE DE MONTFORT.
teiir ôs-lois , gouverneur de Jehan de Montfort ; le sire Amaury de Glisson , commandant les cinquante hommes d'armes qui escortaient la comtesse; et maître Samuel Tudez, juif espagnol, argentier-avi tailleur du comte, suivant la fortune de sa femme.
Pour se retracer le portrait de Jeanne de Montfort , alors âgée de vingt-sept ans , le lecteur doit commencer par oublier, à peu près, l'image de la douce et mélancolique Jeanne de Flandre. Se rappelant ensuite les traits énergiques sous lesquels Creff- Will vient de peindre la comtesse, il pourra laisser à cette grande et majestueuse figure l'éclatante auréole maternelle dont a parlé le baron de Spinefort, et il aura ainsi une idée assez exacte du nouveau caractère de beauté de notre héroïne. Imposante sans hauteur, et grave sans sévérité , ses peines et ses ûitigues avaient pfdi son visage , mais
r.i: CONSEIL DE TAMILLE. 200
n'en avaient point altéré les traits. Elle portait les unes et les autres avec un courage simple et naturel, qui prouvait que, si son rôle lui avait coûté à prendre, il ne lui coûtait plus à remplir. On devinait encore, dans l'azur humide de ses beaux yeux , les délicates tendresses de la jeune épousée de Chartres ; mais c'était comme un souvenir vague et lointain sommeillant au fond de l'âme , et les lignes plus accusées de sa Louche et de son menton , le profil plus net et plus franc de son nez aquilin , dénotaient avant tout l'élévation des pensées qui occupaient son esprit , l'héroïqua piété des sentiments qui faisaient battre son cœur. Ce n'était plus la jeune fille , enlîn , avec ses douleurs capricieuses et ses indécisions passionnées ; c'était la femme dans la grandeur et la sainteté de ses devoirs, dans l'abnégation de son dévouement , et la res-
254 JEANNE DE MONTEOKT.
ponsabilité de ses nobles charges. L'épouse du prisonnier du Louvre avait effacé la fiancée du comte de Montfort. L'éclat lumineux de son front, la lueur suave et brûlante de son regard , étaient devenus des signes d'inspiration et de courage. Les ondulations de sa poitrine avaient plus de régularité et plus de puissance , tous les mouvements de son corps plus de lenteur et d'aplomb. Le divin sourire qui découvrait ses dents d'ivoire no luisait désormais que pour son enfant...
Marcy Holben était un peu moins blonde et moins rose qu'à Chartres, mais elle avait conservé , par la vertu de sa belle nature ilamande, autant de fraîcheur et d'égalité que ses inquiétudes et ses courses pom aient le permettre. L'œil toujours tourné vers sa maîtresse, comme l'aiguille aimantée a ers le nord , elle avait passé du dévouement à l'enthousiasme , et mémo à une sorte d'imi-
tation. Voyant Jeanne de Montfort s'élever au-dessus de son sexe , elle avait cru de son devoir de s'élever en même temps, et cette naïve prétention se trahissait jusque dans sa toilette , manifestement calquée sur celle de la comtesse. Celait la môme simplicité austère et hardie, pour ne pas dire la même apparence belliqueuse, car on sentait que volontiers aussi la suivante eût porté une dague à sa ceinture. Toutefois, l'unique préoccupation de Marcy n'était pas de regarder sa maîtresse et d'avoir l'air d'une héroïne; ses doux yeux avaient un autre pôle moins grandiose , vers lequel ils se dirigeaient à la dérobée : c'était le visage mâle et radieux de Salomon Crelf-Will, qui avait évidemment profité de son séjour à Nantes et des facilités du voyage pour ravir à la paisible Flamande la quiétude virginale de son âme.
Amaury de Clisson, digne ancêtre du fa-
1206 JEArSiNE DE MO.MIOUT.
ineux connétable , était une de ces loyales ligures de chevaliers bretons , toujours éclairées d'un sourire galant et respectueux devant les dames , toujours armées d'une expression farouche et menaçante en l'ace de l'ennemi. On reconnaissait en lui, au premier coup d'œil , la double nature des guerriers de ce temps-là ; nature de lion et d'agneau tour à tour, faite pour se baigner dans le sang de vingt hommes sur un champ de bataille , et incapable , au sortir delà, de voir couler les larmes d'un enfant. Clisson était couvert de fer et d'acier, depuis les pieds jusqu'à la tète, et, à l'aisance de ses mouvements sous sa cotte de mailles et ses cuissards, on comprenait qu'il vivait là dedans , jour et nuit , comme le limaçon dans sa coquille.
Guillaume de Saint-André offrait une tête d'un tout autre caractère. A la fois savant
légiste et barde éloquent, quoique sa vingtcinquième année ne fut pas sonnée encore , il portait le sceau de la réflexion sur sa bouche sévère et silencieuse, tandis que le feu de l'inspiration poétique illuminait ses grands yeux glauques. Du haut de son front ouvert , développé surtout vers les tempes , tombaient à profusion, jusque sur ses épaules , de longs cheveux bouclés naturellement, et qui semblaient dorés par le soleil. Son costume , uniformément bleu de ciel , s'harmoniait à merveille avec cette blonde chevelure , et comportait pour tout ornement un large collet de toile blanche, éclairant encore d'un pur reflet sa candide physionomie.
Guillaume de Saint-André avait été choisi par Montfort pour gouverner son fîls,avan tmeme que le petit Jehan fût au monde, et la comtesse accordait à son tour au jeune maître une confiance justifiée par l'affection de l'élève.
âÔ8 JEANNE DE MONTIOKT.
Jehan de Montfort, en elïet,par cet in stinct qui attache les enfants à ceux qui les aiment , traitait naturellement Saint-André comme s'il eût remplacé son père. C'était toujours sur ses genoux qu'il s'élançait quand il était forcé de quitter les bras maternels , et il n'échangeait point avec d'autres que Guillaume ses touchantes réflexions sur ce qui frappait son cœur ou ses yeux. En entrant, néanmoins, ce soir-là, dans la salle du château , Jehan de Montfort avait fait partager à deux nou^eaux favoris la préférence qu'il accordait à son gouverneur. Ces deux favoris étaient Anne- Marie et Jehan de Kergorlay. Anne-Marie avait attiré le jeune comte, parce que tout ce qui est beau attire l'enfance ; Jehan de Kergorlay lui avait plu, parce qu'il était de son âge , et que tous deux n'avaient depuis longtemps pratiqué le proverbe : Qui se ressem-
ble s'assemble. 11 est vrai qu'ici les rapports étaient aussi complets que possible , et que les fils étaient assortis par l'âge et la grâce, comme les mères auraient pu l'être par le cœur et la beauté. Tous deux blonds , roses , épanouis, ayant la même taille, et jusqfi'au même nom , quiconque les eût vus sans les connaître, les eût pris d'abord pour les deux frères. Ils fraternisèrent donc avec une spontanéité réciproque , et la douce remarque qu'en firent à la fois leurs mères fut entre elles le commencement d'une amitié plus sérieuse.
Mais laissons ces eid'ants jouer enseuible, et liàtons-nous d'expliquer au lecteur une figure bien plus importante , celle du juif espagnol Samuel ïudez , le trésorier de ^ Jeanne de Montfort. C'est ce grand personnage , en robe noire et en chausses rouges , qui se tient , le bonnet à la main , derrière
26o JEANINE DE MONTFORT.
la comtesse , sur laquelle il fixe un regard si froidement attentif! Samuel Tudez est un homme de quarante ans , qui n'en porte pas plus de trente-deux, et dont le visage frappe , au premier abord , par une beauté toute féminine. Ses cheveux sont d'un noir luisant , son teint d'un blanc mat, ses traits d'une finesse exquise , ses joues et son menton potelés , ses yeux longs et fendus en amande, son nez d'une pureté de lignes faite pour la statuaire. Mais, comme les statues aussi , cette superbe tête est sans expression , ou, si elle en a une, c'est celle d'une indifférence glaciale qui fait mal à voir. Pas une étincelle dans ces grands yeux de jais ; pas une lueur sur ce front de marbre poli ; pas un frémissement dans ces traits arrangés à plaisir ; pas une contraction sur ces lèvres vermeilles , scellées sur deux rangées de dents fines et blanches ,
comme une agrafe d'or sur un écrin de perles. Malgré l'intelligence élevée qui semble habiter son large crâne , et malgré la supériorité hautaine que dénote son attitude, l'esprit de cet homme paraît absorbé par deux préoccupations futiles; la première consiste à ne rien perdre de ce qui se dit et se fait autour de lui, la seconde à fixer l'attention de tout le monde sur ses mains, qui sont en effet, d'une forme et d'une blancheur admirables ; elles étalent , pour être mieux remarquées , plusieurs bagues ornées de riches diamants, dont l'un surtout, digne de luire au doigt d'un empereur, étincèle comme une vive étoile sur le sombre costume du personnage.
Tout ce qu'on sait de la vie et du caractère de Samuel Tudez, tout ce que Jeanne de Montfort elle-même en a pu connaître, c'est qu'il est d'origine espagnole , et a quitté le culte
26q JEANNE DE MONTFORT.
israélite pour la religion chrétienne. Joaillier nomade et banquier des princes, comme tous les juifs considérables de ce temps-là , il a offert ses services à Jean de Montfort , quelques années avant la mort de Jean III , et le comte a fait , à ses frais , sa première campagne de Nantes à Limoges. Depuis lors, à moitié par reconnaissance, à moitié par habitude, il l'a gardé près de lui en qualité d'argentier-avitailleur ; et la comtesse, par les mêmes raisons , en a fait son trésorier, ayant eu, d'ailleurs, besoin d'avances pendant son voyage de Nantes à Brest. Le désintéressement complet de Samuel Tudez,eiî cette circonstance, lui a valu l'amitié irrévocable de Jeanne de Montfort, et voilà comment il a passé au rang des conseillers et des serviteurs intimes dont elle se fait accompagner à travers la Bretagne. Elle est d'autant plus attachée à lui en ce mo-
ment , qu'il n'avait pas eu dès l'abord le don de lui plaire , et que sa raison a dû vaincre, pour lui accorder sa confiance, des préventions dont elle s'est accusée depuis...
Le juif, au reste , malgré les avantages de sa personne , est accoutumé à se voir, au premier coup d'œil, mal jugé de tout le monde. Il a pu en trouver une nouvelle preuve dans l'impression causée par son aspect au château d'Hennebond, et principalement dans l'espèce d'effroi, mêlé de répugnance, que sa vue a paru inspirer au sire de Spinefort. Lui-même , en considérant de près le noble châtelain, n'a pu comprimer un tressaillement particulier , et tous deux se tiennent, pour ainsi dire, en observation l'un devant l'autre , comme des ennemis qui essaient en tremblant de se reconnaître. . .
Quand le baron eut fait servir à souper à tous ces personnages , une conversation gé-
q64 JEANNE DE MONTFORT.
nérale s'engagea insensiblement entre eux. Malgré l'entière confiance acquise de part et d'autre, cette conversation fut d'abord indécise et entrecoupée de pauses ; les rapports du langage s'établissent toujours moins vite que ceux du cœur, et chacun hésitait, en cette circonstance , entre le dévouement et le respect.
Caverley surtout , à qui le rôle de médiateur était échu naturellement , semblait tour à tour oublier ou craindre de le remplir, et s'en acquittait avec des distractions qui l'éloignaient de son but au lieu de l'en rapprocher.
Debout , en face de Jeanne de Montfort et près d'Anne-Marie , il ne quittait pas des yeux la comtesse, et paraissait jaloux de la voir servie par le châtelain. Jeanne, en se retrouvant face à face avec lui , après dix ans de séparation , n'avait pas éprouvé , du-
l,R CONSEIL DE FAMILLE. 'i65
moins en apparence, l'émotion profonde qui l'avait bouleversé lui-même. Un léger tressaillement avait à peine agité la main qu'elle lui avait tendue la première , et quand les lèvres frémissantes du chevalier s'étaient posées sur cette main, la douleur qu'il avait ressentie en y rencontrant l'anneau nuptial n'avait été tempérée par aucun mouvement consolateur. Considérant seulement avec un tendre intérêt la pâleur extrême de son visage :
— Vous avez bien souffert , sir Hugues? lui avait dit la comtesse.
Et il avait reconnu , au ton doux et calme de ces paroles, qu'elles ne faisaient point allusion aux blessures de son âme.
— Oui, madame, j'ai bien souffert! avaitil répondu en retournant le sens des mots. •— Je souffre encore ! avait-il ajouté plus bas , de façon à ce qu'il fût impossible à Jeanne de s'y méprendre.
Elle l'avait fait, cependant, ou avait paru le faire, car elle avait reparti sans changer de ton :
— Vous m'attendiez pour vous guérir !
Là-dessus , elle avait détourné les yeux ,
de peur de voir l'expression de ceux du chevalier , et celui-ci se demandait en la considérant :
— Ne suis-je donc plus désormais que son ami?...
La comtesse sentit l'inconvénient des hésitations de Caverley, pour l'échange d'explications qu'elle avait hâte de faire avec ses hôtes , et mettant d'elle-même la conversation sur un pied de confiance absolue :
— C'est une bonne chose , dit-elle , de trouver des amis dans le malheur , et de se reposer sous un toit fidèle et sûr, après avoir traversé peut-être un pays ennemi !
— G' est aussi une bonne chose , madame,
répondit vivement le baron, de se sentir enfin la conscience délivrée d'un engagement qui pesait au cœur , et de voir sa maison glorifiée et bénie par la présence de sa légitime et belle suzeraine !
Depuis que le châtelain s'était cru libre et avait pris sa résolution , il était passé de la contrainte la plus pénible à l'enthousiasme le plus expansif , et il éprouvait le besoin de dédommager , en quelque sorte , d'une indifférence apparente de trois ans , la sainte cause qu'il était si heureux d'embrasser avec transport. Peut-être aussi un reste de scrupule sur la lettre de son ancien serment, le forçait-il encore de s'étourdir uu peu sur l'esprit et la validité du nouveau ; et alors le vieux partisan étouffait, sous les protestations d'un dévouement sincère et national , les derniers murmures improbateurs d'une religion exagérée.
— Vous êtes un vrai Breton, messire ! reprit la comtesse , en le remerciant d'un re-* gard qui acheva de l'exalter. J(; rends d'autant plus grâce à mon bon génie de m' avoir conduite près devons, que je ne doute pas que tous vos voisins et vassaux ne aous ressemblent ; tant l'exemple de l'honneur a de puissance sur les bonnes âmes !
— Du moment que mon épée vous appartient , repartit Spinefort avec feu , vous n'avez plus un seul ennemi à craindre dans la ville et seigneurie d'Hennebond. Demain , poursuivit-il , vous recevrez l'hommage de tous ceux qui dépendent de moi. Non moins empressés que moi-même à venir renier le parti de la trahison , ils crieront avec nous et comme nous : — Bretagne et Montfort ! et je souhaite que tous vos partisans, madame, poussent ce cri aussi franchement et loyalement qu'eux...
LE COKSEiL DE FAMILLE. oAX)
En parlant ainsi , le cliàtelain regarda involontairement Samuel , et un nuage de rougeur sembla passer sur la face du juif.
— Soyez tranquille , baron , répondit Jeanne ; il y a un proverbe de chevalerie qui assure que les traîtres épargnent les femmes; et, la perfidie ne pouvant entrer dans notre cause par nous-mêmes , Dieu et Sainte-Marie ne permettront pas qu'elle y soit jamais introduite par les autres. D'ailleurs, reprit-elle avec une bonté gracieuse, se tournant vers son trésorier, j'ai là un oracle qui me garantit contre toute surprise de ce genre...
— Ah ! dit le baron , et comment cela?
— Maître Samuel , poursuivit Jeanne sur le même ton , est un magicien fort savant et fort habile. ..
— Un magicien ! répéta Spinefort , qui devint pensif.
Ce mot avait jeté clans son esprit une sinistre lumière , et donné , pour ainsi dire , un corps aux vagues soupçons qu'il est temps d'expliquer. L'impression fâcheuse, produite par la vue de Samuel sur le baron, ne venait pas seulement de ce que celui-ci avait pu trouver de louche et de glacial dans la physionomie du juif; c'était l'effet d'une cause beaucoup plus grave , quoique aussi mystérieuse , et cette cause était une lointaine réminiscence du châtelain. 11 lui avait semblé qu'il ne rencontrait pas Samuel Tudez pour la première fois, et, sans se rappeler clairement où il l'avait déjà vu, il soupçonnait que c'était dans une circonstance qui ne faisait pas honneur au juif. Quelle pouvait être cette circonstance? c'est ce que le baron demandait vainement à sa mémoire, lorsque le magicien était venu réveiller ses souvenirs. En traversant Rennes, pendant
les fêtes du mariage de Charles de Blois et de Jeanne de Peu tiiièvre, Spinefort s'était trouvé, par hasard, à une réunion de seigneurs et de dames de Bretagne, auxquels un certain juif, se donnant pour un illustre sorcier , débitait des prédictions et des horoscopes , touchant les événements qui intéressaient alors tout le monde. Au ton , aux manières, et surtout aux paroles du prophète , le baron avait deviné d'abord un agent secret de Philippe de Valois, chargé de travailler les esprits superstitieux , au détriment du comte de Montfort. Il l'avait dès lors écouté avec autant de distraction que de mépris; mais il avait observé attentivement sa figure , afin de pouvoir la reconnaître dans l'occasion. Il se rappelait , en effet, que le magicien de Rennes avait une grande taille et un charmant visage , déguisé par une longue barbe noire, qui lui
972 JEAÏNNE DE MOISTFORT.
avait paru fausse comme son caractère. Or, en rapprochant cette image de la physionomie féminine de Samuel Tudez, le châtelain trouvait entre l'une et l'autre des rapports effrayants , et ses soupçons se changeaient en inquiétudes d'autant plus sérieuses , que Jeanne de Montfort , comme on l'a dit , accordait toute sa confiance à son trésorier.
— Oui , messire , reprit-elle , maître Samuel est un homme aussi terrible pour mes ennemis que précieux pour moi-même. Il lit, dans les mains de tous ceux qui m'entourent, leurs pensées et leurs projets à mon égard , et si un félon se glissait dans notre bataillon fidèle , il le découvrirait et le démasquerait à l'instant.
La comtesse avait prononcé ces paroles assez légèrement pour prouver qu'elle attachait peu d'importance à la science fatidique de Samuel Tudez ; elle fut donc surprise
l.K CONSEIL DE FAMILLE. 273
(le se voir écoutée par son hôte beaucoup plus sérieusement qu'elle ne lui avait parlé.
— Ce que je dis là vous étonne, haron? lui demanda-t-elle avec une douce ironie.
— Non, madame, répondit le châtelain ; mais cela me rend jaloux.
— Jaloux , messire ! et comment donc?
Spinefort comprit que, pour dissimuler
son stratagème et découvrir la vérité, il était indispensable de prendre la chose sur le même ton que la comtesse. Ce fut donc en souriant à son tour qu'il répondit :
— J'ai aussi la prétention d'être magicien, madame, et je serais un rival d'autant plus dangereux pour maître Samuel, que je crois pouvoir lire dans les yeux ce qu'il ne lit que dans les mains.
— Vraiment? dit Jeanne de Montfort, heureuse de voir la conversation s'animer.
Toute la famille du baron ne put retenir
274 JEANNE DE MOiNTFORT.
un mouvement de surprise , et , le sachant aussi peu sorcier que soi-même , chacun se demanda où il voulait en venir. Il proflta de cette agitation pour jeter un nouveau regard au juif ; mais, soit ignorante bonne foi, soit dissimulation profonde, la figure de celui-ci demeura complètement impassible.
Cette remarque ébranla la résolution du châtelain , sans détruire ses fatales défiances.
— Voyons! poursuivit la comtesse, empressée de provoquer par sa franchise celle de son hôte; donnez-nous une preuve de votre savoir, messire, en nous disant à tous ce que nous pensons en ce moment.
C'était là que voulait arriver le baron, pour faire son épreuve sur le trésorier. Il allégua la crainte de paraître indiscret, afin de se faire accorder le droit de l'être réellement , et Jeanne de I\lonfort se hàla de le
mettre à l'aise , en le priant de commencer par elle-même.
Elle se tourna en même temps vers lui, d'un air de gravité souriante , et le laissa lire, aussi long-temps qu'il lui plut, au fond de ses beaux yeux mélancoliques.
— Avec vous , madame , dit Spinefort , ma tache est facile, et il n'est pas besoin de sorcellerie pour deviner ce qui se passe en votre âme.
Ayant reporté ainsi la pensée de la comtesse vers son épouxet sonfîls, il poursuivit à coup sûr, tandis qu'elle retenait un soupir ;
— Au fond de cette âme généreuse , je vois deux saintes images : celle d'un auguste captif, dont vous convertirez les chaînes en couronne d'or , et celle d'un enfant cher et sacré, dont les larmes feront germer des héros !
Jeanne répondit au baron par un serre-
ment de main sympathique. Elle prit son fils des bras de Guillaume de Saint-André, pour le presser contre son cœur; et Caverley, détournant péniblement les yeux, tressaillit en rencontrant ceux d'Anne-Marie...
— Quant aux serviteurs qui vous entourent, madame, poursuivit le châtelain, désignant Clisson, voici d'abord un noble capitaine dont le regard m'indique clairement la pensée. Il songe que, s'il est doux de veiller sur votre personne en ce château , il serait plus doux encore de tirer l'épée pour vous quelque autre part, et il se demande quand viendra Theureux jour où les champs de bataille se rouvriront, au nom deMontfort.
— Sur mon âme , voilà qui est vrai ! s'écria Clisson.
Et, frappant avec force sur ses cuissards, il fit rendre à toute son armure un cliquetis belliqueux.
Spinefort passa à Guillaume de Saint- André et à Marcy Holben , afin (raniver naturellement à Samuel Tudez ; mais , soit que celui-ci vît venir son tour avec impatience, soit cpi'il voulût annuler le péril à force d'audace, il épargna au châtelain les difficultés de la transition, en allant de luimême au-devant de l'examen.
— Messire baron, dit-il avec un aplomb qui déconcerta Spinefort, je vous trouve un peu courtois et flatteur pour un homme qui lit au fond des âmes , et je vous prie de lire le bien comme le mal dans la mienne, afin de montrer que vous n'êtes pas un sorcier de magie blanche.
L'amertume de cette allusion rendit au châtelain tout son sang- froid. Fort de la loyauté de ses intentions , et décidé à se compromettre, s'il le fallait, pour sa suzeraine, il (ixa , en déguisant toujours sa
278 JEANINE DE MONTFOUT.
préoccupation par un sourire, son œil vif et pénétrant sur ceux du juif espagnol.
Après l'avoir observé ainsi pendant plusieurs minutes, sans venir à bout de lui arracher un sourcillement :
— Maître Samuel , lui dit-il , je crois ne pas me tromper sur le sentiment que je lis en ce moment dans vos yeux.
— Un sentiment! répéta le juif d'un air sceptique.
Et chacun sembla exprimer le même doute du bout des lèvres, tant le mot en question s'appliquait difficilement à l'âme froide et métallique de l'argentier!
— Je parle d'un sentiment de crainte , reprit le baron.
— Ah! fit Samuel Tudez, qui se redressa avec surprise.
Et tout le monde se détourna par un mouvement contraire , comme si la der-
nière supposition du châtelain eût rendu sa prophétie plus vraisemblable.
— Oui, poursuivit le châtelain, sans quitter des yeux le trésorier, je pense que vous redoutez, à l'heure qu'il est, une chose fâcheuse et inattendue...
— Laquelle ? demanda imper turbablemefit l'Espagnol.
— C'est, répondit Spinefort, que je ne vous prenne pour un certain juif que j'ai vu à Rennes, il y a trois ans et demi, et auquel, Csauf la grande barbe qu'il portait et l'emploi tout opposé qu'il faisait de ses talents) vous ressemblez d'une façon si prodigieuse, que l'œil le plus exercé ne peut manquer de s'y méprendre.
L'effet de ces paroles , articulées lentement , devait être pour le baron une révélation terrible. Son embarras fut donc aussi extrême que son étonnement, lorsqu'il vit
280 JEÀÎNÎNE DE MOMFOUT.
Samuel Tudcz , loin de se troubler, échani^er un sourire d'intelligence avec Jeanne de Montfort.
— Ce juif, demanda très paisiblement l'Espagnol au châtelain , n'exerçait-il pas la sorcellerie, devant une réunion de dames et de chevaliers ?
— C'est ce que j'avais à vous dire.
— Et il faisait de belles prophéties sur l'avenir de la Bretagne, à propos de la succession prochaine du bon duc Jean III ?
— Prophéties tout à l'avantage de Charles de Blois , à qui elles annonçaient les plus brillantes destinées.
— Précisément, dit Samuel.
F^t il regarda encore la comtesse en souriant , tandis que le châtelain stupéfait se demandait ce que cela voulait dire.
— Eh bien, inessire, reprit le trésorier, je vous félicite sincèrement , non pas de
LK CONSEIL Di: FAMILLE. ^8 1
votre science fatidique , mais de votre excellente mémoire. Je crains d'autant moins d'être pris pour le juif magicien de Rennes, que ce juif, en effet, n'était autre que moimôme , procédant comme vous , par la sorcellerie, à certaines découvertes politiques... Seulement, j'avais dans mon art plus de succès que vous n'en obtenez, messire ; car vous voyez qu'en croyant deviner sous ma robe un traître à la cause de Montfort , vous n'y avez réellement qu'un partisan plus ancien que vous; au lieu que moi, quand je vous ai soumis , il y a trois aimées , à mes épreuves astrologiques, je ne me suis pas trompé en augurant de votre attachement futur à Jean de Montfort , par le peu d'effet que produisaient sur vous mes prétendues prédictions pour Charles de Blois.
La comtesse appuyant d'un assentiment amical les paroles du trésorier, le châtelain.
28^ JEÂININE DE MONTFORT.
tout en se félicitant en lui-même de n'avoir pas parlé plus sérieusement, ne put répondre que par des excuses à une explication aussi imprévue; mais, quand Samuel Tudez , s' approchant de lui, vint l'assurer ^ en lui tendant la main , qu'il était sans rancune , il crut remarquer, sur le froid visage du juif, une expression de vengeance dissimulée , et ses premiers soupçons passant alors à l'état de défiance personnelle :
— Espion de Blois ou agent de Montfort, se dit-il , cet homme m'est suspect, et je le surveillerai de près!...
Cet incident , dont les conséquences se retrouveront un jour , n'eut pas pour le moment d'autres suites; et Jeanne de Montfort se hâta d'y faire diversion, en prenant à part le sire de Spinefort.
— Baron , lui dit-elle , rien ne manque à la preuve de votre dévouement, pas même
l'exagération du zèle. — Elle sourit doucement, en faisant cette allusion à ce qui venait de se passer, et empêcha Spinefort de renouveler ses excuses. — Je vous regarde donc désormais comme un des plus sûrs et des plus fermes soutiens de ma cause , et je veux vous en donner la certitude, en vous confiant des projets que personne ne connaît encore. Nous allons tenir, à ce sujet , "un conseil de famille , où vous aurez votre voix, ainsi que tous les vôtres, et après lequel , avec sir Hugues de Caverley et le seigneur de Clisson , vous choisirez entre les missions diverses qui seront offertes à votre loyauté.
— C'est à vous de choisir entre nous , madame , et de disposer de notre vie , s'il le faut, répondit le châtelain. — Je vais donner des ordres pour que tout témoin inutile ou indiscret disparaisse de cette salle , et
284 JEAINÎNE DE MO^TFORT.
pour que votre appartement soit en état de recevoir monseigneur Jehan de Montfort.
En moins de cinq minutes , le quart des assistants eut quitté la salle basse. Emporté par Marcy , et suivi de quatre varlets de garde, sous la conduite de Creff-Will, le futur duc de Bretagne alla se livrer au sommeil qui commençait à fermer ses blondes paupières. Damoiselle Berthe de Spinefort comprit avec peine qu'il fallait en faire autant , émerveillée qu'elle était de tout ce qu'elle voyait et entendait depuis deux heures. Le père Auffroy Kerily l'accompagna, emmenant avec lui Jehan de Kergorlay ; et Anne-Marie se disposait à terminer la marche, lorsqu'elle fut retenue par un geste de Jeanne de Montfort.
— Vous pouvez rester, madame, lui dit aiïectueusement la comtesse, qui avait remarqué la chaleur de son dé>ouement à la
IM CONSEIL I>r FA^IILLE. 9.85
bonne cause ; vous aurez aussi votre voix k donner, j'espère, et peut-être votre mission à recevoir.
La jeune femme demeura d'autant plus volontiers, que cette mystérieuse annonce de grands projets commençait à effrayer son amour. Elle retourna instinctivement près de sir Hugues, qui rougit en la voyant revenir , et elle attendit avec un frémissement secret l'ouverture du conseil de famille.
Après avoir jeté un dernier coup d'œil autour de la salle, le baron songea enfin à Tanneguy, qu'il avait complètement oublié depuis deux heures. Un tel adversaire de Jeanne de Montfort n'avait certes pas assez d'importance pour être redoutable en luimême; mais plus que personne il pouvait devenir dangereux par indiscrétion, et l'arrivée de la comtesse au château ne devait être annoncée à la ville que par le chàte-
lain lui-même. Spinefort voulut donc savoir où était son neveu , et envoya deux varlets de garde à sa recherche. Les deux varlets revinrent au bout de cinq minutes, annonçant que Tanneguy s'était retiré dans sa chambre.
— A la bonne heure ! dit le baron , il a prévenu mon désir ; mais, pour qu'il s'y conforme jusqu'au bout , voici ce que vous allez faire. Remontez aussitôt près de lui de ma part; vous lui demanderez s'il n'a besoin de rien , d'ici à demain midi. Sur sa réponse , l'un de vous remplira ses volontés , pendant que l'autre gardera sa porte , puis vous l'enfermerez à triple tour dans sa chambre ; dont vous m'apporterez la clef.
Les deux varlets sortirent de la salle , et revinrent bientôt annoncer au baron qu'il était obéi.
— Bien ! dil-il , en serrant dans son pourpoint l'instrument qui lui garantissait la discrétion de Penarvan.
Puis , ayant ordonné aux \ arlets do fermer les portes de la salle , et de faire bonne garde au-dehors, il annonça à Jeanne de Montfort qu'elle pouvait parler sans crainte.
La comtesse avait éloigné de la table le fauteuil où elle était assise. Les six membres de son conseil improvisé se tenaient debout devant elle : Clisson, Samuel et Saint-André à droite ; Spinefort , Caverley et Anne-Marie à gauche. Tous avaient la même attitude et la même expression dévisage, à l'exception du chevalier et de la jeune veuve. Le chevalier, considérant toujours Jeanne de Montfort avec une inquiétude mêlée d'espérance , oubliait dans cette contemplation le monde entier , et jusqu'à ses propres blessures; car on voyait
^88 JEANNE DE MOXTFORT.
sa main gauche s'agiter convulsivement dans son pourpoint , comme si elle eût voulu arrêter les battements de son cœur ou presser quelque objet sacré contre sa poitrine. La jeune veuve regardait aussi la comtesse avec une admiration combattue par la crainte : toute prête à lui donner sa vie , s'il le fallait , elle tremblait vaguement qu'on ne lui enlevât sir Hugues.
— Mes Lcigneurs, dit Jeanne, ou plutôt mes amis , puisque tel est le titre que vous méritez tous (elle appuya sur ce mot, en observant Caverley ) , voici les trois grands projets qui m'ont amenée à Hennebond , et pour lesquels je réclame vos conseils et votre assistance. Je veux mettre mon fils en sûreté, dans des mains loyales, loin des ennemis qui se repentent d'avoir épargné ses jours; je veux arracher de sa prison mon seigneur Jean de Montfort, pour le
rendre aux fidèles Bretons , dont la trahison l'a séparé. Enfin , je veux envoyer demander au roi d'Angleterre les secours qu'il nous a promis contre Philippe de Valois. — Ces trois projets ont-ils votre approbation , messeigneurs , et ne voyez-vous aucun inconvénient à les tenter tous trois ensemble ?
— Aucun , répondirent les six voix en une seule.
— Alors , mes amis , reprit Jeanne , il s'agit de nous partager ces missions différentes. Commençons par la plus importante et la plus pressée , la garde de Jehan de Mont for t.
— Je la réclame, madame! dit le châtelain.
— J'allais vous l'offrir, baron! repartit la comtesse. Anne-Marie me remplacera près de mon fils, ajouta-t-elle, en tendant la
main à la jeune femme ; Jehan de Montfort et Jehan de Kergorlay sont faits pour être frères , et tous deux apprendront à s'aimer l'un l'autre, comme leurs mères s'aiment déjà entre elles.
— Merci , madame , merci ! s'écria la veuve, qui se précipita aux pieds de Jeanne, couvrant sa main de baisers et de larmes. Je saurai mériter tant de bonheur et tant de gloire à la fois; votre fils sera chéri comme le mien , et vénéré comme notre maître !
— Contentez-vous de le chérir , Anne- Marie , reprit la comtesse avec un sourire maternel. Le pauvre enfant aura surtout besoin de vos caresses , privé qu'il sera pour la première fois des miennes, et messire Guillaume de Saint-André restera près de vous, pour continuer ses soins à son élève.
Le jeune gouverneur s'inclina respec-
tueusement , en jetant un regard timide et tendre à la dame de Kergorlay, et tout le monde se hâta d'applaudir au choix de Jeanne de Monfort, sauf Amaury de Clisson, qui eût trouvé plus prudent d'envoyer le jeune comte en Anglelerre. Mais Samuel ïudez réfuta cette opinion avec une vivacité qui étonna Spinefort, en dcmontrant que le fils de Jeanne ne devait pas quitter la Bretagne , et qu'il ne pouvait trouver nulle part un abri plus sûr qu'au château d'Hennebond
Le baron ne put s'empêcher de témoigner , par un coup d'œil, sa reconnaissance au trésorier, et pourtant il se demanda encore intérieurement si quelque intérêt suspect ne dictait point les paroles de cet homme...
— Restent le voyage à Paris et le voyage à Londres , messires , poursuivit la comtesse.
Qui de vous veut me suivre dans le premier, et accepter mes pleins pouvoirs pour le second ?
Au commencement de cette phrase, chacun fît un mouvement ; chacun , aux derniers mots , s'arrêta silencieux.
— Que faites-vous, Caverley? dit vivement Anne-Marie à sir Hugues , qui s'était avancé vers Jeanne avec tous les autres. Dans l'état de faiblesse où vous êtes encore, pouvez vous songer à quitter ce château , et votre place n'est-elie pas plus que jamais près de moi... jusqu'à l'entière guérison de vos blessures?
Malgré les efforts du chevalier pour ne pas entendre cette voix , elle parvint jusqu'au fond de son cœur , et le bouleversa cruellement.il devint si tremblant et si pâle, qu'il dut s'appuyer à la main d'Anne-Marie, et ce fut seulement au bruit de la parole
vibrante de Clisson qu'il retrouva les forces de son esprit et de son corps,
— Madame, disait le chevalier breton à la comtesse, j'espère que ma place sera à vos côtés, quelque part que vous portiez vos pas ; et, en vous conduisant près de mon seigneur Jean de Montfort, je ne ferai que continuer la mission que j'ai remplie jusqu'à ce moment.
— Pardon, sire Amaury, in terrompit brusquement Caverley , je crois que ce n'est pas à vous qu'il convient d'accompagner la comtesse à Paris.
— Pas à moi! dit Clisson étonné. A qui donc pensez-vous , sir Hugues , qu'il faille confier ce soin délicat ?
— J'ose le réclamer pour moi , messire , poursuivit Caverley ,... si madame daigne m'en octroyer l'honneur , ajouta-t-il en se tournant vers la comtesse.
Qg4 JEANNE DE MONTFORT.
A ces mots , Jeanne de Montfort , Anne- Marie , Clisson et Spinefort tressaillirent tous ensemble , et regardèrent avec surprise le chevalier anglais. Les deux femmes surtout l'observèrent attentivement, chacune à sa manière ; la première , debout et ferme en face de lui , le dominant d'un œil sévère et impassible ; la seconde , retirée à l'écart, et l'épiant par derrière, d'un air de méfiance et d'angoisse indéfinissable. Se possédant trop peu pour prendre garde aux autres, Caverley ne cherchait dans les yeux de Jeanne que la réponse à ses paroles ; et cette réponse eût dû lui rendre la vie ou lui donner la mort , qu'il ne l'eût pas attendue avec une impatience plus douloureuse.
— Messire Hugues , dit la comtesse en appuyant sur chaque syllabe , si vos sentiments pour moi sont tels que je les désire et
LE CONSEIL DE FAMILLE. Qg5
les suppose , loin d'avoir aucune raison de refuser ma confiance au premier frère d'armes de Monlfort , je me mettrai sous votre sauvegarde avec la sécurité la plus douce.
— C'est me rendre jusiice , madame ! s'écria Caverley dans un transport chevaleresque.
Et peu s'en fallut qu'il ne tombât aux genoux de la comtesse , pour baiser la main qui s'était avancée vers lui.
— Mais je crains, messire, reprit Jeanne, que votre dévouement ne soit au-dessus de vos forces , et que les blessures reçues par vous , près du mari, ne vous permettent pas encore de risquer votre vie pour l'épouse.
— Mes blessures sont guéries , madame ! repartit le chevalier en s'exaliantde plus en plus.
Et l'effort qu'il fit pour retirer sa main
de son pourpoint amena sur ses joues une pâleur qui ne fut remarquée que d'Anne- Marie...
— Il y a des circonstances, poursuivit-il, qui feraient renaître les morts ; à plus forte raison, doivent-elles ranimer les vivants! Je vous prouverai , madame , que je le suis assez pour vous suivre et vous défendre ; et toutes les lances dont j'ai garanti Montfort, au Guildo, dussent-elles se tourner contre votre poitrine, elles trouveraient encore, dans la mienne, un bouclier qui arrêterait l'épée de Saint-Georges !
Entre hommes de cœur, l'exaltation est contagieuse. Amaury de Clisson , en entendant Caverley parler ainsi , sentit le besoin d'élever la voix sur le même ton.
— Par saint Nicolas î s'ccria-t-il , la comtesse n'ignore pas que tous ses serviteurs sont prêts à lui donner leur vie ; mais grâce à
Dieu , il n'y a ici , ni pour eux , ni pour elle , aucuns périls de mort, ou du moins s'il en existe , ils sont assez éloignés pour qu'on les prévienne. Il s'agit simplement de savoir qui sera le compagnon de madame à Paris , et qui sera son ambassadeur à Londres.
Eh bien ! messeigneurs, à moins que le choix ne soit déjà fait, je soutiens que la place de sir Hugues est à Londres , et que la mienne est à Paris. Sir Hugues est Anglais ; nul , mieux que lui , ne trouvera le chemin de l'Angleterre. Il a reçu du roi Edouard de grandes faveurs , et il connaît particulièrement ses courtisans et ses capitaines ; il aura plus d'éloquence pour déterminer le monarque à remplir sa promesse , plus de moyens d'amener en ^Bretagne la fleur des chevaliers anglais ! Que sir Hugues parte donc pour l'Angleterre, et me laisse accompagner la comtesse à Paris.
— Assurément , reprit Caverley , je n'aurais pas de peine à obtenir d'Edouard ÏII l'exécution de sa parole ; mais chacun peut l'obtenir aussi facilement que moi-mên)e ; je dois le déclarer à l'honneur de mon roi 1 il suffira de lui exposer, en deux mots, les événements de Nantes et la captivité de Montfort ; et c'est un soin dont vous vous acquitterez mieux que personne , messire Amaury , ayant été acteur ou témoin de celte malheureuse campagne. Il y aurait péril, au contraire, et pour vous et pour la comtesse , si vous étiez son guide près de Montfort à la prison du Louvre. Elle ne peut y arriver , en effet , et y pénétrer que sans être connue , et le mystère le plus profond assure seul sa sûreté , comme il facilitera seul l'évasion du comte. Philippe de Valois doit être d'autant plus prudemment sévère pour le mari , qu'il a dû trou-
ver le fils de France plus témérairement généreux envers la femme, et, si on lui offrait l'occasion de les attacher l'un et l'autre à la même chaîne , il ne manquerait pas de réparer cruellement la faute de Jean de Normandie. — Dans le voyage et le projet de la comtesse , tout , encore un coup, dépend donc du secret. Or, je vous le demande, messire Amaury , votre seule présence, à ses côtés, ne la trahirait-elle pas malgré vous ? Connu depuis des années , non seulement de tous les Bretons qui affluent à Paris , mais encore de la plupart des Parisiens eux-mêmes , comment pourriez-vous leur cacher ou leur déguiser votre visage , et ne pas éveiller immédiatement les soupçons de l'ombrageux Philippe ? Vous vous exposeriez donc à perdre la comtesse , au lieu de sauver Montfort , en voulant remplir une mission qui appartient à un autre.
Ces raisons étaient trop concluantes pour que Clisson pût y répondre : leur justesse frappa le baron de Spinefort lui-même, qui s'étonnait , comme sa fille , de la persistance de sir Hugues. Attribuant cette persistance aux justes alarmes , qu'il ne partageait que trop, sur la sûreté de Jeanne de Montfort; voyant, d'un autre côté , Anne- Marie prête à défaillir à la pensée du départ de Gaverley, il imagina un excellent moyen de tout concilier et de mettre les deux chevaliers d'accord.
— Messire Hugues, et messire Amaury, dit-il en tendant la main à l'un et à l'autre avec un geste paternel , vous avez tort et vous avez raison tous les deux , et c'est toujours ainsi entre rivaux tels que vous. Vous, Clisson , vous feriez traverser des armées ennemies à la comtesse, en marchant devant elle comme l'ange exterminateur ; mais il
LE COINSEIL DE FAMILLE. 3oi
vaut mieux éviter les périls que de les faire naître, et réserver la bravoure lorsque la prudence doit suffire. Vous, Caverlej, vous seriez le plus sur compcignon de notre souveraine à Paris; mais, trop faible encore pour un si long voyage , quoi que vous puissiez dire , vos forces trahiraient votre dévouement , qui doit trouver ailleurs son emploi. Que messire Amaury parte donc pour l'Angleterre , et que messire Hugues reste ici, à garder Jehan de Montfort ; ce sera moi qui conduirai la comtesse près de son mari , si elle veut nraccepter pour guide.
Tout le conseil adopta cet avis par acclamation , à l'exception de deux membres qui demeurèrent silencieux. Le premier fut Anne-Marie , n'osant sacrifier son père à son fiancé; le second fut le chevalier anglais, dont cette contradiction générale acheva d'égarer la tête.
— Y songez-vous bien, baron? s'écriat-il, sans mesurer la portée de ses paroles , traverser la France, à votre âge , grand Dieu ! quand vous me trouvez trop faible pour ce voyage! Accompagner la comtesse au milieu de ses ennemis , sans en connaître un seul , peut-être ! et , ne la connaissant elle-même que depuis deux heures , prendre ainsi la responsabilité de sa vie! Mais il faut, pour cette mission, un jeune homme actif et infatigable comme madame ! il faut un surveillant prêt à l'avertir, à toute minute, des dangers qui naîtront sous ses pas! il faut un conducteur agile et clairvoyant, qui multiplie sans cesse les détours de sa route! il faut un bouclier toujours tendu pour la couvrir , et une épée toujours levée pour la défendre ! il faut un homme, enfin, qui ait à son égard plus que de l'habileté et du dévouement , qui pousse la prévoyance
LE CONSEIL DE FAMILLE. 3o3
jusqu'à l'inspiration , et l'enthousiasme jusqu'à l'héroïsme; un homme qui lise dans ses yeux ses moindres pensées, qui s'entende avec elle par un regard ou un geste , dont le cœur et l'esprit répondent tacitement à son esprit et à son cœur; un homme qui la protège en l'adorant , comme l'arche sainte et inviolable, qui n'ait d'autre intérêt, d'autre gloire, d'autre bonheur que d'être son gardien, qui oublie, pour se consacrer à elle, son pays, ses amis, sa famille, ou plutôt qui n'ait ni famille , ni pays , ni parents ; en un mot , un homme qui lui appartienne corps et âme , et qui vive pour ainsi dire de sa vie !...
Ces paroles étranges , diversement écoutées par le châtelain , la comtesse et la jeune veuve, avaient été prononcées par sir Hugues avec une exaltation qui allait jusqu'au délire. Pendant que son bras droit gesticulait
3o4 JEAINNE DE MONTFORT.
cnergiquement, sa main gauche s'était agitée plus que jamais dans sa poitrine... Arrivé aux derniers mois , et en même temps au terme de ses forces , il fit un mouvement si passionné, qu'il faillit perdre l'équilibre... Épuisé par la prolongation de la veille, par ses efforts multipliés pour vaincre sa faiblesse , et surtout par les émotions qui battaient son âme comme une tempête, il sentit une espèce de vertige lui monter au front et un nuage rapide s'abaisser sur ses jeux. S' oubliant sans défaillir tout-àfait, il s'appuya, de la main droite, à celle du baron , en laissant sa main gauche sortir de son pourpoint, et un objet brillant et soyeux, qu'il tenait entre ses doigts blessés, s*échappa sans qu'il s'en aperçût, et alla rouler aux pieds de la comtesse...
Anne-Marie se baissa aussitôt pour le relever, mais elle fut prévenue par Jeanne, qui
LE CONSEIL DE FAMILLE. 3o5
s'en empara vivement... La jeune veuve n'eut que le temps de reconnaître un bracelet de soie, brodé d'or, flétri par un long séjour à la place qu'il venait de quitter.
C'était le gage d'amour et de fidélité, que sir Hugues avait reçu, à Gand, de Jeanne de Flandre, dix années plus tôt. Ce bracelet avait suivi le chevalier en Angleterre et en Ecosse ; pu isà Chartres et en Bretagne; et ce soir-là, seulement , il avait juré de le sacrifier avec les derniers souvenirs de son amour... Il ne se doutait pas , le malheureux , que cet amour fut si près de renaître de ses cendres , et dût le rattacher, plus étroitement que jamais, à l'objet sacré qui en était le symbole. C'était pour le serrer contre son cœur, que sa main blessée s'agitait depuis si longtemps dans sa prison ; cette pression convulsive et croissante avait fini par détacher le bracelet de la place secrète qu'il occu-
ao
3o6 JEANNE DE MOiNTFORT.
pait dans le pourpoint , et voilà comment il avait pu se trahir un instant aux yeux de tous en échappant aux doigts défaillants du chevalier.
Spinefort , toutefois , et Anne-Marie furent les seuls qui attachèrent de l'importance à cet incident ; encore , le baron n'éprouva-t-il qu'une surprise sans inquiétude, ayant à peine remarqué d'ailleurs le tissu ramassé par la comtesse. Mais la dame de Kergorlay,à qui rien n'avait échappé, sentit alors entrer dans son âme les soupçons poignants qui l'assiégeaient depuis une heure. Quels étaient l'objet et la nature de ces soupçons? c'est ce qu'elle-même n'aurait pu préciser encore. Mais, rapprochant les paroles et l'action de Gaverley de tout ce qu'elle avait observé en lui jusque là, elle tremblait, non plus seulement de perdre sa présence, mais do ne point posséder, comme elle l'avait
cru , son amour. Aussi , la vie semblait déjà se retirer de son âme , avec la confiance, et elle frissonnait en regardant Jeanne et sir Hugues , comme s'ils eussent été les arbitres de son sort...
Cependant Caverley avait repris ses sens presque aussitôt qu'il les avait perdus. La première chose qui frappa ses yeux fut son bracelet dans les mains de la comtesse. Il se réjouit d'abord de cet accident qui avait si éloquemment expliqué ses paroles , et confirmant le tout par un coup d'œil non moins significatif, il tendit la main pour reprendre le bracelet. Mais sa douleur égala son étonnement , lorsqu'il vit Jeanne lui répondre par un regard sévère , et serrer le gage illicite dans sa ceinture, en lui faisant signe d'y renoncer pour jamais...
C'était répéter clairement , sous une nouvelle forme , ce qu'elle lui avait fait enten-
3o8 JEAiMNE DE MONTFORT.
dre dès le commencement : — qu'elle était guérie du mal secret dont il souffrait encore , et que l'amant de la jeune fille n'avait plus que l'amitié de la femme...
Pendant que cette certitude pénétrait, comme un fer glacé, dans le cœur de sir^Hugues, ses yeux se reportèrent naturellement vers Anne-Marie, le bel ange consolateur de ses chagrins. Il ne put s'empêcher de reculer d'effroi en voyant sa pâleur mortelle. Le délire qui l'avait entraîné si loin céda toutà-coup la place au remords et à la pitié. Il comprit que , dans Thorrible perplexité où il venait de jeter la jeune femme, un geste pouvait lui rendre la vie ou la lui ôter toutà-fait. Revenant alors, avec le double courage du désespoir et du repentir, à la raison qu'il avait abandonnée pour une illusion si douce , el tendant une main rassurante à la dame de Kergorlay, tandis qu'il laissait
presser l'autre au baron de Spinefort :
— Pardon , mes amis ; — pardon^ madame , dit -il lentement; — je me trompais sur mes forces , en voulant aller à Paris ; cette faiblesse vient à temps m'éclairer sur mon erreur. Partez pour l'Angleterre, messire Amaury ; accompagnez Jeanne de Montfort, baron. Vous disiez vrai, mon cousin; vous aviez raison , Anne-Marie ; ma place est ici , et j'y reste!...
— A la bonne heure! s'écria le châtelain, pendant que sa fdle respirait en tremblant encore. — Il ne vous reste plus qu'à m' accepter pour compagnon, madame, ajoutat-il en se tournant vers la comtesse.
Jeanne lui répondit par un sourire affirmatif , après avoir félicité sir Hugues du regard ; puis elle termina la séance en se levant de son fauteuil, et chacun l'escorta jusqu'à la porte de sa chambre.
ff'j^ole inconnu.
Le lendemain, dès neuf heures, tous les chevaliers , magistrats , prêtres et bourgeois de la ville d'Hennebond , convoqués au château par leur seigneur, le sire de Spinefort , avaient prêté serment de fidélité à la comtesse , et fait hommage- lige à son mari , comme duc de Bretagne.
3l2 JEANNE DE MONTFORT.
Le cri de : Bretagne et Montfort! réveilla toute la cité armoricaine , et y fut répété avec la même ardeur qu'il l'avait été, la veille , au manoir. Chacun voulut voir la nouvelle Penthésilée qui allait faire l'admiration et la terreur de la France , et l'aspect de Jeanne exalta tellement ces braves Hennebondais , qu'ils joignirent aussitôt à leur cri celui de : Hennebond à la belle comtesse ! Tous les pères et toutes les mères promirent de veiller sur son fils , comme sur le leur. Tous les jeunes gens adoptèrent Jehan pour frère d'armes, et toutes les jeunes filles pour chevalier. Enfin , un corps d'archers d'élite devint immédiatement sa garde particulière, et s'installa, à ce titre^ dans le château, sous les ordres de Guillaume de Saint-André.
Pendant que cette scène se passait dans la chambre de Jeanne, une scène moins bruyante avait lieu tout près de là.
L HOTE INCONNU. 3l3
Au milieu de la galerie crénelée, en forme de balcon , qui régnait autour des fenêtres ogives du premier étage , une femme se promenait, seule, pensive et silencieuse. Cette femme était Anne-Marie de Kergorlay. Chassée de son lit, des la pointe du jour , par une insomnie ardente , elle avait ouvert la croisée de sa chambre , et était venue chercher au- dehors la fraîcheur de l'air. Son agitation , plus encore que sa pâleur , indiquait le trouble profond de son âme. Tantôt , marchant à pas inégaux le long de la galerie , elle passait derrière les créneaux, comme une blanche apparition; tantôt elle s'arrêtait brusquement pour s'accouder sur lebalcon de pierre, et plongeait sur la campagne ou sur la ville un regard mélancolique. Alors, elle semblait envier, à l'une son calme , à l'autre son allégresse. Ses yeux s'abaissaient surtout vers les eaux du Blavet,
3l4 JEANNE DE MONTFORT.
qui, après avoir baigné les pieds du manoir, allaient s*abîmer au loin dans la mer. On eût dit qu'elle aussi eût voulu s'y perdre avec ses anxiétés et ses tristesses, et suivre les voiles blanches et rouges que le vent poussait à d'autres rivages. Souvent encore, elle se tournait de l'autre côté, vers les plaines immenses de Saint-Gilles ou de Pont-Scorff ; et , si du sein des blés verts ou des lins dorés , elle voyait surgir les tourelles du couvent de Notre-Dame-de-la- Joie * , elle soupirait avec amertume à cet aspect tranquille et religieux, et se prenait à rêver indéfiniment au bruit des cloches du monastère...
Quelles pensées plongeaient la jeune veuve
* Couvent de filles, de l'ordre de Cîteaux , fondé en 4252. En remontant la rivière du Blavet, à quelque distance d'Hennebond, on voit encore les restes de ce monastère , affecté maintenant à des forges et à des fonderies.
l'hote inconnu. 3i5
dans ces méditations inquiètes? C'est ce qu'il
nous est plus facile de définir qu'il ne l'eût
été à elle-même...
Le retour subit et singulier de sir Hugues,
à la suite de la scène du bracelet , ne s'était point expliqué pour Anne-Marie aussi simplement que pour tout le monde. Après s'être laissée reprendre d'abord à la confiance, en serrant la main de son fiancé , elle s'était remise à réfléchir profondément, aussitôt qu'elle s'était trouvée seule dans sa chambre.
Pourquoi Caverley avait-il demandé avec tant de chaleur de suivre la comtesse à Paris ? Quel pouvait être cet objet mystérieux dont l'intervention l'avait fait renoncer si soudainement à son projet ? Pourquoi enfin , — circonstance qu'Anne-Marie seule avait remarquée , — pourquoi Jeanne de Montfort avait-elle gardé le bracelet, au lieu de le
3l6 JEANNE DE MONÏFORT.
rendre au chevalier qui le réclamait comme son bien? — Telles étaient les questions que la jeune femme avait retournées dans son âme pendant toute la nuit.
Trop éloignée, par son ignorance , et surtout par sa naïveté , d'une vérité qu'il était d'ailleurs difficile de pressentir , elle se perdait en suppositions et en conjectures , et passait des invraisemblances aux impossibilités!...
Yoilà pourquoi elle avait tenté de se dérober à elle-même , en fuyant à la fois la solitude^et la réflexion.
Mais la réflexion l'avait suivie , comme la flèche suit le cerf blessé , et tout ce qui devait la distraire de son tourment n'avait fait que l'y ramener davantage. Le concours des bourgeois d'Hennebond et leurs acclamations bruyantes , avaient , malgré elle , reporté son esprit vers Jeanne de Montfort et
l'hôte liNxo.^iiNi:. 017
Caverloy. Soit illusion , soit réalité , elle avait cru distinguer leurs voix parmi les voix qui montaient vers elle, et il lui avait même semblé entendre les mots de départ et de voyage sortir encore de la bouche du chevalier...
Elle en était là de ses incertitudes , lorsqu'un petit incident vint y faire diversion. A dix pas d'elle , près d'un mâchicoulis du parapet , elle aperçut quelque chose de rouge et blanc, qui se glissait mystérieusement le long d'une fenêtre. Elle avança pour voir ce que c'était, et reconnut son cousin ïanneguy de Penarvan. La mise et la figure du sire étaient tellement singulières , qu'Anne -Marie, toute préoccupée qu'elle fût , ne put le regarder sans rire. Imaginez, en effet , le jovial personnage , aussi légèrement vêtu que le permettait la fraîcheur du matin , c'est-à-dire en hoqueton court de
3l8 JEAÏNINE DE MOINTFORT.
toile bariolée , espèce de pet-en-I'air de ce temps-là, avec la nocturne coiffure de coton levantin, qui était d'aussi grand luxe alors qu'aujourd'hui le foulard des Indes *.
— Que faisait messire de Pcnarvan dans ce simple appareil , au milieu de la galerie crénelée du château d'Hennebond? Ce fut la question que lui adressa d'abord Anne- Marie.
— Par Dieu ! ma cousine, répondit-il sans se troubler, vous voyez bien que je prends le frais , et je m'aperçois que vous en faites autant. — Auriez -vous été , par hasard , enfermée comme moi dans votre chambre ?
ajouta-t-il en regardant la jeune femme avec une sympathique curiosité.
— Enfermée ! s'écria la dame de Kergorlay; que voulez-vous dire , mon cousin?
* Histoire des Français des divers états, de M. Monleil, xiv" siècle, tome II, page M 5.
l'hôte INCONNL'. 819
— Ah! vous ne savez pas?... C'est très bien î Je vois que le baron m'a donné la préférence sur tout le monde , et que j'ai eu seul le glorieux privilège de passer la nuit sous les verrous.
Puis il raconta comment les deux varlets de garde , envoyés par son oncle , l'avaient emprisonné, la. veille , dans sa chambre, et comment, après avoir cherché long-temps un moyen d'évasion , il avait enfin imaginé de s'échapper par la galerie.
— Si c'est encore une prison , dit-il en croisant son hoqueton de toile, elle est du moins plus grande que l'autre , et l'on y trouve de l'air et de l'espace.
— Mais , reprit Anne-Marie , que faisiezvous à l'instant près de ces fenêtres?
— Ce que j'y fais depuis trois heures que je suis ici, ma cousine! répondit avec solennité Penarvan. — Vous le saurez , pour-
320 JEAN^E DE MONTFOKT.
suivit-il , de façon à intriguer la jeune femme, quand vous m'aurez dit ce qui s'est passé au château pendant ma captivité.
— Au fait , répliqua la dame de Kergorlay, mon père n'a plus de raisons de vous cacher ce qui est le secret de tout Hennebond, et je ne serai pas fâchée d'apprendre la première à un partisan de Charles de Blois , que les affaires de Jeanne de Montfort ne vont pas aussi mal qu'il pourrait le croire.
— Bast! dit plaisamment Tanneguy , je suis au-dessus de tout cela! Mon oncle m'a fait bien de l'honneur en redoutant mes oreilles et ma langue ; — et vous savez , ma chère cousine, ajouta-t-il galamment, qu'il ne tient qu'à vous de me faire abjurer entre vos belles mains.
Anne-Marie raconta les événements du conseil de famille , sans livrer les secrets de
L'hÔTË IISCONNt. 32 i
la comtesse de Montfort. Elle appuya principalement sur la discussion du conseil de famille , et consulta indirectement ïanneguy touchant le projet de départ de Caverley.
— Ah ! ah ! lî t Penarvan , ravi de ces demi-confidences, et comme s'il y eût trouvé une explication inattendue des circonstances qu'il avait à confier à son tour ; mais , ma cousine, continua-t-il en épiant le trouble de la jeune femme , je m'aperçois qu'il s'est passé depuis hier des choses délicates et majeures , et quoique vous ne me les révéliez qu'à demi mot, vous allez voir que j'en sais maintenant plus que vousmême. — Commençons par le commencement , reprit-il , et procédons par ordre. Après avoir retrouvé ici, dès le point du jour, la fraîcheur et la liberté , je n'ai pas tardé àm'apercevoir que j'y pouvais trouver
ai
encore un autre plaisir. La plupart des fenêtres du château donnant sur cette galerie , il ne tenait qu'à moi de tout %)ir dans les appartements sans être vu , comme cet ancien grec, nommé Gygès, dont le père Auffroy nous a conté l'histoire. Il suffisait pour cela de me glisser le long du balcon, d'une croisée à l'autre , et d'appliquer un instant mon œil à chacune , avec autant de précaution que de curiosité. C'est ce que j'ai fait , en commençant par la fenêtre la plus voisine de la mienne , et en poursuivant ainsi mon inspection jusqu'à la vôtre... auprès de laquelle j'ai eu le plaisir de vous rencontrer, belle cousine...
— Au moment , sans doute , où vous alliez m' épier à mon tour ? demanda la dame de Kergorlay , qui fit une petite moue pudique. — Cela eût été bien mal à vous, messirc , ajouta-t-elle d'un ton de reproche
l'hôte li^co]NINU. 3^3
amical. — Puis elle reprit avec la curiosité la plus naïve : — Eh bien ! qu'avez-vous vu clans cette tournée?...
— Ah ! beaucoup de choses I répondit Tanneguy , en se faisant valoir; et des choses de toutes les couleurs , ma foi ! selon la nuance des vitraux que mon regard traversait.
— Voyons ! dit la jeune femme , frémissant d'impatience; secrets pour secrets, mon cousin ; remplissez nos conditions généreusement.
Penarvan devina le trouble profond qui se cachait sous la vivacité de ces paroles, et il commença ainsi ses confidences, en les graduant suivant son propre intérêt :
— La première chambre où mon œil a pénétré, dit-il, contenait le berceau d'un enfant , gardé pai^une femme et cin(j hommes... >
— Monseigneur Jehan de Montfort.
— Je m'en suis douté. — Le jeune comte semblait éveillé depuis long-temps, et jouait sur sa couchette avec sa gouvernante. — La gouvernante est jolie , si je m'y connais ;, et le chef des gardes en paraissait fort convaincu. Debout, près de la porte , en avant de ses quatre hommes , le drôle surveillait moins son maître que sa maîtresse; et, sous prétexte de rendre à tout moment ses respects au premier, c'était plaisir de voir les baisers qu'il envoyait sous cap à la seconde. — Heureux coquin! me suis-je dit en moi-même ; plût au ciel que je fusse à ta place , et que certaine dame fût à la place de ta belle ! Le chapelain de ce château ne tarderait pas d'allumer pour moi le cierge nuptial !...
— Ensuite, mon cousin? dit Anne-Marie...
— Ensuite , reprit Tanneguy avec un
LlfOTE INCONNU. 3l25
soupir , j'ai vu deux autres cliambres dont les liabitants ne se ressemblaient guère. Tous deux sont chevaliers sans doute , car tous deux également portent l'épée ; mais , tandis que l'un l'avait posée sous son chevet , l'autre la laissait traîner sur une chaise , pêle-mêle avec ses habits. Le premier dormait dan s sa cuirasse et sa cotte de mailles dont il avait seulement lâché les courroies , et le second , assis sur son lit , le dos tourné à la lumière , lisait attentivement dans un livre ouvert sur ses genoux.
— Olivier de Glisson et Guillaume de Saint-André... dit la jeune femme; passons à la fenêtre suivante , messire. ..
— La fenêtre suivante m'a furieusement intrigué ! reprit Penarvan ; je suis resté près d'une demi-heure à voir ce qui se passait derrière , et c'est une histoire que je vais vous raconter, sans me charger de vous
la faire comprendre.. . — Dites-moi d'abord, ma cousine, s'il n'y a pas dans le cortège delà comtesse un personnage vêtu de rouge et de noir, que ma précipitation à quitter la salle basse a pu m' empêcher de remarquer hier soir?
— Assurément! répondit Anne -Marie.
L'homme ainsi vêtu est maître Samuel Tudez , le conseiller et le trésorier de Jeanne de Monfoft; un juif espagnol dont mon père semblait se méfier au premier aspect... mais à qui il a dû rendre toute sa confiance, en voyant celle que lui accorde la comtesse.
— J'ai besoin de savoir cela pour l'honorer de la mienne , poursuivit Penarvan , car tout ce que je ne puis m'expliquer m'est suspect , et je ne sache pas de prophétie de Merlin plus embrouillée que les actions de ce maître Samuel. Figurez -vous d'abord
l'hôte inconnu. 327
qu'il était habillé de pied en cap, au moment où presque tout le monde dormait encore au manoir ; si bien que la première pensée qui m'est venue en l'apercevant, c'est qu'il ne s'était pas couché dans la nuit pour être plus sûr de se lever de bon matin. Son lit, à peine défait, paraissait l'avoir été dans l'intention de tromper les yeux. Il était assis devant une table chargée de parchemins ; son grand bonnet de velours était posé à sa droite , et ses longues manches de sorcier balayaient les paperasses, tandis que ses mains allaient et venaient au-dessus de la table en désordre ; quelquefois il prenait la plume , et se mettait à écrire avec vivacité; d'autres fois, il se levait tout-à-coup , comme un homme dans l'embarras; il se promenait alors par la chambre , son coude dans une main , son menton dans l'autre ; puis, souriant d'une façon diabolique à
3q8 JEANNE i)E MONTFORï.
quelque idée qui lui traversait la tête , il retournait à ses papiers , comme un chat à sa proie, et sa plume recommençait à courir avec de petits frémissements sinistres. Je le suivais depuis dix minutes lorsqu'un léger bruit se fît entendre dans la chambre voisine. Cette chambre est celle de la comtesse de Montfort; et les deux pièces communiquaient autrefois par une porte qui aujourd'hui est condamnée. Le juif, puisque vous le nommez ainsi , se précipita vivement vers cette porte; il y appliqua, non sans précaution, son oreille , et parut entendre avec dépit ce qui se disait de l'autre côté... Mais pendant qu'il se livrait à cette occupation indiscrète , on vint l'interrompre en frappant à sa propre porte. C'était le moment où celle du château s'ouvrait aux bourgeois d'Hennebond , conduits près de la comtesse par mon oncle Olivier de Spincfort. Mai-
l'hôte inconm . 39.9
tre Samuel se rejeta aussitôt en arrière , comme s'il eùl tremblé d'être surpris ; puis, s'avançant à pas de loup vers sa porte, il l'ouvrit à un personnage qui la referma brusquement sur lui-même. Tous deux se regardèrent et se saluèrent comme gens de connaissance, puis restèrent quelque temps immobiles , à écouter si l'on ne venait pas à eux. . .
— Juste ciel ! qu'est-ce que cela peut être? interrompit à cet endroit la jeune femme en considérant son interlocuteur.
— Ah î qu'est-ce que cela peut être ? répéta Tanneguy ; voilà ce que je me suis dit vingt fois, et ce que je me dis encore inutilement. Je vous ai promis des mystères , belle cousine ; vous voyez que je tiens ma promesse !
— Vous avez du moins observé cet homme, Penarvan? Sa figure vous était-
33o JEANNE DE MONTFORT.
elle connue , ou raperceviez-vous pour la première fois ?
— Sa figure... je crois l'avoir vue dans ce pays , peut-être même dans ce château. Mais je n'en suis pas positivement sûr, et , dans tous les cas , voici son portrait : Un homme de petite taille, âgé de quarante à cinquante ans , trapu de corps et maigre de visage ; une tête plate , aux os saillants , aux longs cheveux ; des traits indiquant la malice et la méfiance ; des yeux à demi fermés , un regard louche et caressant...
— Tous les paysans de la côte ressemblent à ce portrait, mon cousin ; et, à moins que son costume ne vous ait fourni des observations plus précises...
— C'est justement son costume qui le rendait méconnaissable , tant il était composé de pièces disparates , et plus étranges les unes que les autres ! D'un côté., je croyais
l'hôte inconinu. 33 1
voir un villageois , de l'autre un soldat ; de celui-ci un mendiant, et de celui-là un varlet. Enfin , la seule chose qui m'ait paru claire , au milieu de tout cela , c'est que le personnage, quel qu'il fut, était habilement déguisé.
— Déguisé !...
— J'en ferais la gageure.
— Et que s'est-il passé entre lui et maître Samuel?
— D'abord des explications à voix basse , dont je n'ai pu distinguer un seul mot , puis un échange de signes incompréhensibles , que je vous donne à deviner pour compléter l'énigme. Le juif a pris deux de ses grands parchemins , portant des sceaux de cire massive , et il les a lus à son mystérieux visiteur qui a écouté cette lecture en se caressant le menton ; ensuite , il lui a remis une bague détachée de son propre
33 Q JEÂ>'>'E DE MONTFORT.
doigt, et il lui a ordonné de fléchir le genou pour faire un serment sur le crucifix. L'inconnu a obéi sans hésiter , a prononcé les paroles qu'on lui a mises sur les lèvres , a serré précieusement la bague dans son justaucorps , et a repris le chemin do la porte au moment où les bourgeois quittaient le manoir. Avant de le congédier, le juif a prêté de nouveau l'oreille au de-hors ; puis, saisissant un instant favorable , il l'a fait sortir comme il était entré. Alors, il a écoulé quelque temps encore à la porte, a fait trois tours dans la chambre en se frottant les mains , et a recommencé paisiblement ses écritures.
Ce récit avait fait une telle impression sur Anne - Marie , qu'elle s'oubliait ellemême pour cette nouvelle préoccupation.
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle , après un silence, que ces mystères sont effrayants! Si
l'hôte iNcoNxc. 333
mon père avait bien jugé d'abord cet homme étrange ! si la cause et la personne de la comtesse étaient à la disposition d'un traître!...
EUen'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, qu'elle se les reprocha comme un jugement téméraire, et elle allait se replonger dans des réflexions pénibles , quand Tanneguy, moins désintéressé qu'elle, poursuivit ainsi ses confidences :
— De la fenêtre de maître Samuel , ditil en observant la jeune femme, j'ai passé à la fenêtre de la comtesse de Monfort...
— De la comtesse ! fit Anne-Marie avec un tressaillement général ! Qu'avez-vous vu , mon cousin , qu'aA ez vous entendu ?
En voyant l'arnie inquiète de Jeanne de Monfort céder si brusquement la place à l'amante jalouse de Caverley , Penarvan ne put retenir un sourire amer, et il me-
334 JEAISNE DE MOÎNTFOUT.
sura sa réponse avec le dépit d'un rival. * — Les notables d'Hennebond venaient de quitter la comtesse, dit-il; elle serrait encore son fils dans ses bras, en entendant les dernières acclamations ébranler les corridors , lorsqu'un des seigneurs qui étaient demeurés dans sa chambre, parut lui demander à voix basse de rester seul avec elle.
— Seul avec elle? répéta la dame de Kergorlay en pâlissant. Et vous avez distingué la figure de ce seigneur , mon cousin?
— Parfaitement , ma cousine. Celui-là était plus facile à reconnaître que le visiteur du juif.
— C'était?
— Vous voulez que je le nomme?
— Oui.
— C'était sir Hugues de Caverley.
l'hôte lnconînu. 335
— Caverley , seul avec la comtesse !
— Il ne faut pas que cela vous étonne , madame... Sir Hugues n'est-il pas le meilleur ami , le frère d'armes de Jean de Montfort ? N'est-ce pas à lui que le comte aurait confié de préférence l'honneur et la vie de sa femme? D'ailleurs , le chevalier connaît Jeanne elle-même de longue main , ma cousine. On dit qu'il était un des compagnons de Montfort, alors que celui-ci alla demander en mariage la belle princesse de Flandre : on ajoute même que le dépit fut pour beaucoup, à cette époque , dans le brusque départ du chevalier pour l'Angleterre. Dans tous les cas , ce sont d'anciens amis qui ont le droit de se voir en particulier , surtout au moment de se séparer après une trop courte entrevue, si toutefois, comme vous me l'avez dit, Caverley a renoncé à son projet de départ...
336 JEAiNKE i)Ë MO^TFOnT.
— Âuriez-vous remarqué quelque chose qui vous fît penser le contraire? demanda la tremblante Anne-Marie , en regardant Tanneguy dans les yeux...
— Jugez-en vous même , belle dame , répondit Penarvan avec une cruelle bonhomie ; je ne prétends que vous rapporter ce que j'ai vu, et c'est à vos propres réflexions de suppléer aux miennes. Quand la comtesse et le chevalier se sont trouvés seuls , — car la première ne s'est point refusée au désir du second, Caverley a mis d'abord un genou en terre , et a prononcé des paroles qui devaient être fort suppliantes. Demandait"il un pardon ou une faveur ? Je vous le laisse à deviner , n'en sachant rien moi-même. Ce que je dois dire , c'est que la comtesse semblait aussi calme et aussi Itère que sir Hugues était humble et agité. Elle lui a seulement permis de baiser sa main ,
l'hôte inconnu. 887
avec la majesté d'une reine qui reçoit l'hommage d'un sujet; puis, lui montrant le ciel et son j3ropre cœur , elle l'a relevé d'un air amical et souriant, dont il a paru plus découragé que satisfait. Alors , ils se sont entretenus avec une tranquillité qui n'était qu'apparente chez sir Hugues, et au moment où ils se sont quittés, j'ai distingué deux voix, dont l'une disait Adieu... et l'autre Au revoir...
— Et laquelle , mon cousin , disait Au revoir ?
— Celle de Gaverley, ma cousine !
— Malheureuse ! il ne m'aime donc pas ! s'écria la jeune femme avec une explosion soudaine. — Ses émotions ne pouvaient plus s'enfermer dans son âme , et l'effroi lui arrachait un aveu que ses lèvres n'avaient encore fait entendre à personne. Sans songer que cet aveu s'adressait à l'homme qui
devait le plus en souffrir, elle mêla, dans ses paroles entrecoupées, les noms de sir Hugues et de Jeanne de Montfort ; et, se penchant sur le balcon de la galerie, elle versa enfin les larmes qu'elle retenait depuis la veille.
Frappé inopinément de la vue de cette douleur, qui lui révélait une passion si supérieure à la sienne , le pauvre Tanneguy s'appuya, de son côté, au parapet, et fixa pour la première fois un regard profond sur sa cousine. Moitié sympathie involontaire , moitié jalousie secrète , cet homme qui n'avait jamais pleuré sentit deux grosses larmes à ses paupières ; et alors seulement , en se retournant vers lui, par un mouvement de résolution, Anne -Marie s'aperçut qu'elle n'érait pas seule malheureuse.
— Bon Tanneguy... pardon! lui dit-elle doucement; je suis folle, vous voyez! mais il faut avoir pitié de moi... J'espérais hier
l'hôte inconnu. 3'39
que l'excès de la joie me guérirait; je tremble aujourd'hui que ce ne soit l'excès du chagrin.. . Je veux du moins connaître mon sort ! ajouta-t-elle avec désordre, je veuxle connaître tout de suite !.. . Écoutez, Tanneguy! Vou§ ne direz rien à personne de ce que vous venei de voir... Suivez-moi ; je vais vous rendre la liberté en vous faisant passer par mon appartement. Vous irez trouver mon père , et vous lui raconterez ce qui s'est passé ce matin chez Samuel ïudez. — Cela peut être important et pressé , voyez-vous ! et il n'y a point d'intérêt ni d'opinion qui ne doive céder la place au devoir!... Cette démarche prouvera d'ailleurs au baron qu'il a eu tort de craindre votre partialité. Vous lui redirez donc tout ce que vous m'avez dit, pour qu'il réfléchisse et qu'il juge. Moi, je vais, pendant ce temps-là, porter mes pas d\in autre côté!... Vous irez, nest-cepas, Tanneguy?
34o JEANNE DE MONTFORT.
— Si j'irai! répondit le brave homme, désarmé par l'attendrissement. Est-ce qu'on a des intérêts et des opinions quand il s'agit de vous plaire , ma cousine ? — Soyez obéie avant tout , et heureuse à mes dépens , s'il le faut. — Dussé-je scandaliser tout le manoir avec mon équipage matinal , je vais de ce pas remplir vos intentions près de mon oncle.
En parlant ainsi , le pauvre diable essuyait ses yeux et suivait docilement Anne- Marie. Lorsqu'ils furent arrivés au corridor du premier étage , ils se séparèrent ; Tanneguy s'avança vers la chambre du baron , au milieu des rires étouffés dont les varlets accueillaient son passage, et la jeune femme, se dirigeant résolument en sens contraire , alla tout droit frapper à la porte de la comtesse de Montfort...
ffrs îrniji' Einalcô.
La jalousie do Penarvan ne lui avait point fait exagérer les circonstances de l'entrevue de Gaverley et de la comtesse. Ballotté entre la douce affection qui le rappelait au bonheur, etlamôre passion qui le rejetait dans les orages de son ancienne vie , en vain le chevalier avait fait sur lui l'effort qu'on
a VU , et s'était engagé la veille à demeurer au manoir d'Hennebond. Pendant qu'un court sommeil avait refermé les blessures de son corps, des songes ardents étaient venus rouvrir celles de son âme. Il s'était réveillé aussi indécis qu'il s'était couché résolu , et il retournait à Jeanne malgré sa conscience , comme il était revenu à Anne- Marie malgré son amour. Outre la priorité et l'ancienneté de cet amour, incendie deux fois rallumé , sa folie et son impossibilité même , il faut bien le dire , formaient son attrait le plus irrésistible pour l'esprit chevaleresque de sir Hugues. Il n'avait jamais aimé Jeanne de Flandre , douce et rêveuse fille du Nord, au cœur faible et à la voix plaintive, comme il aimait aujourd'hui Jeanne de Montfort, femme héroïque, défendant son époux, son pays et son enfant. L'orgueil aussi, il faut encore le dire, l'or-
gueil , qui intervient partout , n'était pas étranger à la situation du chevalier. Celle pour qui il était devenu comte de Chester, quand elle n'était que pauvre princesse de Flandre , celle-là , grandissant dans les mêmes périls que lui , allait devenir à son tour duchesse de Bretagne. Amant et chevalier de la duchesse de Bretagne ! ce titre souriait à la fierté du noble Anglais. Il voulait en courir les terribles chances , comme il en recueillerait les précieux honneurs , et il rêvait déjà Jeanne de Montfort couronnée par ses mains victorieuses!...
Cette sublime ambition l'aidait à oublier l'ami dont il violait les droits sacrés. — Mon épée remplacera celle de Montfort près de la comtesse, se disait-il hautement à lui-même; sans ajouter, ce qui l'eût fait rougir en secret : — Ma présence effacera peut-être chez Jeanne l'image de son époux et de son fils.
C'est ainsi que les cœurs les plus purs sont entraînés sur la pente du mal ; c'est ainsi que Caverley s'était parjuré pour la seconde fois, en retournant, aux pieds de la comtesse, solliciter la faveur de la suivre.
Ne soupçonnant rien des relations de sir Hugues avec Anne-Marie , Jeanne de Montfort ne s'était expliqué ces variations que par rapport à elle-même.
— A quel titre me suivrez-vou s, chevalier? avait-elle dit , pour toute observation.
Et à cette question, qu'elle lui avait déjà adressée la veille , sir Hugues avait encore répondu malgré lui par des protestations de tendresse.
— Adieu donc, Caverley ! avait reparti , toujours doucement, la femme impassible; l'amant de Jeanne de Flandre doit demeurer à Hennebond ; la comtesse de Montfort ne veut qu'un ami pour l'accompagner.
Et c'est alors que le chevalier avait osé prononcer ce téméraire Au revoir surpris par l'oreille de Penarvan , et rapporté à la dame de Kergorlay.
Est-ce à dire que sir Hugues s'oubliait au point de vouloir suivre Jeanne malgré elle? Telle n'était point , sans doute , l'intention qu'il s'avouait ; mais l'état de son âme était une incertitude extrême, que le moindre poids dans la balance pouvait terminer en faveur de sa passion.
Quant à la comtesse de Montfort, son nouveau caractère et la gravité de sa situation avaient rendu jusque là son rôle facile. Quelques vifs souvenirs que la vue de Caverley eût réveillés dans son âme , ils n'avaient pu lutter avec les sublimes devoirs de la femme du prisonnier du Louvre. Aimait-elle encore sir Hugues, ou ne l'aimaitelle plus? Loin d'être obligée de se rendre
compte de cette question , elle n'avait pas même eu besoin de se l'adresser ; tout autre sentiment que celui de sa haute mission dormant profondément sous la cendre de son deuil.
Elle songeait donc à peine à Ca\ erley , et ne s'occupait que de ses préparatifs de départ , lorsqu'on lui annonça que la fille de son hôte demandait à l'entretenir en particulier.
— La dame de Kergorlay ! dit vivement Jeanne de Montfort; qu'elle entre et qu'on nous laisse !
Elle était heureuse de prouver son amitié par pet empressement , et elle était convaincue d'ailleurs qu'Anne-Marie venait lui parler de son fils.
Mais elle n'eut pas plus tôt aperçu la fignre pâle et bouleversée de la jeune femme, qu'elle soupçonna que sa démarche avait u^
LES nEUX RIVALES. 347
motif plus grave , ot qu'elle s'écria en cou- Xd^Wi au-devant d'elle :
— Yenez-vous donc m' annoncer un malheur , Anne-Marie?
Cette simple question arrêta madame de Kergorlay sur le seuil de la porte. La violente résolution qui l'avait amenée jusque là sembla tomber tout d'un cpup à l'aspect de Jeanne de Montfort. Elle ne se souvjnt plus de ce qu'elle voulait lui clemander , et ellf3 serait retournée sur ses pas, si elle n'eut été retenue.
— Anne-Marie, qu'avez-vous? 4itla comtesse avec bonté. Vous êtes tout émue et toute treml^lanfe. Remettez-vous et parlez , mon aniie.
Sans donner encore à madame de Kergorlay la force d'ouvrir la bouche , la douce familiarité de p^s paroles lui rendit quelque confiance.
348 JEAISNE DE MONTFORT.
— Il est impossible , pensa-t-elle en regardant Jeanne, que la même femme me soit à la fois si favorable et si fatale !
— Eh bien ! qu'est-ce que c'est? reprit la comtesse plus doucement encore.
— C'est un secret qu'il faut que je vous dise avant votre départ , madame , lui répondit enfin la veuve sans cesser de la considérer...
— Un secret? tant mieux ! dit Jeanne de Montfort. Ce sera un lien de plus entre nous, et je tâcherai de m'en faire un titre à votre reconnaissance.
— A ma reconnaissance éternelle, si vous remplissez mon espérance la plus chère...
— Dites votre volonté , amie , si la chose est en mon pouvoir...
— Oh! oui, madame! s'écria la jeune femme, qui venait enfin de trouver un moyen d'arriver indirectement à son but.
— Voyons , je vous écoute , dit Jeanne.
Anne-Marie s'arrêta encore, indécise ; regarda plusieurs fois autour d'elle , afin de s'assurer que personne ne pouvait l'entendre ; et , oubliant enfin la contrainte et la jalousie, pour se laisser aller au mouvement le plus naïf et le plus urgent de son âme , balbutia d'une voix suppliante en tombant aux genoux de la comtesse :
— Vous qui pouvez tout ici , madame, faites que sir Hugues de Caverley ne parte pas ! . . .
— Sir Hugues de Caverley ! dit, en se redressant comme une lionne qui s'éveille, la comtesse de Montfort, — que ce nom de Caverley, prononcé par une autre femme qu'elle même, était venu frapper au plus profond du cœur... Elle ne faisait encore cependant que pressentir le motif d'Anne- Maric, et elle retrouva sa voix caressante pour la prier de s'expliquer.
35o JEANNE Ï)E MONTFORT.
— Oh! qu'il ne parte pas, madame! répéta la veuve avec abandon. A peine guéri de ses cruelles blessures, il ne saurait se mettre en route sans risquer ses jours. Vous avez pu remarquer, avec nous tous , combien ses forces sont au-dessous de son courage. Lui-même en est convenu , en se rendant momentanétnent aux observations de mon père; mais je le connais , pour peu que le repos de la nuit lui ait rendu quelque vigueur, il ne sera plus ce matin du môme avis qu'hier soir; il fermera de nouveau l'oreille à la raison pour n'écouter que son dévouement; il partira enfin , malgré sa promesse de rester , il partira , madame , si vous ne vous chargez pas de le lui défendre. Ordonnez-lui donc de demeurer à Hennebond , au nom de son salut et de notre tranquillité ! x\ccordez cette faveur à ses parents (car nous sommes ses parents !) , qui vous en supplient tous par
LES DEUX niVALES. 35 1
ma bouche ! Laissez-nous, en partant, cette première recompense des services que nous sommes si heureux de rendre à notre souveraine!
En réduisant ainsi sa confidence à une sollicitation ; en cachant son amour sous l'apparence d'une amitié de parente; en s'adressant enfin à Jeanne au nom de toute sa famille , Anne-Marie laissait bien un peu entrevoir la vérité qu'elle n'osait dévoiler encore ; mais cette demi-révélation ne pouvait suffire à la comtesse , dont la curiosité, piquée dès le premier mot , attendait ardemment le secret promis par la veuve.
— Calmez vos craintes, lui répondit-elle, d'une voix qui commençait à s'altérer. Vous savez qu'il a été convenu que je seraisaccompagnée par votre père. Rien n'est changé à cette résolution, Anne-Marie; et, si en effet , il ne tient qu'à moi de faire rester sir
Hugues , je puis vous promettre que sir Hugues restera. Mais, ajouta-t-elle en se rapprochant de la veuve , au lieu d'une requête, vous m'aviez annoncé une confidence; la confidence pourrait me faciliter l'accomplissement delà requête
La dame de Kergorlay rougit légèrement, et fixa un long regard sur Jeanne de Montfort. Elle ne lut dans ses yeux qu'une im~ patience amicale , et elle n'hésita plus à lui ouvrir son âme.
— Sachez-le donc , madame , dit-elle , puisqu'aussi bien ce secret allait cesser d'en être un , j'aime le chevalier de Gaverley , et je suis sa fiancée depuis hier...
Quelque préparée que fût la comtesse à cette ouverture , par les allusions qui l'avaient précédée, elle tressaillit des pieds à la tête , et posa involontairement une main sur sa poitrine...
J.KS hVA'X RIVALES. 353
— Ah!... vous aimez... le .. chevalier..., madame?... reprit-elle à demi-voix, tandis qu'un rapide éclair de jalousie faisait étinceler son regard.
Et, pour que ce regard ne retombât point foudroyant sur son interlocutrice, il lui fallut toute la puissance que le malheur lui avait donnée sur elle-même. C'est que, malgré elle, en effet, et pour la première fois depuis la veille, les devoirs de l'épouse et de la mère cédaient la place aux instincts de la femme.
Chose étrange ! l'ancienne amante de Caverley avait pu l'aborder, après dix ans, avec le calme et la sécurité d'une amie ; elle avait soutenu pendant trois heures, non seulement sa présence , son regard , le son de sa voix, mais encore les nouvelles protestations de cette passion chevaleresque , dont ni le temps, ni l'absence, ni la douleur n'a-
354 JEAiNINE DE MOMFOilT.
vaient pu guérir chez sir Hugues ; — et voilà qu'à la voix d'une rivale, ainsi qu'à un signal donné à tous les échos endormis dans son âme , elle perdait cette tranquillité superbe de la veille, elle se troublait et rougissait comme autrefois ; elle s'apercevait eniîn que l'amour de cet homme , dont elle ne croyait plus avoir qu'un tiède souvenir , était encore pour elle, ici-bas, le bien dont elle se sentait le plusfîèreetle plus jalouse!... Dans ce sentiment si brusquement réveillé , ouplutôtdans cette impression inattendue, entrait-il plus de tendresse de cœur ou plus de vanité d'esprit ? C'est ce qu'il ne nous importe pas d'établir en ce moment. Mais peu s'en fallut que Jeanne ne répondît d'abord à la veuve : — Eh ! de quel droit aimez-vous le chevalier , madame? — L'attention avec laquelle elle était observée l'avertit heureusement de ne pas se trahir, et elle se borna
à demandera la jeune femme, de quelle époque datait son amour pour sir Hugues...
— Hélas ! du premier jour que je l'ai vu, repartit naïvement Anne-Marie.
— Cela se conçoit effectivement, dit la comtesse avec un retour amer sur elle-même; et déguisant sa jalouse avidité sous un air d'intérêt : racontez-moi , ajouta-t-elle en pâlissant, racontez-moi en détail, mon amie , comment cet amour vous est entré au cœur.
— H y avait trois années , reprit la veuve, que j étais seule en ce château avec ma famille, sans voir d'autres étrangers que les mendiants et les pèlerins. Mariée à seize ans, je n'avais passé que deux mois près d'un époux que je respectais comme mon père; et je le pleurais , en quelque sorte , sans l'avoir connu , ne jugeant les plus douces impressions du cœur que par ma tendresse pour mon fils. Un matin, pendant que je travail-
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lais à ma fenêtre , on apporta au manoir un chevalier mourant ; je courus au-devant de lui sans demander qui il était; je lui donnai les premiers soins comme à un inconnu , et ce fut seulement en m' installant au chevet de son lit, que mon père me nomma sir Hugues de Gaverley. . . Tout ce que je savais sur ce personnage, c'est qu'il était un illustre capitaine , et mon cousin par sa mère , qu'il avait nasse un mois au château quand j'étais enfant, et m'avait fait sauter sur ses genoux en m'appelant sa petite Anne-Marie; enfin , c'est qu'il était un des plus braves partisans que l'Angleterre eût envoyés à Montfort, et qu'il l'avait accompagné de victoire en victoire , depuis la ville de Nantes jusqu'au fort du Guildo. Il venait de recevoir , à l'assaut de ce fort, plusieurs blessures dangereuses ; et , laissant le comte poursuivre sa marche, il s'était fait
LES DEl \ r.lVALES. .lÔy
transporter à Hennebond. Pendant que mon père me disait tout e(da , j'apprenais autre chose par moi-même. Mes yeux découvraient que sir Hugues était un cavalier accompli , le cavalier le plus accompli que j'eusse vu depuis que j'étais au monde ; et mon cœur, attendri par ses souffrances et son danger, battait d'une sympathie involontaire , tandis que mes mains pansaient ses blessures... Il était si pâle et si beau sur son lit de douleur ! il y avait tant de noble intrépidité sur son front , tant de douce résignation dans son regard !... Il ne parlait que du comte de Montfort , madame , et, quand nous lui demandions des nouvelles de sa propre santé... il nous demandait toujours des nouvelles de la guerre. Je le soignais tout le jour et le veillais toute la nuit, alternant parfois avec ma vieille tante ou avec notre bon père chapelain. Pendant long- temps , il ne fît guère
3Ô8 JEANNE DE MONTFOP.T.
attention à moi ; et j étais bien jalouse , hélas ! de toutes les pensées qui roulaient dans sa tête. Un jour enfin, comme je me réveillais sur ma chaise au pied de son lit, après m'y être endormie de lassitude, je trouvai ses yeux languissants fixés sur mes yeux , et il me dit d'une voix que je n'oublierai jamais : — Charmant ange gardien , que pourrai-je faire pour vous? — Vous guérir d'abord, messire, lui répondis-je toute rougissante ; et je crus que j'allais m'évanouir de joie , en sentant ma main pressée dans la sienne. — Anne-Marie , me dit-il un autre jour , appelez-moi votre cousin , et non pas messire. Il était déjà hors de danger à cette époque, et je n'osais plus demeurer dans sa chambre sans mon fils. Il se prit bientôt à] aimer cet enfant , à le caresser autant que moi-même. Un soir que Jehan avait passé une heure seul avec lui , je le
LES DEUX PxIVALES. SÔg
questionnai habilement sur leur conversation , et j'appris que sir Hugues n'avait parlé que de moi... De ce moment j'espérai être aimée , et le lendemain mon secret s'échappa dans un regard. D'abord le chevalier se troubla plus que moi-même , puis il me considéra avec une sorte de compassion , et devint profondément rêveur... Je crus que je m'étais flattée , et je m'enfermai dans une pénible réserve... Mais bientôt sa pitié parut se changer en tendresse; il répondit à mes avances timides par une reconnaissance mêlée de repentir Deux semaines
se passèrent ainsi, sans explication d'aucune part. Il hésitait entre moi et je ne sais quel souvenir , et moi j'hésitais entre la crainte et l'espérance... Hier soir enfin , — je vous dis tout cela dans ma sincérité , madame , — c'était une heure avant votre arrivée au château , et nous étions en famille dans la
36o JEANNE DE MONTFORT.
salle basse... Mon amour parla sans doute si éloquemmeni par mes regards et par mes soupirs, que sir Hugues s'approcha de moi, les yeux pleins de larmes , et me dit : — Anne-Marie, je vous aime , et je suis pour jamais à vous. — En même temps , il courut à mon père , il lui dit la même chose, et le baron allait mettre nos mains l'une dans l'autre, lorsqu'est entré l'écuyer qui vous précédait lu manoir. — Yoilà mon histoire, madame , ou plutôt en voilà la moitié , car je ne vous ai raconté que ma joie , il me reste à vous raconter mon chagrin. En ôlesvous la cause ou l'occasion, madame? ou faut-il en accuser la fatalité de mon sort ? mais mon bonheur, qui ne faisait que naître, semble frappé de mort par votre arrivée. Depuis que le chevalier vous a revue, il ne me regarde plus sans détourner la tête ou sans frémir... Votre présence exerce sur lui
une inlliiencequi m'est funesle. Il paraît tour à tour regretter ee qu'il m'a dit , et se reprocher ce regret-là mt'me ; il est entraîné vers vous comme par un charme, et il ne revient à moi que par devoir. Vous avez vu avec quelle ardeur il a demandé à vous suivre , avec quelle peine il a promis de rester... Je sais qu'il a déjà manqué à cette promesse en venant dès ce matin renouveler sa demande. Enfin , il m'a été impossible de l'aborder depuis hier... et d'obtenir de lui un seul mot d'explication ; si bien que mon père lui même a remarqué ce changement, tout absorbé qu'il est par votre présence... Que vous dirai-je encore , madame?... Cet étrange incident du conseil de famille, cette défaillance de sir Hugues en vous parlant , cet objet mystérieux tombé de sa poitrine à vos pieds , gage inexplicable recueilli et gardé par vous , tous ces mystères me troublent et
m'épouvantent , madame... Je n'ai point conçu l'audacieux projet de lire dans votre cœur comme je vous fais lire dans le mien ; mais une voix m'a dit que mon bonheur ou mon malheur dépendait de vous seule, et je suis accourue , sans réfléchir, me jeter à vos genoux. — M'y voici, comme l'accusé aux pieds de son juge , comme la sujette implorant sa reine , comme le naufragé cherchant une lumière dans l'orage... Éclairez mon ignorance ; exaucez ma prière , madame!... Caverley vousaime-t-il? (Pardon d'oser vous interroger ainsi!) Caverley vous aime-t-il? dites-le-moi sans détour, pour que je sache qu'il ne peut plus m'aimer... Je n'en serai pas moins votre soumise et dévouée servante, la fidèle gardienne de monseigneur Jehan de Montfort; car ce n'est pas votre faute si vous êtes plus belle que moi , madame , si le chevalier préfère l'astre éclatant qui
LES DFXX RIVALES. 363
peut le mener à la gloire, à l'inimble étoile qui ne le conduirait qu'au bonheur. — Mais aimc-t-il une autre femme que vous? Ditesle-moi encore ! Quelle qu'elle soit, j'oserai être sa rivale! — Vous la connaissez , sans doute, cette femme; elle dépend de vous, puisque vous traitez son amant en maîtresse absolue ; elle est aux lieux où vous allez vous rendre , puisque sir Hugues tient tant à vous y accompagner; vous disposez de leur destinée comme de leurs secrets , puisque vos moindres gestes exercent sur le chevalier une telle influence! Eh bien! madame, s'il en est ainsi , mettez-vous de mon côté pendant que je suis la plus faible ! Venez à mon secours contre mon ennemie; je vous en conjure à deux genoux ! Sauvez-moi du malheur et du désespoir, en ordonnant à Caverley de rester auprès de moi ! Je le comblerai de tant d'amour et de tant de soins ,
que je finirai par m'emparer de son cœur. Ma persévérance achèvera ma victoire déjà commencée ; vous aurez sauvé la vie à sir Hugues en même temps que la mienne , puisque ce voyage le tuerait à coup sûr ; cela portera bonheur à votre noble cause , madame, et nos anges gardiens , qui sont pour moi, béniront votre nom dans les cieux !
Comment dire les mouvements qui avaient agité l'âme de la comtesse , pendant que la veuve épanchait ainsi la sienne avec l'audace de la naïveté ? D'abord le plus vif dépit lui avait serré le cœur, au récit des chastes séductions d'Anne-Marie. Puis, à ce dépit, avait succédé une satisfaction secrète, quand elle avait appris la révolution soudaine et fatale produite chez le chevalier par sa seule présence... Malgré sa bonté, elle avait été cruelle, en se réjouissant de la douleur de la veuve , comme
l.ES DELX U1V\LKS. '305
elle s'était affligée de sa joie. Mais quand cette touchante douleur d' Anne-Marie avait éclaté en plaintes soumises ; quand, pareille à reniant qui joint les mains pour demander grâce , la douce rivale s'était agenouillée, tout en larmes; quand elle avait imploré son arrêt comme une faveur, se résignant à n'être plus aimée si Jeanne de Montfort l'était; quand surtout, dans sa délicate simplicité, elle a^ ait substitué une concurrente inconnue à son véritable vainqueur, et supplié sincèrement son ennemie réelle de se ranger de son côté; alors tous les instincts personnels de la comtesse avaient fait place à une généreuse sympathie; elle était redevenue femme forte et bienveillante , courageuse et désintéressée ; elle s'était rappelé ses tourments de jeune fille , lorsqu'elle désespérait à Gand de l'amour de Caverley. — Je ne puis plus être
',]66 JEANINE DE MOMFORÏ.
heureuse , moi, s'était-elle dit en soupirant, tandis qu'Anne-Marie peut l'être encore ! — Qu'elle le soit donc pour nous deux , et que Dieu me pardonne un coupable regret en faveur de cette complète abnégation ! — Puis, prenant tout de suite au mot la naïve supposition de la jeune veuve :
— C'est vrai, Anne-Marie , lui avait-elle dit avec un magnanime effort , je connais la femme que sir Hugues a aimée la première, et j'ai, en effet, sur cette femme autant de pouvoir que sur moi-même.
— Ah! ce n'est donc pas vous ? Dieu soit béni! s'écria la dame de Kergorlay dans sa confiance angélique. Je puis vous servir et vous aimer sans mérite , vous regarder avec une joie sincère , et baiser vos mains libératrices sans y laisser tomber des larmes !...
Elle le fit comme elle le disait, et ce fut la comtesse de Montfort qui pleura...
LES DKIA lUVALES. 367
— Pauvre eiilant! leijril-ello , })uursuivant son expiation; je serai de votre côté, comme vous dites, et j'espère qu'à nous deux nous remporterons la victoire. Oui , quelle que soit la passion de Caverley... pour votre rivale... quelque douceur secrète qu'elle offre encore au cœur de celleci , je vous promets de combattre cette passion en faveur de... la tendresse que vous avez si justement inspirée à sir Hugues... Le bonheur est là pour lui comme pour vous , le bonheur sans trouble , sans regrets , sans remords!... Hâtez - vous tous deux d'en prendre possession, caria fatalité est prompte à renverser les plus doux projets; et surtout, pour aider le clievalier à oublier son premier amour, ne lui en parlez jamais, Anne-Marie !.. Ne lui demandez pas seulement son nom! Ne me le demandez pas à moimême!... Je me chargerai de consoler la
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malheureuse, car elle sera malheureuse... mon amie , et quand vous ne la craindrez plus , vous pourrez lui accorder quelque compassion...
Jeanne de Monfort s'interrompit , sentant sa voix étouffée par les larmes ; et , comme la jeune femme allait se rejeter à ses genoux pour la remercier, elle eut la force de l'attirer sur son cœur , afin de mieux caclicr l'émotion qxiï menaçait de la traiiir. ..
En entr'ouvrant les plis de son corsage, ce mouvement fit tomber le bracelet ravi à sir Hugues... Jeanne l'aperçut, par bonheur, avant Anne-Marie , et prévint tout soupçon en feignant de le prendre sur une table. . . Si, pour la seconde fois, le hasard n'eût pas trahi ce gage mystérieux, sans doute la comtesse l'eût gardé comme dernière consolation ; mais elle saisit cette occasion de compléter son sacrifice; et, après avoir mon-
tré le bracelet à la veuve , elle le lança par une fenêtre delà chambre...
Il faut dire qu'une heure plus tôt, sollicitée de nouveau par sir Hugues de lui rendre ce souvenir, elle avait promis de le lui faire remettre, comme à son défenseur^ dans le cas où quelque péril urgent la forcerait de l'appeler à son secours. L'expérience qu'elle venait de faire de sa faiblesse lui montrait le danger lointain de cette nouvelle concession, et elle comprenait qu'elle ne serait pas complètement séparée de Caverley , tant qu'elle laisserait subsister entre elle et lui le moindre symbole de leurs premiers amours.
— C'était le dernier lien qui unissait encore votre rivale et votre fiancé , dit-elle à Anne-Marie , tandis que le vent emportait le bracelet ; c'était le messager secret qu'ils s'envoyaient réciproquement , lors qu'ils devaient se rapprocher l'un de l'au-
tre; qu'il ne retourne point à qui l'attendait , et qu'il vous soit immolé comme tout le reste !
D'elle-même cette fois, et par une impulsion irrésistible , la clame de Kergorlay se rejeta au cou de la comtesse, sans pouvoir prononcer une parole...
Elles s'embrassaient encore , lorsqu'on frappa à la porte de la chambre...
— Ah ! le ciel soit loué! soupira à ce bruit Jeanne de Montfort , heureuse de secouer enfin , pour rentrer dans son rôle public, des émotions intimes dont elle avait oublié depuis dix ans la puissance.
Ceux qui frappaient à la porte étaient Spinefort et Gaverley , venant annoncer à la comtesse que tout était prêt pour son départ. A la vue du chevalier , Anne-Marie ne put contenir sa joie, et, s'élançant vers lui avec transport, elle lui saisit la main,
LES DEUX RIVALES. 3'] l
comme on fait d'un bien précieux que l'on croyait perdu.
— Sir Hugues! dit Jeanne d'une voix ferme , je vais partir pour Paris avec messire de Spinefort , et vous allez rester ici avec la dame de Rergorlay. Soyez pour elle ce quelle est pour vous, et que le baron trouve , à son retour, deux époux heureux à bénir. — Adieu , Caverley , ajouta-t-elle à l'oreille du chevalier. Ne répondez pas: Au revoir, cette fois ; et n'attendez point le bracelet de Jeanne de Flandre , car Jeanne de Montfort ne vous le renverra plus !
Sir Hugues comprit sans peine qu'elle savait tout, et il se retourna en rougissant vers Anne-Marie, tandis que la comtesse s'éloignait avec le châtelain.
3annik-ar~Sam.
Jeanne de Montfort , vt^tnedu costume de \oyage qu'on a déjà peint, venait de monter à cheval dans la grande cour du château. Le baron de Spinefort se tenait à sa droite, maître Tudez et Marcy Holben à sa gauche, et derrière elle étaient rangés les hommes d'armes commandés par Amaury
de Clisson. Cette escorte devait accompagner la comtesse jusqu'au point où la prudence en exigerait la disparition. Alors , donnant le change aux yeux qui pourraient les épier, Jeanne, Marcy, Spinefort et Samuel entreraient en France sous divers déguisements, tandis qu'Amaury ramènerait sa troupe à Hennebond , pour prendre ensuite le chemin de l'Angleterre. Tout était donc prêt pour se mettre immédiatement en marche. Neuf heures sonnaient au beffroi du manoir, et le soleil annonçait une journée magnifique. La comtesse avait embrassé ihille fois son fils, captif éploré d'Anne-Marie et de Saint-André. La douce Marcy Holben avait laissé à Greff-Will maintes espérances de retour , avec maintes promesses de fidélité. Enfin, tous les embrassemenls et tous les adieux de famille , d'amitié et d'amohr, avaient été longuement échangés ,
JANNIK-AR-KAM. 376
au château , entre ceux qui partaient et ceux qui restaient. Flanquée, sur le perron, de son fidèle acolyte, le père Aufîroy , la curieuse damoiselle Berlhe attendait avec des palpitations de cœur le moment solennel du départ; et les notables d'Hennebond, précédant le peuple de la cité , étaient disposés sur une double haie le long de la route que devait suivre le cortège. Caverley seul, et Penarvan j ne profitaient point de la liberté qu'ils avaient d'assister à cette cérémonie. On n'avait pas vu le premier depuis une heure dans tout le manoir, et le second , à peine revenu de ses émotions inusitées du matin , allait cherchant çà et là le trop envie rival , qu'il était surpris et désolé de ne pas compter au nombre des voyageurs...
Spinefort, cependant, était plongé dans des méditations profondes. Non seulement il éprouvait une tristesse involontaire, au mo-
ment de quitter cette terre du pays, si chère à tous les Bretons ; non seulement il regrettait , en abandonnant sa fille chérie , de laisser indéfiniment suspendu l'heureux mariage qu'il venait de rêver pour elle ; mais encore, et surtout, il était inquiet sur sa propre mission , sur la haute responsabilité qu'il prenait touchant la sûreté de Jeanne de Montfort. Il venait de recevoir à l'improviste les singulières confidences de Tanneguy sur les mystères de la chambre de Samuel, et tourmenté par les nouveaux soupçons que cette circonstance ajoutait à ses premiers pressentiments, il déplorait de ne pouvoir rechercher du moins , et reconnaître , avant le départ de la comtesse, le visiteur étrange et malineux qui s'était introduil à son insu dans sa demeure. Dénoncer h Jeanne ce vague secret surpris par une fenêtre, c'eût été jouer un rôle auquel il élait
JANNIK-AU-KAM. 877
incapal)lo de descendre; interroger directement le juif à ce sujet, c'était s'exposer à montrer, comme la veille , une méfiance déplacée , et à diminuer par là la haute confiance dont il était investi lui-même.
Pendant que cette préoccupation fâcheuse absorbait son esprit , un incident auquel il était loin de s'attendre vint le distraire en même temps que tout le monde... Une espèce de paysan travesti , aux longs cheveux roux, à l'air bête et jovial , aux larges hautsde-chausses et au pourpoint en taillades , le bissac et le bâton croisés sur le dos , monté d'ailleurs sur une haridelle parfaitement digne du cavalier, franchit sans façon la grille du manoir , qui se trouvait ouverte , et vint se mêler avec le plus grand sang-froid au cortège de Jeanne de Montfort. La plupart des assistants, à cette vue, ne peuvent réprimer un éclat do rire, et, quelques uns
s' étant avancés pour reconnaître le personnage, le nom d'Iannik-ar-Kam circula de bouche en bouche...
Il faut dire que lannik-ar-Kam (Jean-le- Boiteux) était un ancien mendiant nomade, fixé depuis quelque temps au pays après de lointainesexcursions.il devait son nom à l'infirmité , réelle suivant les uns , simulée suivant les autres, qui altérait sensiblement l'équilibre de sa marche; et il était généralement connu par une naïve étrangeté de caractère et de costume, qui faisait souvent ajouter à son premier sobriquet celui d'innocent ou d'imbécile. Il y avait bien quelques incrédules qui n'admettaient pas plus la faiblesse de son esprit que celle de son corps; mais leur opinion avait d'autant moins prévalu , que lannik la regardait comme une injure personnelle. Il n'y avait pas de porte dans la ville où il n'eût tendu son chapeau
JÀNNIK-An-KAM. .'^79
en chantant quelque ballade; pas de village dans les environs où il n'eût fraternisé avec les enfants et les kakous ". Du reste, on ne lui connaissait que deux affections sur la terre, celle de l'argent, qu'il aimait plus que lui-môme , et celle d'un jeune fils , qu'il aimait plus que l'argent. Cette dernière qualité lui avait valu la protection particulière d'Anne -Marie, auprès de laquelle il avait, certains jours de la semaine, ses ehtrées franches dans le château.
Quoique le baron eût aperçu vingt fois ïannik dans la cour ou les cuisines du manoir , il eut besoin d'entendre prononcer son nom pour le reconnaître , tant son bizarre accoutrement l'avait défiguré !.. Surpris , aU
* Nom qu'on donna d'abord en Bretagne anx lépreux , puis, par extension , à tous les êtres disgraciés, aux crétins , aux mendiants, aux idiots , aux fous, désignée encore aujourd'hui sous le nom générique d'Innocents.
38o JEANNE DE MONTFORT.
reste , de voir la comtesse et le trésorier accueillir en souriant un tel compagnon , il allait lui donner ordre de s'éloigner au plus tôt, lorsqu'il vit accourir à lui son neveu Penarvan.
Tout en rodant par la salle basse , Tanneguy avait entendu la rumeur soulevée par l'arrivée de lannik ; avec la curiosité qui le caractérisait, il s'était aussitôt approché d'une fenêtre ; et il avait mêlé une exclamation de surprise à l'éclat de rire des assistants , en reconnaissant sur la personne du nouveau venu le costume complet du visiteur de Tudez. Alors son premier mouvement avait été de courir à son oncle pour lui faire part de cette précieuse observation .
— Baron ! dit-il à Spinefort en se dressant jusqu'à son oreille , voici en chair et en os 1 hôte inconnu du trésorier !..•
Le châtelain ne put s'empêcher de tressail-
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lir de surprise , et aussi un peu de désappointement.
— Gomment, c'est cet iiomme? dit-il, lannik-ar-Kam?...
— lannik-ar-Kam ! . . . répéta Tanncguy étonné.
Et, reconnaissant à sou tour le vieux mendiant , il eut toute la peine du monde à en croire ses propres yeux...
— Par Notre-Dame ! lui cria-t-il aussitôt avec sa hardiesse familière, quel saint chômes-tu donc aujourd'hui, lannik? ou à quelle mascarade vas-tu danser dans cet habit de chevalier errant?
— lannik, apparemment, s'est mis en frais de toilette à sa manière pour accompagner la comtesse , répondit une voix qui fit retourner le baron et Tanneguy... C'était la voix calme et douce du juif espagnol...
— Messire Olivier, poursuivit-il, cet hom-
382 JEANNE DE MOINTFORT.
me dont la présence vous surprend n'est autre que le guide qui nous a conduits cette nuit à la porte de votre manoir.
Puis, faisant sentir au châtelain qu'il avait entendu les paroles de son neveu , il ajouta d'un ton fort naturel , en récapitulant toutes les circonstances qu'on pouvait avoir trouvées suspectes :
— J'avais présumé , hier soir, que lannik nous serait encore utile, et le jugeant , malgré quelques bizarreries , digne de toute confiance, je lui avais ordonné, de la part de la comtesse, de revenir me parler en particulier. C'est ce qu'il a fait ce matin , ^ssez singulièrement, il est vrai, en homme qui connaît les détours de votre manoir. Il a reçu mes instructions en détail , m'a jui*é fidélité et discrétion -, et pourrait se faire reconnaître à qui de droit par l'anneau que je lui ai remis à cet effet.
JANMli-Aa-KAM. . 383
Jointes k rinnoceiice el à l'originalité notoires du personnage, ces explications réduisaient d'autant mieux à néant tout soupçon , qu'elles furent confirmées à la fois par un sourire reconnaissant de la comtesse , et par un geste niaisement affirmatif du paysan ; Tanneguy , lui môme, fit bon marché de ses profondes découvertes en rougissant un peu du trivial dénouement de tant de mystères ! et ce ne fut pas sans rire philosophiquement de l'alerte générale qu'il regagna d'un pas précipité la salle basse du manoir..
Quant au châtelain , détrompé pour la seconde fois ; sa confusion secrète, au premier moment , l'empêcha de remarquer le coup d'œil d'intelligence qui fut échangé entre le mendiantetlejuif , — coupd'œil que celui-ci reporta sur le baron avec une expression de jalousie et de rancune indéfinissable...
384 JEAlMNE DE MOISTFORT.
Quelques instants après , Jeanne tourna un regard humide vers le château où elle laissait son fils ; puis , levant au ciel ses yeux résignés, elle fit signe à ses compagnons qu'on pouvait se mettre en route...
— Au nom du Père , du Fils et du Saint- Esprit , où Dieu doit -il nous conduire ? demanda aussitôt lannik qui fit le signe de la croix, et qui inclina trois fois son front chevelu devant la comtesse de Montfort.
— A la frontière de France , par le plus court chemin , répondit Jeanne en s' affermissant en selle.
— Quitterons-nous la terre de Bretagne ? reprit le guide avec la même solennité.
— Nous la quitterons , dit la comtesse.
— Alors , pardon , madame , repartit le paysan ; qui est Breton m'imite !
En même temps , il descendit de cheval devant tout le cortège , s'agenouilla sur le
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sol do la cour humecte de rosée , enleva du bout de son bâton une poignée de lerre qu'il mit dans une boîte d'écorce, enferma précieusement le tout dans son bissac , et remonta sur sa haridelle , après s'être signé de nouveau.
— Que fait donc là cet homme ? demanda Jeanne au baron.
— Madame, répondit Spinefort d'un ton mélancolique , il prend un peu de terre natale avant de la quitter , afin qu'on le lui mette sur les yeux en l'ensevelissant, s'il a le malheur de mourir hors du pays. C'est l'usage des mendiants et bardes nomades des alentours, qui ne commencent jamais un voyage sans cette précaution consacrée.
— Touchant usage ! dit la comtesse avec émotion. Fasse le ciel qu'il ne soit pas de mauvais augure, et qu'aucun de nous ne soit enseveli en terre de France î
386 JEAINNE DE MONTFOUT.
— En disant cela , elle poussa son cheval hors de la grille, et toute l'escorte s'éloigna rapidement du château...
— Noël! Noël ! Bretagne ctMontfort ! s'écrièrent alors les gens du manoir.
— Hennebond à la belle comtesse l ajoutèrent les habitants de la cité.
— Que la Sainte-Vierge vous conduise et vous ramène! dirent les femmes en étendçiUt les bras le long du chemin.
— Et que saint Nicolas délivre Jean de Montfort ! poursuivirent les hommes en jetant leurs chapeaux en l'air.
Tout le monde reprit en chœur : Bretagne; et Montfort ! et tandis que les échos du Blavçt répétaient ce cri unanime , le cortège arriva au premier détour de la route...
A^ant de perdre de vue le manoir, la comtesse de Montfort ralentit le pas et fît faire un mouvement oblique à sa monture.
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N'oublions pas de dire qu'avant de se séparer de lannik-ar-Kam , Samuel Tudez le prit à part et lui remit un petit paquet scellé :
— La veille du jour où messire Âmaury de Glisson devra partir pour l'Angleterre , lui dit-il , tu feras tenir ce paquet à sir Hugues de Caverley , de façon à ce qu'il ne puisse jamais savoir comment il lui sera parvenu. Le reste se passera suivant les instructions que je t'ai données , et , si tu les remplis exactement , tu auras cent philippes d'or pareils à ceux-ci...
En même temps , il glissa une bourse dans la main calleuse du mendiant breton , qui , après avoir contemplé For d'un œil étincelant, le mit dans sa ceinture rouge avec le paquet cacheté...
Que pouvait renfermer ce paquet , et que signifiait cette mission secrète? — C'est ce
JANNIK-\R-KAM. .ISg
que vous connaîtrez bientôt , cher lecteur , si vous voulez nous suivre jusqu'au moment où s'éclairciront tous les mystères.