LE PREMIER ÉCUYER
Vous me trompez. Les ifs sont faits pour les cimetières, les roses pour les jardins , et les jeunes filles pour égayer le foyer d'un époux. Ne jetez pas le désespoir dans mon Ame. Conduisez ici , par la main , celle que je désire, et nous la placerons au pied de l'autel, près de son fiancé, sous les doux regards de leurs parents.
LE SECOrsD ÉCUYER.
Il faut céder, messire , car vous êtes trop pressant.
Ici le représentant de Louis de Flandre passa derrière le pilier, et amenant une vieille femme devaîit son interlocuteur, lui adressa la question suivante :
Kegardez bien cette jeune vierge , seigneur ; est-ce là la rose que vous cherchez en ce lieu ?
LA DEMANDE. Ql
LE PREMIER ÉCLYEH , s'irclinaiil avec lespccl.
\n IVoiii véiiéraijîe de celte iemmc , je juge qu'elle a bien rempli sa tâche en ce monde , et qu'elle a donné le bonheur à ceux (jui l'ont aimée. Mais elle a fini ce que doit commencer l'autre ; ce n'est pas elle que je demande, messire.
Lv. second ccuyer disparut de nuuveaii derrière le pilier, ramena celte fois une jeune femme dont le costume et la figure annonçaient une veuve, et le dialogue continua ainsi :
LE SECOND ÉCLYEK.
Voici un jeune fille belle comme Fastre du jour. Ses deux joues sont comme deux roses; ses veux soiit de cristal, leur seul regard rend l(*s cœurs malades à jamais. N'est-ce point celle (jne vous voulez?
LE PllEMiEr» ÉCL'YEn , souriant avec courtoisie.
Oui , sans doute, ce visage doux et tendre,
()Q JEAiNiNE DE MONTFOKT.
celte fraîcIuHir de jeunesse, annonceraient inic vierge; mais ce joli doigt, usé par le IVottement, n'a-t-il pas cherché souvent au fond de la bassine le lait et le gruau des enfants *?
lE SECOM) I^CIVEU,
Allons, messire, rien ne vous échappe.
r<]ssanl pour la Iroisièmc fois dcrricie le pilier, et revenant une pelile fille à la main :
Dites , alors , seigneur pèlerin , n'est-ce point ceci que vous cherchez?
LE PREMIER ÉCIVER , donnant un petit coup sur lu joue de l'enfant.
Voilà ce qu'était, il y a huit ans, celle que je désire. Un jour cette belle enfant sera demandée à son tour par un fiancé; mais
* Les mères de famille bretonnes donnaient alors, et donnent encore , à manger aux enfants, avec le bout de leur doigt (rctnpé dans la bouillie.
LA DEMANDE. gj
c'est une pomme vermeille qui doit rester long-temps encore sur la branche. Celle que je veux n'attend qu'une corbeille pour ôtre transportée sur la table du banquet nuptial.
LE SECOIND ÉCUYER.
C'est assez d'épreuves , messire ; vous méritez d'obtenir ce que vous demandez.
Fn ce moment le rcprcscnlanl du comte Louis alla pour la dernière fois derrière le pilier, et reparut conduisant une Jeune lille eniièrement vêtue comme Jeanne de Flandre.
Seigneur (dit-il au premier ècnyer, voici la
fiancée que votiT cœur a choisie !
Puis prenant leurs mains, et les mellanl l'une dans l'autre, tandis qi.e les véritables époux s'attendiissaiçnl devant ce touchant symbole de leur union :
îlomme ( poursuivit-il solennellem.cnl ) , VOUS
avez maintenant une femme à défendre et à
9^ JEANNE DE MONTFOnT.
rendre heureuse ! Faites qu'on ne l'enlende jamais pleurer sous votre toit comme une étrangère ; car le Seigneur protège et venge ceux qui sont faibles et qui pleurent!
Salut et Dieu gard' à cette famille !
(reprit-il ensuite, s'adressanlà Jeanne de Flandre et im comte Louis.) Depuis l'instant où j'étais tout petit, porté sur le bras de ma mère, j'ai toujours rêvé que j'entrerais un jour dans le plus brillant des palais. Enfin aujourd'hui mon rêve n'en est plus un , puisque j'ai mis le pied dans cette demeure qu'habite la reine de la beauté. Ici sont un homme et une femme qui s'aiment et qui veulent s'unir sous la main de Dieu !
Esprit saint! source de toute science et
de toute parole ! (ajoula-t-il en se mettant à genoux)
inspire-moi donc ce que je vais leur dire, et ouvre leurs cœurs à ta voix !
El se relevant aussitôt , tourné veis la jeune lille
Allons, jeune fiancée, pliez vos deux genoux, baissez votre front sous la bénédiction de votre frère. — Et maintenant, redressez la tête, et soyez forte, car vous appartenez désormais à un homme !
Avant d'achever (dii-il en finissant) , je prie les princes et seigneurs qui sont ici , de donner congé jusqu'à dem'Vin à leurs écuyers et serviteurs , afin qu'ils puissent célébrer dignement le mariage de Jean de Mont fort et de Jeanne de Flandre. Je prie aussi les parrains et les marraines qui se sont engagés pour les époux, au jour de leur baptême , d'approuver leur union comme leurs familles eL d'y assister avec elles. Je prie enfin de se joindre à eux tous ceux qui m' écoutent.
Quant à ceux qui sont morts, et qui étaient liés aux fiancés par le sang, je ne les inviterai pas , car leurs noms pourraient
faire couler des larmes; mais que chacun se découvre, comme moi , et demande pour eux le salut de l'église et le repos de leurs âmes !
Aces mots, en effet, chacun se découvrit et s'inclinaïTét le chant funèbre du De j)rofim(lis* Xcvminîi cette scène singulière.
Puis les acteurs s'effacèrent humblement devant les personnages réels, et le comte de Montfort , prenant la main de Jeanne dr» Flandre, entra dans l'église, suivi de tous les seigneurs, tandis que les deux battants du portail s'ouvraient, au bruit des cloches en branle, et que la multitude, pareille à un torrent qui rompt ses digues, inondait de ses Ilots tumultueux la ^;rande nef de la cathédrale.
Les deux cavaliers inconnus, que nous avons laissés galopant sur la roule, étaient en ce moment assez près de la ville pour entendre carillonner les cloches.
!fr comte î>c €i\(^Uv,
Décorée de tous ses ornements , depuis sa base jusqu'à son faîte, la vieille église offrait un spectacle magnifique. Au pied de l'autel , étincelant de mille cierges, l'époux, en manteau de drap d'or , et l'épouse , en robe de mousseline d'argent, étaient agenouillés sous le voile nuptial , brodé d'her-