‹ Jeanne et Jeanneton, comédie-vaudeville en deux actesChapitre 10 sur 41 · ACTE î, SCENE -V · texte numérisé non relu

ACTE î, SCENE -V

dire monsieur. (Appuyant sur le premier mot.) Monsieur Galuchet est là-haut et va descendre... (Jeanne s'asseoit près de la table à gauche, et se met

à travailler pour cacher son émotion. — Jeanneton

est au milieu du théâtre, et Coquebert 5 droite.) COQUEBERT, regardant les deux jeunes filles.

Elles sont charmantes, ces petites!... Je ne m'en étais pas encore aperçu.

jeanneton, à part.

Il paraît qu'il a la vue basse!

JEANNE,

C'est bien de l'honneur pour nous, monsieur... que vous daigniez vous-même...

COQUEBERT

Oui, d'ordinaire, c'est Galuchelqui vient prendre chez moi l'ouvrage et les commandes... c'est tout naturel... il est l'ouvrier...

Et vous êtes le maître!...

COQUEBERT

Je n'en suis pas plus fier pour cela... croyez-le bien ! Pour être marchand joaillier un peu plus riche que d'autres... breveté de quelques souverains et de toute la noblesse ancienne et moderne... je ne me crois au dessus de personne... Il n'y a plus maintenant ni rang ni distinction... nous sommes tous égaux, mon enfant.

Ah ! c'est mieux que je ne croyais... (Lui offrant une chaise.) Asseyez-vous donc, monsieur. COQUEBERT, s'asseyant.

Aussi, je suis indigné... lorsque quelquefois, chez des grands seigneurs du faubourg Saint- Germain où j'arrive avec mes boîtes et mes écrins, j'entends dire du salon : Qu'est-ce?... Coquebert le joaillier ?... Qu'il attende !

Ah! ils devraient dire : Monsieur Coquebert.

COQOEBEUT.

Certainement, ça m'est dû ! Cette petite fille-là a du jugement.

Et vous avez un fils?

JEANNE, bas, à sa sœur.

Prends garde!

jeanneton, de même.

Sois donc tranquille, je vais arranger ça ! (Haut.) Un fils unique...

COQUEBERT

Que j'ai élevé dans mes principes... pas d'orgueil ! pas de gloriole!... Il aura deux cent mille francs pour se faire avoué... épouser quelqu'un qui lui en apporte autant... pas moins.

Pas plus !

COQUEBERT, avec bonhomie.

Mon Dieu... il y aurait plus... je n'y regarderais pas, pourvu que mon fils soit heureux... Son bonheur avant tout.

JEAStfB ET JEÀNNETO*.

janneton, avec joie.

C'est l'essentiel... (Bas, à Jeanne.) Laisse-moi faire. (Prenant Coquebert à part, à droite du théâtre et à voix basse.) Et si par exemple, monsieur, il aimait une jeune fille charmante, qui eût du cœur, des vertus... et de l'amour pour lui...

Et puis?...

Et puis... rien... absolument rien que .«on amour... consentiriez-vous à leur mariage?

COQUEBERT

Moi?... jamais !...

JEANNETON, avec indignation.

Jamais!... (A part.) Allons, il faut sauver ;;>a sœur. (A. voix basse, à Coquebert.) S'il en est ainsi, monsieur, je dois vous prévenir, par intérêt pour vous, de prendre garde à votre fils.

Coquebert, étonné.

Comment ?

jenneton, toujours à voix basse.

Vous croyez qu'il fait son droit ?

COQUEBERT

J'ai payé toutes ses inscriptions.

jeanneton, de même.

Vous croyez que tous les jours il va?...

COQUEBERT

Chez son avoué...

jeanneton, de même.

Il vient ici !... (Sévèrement.) Ce qu'il faut empêcher !... (Vivement.) Car ce soir, à onze heures, il sera à notre porte... pour une jeune fille dont il est épris !...

COQUEBERT

0 ciel!...

Et que sans votre consentement... il veut épouser.

Coquebert, avec colère.

Vous, peut-être!

jeanneton.

Tiens, c'te bêtise!... Est-ce que j'irais vous le dire?

COQUEBERT

C'est juste 1 (Regardant Jeanne.) Alors c'est l'autre !

Ça vous regarde ! Mais vous saurez du moins que la famille Galuchet l'ouvrier est une famille d'honnêtes gens !

Coquebert, tout troublé et réfléchissant. Que viens-je d'apprendre?... Quoi! mon fils Anatole...

(Pendant ce temps, Jeanneton s'est rapproché" de sa

sœur.) JEANNE, qui, pendant la scène précédente, est restée près de la table à gauche, sans rien entendre de ce qui se disait à voix basse, à droite.

Eh bien?

jeanneton, avec fermeté. Il n'y faut plus penser !

jeamkiî, se levant vivement.

0 ciel !

JEANNETON, lui serrant la main.

Allons, sœur, allons, du courage!...

Coquebert, se rapprochant des deux jeunes filles. Pardon, mesdemoiselles... il faut absolument que je parle à votre père... d'abord pour une noble et illustre dame, la marquise d'Aubervilliers... qui m'envoie... et puis pour les diamans de noce de son neveu, M. le duc de Blansac. JEANNETON, avec émotion.

Ah!... M. Oclave se marie?...

Coquebert, brusquement.

Oui, mademoiselle, et très prochainement. Je vais même chez lui en sortant d'ici.

jeanneton, portant la main à son cœur.

Ah!

Jeanne, bas, et lui serrant la main.

Ma sœur... ma sœur... du courage !

J'en aurai ! (Retenant Coquebert qui fait un pas pour sortir.) Monsieur, plus qu'un mot... Puisque vous devez voir M. Octave de Blansac, je vous prie de vouloir bien lui remettre (Tirant de sa poche l'enveloppe que lui a donnée Galuchet.) ce papier... qui renferme un billet de mille francs... (Coquebert la regarde d'un air étonné.) Il saura ce que c'est.

COQUEBERT

Mais encore, de quelle part?

JEA-SNETON.

De la part de Jeanneton !

ENSEMBLE

Fragment de la Sirène. (2e acte.)

JEANNE et JEANNETON, à part.

Je sens de douleur...

COQUEBERT

Je sens de fureur...

Se briser mon cœur.

COQUEBERT

S'indigner mon cœur.

JEANNE, à sa sœur.

Nous serons malheureus' ensemble.

COQUEBERT, a part.

Qu'il craigne son père, et qu'il tremble î JEANNE, à sa sœur qui veut s'éloigner. Où vas-tu ?... près de moi demeure.

Devant lui, veux-tu que je pleure?

ENSEMBLE

Je sens de douleur, etc.

Je sens de fureur, etc.

(Jeanneton entre dans la chambre à gauche.

Page 1