‹ Jeanne de MontfortChapitre 18 sur 19 · LE CUATEAL 1) 11EN.>EB0M · texte numérisé non relu

LE CUATEAL 1) 11EN.>EB0M

VOUS savez aiissi que lé conile (le M'ontfort n'est pa^ iiioh Homme , et que je suis pour Jeanne de Penthièvre par galanterie.

— Si la galanterie vous guide, mon cousin , reprit la comtesse de Kergorla} , on dit que Jeanne de Montfort est d'une beauté capable de soumettre les cœurs les plus rebelles. N'est-il pas vrai , messire Hugues?

Cette question , fort innocente, troubla le chevalier anglais. Un nuage rapide passa sur ses yeux, et un soupir s'échappa de sa poitrine ; puis secouant la tète comme un homme qui chasse une vision , il répondit d'un son de voix naturel :

— Jeanne de Montfort était fort belle à Chartres, le Jolir de ses hôceé , et lit l'admiration de tous ceilx qui eiireilt rhoiihéilide la voir. Quoique je ne l'aie pbiili i^ëilcdlitrée depuis cette épo([ue,je ne doute pas que sa beauté ait augmenté encore.

tSo JEAX>E DE MOMFORT.

— C'est ce que je puis vous certifier, dit le baron , moi qui ai revu Jeanne aux États de Rennes , sept ans après son mariage. Elle venait de mettre au monde l'enfant qui a aujourd'hui l'âge de mon petit-fils , et sa grâce s'était accrue d'une majesté qui s'expliquait par le bonheur d'être mère. — Je puis donc assurer mon galant neveu, ajouta t-il en souriant, que Mont- Ibrt eftacerait Blois sous le rapport des femmes.

Penarvan voulut soutenir que Jeanne de Penthièvre était bien jolie ; mais Caverley fit changer la conversation.

— Qu'importe au droit des prétendants la rivalité de leurs épouses! s'écria-t-il vivement ; ce ne sont pas les beaux yeux, mais les bonnes épées, qui videront la querelle.

— C'est vrai ! dit Olivier de Spinefort en levant ses yeux mélancoliques.

FF CHATEVl d'iIENNEUONî). i8|

— Et à propos (lo bonnes épéos , conlinna sir Hnguos , il en est une dans l'arsennl de reehatean, qui ferait, kelle seule, peneher la balance.

Ces mots , en arrivant à leur adresse , arrachèrent un soupir au baron.

— Oui , dit-il lentement , tandis que sa fille et Caverley le regardaient en silence ; oui , mon cousin (c'était le nom qu'il donnait au chevalier, quoiqu'ils ne fussent ([u alliés par les femmes ) , depuis que la voix de Montfort vous a rappelé d'Angleterre en Bretagne , depuis surtout que vos blessures au Guildo vous ont forcé de passer un mois à Hennebond, vous vous êtes joinl à ma fille pour plaider la cause de votre ami , et vous espérez le dédommager de votre absence en lui procurant un défenseur de plus. Cette chaleur de zèle vous fait honneur, mon cousin, et je voudrais pouvoir

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partager votre enthousiasme, comme celui d'Anne-Marie; car Jeanne de Penthièvre n'est qu'une femme, quelque charmante que Tanneguy la trouve , et , Charles de Blois étant un étranger pour nous , Jean de Montfort est le véritable suzerain de la Bretagne ; mais je vous ai dit vingt fois les raisons de ma neutralité, et je ne vous apprendrais rien en vous les redisant encore.

— Toujours votre serment à Jean III ? répondit Caverley , cette promesse de fidélité à son futur successeur, surprise à votre bonne foi par la politique d'un vieillard? Mais ne convenez-vous pas vous-même , mon cousin , que vous avez été trompé dans ce serment ? Vous laisser entendre , en eftet , que Montfort sera duc , parce que vous êtes partisan de Montfort au fond du cœur , et vous extorquer ainsi une vague parole, au profit de Jeanne de Penthièvre 1 Voyez, le profond stra-

LE CHATEAU d'iienneboni). i83

tagème et le terrible engagement ! Jean III n'a-t-il pas employé la même ruse auprès (les plus grands vassaux du duché , et en ci- Icriez-vous un seul qui se soit cru obligé contre sa conscience ?

— En cileriez-vous beaucoup , chevalier, qui ne soient pas demeurés neutres comme moi?

— Raison déplus pour leur donner l'exemple ! Dans cet hommage surpris six ans d'avance, aucun de vous n'a cru s'engager pour Charles de Blois.

— Nous nous sommes engagés pour le successeur de Jean III , sans le désigner , nous en rapportant, pour le choix de ce successeur, à Jean III lui-même. Que notre pré-

- férence n'ait pas été la même que celle du vieux duc , qu'il nous ait trompés , comme vous dites, ou qu'il ait changé d'avis, comme je voudrais le croire , le serment n'en sub*

l84 JKANNE DE MONTFORT.

sisle pas moins , chevalier ! et Charles de Blois est aujourd'hui reconnu par les États de Bretagne et de France , ainsi qu'il l'a été d'abord par le testament de Jean III !

— Bien parlé, vive Dieu! s'écria Penarvan , qui battit des mains ; — répondez à cela, messire Hugues, ajouta-t-il malignement, en lui lançant du pouce et de l'index un raisin d'outre-mer.

Anne-Marie le recul et le renvoya à (lui de droit; et Caverley continua gravement la discussion, pendant que Tanneguy avalai!

son projectile.

— Un serment , mon cousin , n'a de valeur que par la pensée de celui qui le prononce. Toute la question esl donc de savoir à qui vous avez cru faire hommage, entre les mains de Jean III. Est-ce à Mont fort ou à Jeanne de Penthièvre?

— (y esl à Montforl par l'inlenlion, mais

LE CTIATEAl d'hEINNEROND. 1 85

c'es( à Jeanne de Pentliièvre par le fait.

— Le fait n'csl rien , baron ! vous n'êtes obligé qu'à Montfort devant votre conscience et devant Dieu.

— Bien parlé! dit à son tour la jeune veuve , en imitant Tanneguy ; — répondez à cela , messire de Penarvan !

La jolie fanatique de Montfort défiait ainsi son père de répliquer au chevalier; et le silence forcé de Tanneguy lui fît d'autant plus de plaisir , qu'elle crut y trouver un aveu indirect de l'assentiment du baron ; mais elle revint bientôt de cette illusion prématurée, lorsque celui-ci repartit en hochant la tête :

— Vos raisons me touchent sans me convaincre , mon cousin ; je suis réellement et malheureusement condamné à rester neutre*, ne fût-ce que pour l'exemple, et je ne

* Pour comprendre les scrupules du baron de Spinefort, ainsi que la supercherie de Jean III, il faut se rap-

l86 JEANNE DE MONTFORT.

pourrai jamais offrir mon épée à Jean de Montfort, si ce n'est à une seule condition.

— Laquelle? demanda Caverley.

— Fidélité lie, et traîtrise délie, dit solennellement Spinefort ; il faudrait que la trahison se mît dans le parti de Charles de Blois, pour que je devinsse libre par devers Jeanne de Penthièvre.

— En effet ! . . . murmura le chevalier à demi-voix , sans oser exprimer sa coupable espérance autrement que par un coup d'œil à sa voisine.

La dame de Kergorlay répondit par un regard sympathique , et toute la famille se leva de table.

Tourné vers le grand crucifix de chêne ,

peler que la lettre, plus encore que l'esprit des serments, (Mail l'unique garantie de la hiérarchie sociale, au moyeu Age, et que tel était, l\ celte époque, le véritable droit des gens , défendu comme l'arche sainte par toutes les nations con jurées i

LE CHATEAU d'tIENNEBOND. 187

rpii se détachait enlro les deux croisées , le père Auffroy Kérily récita lentement les grâces; chacun dit amen et fit le signe de la croix , depuis le vieux baron de Spinefort jusqu'au petit Jehan de Kergorlay, et tout le monde se groupa ou se promena le long des hautes tapisseries, pendant que varie ts, hateurs et galopins transformaient la salle à manger en salon. Penarvan délivra le chapelain d'une partie de sa responsabilité, en se chargeant de l'élève mutin , qu'il installa sur ses genoux devant une fenêtre. L'interprète n'eut plus qu'à s'occuper de damoiselle Berthe , auprès de laquelle il s'assit dans un fauteuil à double siège ; et, après avoir circulé quelque temps dans la grande salle , la jeune veuve et le chevalier se rejoignirent instinctivement à l'écart...

Un son ^f trottipr.

Immobile eu face d'Anne-Marie et de Caverley , à l'extrémité opposée de la salle , le baron les considérait avec une joie mêlée d'incertitude, interrogeant tour à tour l'œil tendre et doux de sa fille et le front rêveur de bon liôte, et cherchant en vain, sous les plis imperceptibles de l'un, le bonheur con-

igO JEANINE DE MONTFOm.

liant qu'il lisait dans l'azur limpide de l'autre. L'amour d'Anne-Marie pour Caverley n'était un secret pour personne , au château d'Hennebond; chacun, en effet, et Spinefort le premier , avait vu cet amour gagner le cœur de la jeune femme , au milieu des soins qu'elle avait prodigués au blessé du Guildo. Veuve, à dix-neuf ans, d'un mari qui aurait pu être son père , la dame de Kergorlay n'avait encore eu d'pffection profonde que pour son fils , et s'était laissée aller à son attachement pour sir Hugues, comme une jeune fille à sa première passion. Toutes les idées de Caverley étaient devenues celles d'Anne-Marie. Elle s'était faite enthousiaste de la cause de Jean de Montfort, parce que Caverley donnait son sang à cette cause ; elle sortait de sa timide et pacifique nature pour parler de guerre , parce que Caverley élait un guerrier illus-

tN sdrv bii JKOMPÊ. iyi

tre ; elle exaltait même, pauvre femme! la beauté de Jeanne de Montfort qu'elle ne connaissait point , parce qu'elle avait entendu Caverley vanter cette beauté dont elle n'avait pas l'idée d'être jalouse.

Nul ne s'offensait de cet amour, à Hennelibnd, excepté ïanneguy de Penarvan. C'est que ïanneguy , tout insouciant qu'il fut , avait un cœur et des yeux comme un autre. Or , ces yeux n'avaient pu s'empêcher de remarquer sa jolie cousine, et ce cœur de l'aimer à sa manière. La passion d'un tel homme n'avait rien de grave sans doute , et Anne-Marie était la première à en sourire ; mais nous avons dit que ïanneguy était entêté , et il se flattait parfois , avec le temps , . d'épouser sa cousine. Sa tactique, à cet effet, tenant de son caractère , était assez curieuse à observer. Tant qu'il se trouvait le seul courtisan de la jeune femme , au château ,

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il la comblait de ses soins et de ses services , qui consistaient, en somme, à l'amuser plus que les autres. Dès qu'un rival dangereux venait se mettre en travers de ses prétentions, il s'écartait avec une discrétion philosophique; mais, comme le Parthe fugitif, il déchargeait tout son carquois contre l'ennemi. C'était alors que sa joviale taquinerie faisait merveille, jusqu'à ce qu'il recueillît le fruit de sa patience en se retrouvant maître du champ de bataille. L'impression produite par Caverley sur sa cousine l'avait effrayé aussi sérieusement qu'il pouvait l'être, et tremblant que ce concurrent re- ■ doutable ne gardât définitivement la place , il le harcelait, comme on a vu, à la façon dont la mouche harcèle le lion. Heureusement , si la passion d'Anne-Marie était prouvée à Tanneguy , celle du chevalier lui semblait moins évidente, et tel était le doute

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partagé par le baron de Spinetort, qui ne réfléchissait pas à autre chose en ce moment.

— Caverley ainie-l-il ma iille? se demandait le châtelain en les considérant. Et cette incertitude causait son tourment secret, comme elle faisait l'espoir manifeste de son neveu. Car il voyait le cœur d'AnneiVlarie si irrévocablement engagé , que son bonheur ou son malheur le serait bientôt également, et il ne pouvait s'expliquer la réserve du chevalier , qui semblait se laisser aimer sans oser aimer lui-même. Plus d'une fois il avait tenté de l'interroger sur ce mystère , mais toujours inutilement. Non seulement , Caverley éludait toutes les questions possibles , mais on eût dit qu'il redoutait jusqu'à ses propres réflexions. Trouvait-il Anne-Marie indigne de son alliance? Elle était cependant noble , riche et belle !

194 JEANiNE DE MOMlOUl.

Se débattait-il intérieurement contre quelque autre amour ou quelque engagement inavoué? Un remords du passé travaillait-il son ame ; ou avait-il des appréhensions de l'avenir? Ces suppositions tourmentaient d'autant plus le sire de Spinefort, que son amitié pour son hôte et son amoui" pour sa lille étaient également sincères.

Ce soir-là justement, l'embarras de sir Hugues contrasta plus que jamais avec l'abandon d'Anne-Marie. Entre le plaisir et la peine que lui faisaient les naïves prévenances de la jeune femme , son hésitation parut augmenter de minute en minute, et finit par devenir douloureuse. Il écoutait avec un ravissement involontaire les paroles qui venaient flatter son oreille , et il se repentait tout-à-coup de les entendre, comme si elles eussent froissé en lui quelque fibre invisible. Après avoir plongé ses regards jus-

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qu'au l'ond de lu holle aine qui s'ouvrait à la sienne , il les retirait et les détournait en soupirant , pour les élever vers le ciel ou les fixer à la terre. Le sourire calme et radieux qui naissait par moments sur ses lèvres, s'emprégnait bientôt d'une sombre tristesse ou d'une froide ironie. Sa main s'avançait vers celle d'Anne-Marie et s(; reculait au même instant. On eut dit parfois qu'il balançait entre le désir de se jeter à ses genoux et celui de s'enfuir loin d'elle. C'était un niélang(i inexplicable de tendresse et de déliance , une lutte étrange et jnvstérieuse entre deux sentiments inconnus

Tout-k-coup cependant le chevalier seml>la faire un violent elï'ort sur lui-même, et ^ouloir sortir irrévocaldemenl de ses perplexités. 11 se rapj)roclia de la dame de Kergorlay et arrêta ses yeux sur elle; il l'enveloppa, en quelque sorte, et la caressa d\iu

Ujb Jt\:N.>E DE i\10.MF0Rr.

regard , cette fois sans nuage. Il sourit sans amer lu me à la rougeur qui couvrit son J3eau front , et il amena vers lui , par un geste suppliant , le plus céleste rayon de son grand œil d'azur. Surprise et charmée de lant de bonheur , Anne-Marie s'y abandonna naïvement, et jamais ange gardien ne jeta sur un homme un regard semblable à celui que le chevalier reçut d'elle!... Non moins ému que sa (ille, le baron suivait seul ce doux tableau. x\près avoir long-temps contemplé la jolie veuve , sir Hugues parut maître de ses hésitations. 11 s'inclina silencieusement vers elle, en s'assurant que personne ne les remarquait, saisit et pressa une main tremblante qu'il approcha de ses lèvres en tr' ouvertes , et prononça à voix basse un seul mot ([ui sendjla transporter Anne-Marie au ciel...

La jeune femme serra à son tour la main

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